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POUR FÉLICIEN ROPS

Discours prononcé au cimetière de Namur, le lo septembre IÇII.

Ce que signifient ces roses, que nous apportons sur sa tombe ?

Elles disent qu’après treize ans, son souvenir est encore vivant au cœur de tous ceux qui l’ont connu. Ceux-là savent combien il aimait les roses, combien il en envoya durant sa vie, combien il les cultivait avec amour en ses derniers jours, à la Demi-Lune, en cette exquise résidence d’Essonnes où il termina doucement, entouré d’affections anciennes, une existence extraordinairement agitée. Ceux-là ont gardé la joie de l’avoir connu comme une réchauffante caresse : ce fut un si prodigieux et si intense foyer! Même en ses dernières années, il donnait une impression de jeunesse et d’impétuosité. Sa conversation était délicieuse; la culture la plus avertie et la plus raffinée, l’esprit le plus mordant et le plus imprévu la faisaient bondir et étinceler sans cesse. C’était un charmeur à nul autre pareil.

Mais nos roses ne sont point seulement le témoignage d’une amitié persistante pour un incomparable ami, elles sont aussi l’hommage fervent de notre admiration pour son art prestigieux.

L’ami est mort, hélas ! mais l’œuvre nous reste. A mesure que passent les ans, le nombre de ceux qui ont connu l'homme diminue, mais le nombre de ceux qui connaissent l’œuvre, augmente. Finies, aujourd’hui, bien finies, les discussions, les colères et les injures qui accueillirent les gravures de Félicien Rops; apaisées, les tempêtes; en déroute, les sentencieux dédains, les pudibonds opprobres; vaincue, l’indifférence elle-même. Nul ne songe plus, à l’heure présente, à dénier à Félicien Rops une place éminente en notre art.

Pouvions-nous oublier, lors de cette Rétrospective wallonne qui devait réunir la lignée de nos artistes depuis Hugo d’Oignies jusqu’à Constantin Meunier, que Félicien Rops est né à Namur, et que son œuvre constituait l’un des trésors dont nous pouvions le plus légitimement nous enorgueillir !

Je sais bien que Rops, Parisien d’adoption, aimait à s’attribuer une origine hongroise ; mais ce ne fut là qu’une de ces aimables facéties dont il était coutumier; il apportait parfois un zèle méticuleux à combiner des farces énormes. Les bons tours mystificatoires qu’il jouait aux bourgeois graves le remplissaient d’aise. Mais

je vois autre chose encore dans la légende de son ascendance magyare ; ce fut une façon d’expliquer et de justifier combien il se sentait autre que les gens au milieu desquels il était né et avait vécu. Ce qu’il écrivit un jour sur un album : « A un tzigane, joueur de czardas », est significatif : « Erre longtemps, éternel indompté. Reste encore quelque temps sur terre pour le plaisir de nos yeux et la joie de nos âmes fatiguées de conventions, de convenu, de convenable. Rends-nous les grandes folies et les belles ardeurs montées au ciel avec les dieux. Dis l’amour, la gloire et le vieil honneur. Célèbre encore avec moi, frère, dans ce coin perdu de la Pusta où les réguliers ne peuvent nous entendre, toutes les nobles passions qui ne servent à rien, heureusement » .

Apostrophe du même genre à Jean Van Dierendonck, pêcheur flamand. Commentaire analogue au frontispice des « Œuvres inutiles et nuisibles » . Verve railleuse d’un tour toujours très littéraire pour exprimer son besoin fou d’indépendance et de liberté, sa réaction violente contre le milieu. Le mimétisme est la loi des insectes, elle n’est pas celle des artistes. ^

Ceux qui créent, qui donnent à notre sensibilité une impressionnabilité élargie, ne le font presque toujours qu’en révolte contre leur milieu; ils ne peuvent point s’y adapter; dans la vie commune, le poète paraît étrange, parfois gauche :

Exilé sur la terre, au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

La Belgique bourgeoise de 1860 était vraiment peu faite pour être sympathique à un artiste puissant et original. Aussi comprenons-nous facilement que Rops ait été chercher à Paris une atmosphère plus respirable et un public plus compréhensif.

