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JEMAPPES

Discours prononcé le 24 septembre igii^ sur le champ de bataille de Jemappes.

Champs et vallons pathétiques de la terre boraine, vous brillez aujourd’hu des feux du souvenir. Après un siècle, la grandeur de ce dont vous fûtes les témoins apparaît et s’impose. Les hommes qui semblaient vous avoir oubliés, viennent à nouveau vers vous, pleins de respect et d’émotion. Hommage tardif, parce que l’événement dépassa si étrangement l’histoire qu'il fallait un long temps pour le comprendre.

Où trouver, en effet, dans la longue série des guerres et des batailles, où trouver un combat pareil à celui-ci? Autrefois, ce fut toujours l’esprit de conquête et de vol, toujours ce fut l’esprit de violence et de haine, qui poussa les soldats sur la terre étrangère. L’égo'isme rapace et l’instinct oppresseur ont conduit en tout temps la vanité des princes.

A Jemappes, un peuple vint, qui délivra un peuple.

En entrant en Belgique, en en chassant les Autrichiens, la France généreuse et magnifique de la Révolution, n’avait aucune ambition de conquête. Les intentions purent se modifier par la suite, et l’on pourra sans doute citer des faits moins dignes d’éloges. Mais ils seront tous postérieurs à novembre 1792. En ce moment-là, tout au moins, les sentiments sont d’une noblesse admirable.

La Constitution de 1791 avait proclamé déjà : « La Nation française renonce à entreprendre aucune guerre en vue de faire des conquêtes, et n’emploiera jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple » . La Convention suit la tradition de l’Assemblée législative ; quelques jours après Jemappes, le 19 novembre 1792, après avoir appris quelques vexations commises par le Duc des Deux- Ponts, la Convention Nationale déclare qu’elle accordera secours et fraternité à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté, et elle charge le pouvoir exécutif de donner des ordres aux généraux des armées françaises pour secourir les citoyens qui auraient été ou seraient vexés pour la cause de la Liberté. La Convention ordonne aux généraux des armées françaises de faire imprimer et afficher le présent décret dans tous les lieux où ils porteront les armes de la République.

Tel est l’esprit du temps. Qu’on ne croie point surtout que ces fières déclarations soient l’hypocrite vêtement d’actes moins beaux. Non. La sincérité est certaine, la France est ivre de liberté; elle vit un rêve fou d’idéalisme ; non seulement elle va se montrer capable d’une énergie héroïque pour défendre cette liberté, mais elle veut l’offrir à l’univers. Elle se constitue le défenseur du droit, le champion de la Justice, elle continue les paladins. Il y a là une exaltation altruiste d’une insigne beauté ; il serait injuste de la méconnaîtra, parce qu’elle put se prolonger.

Dumouriez, en entrant en Belgique, confirme d’ailleurs, par ses actes, approuvés par le ministre de la guerre Pache, cette politique généreuse. Il s’adresse ainsi aux Belges : « Peuple Belge, en entrant dans vos provinces, pour en chasser vos cruels tyrans, je vous ai annoncé de la part de la République et de la Nation française, que vous étiez libre et que la souveraineté rentrait dans toute son intégrité dans les mains du peuple... Vous êtes libres, égaux, citoyens ; vous avez tous un droit égal à la formation de vos lois, de votre constitution, de votre gouvernement... » Il écrit le 7 novembre 1792, aux magistrats de Mons : « L’armée de la République que je commande est envoyée dans la Belgique pour y porter la pa& et la liberté... Je suis, Messieurs, l’ami du peuple belge... »

On comprend mieux cette mentalité chevaleresque, lorsqu’on y voit l’affirmation d’une conscience collective. Une masse enthousiaste est seule capable de proclamer aussi fièrement, au-dessus des réalités nécessaires, la loi morale qu’elle voudrait imposer à la vie.

