Que pensez-vous de la grève générale militaire
(1) Le Mouvement socialiste, revue bi-mensuelle. Paris, Cornély, rue de Vaugirard, 101, numéros d’août à octobre 1905.
Que pensez- vous des socialistes qui se disent à la ibis patriotes et internationalistes ?
Les réponses sont arrivées, presque toutes identiques.
Les citoyens J. Bled, ouvrier horticulteur, secrétaire de la Fédération ouvrière horticole; A. Bousquet, ouvrier boulanger, secrétaire de la Fédération des travailleurs de l’alimentation ; A. Clerc, ouvrier typographe, secrétaire de la Bourse du travail de Bourg (Ain) ; Victor Griffuelhes, ouvrier cordonnier, secrétaire de la Coniédération générale du travail; R. Lenoir, ouvrier mouleur, secrétaire de la Fédération des syndicats d’ouvriers mouleurs; Louis Niel, secrétaire de la Bourse du travail de Montpellier; Denis Veuillat, ouvrier bûcheron, secrétaire de la Fédération nationale des syndicats de bûcherons; G. Yvetot, ouvrier typographe, secrétaire de la Fédération des Bourses du travail; L. Antourville, secrétaire du comité de la Fédération de l’alimentation ; J. Bonin, ouvrier bûcheron, secrétaire du syndicat des Bûcherons de la région d’Avallon (Yonne); J. Cazaux, membre du comité de la Fédération de l’alimentation ; R. Dubéros, ouvrier coiffeur, secrétaire de l’Union des syndicats de la Seine; P. Guilbert, ouvrier mécanicien, sécrétaire de la Chambre syndicale des constructeurs-mécaniciens de Rouen; R. Hancart, ouvrier verrier, secrétaire du Syndicat des ouvriers d’Aniche (Nord); Auguste Keufer, ouvrier typographe, secrétaire de la Fédération des travailleurs du livre; Joucaviel, ouvrier mineur à Carmaux (Tarn); E. Quillent, ouvrier en cannes et parapluies, secrétaire du Conseil judiciaire de l’Union des syndicats de la Seine; Lion, ouvrier typographe à Toulouse; A. Luquet, secrétaire de la Fédération des ouvriers coiffeurs ; E. Merzet, ouvrier mineur, secrétaire du syndicat des mineurs de Montceaules-Mines; A. Morel, ouvrier agricole, à Niherne (Cher) ; L. Roux, secrétaire de la Bourse du travail de Rochefort-sur-mer ; Louis Treil, ouvrier bûcheron, secrétaire du Syndicat des bûcherons de la Chapelle-Hugon (Cher); L. Warzée, ouvrier métallurgiste, secrétaire de la Chambre syndicale des ouvriers métallurgistes de Fromelennes (Ardennes) ; A. Vedel, secrétaire de la Bourse du travail de Thiers ; M. Victor, secrétaire de la Chambre syndicale de la maçonnerie de la Seine; Albin Villeval, ouvrier typographe, secrétaire du Syndicat des correcteurs-typographes de la Seine; Paul Delesalle, ouvrier mécanicien, secrétaire adjoint de la Confédération du travail ; P. Hervier, secrétaire de la Bourse du travail de Bourges; E. Clemczinski, secrétaire de la Bourse du travail de Creil (Oise) ; Le Blavec, secrétaire de la Fédération de la voiture; B. Milhaud, ouvrier agricole, secrétaire du Syndicat des ouvriers agriculteurs à Mèze (Hérault); A. Montbruneau, employé de l’Etat; J. -A. Pitte, ouvrier typographe, à Montluçon; L. Robert, ouvrier peintre, secrétaire de la Fédération des syndicats de peinture ; F. Richaud, secrétaire de la Bourse du travail de la Leyne (Var) ; Léon Torton, secrétaire adjoint de la Bourse du travail de Rouen, ont répondu avec un ensemble brutal à peine nuancé de quelques réserves. Non, les ouvriers n’ont pas de patrie. Non, les ouvriers ne peuvent être patriotes. L’internationalisme ouvrier ne connaît pas de frontières. Il ne peut se concilier avec le militarisme et le patriotisme. La grève générale militaire est le meilleur moyen de faire capituler la bourgeoisie.
Opinions isolées, dira-t-on. Non pas, car ce sont des opinions représentatives. A degrés divers, tous ceux qui ont été consultés l’ont été parce qu’ils devaient exprimer non leur sentiment personnel, mais celui de leur milieu. De telle sorte qu’on est forcé de constater que, par toute la France, semblables opinions ont cours dans la masse des travailleurs organisés. Dès lors, pareil mouvement d’idées n’est plus négligeable, car nous le verrons demain se traduire en actes redoutables, actes qui ne seront imprévus que pour ceux qui auront refusé de pencher leur attention sur l’évolution mentale qui les préparait.
Le trouble n’est pas moins grand chez les instituteurs (je ne parle, bien entendu, que de ceux qui pensent, qui vivent d’une vie intellectuelle, et non pas de ces nombreux, trop nombreux commis qui expédient la tâche de chaque jour, avec la hâte d’en avoir fini et le souci de ne pas mécontenter telle ou telle autorité dont la mauvaise humeur pourrait être fâcheuse). La propagande pacifiste a fait chez eux de nombreuses recrues; l’enseignement de l’histoire s’est lentement modifié et a délaissé les barbaries des grands capitaines pour s’attacher aux transformations des mœurs et de la civilisation ; l’horreur des guerres a été démontrée avec insistance et passion ; et par contre-coup logique, le militarisme et le patriotisme se sont trouvés atteints et discrédités. Pour apprécier la gravité et l'intensité de ces tendances, il suffirait de rappeler le nombre des écrits qui, dans ces derniers temps, se sont efforcés de les combattre (i).
Enfin le cas Hervé, son beau livre, âpre et passionné : Leur Patrie (2), la coalition du Barreau de Paris pour lui refuser l’accès de la profession d’avocat, et son procès pour l’appel aux conscrits, suivi de la rigoureuse condamnation à quatre ans de prison, ont fait couler des flots d’encre. Or, on ne prend pas pareille peine pour combattre le néant. On peut même affirmer que si le gouvernement français, d’allures avancées, s’est résigné à un procès comme celui des antimilitaristes, si contraire aux traditions de liberté d’opinion qui caractérisent la France, c’est parce qu’il s’est senti touché, compromis dans ses principes essentiels, par une propagande de cette sorte.
Dans les autres pays, le phénomène est moins aigu, moins nettement perceptible qu’en France. Mais cette grande nation a toujours été l’éveilleuse des autres peuples; et les agitations qui la bouleversent ne sont jamais restées sans écho. Au surplus, une conception qui paraît s’incorporer aux doctrines du socialisme international se répandra nécessairement par toute la terre.
Et quant à nous, Belgique, si proche de la France, si immédiatement influencée par elle, on peut croire qu’une enquête, analogue à celle du Mouvement Socialiste, poursuivie chez les ouvriers ou chez les instituteurs, donnerait sensiblement les mêmes résultats. Le Parti ouvrier a été l’interprète de la classe ouvrière organisée et consciente en s’abstenant de s’associer aux festivités du soixante-quinzième anni-
(1) La Crise du Patriotisme à l Ecole, par Bocq,uillon. Préface de René Goblet. Paris, Vuibert, 1905. — La Patrie, la Guerre et la Paix à l'Ecole, par Hauser. Paris, Cornély, 1905. — Vidée de Patrie et l'Humanitarisme ; l'Ecole d'aujourd'hui, Y>&r Goyau. Paris, Perrin, 1903-1906. — V École et la Patrie. La leçon de l'Etranger, par Grosjean. Paris, Perrin, 1906.