Toutefois, ceux qui po^ivaient l’apprécier restaient rares, même là-bas. Qu’importait ! L’art de Rops est u 1 domaine d’élection pour quelques initiés ; il le proclamait avec une aristocratie fière dans une lettre à un ami qui lui demandait d’exposer : « J’ai l’horreur de la grande « fama » si facile pour les « honnêtes » gens. Je chéris mon obscurité; j’en ai fait un dilettantisme, et, par ce temps où tous les peintres triquent à la toile comme queues rouges en foire, n’être pas su constitue une enviable distinction. Je n’expose pas pour ne pas m’exposer à recevoir une mention honorable. Je ne reconnais à personne le droit de m’honorer, cette reconnaissance me paraissant être le comble de l’humilité. Je ne sais si je ferai quelque chose qui me plaise ; quant à plaire aux autres, je m’en moque comme de mes gants de l’an dernier. Je n’ai qu’une qualité : un idéal mépris du public, et certains de mes dessins n’ont été qu’une façon d’abaisser ma face au niveau de sa face » . Et comme on lui demandait à quoi faire il se peinait en un art qui n’estoit à la connaissance que de peu de gens : « J’en ai besoin de peu, dit-il, j’en ai besoin d’un : j’en ai besoin de pas un. Ça, c’est du Montaigne... »

Néanmoins, ceux qui se croient enfermés au plus strict de leur tour d’ivoire, n’échappent point aux liens qui les rattachent à leur race et à leur sol natal. Malgré

sa prétention à des origines hongroises, malgré son établissement à Paris, malgré sa volonté de ne travailler que pour lui seul, Félicien Rops garda à sa patrie une affection profonde. Après ses courses fantaisistes à travers le monde, il aimait à revenir à Thozée, à Namur, à Anseremme; et la Meuse, notre beau fleuve wallon, connut en lui un de ses canotiers les plus intrépides.

Une lettre de Rops nous apprit, en outre, ses rêves et ses projets, sa propagande pour la rénovation de la gravure en Belgique Vers 1862, il s’en fut à Paris apprendre les secrets de son art chez le graveur Jacquemart, puis revint à Bruxelles. « Ma bonne âme de Belge s’émeut de l’état piteux dans lequel se trouve la gravure en Belgique; je rêve toutes sortes de choses nobles, patriotiques et grotesques : la rénovation de l’eau-forte en Belgique, la création d’une chalcographie, et je me fourre dans la tête de faire de cette petite Belgique, si bien placée entre l’Angleterre, la France et l’Allemagne, un centre de publications comme Leipzig... »

Les temps n’étaient point venus, et la « Société Internationale des Aquafortistes » ne put vivre. Mais on peut affirmer que l’initiative de Félicien Rops, qui avait paru infructueuse et stérile, eut la plus salutaire influence, et qu’elle est pour beaucoup dans cette rénovation magnifique de l’estampe à laquelle nous assistons depuis quelques années, surtout en pays wallon.

Nos graveurs sont maintenant suffisamment nombreux et doués pour que nous ayons à reprendre ce projet de chalcographie esquissé par Rops il y a cinquante ans.

Ce fut par le scandale que le nom de Rops parvint jusqu’au grand public ; encore maintenant, pour beaucoup de gens mal informés, ce nom n’est que celui d’un dessinateur licencieux. Certes, il est dans l’œuvre de Rops bon nombre de pièces libertines qui sont destinées aux cabinets secrets des musées et des collectionneurs plutôt qu’à l’éducation des enfants et des jeunes filles. Mais Michel-Ange aussi a fait des dessins de ce genre, et c’est tout de même un des Titans de l’art. Ceux qui ont l’âme assez haute pour ne voir en pareille œuvre que les éclatants mérites d’art pourront les voir sans péril ; quant aux autres, qu’ils s’en abstiennent et que la porte du musée leur reste close.

D’autres ne connaissent Rops que comme un illustrateur habile et fécond.

Ce sont là les petits aspects de son œuvre formidable ; en réalité, le labeur de Rops fut autrement colossal. Non seulement il est tout d’invention, attestant l’imagination la plus vive et la plus créatrice, avec toujours un sens étonnant de grandeur et d’absolu, mais il est admirable entre tous comme technique : son dessin a la sûreté et la précision d’un Dürer; son métier est d’une souplesse et d’une habileté qui n’ont point été dépassées ; sa lithographie : « L’enterrement au pays wallon », est l’une des plus belles du XIX® siècle; et ses innombrables vernis mous, ses dessins rehaussés, ses pointes-sèches sont d’incomparables modèles.

Enfin, par-dessus tout, la spiritualité aiguë de cet art est l’une des plus hautes qui soient. Avec raison, J. -K. Huysmans, le romancier catholique, l’a rapproché de celle d’un Memling ou d’un Fra Angelico. « Il a restitué à la luxure si niaisement confinée dans l’anecdote, si bassement matérialisée par certaines gens, sa

mystérieuse omnipotence ; il l’a religieusement replacée dans le cadre infernal où elle se meut; et, par cela même, il n’a pas créé des œuvres obscènes et positives, mais bien des œuvres catholiques, des œuvres enflammées et terribles... il a peint l’extase démoniaque comme d’autres ont peint les élans mystiques » .

C’est un grand artiste qui gît ici. Tandis que son corps retourne à la poussière, son œuvre s’éclaire et grandit dans le respect de tous. Voici la gloire, lente et boiteuse, qui s’approche avec ses couronnes.

Des roses, voici des roses...

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