De même, on comprend mieux la bataille de Jemappes et la victoire, lorsqu’on l’envisage sous cet aspect. Les dispositions savantes de la tactique, les rivalités des généraux, le souci de Dumouriez de mettre en posture avantageuse le duc de Chartres, tout cela paraît de médiocre intérêt à côté du moral des troupes. Celles- ci étaient, pour la plupart, mal aguerries, mal équipées, mal nourries ; il y en eut qui n’avaient point de chaussures ; la nuit se passa dans des marais, sur un sol humide, et il n’y eut point de déjeuner à l’aube. Qu’importe ! Cette armée de « vagabonds, de tailleurs, de savetiers n comme disaient dédaigneusement les émigrés, cette armée c’était la nation même, la nation révolutionnaire, éprise de sa jeune liberté, et résolue à la défendre. C’étaient les ouvriers de Paris et les paysans des campagnes, les va-nupieds et les sans-culottes, les gens de misère et les gueux. C’étaient eux qui avaient fait contre les nobles, les prêtres et les rois, la Révolution et la République et qui allaient la sauver. Gens de désordre, figures farouches d’émeutes et de jacqueries, tourbe sans aveu, peut-être, mais en cet instant solennisés par la Foi.

Ecoutez-les, ardents et prêts à mourir, écoutez-les clamer leur Credo : c’est la Marseillaise, la Marseillaise toute neuve, aux paroles enflammées, la Marseillaise qui n’avait pas encore usé son sens sacré devant les puissants et dans les cérémonies officielles, mais qui était alors le chant magnifique de la révolte et de l’énergie. Contre nous de la tyrannie, l’étendard sanglant est levé... Oh! comme ils chantent cela avec ferveur, comme ils montent à l’assaut des coteaux autrichiens, souriant à la mort dans cette bataille sainte! La victoire en chantant leur ouvrit la barrière, et Jemappes fut la journée héroïque qui imposa au monde la Révolution naissante. Il

est bien, il est juste qu’aucun nom ne soit gravé sur le monument commémoratif ; ce n’est point ici le triomphe d’un homme, mais celui d’un peuple anonyme.

Un peuple qui vint en délivrer un autre, ai-je dit. En ce moment-là, en effet, les provinces belges étaient encore soumises aux Autrichiens qui étaient unanimement exécrés. Divers partis se disputaient la faveur publique ; mais tous, à part quelques fonctionnaires, détestaient le joug étranger et voulaient l’indépendance. Les uns auraient désiré cette indépendance avec le maintien des institutions de l’ancien régime; ces conservateurs étaient en majorité dans les provinces flamandes. Les autres comprenaient l’indépendance de façon plus moderne, et étaient acquis aux idées de la Révolution française. A Tournai, à Mons, à Gharleroi, à Liège, surtout à Liège, des clubs s’étaient fondés qui ne déguisaient point leur sympathie pour l’ordre de choses nouveau. Aussi, avec quelle angoisse le peuple de Belgique, et spécialement le peuple de Wallonie suivit-il les phases du conflit ! Avec quelle joie il apprit la victoire française et quelle réception fraternelle la Ville de Mons fit aux vainqueurs ! Ce n’étaient point des conquérants qui envahissaient une morne cité frappée de consternation et de terreur, mais des amis intrépides dout la vaillance avait mis en fuite l’Etranger et réuni deux peuples de même race, de même langue, faits pour se comprendre et s’aimer.

Grande journée révolutionnaire, grande journée d’amitié française, ce sont là des raisons suffisantes pour célébrer le 5 novembre 1792. Mais nous sommes ainsi faits qu’il nous est malaisé de fêter le passé sans songer en même temps à l’avenir. Nous ne pourrions commémorer un événement de l’Histoire qu’en l’appréciant plus ou moins à travers nos préoccupations actuelles.