(2) Leur Patrie, par G. Hervé. Paris, Librairie de propagande socialiste, 14, rue Victor Massé
versaire, et malgré les cortèges, les revues et les Brabançonnes, toute la partie active et pensante du prolétariat garde vis-à-vis du militarisme, du royalisme et du patriotisme, l’attitude la plus méfiante. Les travailleurs sentent que tous ces grands mots ne servent qu’à déterminer des entraînements défavorables à leur affranchissement.
3f. if.
Pour essayer de nous faire une opinion sur ces conceptions nouvelles qui heurtent si durement toutes nos habitudes mentales, tentons d’éclaircir en nousmême le sentiment qu’elles cherchent à détruire. Faisons notre examen de conscience et laissez-moi me confesser devant vous; chacun pourra, pareillement, mutatis mutandis, faire la même épreuve.
Me voici donc, loin, très loin, dans un pays étranger parmi des hommes dont j’ignore la langue et sous un ciel insolite, — car la patrie ne se comprend bien que lorsqu’on en est éloigné. Et je songe... Je pense à la Patrie. Quelles sont les images que ce mot fait lever en mon âme?
Patrie, chère et douce terre du Père... Et je revois la maison familiale, au bord de la route, au milieu des arbres et tapissée de lierre... O ma chère maison, où je vins tout enfant, où se sont écoulées les heures tristes et joyeuses de ma vie; où les miens ont vécu : ma mère si tendre, trop tôt partie, et à laquelle je ne puis penser sans me sentir l’âme toute parfumée de clémence et de bonté ; mon père, aux allures sévères, mais si affectueux, d’une si large culture d’esprit et d’une s^ belle droiture de cœur, si noblement compréhensif; ô ma chère maison, où les miens m’ont donné tout ce qu’il y eut de meilleur en moi-même, la pitié pour les faibles, l’amour du beau, la folie de la justice; où ces leçons augustes surgissent maintenant dans ma mémoire en images frémissantes, multiples, confuses, et auxquelles je n’ose m’arrêter de peur de ne plus pouvoir poursuivre, où chaque dalle du corridor, chaque marche de l’escalier, chaque coin de chaque chambre, chaque meuble dans chaque chambre, chaque bibelot sur chaque meuble, a son histoire et sa vie et me parle de choses qu’il ne dira qu’à moi-même ; ô ma chère maison, où j’ai aimé, où j’ai pleuré, où sont morts les miens!
Et je pense encore à ceux qui sont partis : à ce frère d’un esprit si ouvert, si délicat, entré, par quelle soudaine surprise de la destinée, dans l’ordre bénédictin ! Batailles d’écoliers, escapades de gamins, folles et franches gaîtés de jouvenceaux, ferveurs d’art communes, qui eût dit, oui, qui eût prédit, quand souriaient nos vingt ans, que vous finiriez dans la gravité du froc noir ! Et nos vacances, au loin, dans le petit village d’Erbisœul, où des parents avaient une maison de campagne grande comme un château, et un jardin comme un parc. 11 y avait, au fond du jardin, à droite, un pommier dont les branches s’étendaient au-dessus du jardin du curé et dont les pommes blanches, frottées de rouge, avaient un petit goût acide et sucré que je sens encore. Il y avait un étang qui nous semblait un lac; et, plus loin que l’étang, quelques arbres que nous appelions le bois. Vers la source du bois, le soir, le pâtre menait les bestiaux en chantant : Alî! Alô! Alî! Alô! O douce
mélancolie de ce chant psalmodié dans le couchant rose!... Il y avait... Il y avait nos cousines... Mais je ne saurais dire jamais tout ce qu’il y avait à Erbisœul! O la douce Patrie, terre bénie, que celle où l’on trouve de tels villages...
Et d’autres vacances, encore, nous amenèrent à Mons, chez des grands-parents, dans une rue où l’on voyait un gros bœuf de fonte au-dessus d’un marché. La tour du Château sur la colline, la Grand’ Place, le Mont Panisel, toutes ces rues charmantes et pittoresques, si curieusement vieillottes et dont la vie semble s’être arrêtée vers 1820, et au loin le Borinage, tragique et si pitoyable avec ses petites maisons tapies au pied des triangulaires terris, les voyais-je alors comme je les vois maintenant? Non, sans doute, mais leurs détours gardent des lambeaux de mon enfance, évoquant des figures aimées qui se sont évanouies, « des voix chères qui se sont tues »...
Et j’y devais revenir plus tard pour, en une demeure sur qui pleuvait la chanson du carillon, au bout d’une allée d’arbres complices dans le soir, chercher celle à qui la Destinée avait confié d’apporter dans la maison familiale le bienfait de sa bonne tendresse et le charme des choses d’art...
O la chère maison, dans ce pays noir, si étrangement, si magnifiquement tourmenté par un formidable labeur humain : bruits des usines, grondement des marteaux, ronflement des machines, longues plaintes de locomotives, et, dans les nuits, les embrasements superbes des fumées et des feux! O mon Pays, que tu me parais beau! Pourquoi est-ce que je me sens pris tout à coup d’un si frénétique besoin de te revoir et de te retrouver? La vieille église de pierre est-elle toujours là, au milieu du village? Et le cimetière, dites, avec la route qui monte, le cimetière où dorment les miens?
Plus loin, c’était la ville, les affaires, les batailles de la Politique et du Barreau. Succès et déceptions. A certains jours, l’humanité m’y parut basse. Mais maintenant, comme toutes ces misères s’estompent et s’eflacent; comme je les juge mieux, comme je suis plein d’indulgence et de sympathie pour mes adversaires; ne parlions-nous pas la même langue? Pour quelques différences superficielles, que de ressemblances profondes! N’étions-nous pas tous de la même race, du même pays, de la même famille humaine? Comme je voudrais entendre l’accent du terroir; quelques mots de wallon me seraient plus rafraîchissants qu’un peu d’eau pure à un voyageur altéré!
Et puis, ce sont les autres villes, Bruxelles d’abord, la capitale, le centre de l’agitation nationale, avec sa Grand’ Place où se perpétue, dans des dentelles de pierre, la vie héroïque du passé communal, Sainte-Gudule gothique, le Palais de Justice babylonien où j’ai si souvent plaidé, le Passage qui connut mes flâneries d’étudiant, les vieux arbres du Parc, témoins bienveillants d’entretiens enivrés, le Palais de la Nation, où s’écoulèrent des heures de fièvre et des heures d’ennui, le Musée avec les Rubens et les Bouts, les salles de spectacle où je rencontrai les émotions ardentes des musiques ; Bruxelles et ses alentours, Laeken, Uccle, Tervueren, et la forêt de Soignes vêtue à l’automne de si somptueux manteaux de pourpre et d’or fauve; Liège, si vivante, bruissante, spirituelle, étendue au bord du large fleuve, dans un cadre de collines hérissées de charbonnages; Gand, sombre et
farouche, avec son lourd beffroi, ses tristes filatures, et son van Eyck en une chapelle; Tournai, aux Chonq-Clotiers ; Louvain aux monastères; Bruges, dormante en ses canaux mélancoliques sur lesquels glissent des cygnes blancs, dormante, dolente et presque morte, malgré cloches et carillons, Bruges où sont les Memling ; Anvers, avec la flèche aiguë de sa cathédrale, dont l’élan n’est pareil qu’au sursaut du cœur de celui qui, après un long voyage outre-mer, l’aperçoit enfln se dresser à l’horizon : vigie de la patrie, avec son port et ses vaisseaux et le peuple fort que Constantin Meunier a si puissamment symbolisé dans son Débardeur, Anvers, où me sourit si étrangement, en sa robe rose irisée, et son geste détaché, la petite Salomé cruelle avec ingénuité de Quentin Metsys!
