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POUR ROGER DE LE PASTURE

Discours prononcé à Tournay, devant la maison natale du peintre, le iç juillet içi3, au nom de la Société Les Amis de l’Art wallon.

On a peine à comprendre, n’est-ce pas, comment il fallut attendre l’an igiS pour marquer ici l’endroit où naquit l’un de nos plus grands artistes. Mais lorsqu’on réfléchit aux surprenantes variations du goût et de la mode, on peut mieux expliquer l’oubli dont est aujourd’hui vengé Roger de le Pasture. Son sort fut celui de tous les artistes des XIV® et XV® siècles. Ne venons-nous pas de voir, à la cathédrale, une admirable tapisserie d’Arras qui, pendant longtemps, servit de tapis de pied pour les cortèges nuptiaux et connut ensuite la déchéance plus profonde encore d’être employée à boucher les fissures des vitraux ou des toits? Comment put-on être autrefois insensible à son charme exquis ?

C’est que le XVIII® siècle, et toute une partie du XIX®, méprisa l’art du moyen âge comme un art puéril et démodé. Gothique fut alors une épithète dédaigneuse et tous nos vieux maîtres furent négligés et oubliés. Il ne survécut guère qu’un seul nom glorieux, celui de Van Eyck, qu’on appliqua sans discernement sur des œuvres très diverses.

Les poètes romantiques commencèrent une réaction en célébrant la beauté des cathédrales; les préraphaélites anglais remirent à la mode les primitifs d’Italie; enfin, chez nous, une élite éclairée, bientôt suivie par le grand public, proclama les inestimables mérites des Primitifs flamands. Vous vous souvenez encore du retentissement de l’exposition de Bruges en 1902. Nous apprîmes alors à connaître, après Van Eyck, avant Memling, un très grand maître : Roger van der Weyden. Sa personnalité environnée de mystère suscita les recherches des érudits, les hypothèses des historiens, les controverses des critiques. On s’aperçut que le nom sous lequel on le désignait n’était qu’une traduction du nom véritable : Roger de le Pasture ; on sut que le peintre était né à Tournai et que ce grand Flamand était un grand Wallon.

Et nous avons voulu le rappeler aux lieux mêmes où il vit le Jour. C’est pour une ville, une race, un peuple, une fierté légitime que d’avoir de tels enfants. Ne pas

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le revendiquer serait déchoir. Qu’importe si Roger s’en alla devenir l’honneur et la gloire de Bruxelles, si c’est d’ici qu’il partit. N’est-ce point le terroir où pousse la plante qui participe de la beauté de ses fleurs ou de la succulence de ses fruits ?

Roger de le Pasture mérite d’ailleurs parmi les maîtres superbes du XV^ une place particulière. Comparez-le à Van Eyck et vous apprécierez de suite, après les similitudes d’un métier également éminent, les différences d’âmes et de sensibilité. Tous deux s’expriment à l’occasion de sujets religieux, mais chez le Flamand, il semble que l’esprit raisonneur et dogmatique qui inspira les architectes romans ait son écho attardé : l'Adoration de l’ Agneau est un exposé des vérités religieuses à la manière d’un docte théologien. Chez le Wallon, au contraire, tout l’élan passionné des cathédrales gothiques, tout ce que l’émotion franciscaine avait apporté au monde, se manifeste de façon simple et prenante. Ce n’est plus un art aristocratique de philosophe : c’est un art ému et populaire. On admire Van Eyck, on aime Roger. Il nous touche au cœur, sans démonstration, symbole ou commentaire. Parmi les sujets d’édification, il choisit l’Evangile, et dans l’Evangile la Passion, et dans la Passion, les épisodes les plus tragiques et les plus émouvants : la Crucifixion, la Descente de croix, la Déploration de la Mère sur le cadavre du Fils, la Mise au tombeau. Les personnages de Van Eyck sont de grands bourgeois paisibles et silencieux ; ceux de Roger sont les acteurs éperdus d’un drame d’angoisses et de douleur. Comme elles devaient parler directement à la sensibilité des fidèles, ces images pathétiques, immédiatement comprises par les plus humbles de tous ceux qui, dans la paix des chapelles, allaient sangloter leurs peines et se réconforter de timides espoirs !

Combien il est ainsi humain et grand, cet admirable peintre et ce merveilleux poète, nous ne le savons pas encore assez et je n’ai point le loisir de vous le dire davantage. Il nous suffit pour aujourd’hui de le savoir nôtre; il nous suffit d’affirmer par son exemple que les provinces du Sud ont apporté leur part dans la gloire de l’école « flamande ». Il nous suffit de rappeler que c’est ici, dans la ville wallonne, que ce rare cœur connut ses premières émotions. Sous l’œil de son père le coutelier, parmi les métiers réunis autour de l’église Saint-Nicaise, c’est dans cette rue qu’il jouait avec les autres enfants de son âge. Sans doute, il était pareil à ce saint Eleuthère enfant que nous avons vu dans la tapisserie d’Arras.

Il avait une figure éveillée et mutine, des cheveux bouclés, une blouse aux larges manches avec, à la ceinture de cuir, une bourse appendue, et des chausses collantes mi-partie une jambe rouge, une jambe grise, et de légers souliers à la poulaine. Voyez-le avec moi : qui eût dit alors sa rayonnante destinée?

De même aujourd’hui, peut-être, parmi ces enfants étonnés qui nous écoutent, un artiste surgira. Et c’est surtout pour lui donner confiance, à celui-là, pour éveiller les possibilités endormies que nous réclamons aujourd’hui Roger de le Pasture. Ce n’est point uniquement un respectable souci de vérité et d’histoire qui nous inspira ; non, l’œuvre de réparation qui commence et se devra poursuivre, doit, avant tout, permettre aux jeunes gens de Wallonie de légitimer par le rappel du passé leurs plus nobles ambitions d’art.

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