Or, à l’heure présente, nous ne pouvons songer sans amertume qu’après 120 ans, nous n’avons point encore « un droit égal à la formation de nos lois ». Cette égalité des citoyens, annoncée par le Général républicain, nous est refusée par notre Gouvernement. Après 120 ans, nous constatons que les provinces belges sont restées divisées, quant à leur orientation politique, comme elles l’étaient au temps de Dumouriez : tendances conservatrices au Nord avec la haine de la France et des idées françaisses, tendances progressives au Sud, avec la sympathie pour la France. Depuis plus d’un siècle, la divergence subsiste; en i83o, nous nous sommes, avec l’appui de la France, émancipés du joug néerlandais, et nous avons fondé l’Unité nationale un peu factice, de deux groupes ethniques différents. Elle s’est admirablement développée dans la paix et la prospérité. Elle n’est durable qu’à la condition que les deux races qui la composent vivent en bonne harmonie, qu’aucune ne soit blessée dans ses droits, dans ses sentiments, et ne puisse se croire opprimée par l’autre. Les Flamands eurent, à cet égard, de justes griefs qui furent redressés ; mais aujourd’hui leurs exigences nous inquiètent er commencent à nous irriter.

Nous les voyons avec agacement étendre au pays entier un bilinguisme ridicule et vexatoire; nous les voyons avec tristesse s’efforcer de chasser de Flandre la langue française — notre langue, — vouloir éteindre en Flandre un foyer de culture française, l’Université de Gand, vouloir nous réduire à la situation d’étrangers, nous Wallons, dans les villes du Nord, soumises à leur influence.

Et lorsque nous nous tournons vers l’autorité, dans l’espoir qu’elle ne se fera pas la complice de ces intolérables abus, nous perdons toute confiance puisque les majorités parlementaires sont, depuis près de trente ans, l’émanation des provinces flamandes. Depuis trente ans, la Wallonie est gouvernée contrairement à ses tendances politiques et philosophiques ; depuis trente ans on a successivement rétréci toutes les formes de l’autonomie communale et provinciale par lesquelles elle pouvait encore exprimer ses conceptions ; depuis trente ans le pouvoir d’un parti et d’une race s’est fait plus pesant et plus exclusif; il est d’autant moins acceptable qu’il est vicié en sa source par le pouvoir électoral.

Cela doit finir, cela finira prochainement. Toute la Wallonie veut le Suffrage Universel; elle l’aura. Elle s’en servira pour instaurer un gouvernement plus conforme à son idéal.

Néanmoins des bouleversements politiques ne pourront suffire à résoudre le difficile problème de la conciliation des deux races nationales. Il réapparaîtra demain sous des formes nouvelles. Chacun de ses aspects devra être examiné. On ne saurait y apporter trop de douceur, de bienveillance, d’esprit d’équité.

Toutefois, si nous voulons, nous, Wallons, notre originalité et le libre épanouissement de nos activités, si nous voulons défendre la culture française non seulement chez nous, mais en Flandre où, dans l’intérêt des Flamands eux-mêmes, elle ne doit point périr, c’est à condition de prendre conscience de nos destinées, de stimuler nos énergies propres, de grouper et de multiplier nos efforts. L’équilibre naît du jeu des actions contraires : si nous pouvons le vouloir, l’harmonie peut naître. Pour ces jours à venir, appuyons-nous sur la France; faisons mieux connaître son histoire glorieuse ; faisons mieux apprécier comment sa générosité lui fait poursuivre, avant tous les autres peuples, les expériences sociales douloureuses ; faisons mieux admirer ses écrivains, ses poètes, ses artistes, ses inventeurs. Jamais la France ne fut insensible à la Justice et à la Beauté; ce sont aussi nos déesses. Nous avons trop négligé leur culte, en ces dernières années, pour de misérables soucis d’affaires et de bénéfices endormeurs.

Mais voici le coq de Jemappes!

Chante, coq gaulois, coq wallon ! Jette au loin ton cri d’éveil et d’espérance! Dis ta fanfare allègre au travers des campagnes ! Donne aux trop endormis un sursaut de révolte! Par l’amtié française et leur propre énergie, les Wallons d’aujourd’hui voudront vivre leur vie !

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