La Patrie, c’est encore cette merveilleuse succession de paysages qui va des coteaux de l’Ardenne aux plages de la Flandre. Les forêts du Luxembourg aux vieux arbres magnifiques, les vastes horizons d’où l’on voit, au matin, les vallées enveloppées de la gaze légère des brouillards, les routes qui vont, qui montent, descendent et tournent vers les villages, les rivières noires qui bavardent sur les cailloux, se glissent furtivement sous les feuillages en entraînant les sveltes truites d’argent, la Semois, l’Ourthe, l’Amblève et leurs affluents, plus séduisants encore; c’est la Meuse qui concentre leurs eaux et leurs beautés, dans cette vallée, parfois grandiose, toujours aimable, qui va de la frontière du Sud à la frontière du Nord; c’est l’Entre-Sambre-et-Meuse, chantée par Delattre, ô ce Bruly-de-Pesches si émouvant ; c’est la Thudinie contée par des Ombiaux, le Borinage décrit par Marins Renard ; c’est le gras et fertile Brabant wallon dont les plaines ont vu la fin de l’épopée napoléonienne ; c’est la Bruyère et Genck, les marais mirant les deux changeants; c’est les étendues silencieuses et désertes de la Campine ; c’est l’Escaut splendide devant Anvers, y apportant quelque chose de l’immensité de la mer ; c’est toute cette Flandre cultivée tenacement comme un jardin, les perches où s’enroule le houblon grimpant, les champs de pommes de terre, les moissons d’or, les prairies vertes et leurs bestiaux; c’est la dune enfin, la dune de sable clair aux herbes grises, avec sa parure de villas riantes et propices aux séjours de l’été, et la vaste plage que le flot marin vient caresser voluptueusement, en y laissant de blancs festons de dentelle d’écume...
C’est tout cela, tout cela sous des deux toujours autres, dont la mobilité, pour qui sait voir, fait un spectacle enchanteur, intarissablement varié. Cours des saisons ; joies fraîches du printemps, splendeur du triomphal été, opulentes mélancolies de l’automne, deuils blancs de l’hiver ; cours des heures : aurores tremblantes et douces, matins légers, midis rayonnants, crépuscules enflammés, soirs fiévreux, vous nous amenez sans cesse, par le jeu des nuages et les magies de la lumière, à découvrir en la terre aimée de nouvelles beautés. Vraiment, est-il une autre région du globe où la clémente destinée ait consenti à rassembler, dans un espace aussi restreint, tant de raisons de vivre? Comprend-on maintenant le geste admirable des Flamands, à la bataille des Eperons d’Or, portant à leur bouche un peu de cette terre pour laquelle ils allaient mourir? Comprend-on
r héroïque baiser de ces mangeurs de terre']
La Patrie, enfin, c’est non seulement le sol, mais l’ensemble des hommes qui y vivent et qui y ont vécu. C’est, pêle-mêle, avec des amis d’hier et d’aujourd’hui, Breydel, Van Artevelde, Anneessens; Van Eyck, Breughel et Rubens; Baudouin de Constantinople et Godefroid de Jérusalem ; et tant d’autres figures familières des temps disparus! C’est tout ce peuple vaillant, d’une aptitude à l’effort jamais épuisée; c’est les deux races qui le composent, celle du nord, lente, patiente, opiniâtre; celle du sud, ardente, enthousiaste, généreuse; c’est leurs souffrances et leurs joies, leurs colères et leurs pitiés, leurs traditions, leurs coutumes, c’est leur langue. Je les aime parce que je les connais, parce que je les comprends, parce que ma vie est faite de morceaux de leur vie...
De telle sorte que je crois pouvoir aboutir à cette première constatation : Chacun aime, en sa patrie, le décor de sa vie II l’aime en raison non seulement de l’agrément et de la facilité de cette vie, mais surtout en raison de son intensité. 11 est naturellement porté d’abord à le préférer à d’autres décors moins mêlés à son existence et qu’il connaît moins, et par voie de conséquence, à s’efforcer de le conserver tel qu’il l’a aimé.
Bref, nous pouvons essayer maintenant une définition du patriotisme : C’est l’amour du décor dans lequel on a vécu et le désir d’assurer sa conservation.
Ainsi défini, le patriotisme est un sentiment évidemment fort respectable. Il est peu de gens qui ne l’éprouvent plus ou moins fortement. Faire appel au patriotisme est donc un moyen d’action très puissant sur la sentimentalité des masses, et il s’explique qu’on en ait si souvent usé et abusé tout en donnant à ce grand mot retentissant des significations étrangement déviées. 11 s’explique encore que, pour beaucoup, nier ou discuter ce sentiment paraisse un blasphème odieux, une ingratitude monstrueuse...
Pourtant, l’observateur consciencieux sera bien forcé de reconnaître que, dès maintenant, il existe dans la société deux catégories de gens pour lesquels la notion de patrie, même réduite, comme nous venons de le faire, à ces éléments essentiels, est vide de sens.
Au sommet de la hiérarchie sociale, il y a un groupe de privilégiés, possesseurs de fortunes telles que partout l’indépendance leur est assurée et qui vont, au gré de la mode et des saisons, passer leur vie désœuvrée, au printemps, dans quelque capitale, en été, à la mer ou aux eaux, en automne, dans des châteaux, en hiver, dans le Midi. Qu’est-ce que l’idée de patrie peut bien leur dire, à ces cosmopolites déracinés?
Tout en bas, au contraire, est la grande masse des prolétaires réduits à offrir leurs bras pour obtenir du pain, vivant au jour le jour, sans culture intellectuelle, sans loisir pour penser, pour se déplacer et voir d’autres cieux que celui sous lequel se gagne le salaire. Spécialement dans un pays comme le nôtre où fleurit la liberté de l’ignorance, où la longueur des journées de travail est exténuante, comment
veut-on que les souvenirs historiques et les émotions d’art que j’évoquais tantôt aient une signification quelconque pour l’ouvrier qui travaille tout le jour, dort toute la nuit et recommence, au sortir de l’enfance jusqu’au tombeau? La beauté de l’Ardenne et des champs de la Flandre, qu’importe-t-elle au mineur borain dont le plus extraordinaire déplacement est d’aller, une fois par an, à la foire de Mons ? Qu’est-ce que l’idée de patrie peut bien leur dire à ces trop enracinés?
Au point de vue de l’évolution sociale, ce que pensent les premiers est fort indifférent. Ce sont des parasites élégants destinés à disparaître et l’influence de leurs idées, à supposer qu’ils en aient, est parfaitement nulle.
Il n’en est pas de même des seconds. Ceux-là sont la très grande majorité de la nation. C’est à eux qu’en cas de danger on demandera l’effort nécessaire au salut. Chair à travail, chair à canon, il faut vous sacrifier pour la patrie. Qu’est-ce que c’est que cela, la patrie? demanderont-ils dès qu’ils commenceront à penser et à discuter les ordres reçus. Et que leur répondrez-vous?
Je viens de noter, en effet, que l’amour du sol natal, pour la plupart de nos concitoyens, ne peut expliquer et justifier qu’un patriotisme de clocher, borné, souvent très étroit, et touchant par sa puérilité quand il n’est pas ridicule. Pour le hausser, pour l’élargir, comment ferez-vous?
