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UNE IDEE QUI MEURT : LA PATRIE

Conférence au Jeune Bandeau d'Anvers, en içoô. Publiée dans la Revue : La Belgique artistique et littéraire de Bruxelles.

Voici que d’inquiétantes voix, un peu partout, crient : « Nous avons horreur de la guerre et nous ne voulons plus nous battre. S’il faut absolument le faire, ce sera contre ceux qui veulent nous y contraindre. Ils auront beau parler de la patrie : nous n’avons pas de patrie. Nous ne croyons plus à la patrie. Nous avons constaté qu’elle n’était qu’une sinistre mystification, qu’un procédé de gouvernement, l’un des moyens employés par la bourgeoisie pour maintenir sa domination sur les travailleurs. . . »

Que nous apportent ces voix, une erreur funeste ou une vérité salutaire? Voilà ce que je voudrais examiner. Sans grand espoir, d’ailleurs, d’éclairer un débat très complexe et très confus, car il faudrait d’abord commencer par en définir les termes ; et, dès qu’on s’y essaye, on perçoit que l’entreprise est à peu près irréalisable. Peuple, population, nation, nationalité, nationalisme et internationalisme, patrie, patriote, patriotisme. Etat sont des mots dont chacun comprend le sens, mais dont chacun le comprend avec une nuance différente. Vêtements lâches, flottants qui s’adaptent, sans qu’on y prennent garde, à des réalités diverses et parfois contradictoires. En sorte que la controverse est inextri cable. Je n’en pourrais donner un plus frappant exemple que le renversement total du sens de patriote; il y a cent ans et moins, patriote désignait les révolutionnaires, les hommes aux idées avancées; « c’est un patriote forcené », disaient, d’un démocrate ardent, les royalistes; aujourd’hui, patriote forcené impliquerait exactement la signification contraire. Je trouve ce savoureux trait de l’évolution de notre langue dans une communication de M. André Lalande au Bulletin de l'Union pour l'action morale (i), devenue, je ne sais trop pourquoi, l’Union pour la vérité, laquelle Union a imaginé de procéder à de « Libres Entretiens » sur les questions du jour. Elle vient d’aborder l’Internationalisme. Et très sagement, elle s’est proposée de définir les termes qui allaient reparaître le plus fréquemment au cours de ces causeries.

(i) Libres Entretiens. — Sur l’Internationalisme. Paris, 6, impasse^Ronsin (rue de Vaugirard).

MM. Paul Desjardins, Ch. Seignobos et Em. Bourgeois ont proposé leurs définitions et ont réussi... à démontrer qu’il n’était pas possible de donner, à ces termes généraux et vagues, un sens suffisamment précis pour éviter les équivoques et les malentendus. Il sera curieux de suivre cette expérience, entreprise par des hommes éminents et de bonne volonté; mais je crains bien que la suite n’en démontre ce que fait pressentir le début : l’impossibilité de s’entendre sur une solution nette, claire, démontrée. Il en sera de l’internationalisme comme de certaines questions philosophiques ou religieuses : l’existence de Dieu ou l’immortalité de l’àme, par exemple, qu’on discute depuis des siècles, sans aboutir. Je ne dirai point toutefois que ce soit sans profit : si l’on n’atteint pas le but cherché, on atteint pourtant certains résultats accessoires et c’en est toujours un que de chercher loyalement à clarifier une question obscure, que de s’efforcer de mieux voir en nous-mêmes la raison de nos pensées, de nos sentiments et de nos actes. Écoutezmoi donc, si vous le voulez bien.

On rapporte que l’autruche supprime le danger en fourrant sa tête dans le sable. Ce serait imiter sa tactique que déclarer que les idées antipatriotiques ne sont que les paradoxes de quelques faiseurs d’épate cherchant à attirer sur eux l’attention des naïfs. Un grand nombre de bourgeois raisonnent ainsi. Habitués à juger les autres à leur aune, ils prêtent volontiers à ceux qui les dérangent les mobiles les plus bas ; puis, les ayant jugés sommairement d’après cette conception, ils affectent de ne plus y songer.

Non, la perturbation est autrement profonde et pour qui veut l’étudier avec désintéressement, peut-être apparaîtra-t-elle comme l’un des plus caractéristiques mouvements d’idées de ce siècle commençant.

Qu’on veuille lire, comme des documents, les témoignages apportés à l’enquête ouverte par le Mouvement socialiste (i).

Cette revue a adressé aux diverses organisations ouvrières de France un questionnaire sur Vidée de Patrie et de la classe ouvrière, ainsi libellé :

1 . Les ouvriers ont-ils une patrie et peuvent-ils être patriotes ? A quoi correspond l’idée de patrie?

2. L’internationalisme ouvrier connaît-il d'autres frontières que celles qui séparent les classes? N’a-t-il pas pour but, au-dessus des divisions géographiques ou politiques, d’organiser la guerre des travailleurs de tous les pays contre les capitalistes de tous les pays?

3. L’internationalisme ouvrier ne se confond-il pas, non seulement avec l’organisation internationale des travailleurs, mais encore avec l’antimilitarisme et l’antipatriotisme ?

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