L’instruction? J’entends bien. On enseignera dans les écoles la géographie nationale, l’histoire nationale, la grandeur nationale, avec un certain entraînement de Brabançonne et de festîvîtés patriotîques. Soit ! Mais le difficile sera de s’arrêter.
Car, enfin, si encore une fois, j’ose essayer de juger d’après moi-même, je suis bien forcé de déclarer que la Meuse en amont d’Hastière me paraît tout aussi belle et tout aussi belge qu’en aval, que je me sens à l’aise dans le Grand-Duché de Luxembourg autant qu’en Ardenne, que sur la double place d’Arras, je me suis cru en Flandre et qu’un jour, au cour d’une promenade en bicyclette à travers la Thiérarche, je me suis trouvé devant une maison où il me semblait que j’avais déjà vécu! Je suis imprégné jusqu’aux moelles de littérature et d’histoire françaises; j’aime Bach, Beethoven et Wagner autant qu’un blond Germain; enfin je me sens comme une autre patrie dans cette Toscane exquise qui est plus ensorcelante encore que ma terre natale.
Alors?
D’élargissement en élargissement, nous arrivons aux conceptions philosophiques supérieures, celle des stoïciens : « Quelle est ta patrie? Ne réponds pas : Je suis d’Athènes, ou de Corinthe. Dis, comme Socrate, je suis citoyen du monde », ou celle de l’épitaphe de Ludlow à Vevey, rapportée par M. A. Lalande (i) : Omne solunt forti patria, quia patris. Pour l’homme de cœur toute terre est une patrie, étant du Père.
Ainsi, sans culture intellectuelle, le patriotisme n’est pas compréhensible; cette culture le crée, mais à mesure qu’elle s’étend, elle le détruit.
La bizarrerie de ce phénomène nous conduit à constater qu’il faut ajouter un
(i) Libres Entretiens, lo décembre 1905.
élément nouveau à notre définition : l’attachement aux institutions que se sont données les hommes qui vivent sur un même sol natal.
Cette notion est moderne et on ne la trouvera courante qu’après 1789. Les temps précédents ont connu le patriotisme régional; mais c’est à partir de la Révolution que dans l’immense effort qu’ils faisaient pour conquérir des libertés jusque-là inconnues, les Français résumèrent l’ensemble de ces libertés en un symbole indispensable pour constituer, à la place de la royauté disparue, l’unité nationale ; la Patrie. Ce cri : la Patrie est en danger! inspire les plus merveilleux dévouements. Il suffit à la victoire de la France républicaine sur l’Europe coalisée et pendant tout le siècle qui suit, la Bourgeoisie organise sa victoire, récolte les fruits de la prodigieuse transformation sociale qui s’est opérée, et garde pour cet « Amour sacré de la Patrie » qui a fait son triomphe, un respect reconnaissant et jaloux.
Que la Bourgeoisie désire conserver ce qu’elle a si laborieusement acquis et l’organisation sociale, basée sur la propriété individuelle, qui lui est si confortable, c’esi assez compréhensible. Qu’elle voie avec humeur discuter le patriotisme qui était un si commode ressort pour pousser les masses à défendre sa politique, c’est encore très explicable. Mais il ne l’est pas moins que le prolétariat, revenu des emballements de la première heure, commence à se demander si, sous prétexte de patriotisme, on ne lui fait pas tirer les marrons du feu.
Du moment où le patriotisme comprend, outre l’amour du sol natal, l’amour et la défense des institutions de l’Etat, il est légitime, il est nécessaire que pour tout homme qui réfléchit sa conduite, ce patriotisme se proportionne aux avantages qu’il retire de ces institutions.
Or, il n’est pas niable que si la nation belge tout entière a vu croître sa prospérité depuis soixante-quinze ans, ces bienfaits se sont répartis d’une manière fort inégale entre la bourgeoisie capitaliste et le peuple travailleur. Je renvoie ceux qui voudraient des preuves à mon affirmation aux substantielles études de mes amis Bertrand, De Brouckère et Huysmans (i).
Cela étant, n’est-il pas vraiment stupéfiant de constater que la bourgeoisie a poussé l’astuce et le paradoxe jusqu’à, sous couleur de patriotisme, faire défendre ses privilèges par les fils des prolétaires? Le remplacement militaire, obstinément maintenu par le « patriotisme » bourgeois, restera dans notre histoire, comme un exemple typique de l’égoïsme d’une classe et de son habileté à duper ceux qu’elle exploite.
Mais les plus audacieuses duperies ont une fin. Un moment vient où les plus dociles entendent savoir où on les mène et les raisons de leur docilité. L’ouvrier dit : Et que me font à moi, vos libertés dont je ne puis user ?'V’os institutions dont je n’ai point ma part? 'Vous m’avez longtemps refusé le droit de vote, et quand vous me l’avez accordé, ce fut pour me signifier que je compterais seulement pour un tiers ou un quart. Si j’étais Français, j’aurais le suffrage universel ; si j’étais Allemand, j’aurais le bénéfice d’un ensemble de lois me protégeant contre l’accident, la maladie
(1) Soixante-quin^'e années de Domination bourgeoise (1830-1905), par C. Huysmans, de Brouckère et Bertrand. Édition Germinal, rue Hautport, 29, à Gand, 1 franc.
et la vieillesse; si j’étais... Mais que m’importe, à moi, d’être Belge, Français, Allemand ou tout autre chose? Serais-je moins l’esclave attaché à l’usine, peinant sans relâche pour nourrir les miens, soumis aux ordres des contremaîtres, sans indépendance, sans liberté, parce que sans propriété dans un monde où la propriété est tout. J’ai travaillé en Angleterre et en Espagne, me disait l’autre jour un ouvrier verrier; c’était, à bien peu de choses près, la même existence que chez nous. J’ai été envoyé en Russie, me contait un ouvrier métallurgiste; on n’y est pas plus mal qu’ici.
« Les ouvriers n’ont pas de patrie et ne peuvent être patriotes, dit un bûcheron dans l’enquête du Mouvement socialiste; le mot de patrie n’a servi jusqu’ici qu’à une minorité d’hommes pour maintenir dans la servitude la masse de travailleurs inconscients. L’internationalisme ouvrier ne peut connaître d’autres frontières que celles qui séparent les classes. Il ne peut et ne doit avoir d’autre but que d’organiser la guerre des travailleurs de tous les pays contre les capitalistes de tous les pays, n
Un autre, encore : « Les ouvriers n’ont que faire de l’idée de Patrie, eux qui ne possèdent rien et se trouvent par surcroît être exploités par une classe qui sait bien être internationaliste quand ses intérêts sont en jeu. Il nous faut combattre ceux qui, à l’abri de l’étiquette patriotique, exploitent tous les moyens tendant à l’asservissement des travailleurs, se moquent au surplus, commé d’une guigne, des destinées de la Patrie, du moins telle qu’ils semblent vouloir la définir aux autres. D’ailleurs, la Patrie d’un travailleur ne saurait être que là où il vit bien et jouit de la somme de bien-être que devraient posséder tous les hommes. »
Fi! que voilà de grossiers propos, plats et sans élégance, diront les esprits distingués. Fort bien! Mais la question n’est pas de savoir si tout cela est brutal, elle est de savoir si l’on a quelque chose de sérieux à [répondre à ces protestations farouches.
On a essayé de répondre — et Jaurès l’a fait en France avec tout l’éclat et l’abondance de son argumentation éloquente — que le plus pauvre, le plus déshérité, le plus dépossédé de tout droit participait pourtant au trésor commun de libertés, au patrimoine historique, artistique et scientifique de la Nation et qu’il fallait maintenir intacte l’âme nationale.
Qu’il y ait quelque vérité dans une telle réponse, je ne prétends pas le nier. Qu’il soit certain, par exemple, que le régime capitalistes, tant décrié, constitue un notable progrès sur le régime du travail à domicile, sur le servage, sur l’esclavage, je l’accorde. Et les plus malheureux de nos ouvriers auraient un intérêt manifeste à s’armer contre le conquérant qui voudrait rétablir l’esclavage. Mais cette hypothèse n’est-elle pas bien théorique et est-ce ainsi que dans le fait, la question se pose? N’est-il pas plus vrai de dire qu’entre tous les peuples de civilisation occidentale, il n’y a plus, pour un ouvrier, que des différences légères dans la manière de la domination. Et ces différences valent-elles le sacrifice suprême, celui de l’existence?
Quant au patrimoine historique, artistique ou scientifique, j’ai déjà dit que ce genre d’argument touchait peu la classe ouvrière. Et l’on ne saurait lui donner tort.
pas plus qu’à un aveugle qui préférerait une soupe au lard à un Boticelli. L’égoïsme bourgeois a entendu conserver pour lui seul le merveilleux patrimoine des ancêtres ; faut-il s’étonner que les ouvriers inaptes à en jouir en fassent peu de cas et préfèrent des satisfactions plus palpables? Les premiers chrétiens ont-ils eu pitié des chefsd’œuvre de la Grèce antique?
L’âme nationale, enfin, c’est un mot bien creux. Comme celle des individus, elle évolue et se modifie sans cesse. Bien prétentieux sont les théoriciens qui osent dire qu’elle est comme ceci ou comme cela et que, par conséquent, elle doit se se diriger par ci ou par là. Laissez-la donc aller; elle saura bien trouver toute seule la direction qui correspond le plus réellement à sa nature et à son passé. Si l’âme gauloise, jadis éprise de gloire militaire, en comprend à présent la vanité, soyez bien persuadé que son irrésistible énergie saura bien s’attester d’autres manières et ne croyez pas le monde fini parce qu’il entend se développer autrement que ne le lui ont indiqué les idéologues !
On peut encore, toutefois, disserter sur l’âme latine et sur l’âme germaine qui sont des réalités; mais que dire de Ijâme belge?
Cette aimable fantaisie pour littérateurs a obtenu le plus grand crédit dans nos milieux gouvernementaux et officiels qui y ont vu un excellent moyen de remettre à neuf un patriotisme un peu languissant. En cette année qui vient de finir, les variations sur le soixante-quinzième anniversaire ont trouvé, dans 1’ « âme belge », un leit motiv assez piquant. On en a usé. On en a même abusé. Car, si tous les fonctionnaires émargeant au budget de l’Etat Belge ont de péremptoires raisons pour se découvrir une âme belge, il n’en est pas de même des esprits indépendants dont quelques-uns se sont laissés aller aux paradoxes le plus vertigineux.
M. Edmond Picard, qui, par la clarté de ses exposés, la vivacité de son intellectualité toujours en éveil, l’allure chevaleresque de sa vie, est bien, quoiqu’il s’en défende comme d’une tare, l’âme la plus française qu’on puisse trouver, fut un des inventeurs de l’âme belge. Son jugement aiguisé lui révéla rapidement que soixante-quinze ans — même de paix, de bonheur et de prospérité, air connu — étaient vraiment une bien pauvre durée pour former une âme nationale et il partit, dans l’histoire, à la recherche d’arguments à l’appui de sa thèse. On trouve, dans l’histoire, comme on sait, tout ce qu’on veut. Et d’habiles avocats — car Picard fut suivi par une pléiade enthousiaste de disciples du Jeune Barreau bruxellois — ne devaient pas chercher bien longtemps. Au reste, le hasard les servit à merveille.
M. Pirenne leur apporta une collaboration décisive. 11 refit l’histoire de Belgique de la manière la plus attachante qu’il se pouvait, avec une érudition, une méthode, une autorité qui arrachèrent des cris d’admiration. 11 démontra que, pendant plusieurs siècles, celles de nos provinces qui faisaient partie de l’Empire allemand avaient cherché à s’en détacher, tandis que celles qui étaient vassales des rois de France faisaient le même effort. 11 n’alla pas plus loin. Il ne prétendit point qu’une communauté de vie ait existé, à un moment quelconque, fût-ce même comme aspiration, entre ces deux territoires férus d’indépendance.
Mais ce fut assez. Du parallélisme très naturel de ces deux mouvements
analogues, on déduisit ingénieusement que si ces deux parties extrêmes d’Etat mal centralisés avaient cherché toutes deux à alléger ou à rompre les chaînes qui les liaient, ce ne pouvait être que pour se rapprocher, pour s’unir, pour chanter, dès le XV^ siècle, d’ardentes Brabançonnes :
Flamands l Wallons l Ce ne sont que des prénoms .
Belges est notre nom de famille.
On aperçut, à la création arbitraire du Congrès de Vienne de i8i5, les raisons historiques les plus lointaines; et je ne sais pas pourquoi on n’a pas prétendu que les Ménapiens et les Aduatiques rêvaient déjà d’une commune royauté constitutionnelle !
Que tout cela, malgré tant de talent dépensé, est artificiel ! Et combien, à nouveau, nous y rencontrons un exemple de cette tendance qu’ont les hommes à disposer les faits selon leurs idées, tandis qu’il serait si simple et si raisonnable de disposer les idées selon les faits !
Or, le fait évident pour qui. sans préjugé, traverse notre pays, des forêts de l’Ardenne aux plages de la Flandre, c’est que nous sommes faits ethniquement de deux races bien differentes, que nous sommes deux morceaux détachés des deux grandes civilisations voisines, la française et la germanique. Le signe extérieur le plus manifeste d’une race, d’une âme collective, c’est la langue; je n’ai pas à démontrer cela. Je n’ai pas à démontrer non plus qu’une moitié de nos compatriotes parlent flamand sans comprendre le français; que l’autre moitié parle français sans comprendre le flamand. Et parmi la très petite minorité qui parlent les deux langues, il n’est qu’une minorité infime pour qui l’une de ces deux langues ne soit pas une langue étrangère, au même titre que l’anglais et l’italien.
Cela seul devrait suffire, étant significativement révélateur. Mais, dans tous les domaines, la dualité s’affirme à ceux qui veulent regarder. Prenez une carte où l’on aura figuré le résultat des élections et vous constaterez que la division des opinions politiques correspond à la division des langues et des races. Une autre manifestation de la vie collective, est la croyance religieuse. A cet égard encore, la dualité s’atteste encore ; la foi catholique est restée très vive en Flandre ; elle n’est plus que traditionnelle en Wallonie. Interrogez enfin le blason populaire : il vous fournira en Flandre quantité de traits désobligeants pour les Wallons, en Wallonie, les équivalents pour les Flamands.
Depuis soixante-quinze ans, les deux races vivent côte-à-côte, sans se fusionner, mais en se rapprochant. La cordialité de leurs rapports n’a guère été troublée. Elles ont eu un même gouvernement. Il en est résulté nécessairement des croisements. Les métis qui en sont issus ont peut-être une âme belge. Sont-ils meilleurs que les autres? M. Edmond Picard, en les glorifiant, me paraît avoir oublié une théorie qui lui est chère et qu’il a, avec sa verve coutumière, développée dans certains de ses ouvrages, notamment la Synthèse de l’aryano sémitisme (i); je parle de cette
(i) Edmond Picard ; La Synthèse de l’aryano sémitisme.
thèse d’histoire naturelle qui veut que les croisements ne donnent, en fait d’élevage, que des produits inférieurs. Il en a donné maints exemples frappants et assez persuasifs; je me garderai bien toutefois d’appliquer cette théorie aux « Belges ».
Mais à toute propagande de nationalisme belge, j’opposerai, en m’emparant des arguments mêmes de mon interlocuteur, mon nationalisme wallon. J’exalterai ma terre natale, la Wallonie et ma race, la française.
Sur l’intensité du sentiment wallon, voyez le dernier congrès tenu à Liège (i) ; sur la facilité de nous rattacher à la France, voyez les ouvrages de M. du Bois (2).
Je sais qu’il n’en faudra pas plus à certains flamingants pour proclamer que je rêve le démembrement de la Belgique et l’annexion à la France. Ce sont là procédés familiers à certaines polémiques; mais ce que j’écris ici n’est ni pour les imbéciles ni pour les adversaires de mauvaise foi. Les autres comprendront que constater qu’il y a deux époux dans un ménage assorti n’implique pas qu’on souhaite leur séparation.
Nous avons eu en ces vingt dernières années un mouvement littéraire d’un éclat, d’une variété, d’une intensité admirables : Lemonnier, Eekhoud, Verhaeren, Maeterlinck, Demolder, et tant d’autres, sont des écrivains français. Il paraît qu’il y a aussi un mouvement littéraire flamand très remarquable, c’est possible; mon insuffisante connaissance de cette langue ne me permet pas de l’apprécier. Je constate seulement qu’il y en a deux. La Jeune Belgique, la vaillante revue d’antan, et la Belgique, la récente, sont des revues belges d’expression française. Leur titre est donc trop ambitieux, à moins qu’elles ne prétendent négliger les trois millions de Belges incapables de comprendre ce qu’on y a publié (3). Cette simple remarque révèle à nouveau la dualité qu’on s’efforce de cacher dans cette invention de l’âme belge.
Je ne vois aucun avantage à nous égarer ainsi, à ajouter, avec la croyance en l’âme belge, un mensonge conventionnel de plus à tous ceux qui nous régissent déjà. Le monde dirigeant peut y être intéressé, car c’est une raison de conservation à invoquer par lui auprès des naïfs. Le gouvernement actuel peut aussi y rencontrer un avantage, l’âme belge est une excuse commode pour justifier les injustices constantes que nos maîtres flamands commettent au détriment de la Wallonie.
Quant à nos écrivains et à nos artistes, ils n’ont rien à gagner non plus à se laisser éblouir par ces joyeux paradoxes. Jadis, les bourgeois obtus affectaient de croire, que, parce que Belge, on ne pouvait avoir du talent; il serait tout aussi ridicule de renverser aujourd’hui la proposition, de dénier tout mérite à l’étranger et de croire qu’il suffit d’être Belge, de peindre ou d’écrire belge pour être un grand homme !
(1) Wallonia, numéro d’octobre 1905. Liège, 10, rue Henkart.
(2) Albert DU Bois. La Veillée de Jemappes, Belges ou Français, La République Impériale.
(3) Il n’est peut-être pas très aimable d’enlever aux hôtes qui veulent bien vous accueillir des illusions auxquelles ils paraissent tenir beaucoup. Aussi je m’excuse de faire remarquer à La Belgique, si férue de l’âme belge, qu’elle n’est qu’une demie-Belgique : la française. Elle en sera désolée; et pourtant, dans mon esprit, je ne saurais lui faire de compliment plus flatteurl
Reste toujours à savoir ce que la bourgeoisie peut bien répondre à la classe ouvrière quand celle-ci conteste, non qu’elle puisse avoir certains intérêts à la conservation de la patrie (en cette forme, la dénégation est trop absolue; mais cette forme est outrancière à dessein, et nécessairement, pour affirmer la vérité qu’elle contient), mais que ces intérêts sont, dans tous les cas, très inférieurs à son intérêt de classe, à son intérêt international de travailleurs exploités?
Rien de valable, à mon sens. Et la preuve, c’est qu’on ne discute plus, on frappe. Un homme déclare partager ces idées : du coup il est proscrit, comme hérésiarque. Le Barreau de Paris, à l’unanimité, et à raison de ses opinions seules, le déclare indigne de porter la robe. Le jury de Paris le déclare coupable et digne de quatre années de prison.
On cherche vainement un motif de raison à d’aussi rigoureuses décisions. Il n’y en a pas. Il n’y a que des motifs de foi. L’antipatriote est coupable de ne pas croire au patriotisme. La sentence du Conseil de l’Ordre, cet effarant procès des antimilitaristes, rappellent d’une façon saisissante les procès d’hérésie, qu’on pouvait croire impossibles au XXe siècle.
Et nous touchons ici à une des acceptions les plus répandues du patriotisme ; pour beaucoup, c’est un dogme, une conception au-dessus et en dehors de la critique et du libre examen, une foi, une sorte de religion. Les sociétés anciennes reconnaissaient pour lien commun, la foi religieuse, malheur alors à qui niait ou discutait cette foi ! C’était l’ordre social même qu’il niait et dont il ébranlait les assises. Les sociétés modernes ont pour ciment la foi patriotique, malheur de même à qui nie et discute cette foi ; c’est l’ordre social entier qu’il menace et qui se venge !
Et cette assimilation du sentimeht patriotique au sentiment religieux explique encore les innombrables malentendus qui se produisent sur ces sujets parmi les hommes. Pour qui pense aux admirables vérités d’amour, aux merveilleux élans d’idéal dont la religion a enrichi l’âme humaine, il est pénible et révoltant de la voir attaquer; mais si celui qui l’attaque vise les basses superstitions dégradantes, la féroce intolérance, ou les impitoyables oppressions qu’a également produites la religion, n’a-t-il point raison pourtant dans ses diatribes? De même, patriotisme évoquera pour certains, la bravoure, les dévouements généreux et héroïques, les sacrifices magnanimes; et pour d’autres, le prétexte sonore des plus viles machinations des aigrefins de la finance, des brigandages licites ou des ambitions maladives (i). Les uns et les autres défendront leur opinion avec l’ardeur passionnée que comportent de telles causes, et tous auront tort, et tous auront raison.
Serons-nous parmi ceux qui se lamentent ou qui s’indignent, ou bien parmi ceux qui se réjouissent et qui espèrent, en assistant à l’agonie de cette grande idée qui depuis plus d’un siècle semblait au-dessus de nos controverses? Je n’hésite pas à répondre : je suis de ceux qui se réjouissent et qui espèrent. Il ne faut jamais craindre la vérité, et bien qu’il faille souvent, pour la dégager de l’erreur, des heurts et des souffrances, elle est toujours, en définitive, salutaire et féconde.
(i) a Le patriotisme est le suprême argument des scélérats. » II est bon de rappeler ce mot d’un parlementaire anglais qui paraissait s’y connaître.
L’esprit du libre examen a pu mettre en péril les sociétés religieuses ; il nous a conduits à des compréhensions plus exactes et plus hautes. La propagande antipatriotique peut mettre en péril la constitution actuelle des sociétés modernes ; elle nous conduira à des organisations supérieures et plus justes.
Je vois, dès maintenant, la promesse d’un bienfait tant imploré, tant réclamé, et qui paraissait si loin et si chimérique : la fin des guerres !
Car, coïncidence singulière, ce mouvement parti d’en bas, dominé par le plus brutal instinct matétiel : l’internationalisme ouvrier, se rencontre, pratiquement, avec un mouvement parti d’en haut, de l’élite, dicté par les plus hautes aspirations vers l’idéal : le pacifisme. Les uns et les autres travaillent pour la paix. Les uns et es autres veulent qu’un jour vienne où les peuples iront comme les individus aujourd’hui, sans armes et sans que leur sécurité soit menacée; les uns et les autres veulent que la barbarie des massacres et des batailles ne soit plus qu’un souvenir monstrueux, comme l’anthropophagie, les sacrifices humains, ou l’esclavage.
Mais le mouvement pacifiste, malgré ses intentions généreuses, restait bien pauvre en résultats. L’ironie du destin a voulu que le souverain qui avait eu, dans ses jeunes années, le beau geste de convoquer la Conférence de La Haye, se soit couvert de sang plus qu’aucun monarque au monde, jusqu’à en étouffer. En dépit des arbitrages internationaux, des congrès interparlementaires, des prix Nobel, tous les Etats de la terre continuaient, jusqu’à l’épuisement, des armement colossaux.
La fin des guerres ! Allons donc, M^e la baronne de Suttner est une vaillante femme, un peu idéaliste, et M. Charles Richet (i), un philosophe fort distingué, mais il nous faut des guerres, disaient — pensaient tout au moins — les militaires de tout grade, impatients d’avancement et d’aventures ; il nous faut des guerres, disaient les financiers et les gens d’affaires avides de butin ; il nous faut des guerres, disaient les marchands et fournisseurs des armées, prêts à amasser de louches bénéfices dans le sang et les larmes ; il nous faut des guerres, disaient les gouvernants, heureux de diversions en cas de difficultés intérieures; il nous faut des guerres, disaient les politiciens espérant le triomphe de leur coterie et la chute de la faction rivale; il nous faut des guerres, écrivaient des journalistes en quête d’un article brillant. Et tout cet odieux choeur d’égoïstes sinistres ; les puissants du jour, laissait se poursuivre avec une indulgence méprisante, la généreuse campagne pacifiste.
Mais voici que l’indispensable instrument de tous ces forfaits commence à penser, à raisonner, à comprendre, et qu’il dit tout net : Officiers, spéculateurs, marchands, gouvernants, politiciens et journalistes, vous voulez qu’on se batte ? Eh bien! battez-vous, dévorez-vous si cela vous plaît, mais moi je ne me bats plus pour vous !
Qu’une pareille détermination ait des motifs moins nobles que celle du soldat Owen, cette émouvante création de Romain Rolland (2), je ne le contesterai point ;
(1) Lire la belle étude de M. Charles Richet ; La Paix et la Guerre, dans les « Cahiers de la Quinzaine », octobre 1905. Paris, 8, rue de la Sorbonne.
(1) Romain Rolland : Le temps viendra, dans les « Cahiers de la Quinzaine «. Paris, 8, rue de la Sorbonne. 1903.
mais c’est précisément parce que les motifs en sont peu élevés, simples et d’ordre matériel, qu’elle a grande chance de se généraliser.
Plus de soldats; plus de guerre. Et voilà comment l’antimilitarisme ouvrier fait mieux que les plus éloquentes prédications pacifistes.
Oh ! je sais bien que ce ne sera pas pour demain. La masse du peuple est encore sans conscience et sans énergie. La grande majorité se compose de pauvres êtres soumis et passifs, aussi misérables intellectuellement et moralement qu’ils le sont physiquement et économiquement. Il y a en Belgique, même dans la classe ouvrière, des âmes serviles qui sont remplies d’attendrissement par un salut du prince Albert ; il y a, à Paris, même dans la classe ouvrière, des gens qui ont bêtement hurlé hier « A Berlin ! » et qui le répéteront peut-être demain ; il y a, à Londres, même dans la classe ouvrière, des impulsifs qui acclamaient les jingoïstes les plus exaltés; il y a, à Tokio, des frénétiques qui ont fait des émeutes contre la Paix de Portsmouth. Il y a partout des suiveurs et des dupes, et l’on n’a pas encore vu des moutons dévorer leur berger.
Mais patience ! Il y a partout déjà, tandis qu’au sein des Parlements (i) les démocrates affirment solennellement le droit du peuple à vouloir la paix, à être au moins consulté sur la guerre, des socialistes révolutionnaires qui pensent à donner à ces discours une sanction immédiate et pratique. Chez les travailleurs du charbon et du fer, chez les bûcherons et les paysans, l’idée de la grève générale militaire fait son chemin. Il ne faut pas que ses fervents soient bien nombreux pour qu’ils constituent rapidement, pour le Pouvoir en cas de guerre, un danger intérieur venant compliquer le danger extérieur. Et plus ils seront nombreux et résolus, plus la guerre deviendra difficile.
A travers quels abominables déchirements et douleurs, ce rêve éperdu de la fraternité des souffrants se réalisera-t-il? Par quels drames et quelles catastrophes l’Humanité se délivrera-t-elle enfin de son cruel égarement? Comment mourra la guerre? Peut-être sur un champ de bataille, au lendemain d’un siège, par la réconciliation des belligérants : travailleurs adeptes d’une même doctrine, ainsi que l’a prestigieusement prévu dans les Aubes notre grand poète Verhaeren ?
Peut-être? Qui sait? Mais ce que je sais, c’est que l’internationalisme ouvrier rapproche cette heure attendue. Elle vient, elle viendra. Après des siècles d’angoisse, voilà que nous pouvons répéter, avec quelque espoir, la clameur magnifique du prophète juif : Le temps viendî'a, quand tous les hommes sauront la vérité, quand ils fondront les piques pour les faux, les sab> es pour les herses et quand le lion s" étendra auprès de l'agneau. Le temps viendra...
(i) Récents discours de Jaurès et de Bebel.
SOCIALISMES
SOCIALISMES (I)
Compte Rendu de livres, paru dans la revue /'Avenir Social de Bruxelles, en i8gç. A compléter par le volume publié, avec la collaboration d’Emile Vandervelde ; le Socialisme en Belgique, che\ Giard et Brière, à Paris.
Deux hommes marchaient à la rencontre l’un de l’autre. Entre eux s’élevait la statue d’un chevalier. Son vaste bouclier étincelait au soleil.
— Tiens! s’écria le premier des voyageurs, admire donc combien ce bouclier d’argent est resplendissant !
— Sans doute, riposta le second, mais il n’est point d’argent, il est d’or.
Gomme les deux hommes étaient assez mal disposés l’un à l’égard de l’autre, ce différend s’aggrava rapidement. Ils se contestèrent réciproquement toute intelligence et toute bonne foi. La querelle devint bataille. Et, tandis qu’ils se massacraient furieusement, comme la lutte les avait fait changer de place, ils furent tout étonnés, en regardant la statue, de constater qu’ils avaient tort tous les deux : le bouclier était d’argent à l’intérieur et d’or à l’extérieur 1
Ce petit apologue est l’histoire de maintes discussions passionnées. La même lutte vaine se produit d’autant plus souvent en matière sociologique que, dans ce domaine, les sujets de controverse ont toujours plus de deux aspects; ils sont si complexes que le danger des affirmations absolues est constamment à redouter.
Un grand nombre de conceptions, fondées à un certain point de vue, deviennent absolument fausses dès qu’on prétend les généraliser. Et cette généralisation
(i) Le Socialisme au jour le jour, par Jules Guesde Paris, Giard et Brière, 1899, vol., fr. Formes et Essence du Socialisme, par Saverio Merlino. Paris, Giard et Brière, 1898, avec une préface de G. Sorel, un vol., 294 p., fr. 3.50. // Socialismo, par N. Colajanni. Rome, 1898; « Rivista popotare », un vol., 328 p., 4 lire. Socialisme et Liberté, par Rienzi (H Van Kol). Paris, Giard et Brière, 1898, un vol., 267 p., fr. 3. 00. L’Idéalisme Social, par E. Fournière. Paris, Alcan, « Bibliothèque des sciences sociales », 1898, un vol. in-8“, cartonné, 3io p., fr. 6.00. Psychologie du Socialisme, par G. Le Bon. Paris, Alcan, « Bibliothèque de philosophie contemporaine, 1898, un vol. in-8“, 496 p., fr. 7.50. Arrière les Dogmes, par Rienzi. Paris, U Revue Socialiste », octobre 1898.
étant une tendance de l’esprit humain, il arrive aisément que les idées les plus justes donnent naissance aux erreurs les plus grossières, lesquelles amènent une protestation et une réaction allant, à leur tour, trop loin.
La plupart des vérités sur lesquelles s’appuient les doctrines socialistes ont ainsi besoin d’une sorte de mise au point dont leurs protagonistes n’apprécient pas toujours l’importance primordiale. De là, dans le domaine des idées, tant d’indécisions, de variantes et de contradictions plus apparentes que réelles; tant de « socialismes » différents. Je sais que ce pluriel paraîtra singulier à tous ceux qui, préoccupés principalement de la lutte politique en Belgique, ont sous les yeux un parti bien discipliné, puissant par une forte et féconde unité de doctrine et d’action. Mais qu’ils élargissent un peu leur vision, ils pourront constater que certaines théories, acceptées comme axiomes par nos propagandistes, sont encore des plus sérieusement discutées par les écrivains du socialisme international.
C’est ce que je voudrais indiquer sommairement, en rendant compte de quelques livres récents (i).
Le socialisme de M. Jules Guesde n’est pas sympathique, il faut bien l’avouer. Il est sec et glacé, sans rien qui parle au cœur ou à l’imagination. Il prétend, d’ailleurs, ne s’adresser qu’à notre raison. Et encore, ses façons autoritaires, intransigeantes, sectaires de nous imposer, tout d’une pièce, ses démonstrations, sans les nuances les plus évidemment nécessaires, nous prédisposent assez mal. A l’examen, on s’aperçoit avec irritation que ces exposés dogmatiques sont des plus critiquables. Ils nous offrent sans cesse ce spectacle pénible du glissement d’une idée juste vers une généralisation absurde. Et comme la généralisation absurde est affirmée sentencieusement, au même titre que l’idée juste, cela fait un pêle-mêle incohérent de choses qu’on approuve et de choses qu’on réprouve.
On me trouvera peut-être bien sévère pour un volume foi'mé de la réunion d’une série d’articles parus, de 1884 à 1886, dans le Cri du Peuple. On m’objectera que ces articles doivent, pour être appréciés, être replacés dans leur ambiance, s’expliquer par les préoccupations contemporaines à leur éclosion; qu’alors, les points de vue, peut-être un peu étroits et contestables qui les inspirèrent, se trouvent mieux justifiés. Sans doute. Mais qui donc a isolé ces articles des événements qui les ont vus surgir? Qui donc, en en faisant, quinze ans après, une publication coordonnée, a prétendu les présenter comme un corps de doctrine? L’auteur. Et c’est l’auteur lui-même qui nous a ainsi donné le droit d’être exigeants.
Dans les colonnes d’un journal, ces proses firent belle figure, ce n’est point
(1) On lira avec intérêt sur quelques-uns des livres dont il est parlé dans cet article, une étude de M. SoREL, dans la Rivista Itaiiana di Sociologia, Rome, janvier 1899, intitulée Marxismos et Scien^a sociale.
niable. Elles sont alertes, vigoureuses, opiniâtres; quelques-unes sont de beaux cris de bravoure, La verve, la crànerie, la netteté ferme du style sont les précieuses qualités de polémiste que l’on se plaira à louer chez M. Jules Guesde. Mais tout cela suffit-il à faire un livre? Et ces escarmouches d’il y a trois lustres méritaientelles d’être offertes encore à nos méditations? Il est permis d’en douter.
Beaucoup, parmi ces pages, n’offrent point un intérêt dépassant les incidents déjà oubliés qui les firent naître et, quant au reste, elles sont presque toujours gâtées par les systématisations les plus téméraires. C’est que M. Jules Guesde est, en France, le gardien jaloux de la tradition marxiste et qu’il n’admet point qu’aucun des enseignements du maître soit soumis à révision. La conception matérialiste de l’histoire, la concentration capitaliste, la lutte des classes et la révolution sont pour lui des dogmes intangibles. Il y ajoute la loi d’airain de Lassale, réfutée par Marx lui-même et abandonnée par tous les économistes socialistes, au point que Rienzi pouvait en dire naguère {Revue Socialiste, octobre i8g8) : « qu’est-il resté de la loi d’airain des salaires, invoquée si longtemps par les socialistes? — C'est du vieux fer! (i)
M. Jules Guesde continue à vénérer ce vieux fer. Persuadé que les salaires doivent fatalement descendre au minimum de la subsistance nécessaire, il se prononce logiquement contre la coopération et la mutualité (p. 33o), « augmenter le pouvoir d’achat du salaire, c’est permettre aux patrons de diminuer celui-ci, » contre la suppression des impôts indirects (p. 298), « moins dépouillé par l’impôt, le travail sera moins payé par l’employeur : voilà tout! », contre l’association ouvrière (p. 271), contre le suffrage universel (p. 292), contre les réformes ouvrières (p. 268), « multiplier les réformes, c’est multiplier le trompe-l’œil, » contre la reprise de l’exploitation par l’Etat des grandes industries (p. 36o) : « Quand les chemins de fer, les mines et autres industries concédées seraient reprises par l’Etat et exercées par lui, comme les chemins de fer le sont déjà en Belgique et en Allemagne; quand les impôts indirects seraient, je ne dis pas allégés, mais supprimés, comme ils l’ont été en partie, au moins sous forme d’octroi, en cette Belgique déjà nommée, en quoi les producteurs français auraient-ils fait un pas, un seul, vers cette égalité économique en dehors de laquelle l’égalité civile et l’égalité politique ne sont que des mensonges? »
"Voilà un socialisme particulièrement négateur et désespérant. Si toutes nos agitations sont inutiles, faut-il donc se résigner aux iniquités présentes ? M. Jules Guesde ne le pense pas. Après nous avoir démontré l’impuissance absolue du pouvoir politique à agir sur les phénomènes économiques, il nous invite cependant à nous en emparer. Pourquoi ? Pour exproprier la classe capitaliste et approprier collectivement les moyens de production et d’échange. Gomment? Par la constitution des prolétaires en parti de classe et la conquête révolutionnaire du pouvoir.
(1) Emile Vandervelde n'est pas moins net dans ses rétiexions A propos du Manifeste communiste. « C’est, selon lui, une vérité rancie, ... définitivement reléguée au Musée des Antiques. » Revue socialiste, mars, i8y8.
Et il ajoute que tel est le programme du Parti ouvrier français auquel il appartient, non seulement jusqu’à la prison, mais jusqu’au mur inclusivement.
L’impression qui se dégage, en dernière analyse, du livre de M. Jules Guesde, c’est que le devoir d’un socialiste, au temps présent, serait de porter à son maximum d’acuité la lutte des classes et d’en faire surgir la Révolution brutale.
Si c’était là, vraiment, tout le socialisme, on ne s’expliquerait guère la séduction toute-puissante qu’il exerce sur les âmes contemporaines, car il nous suffira d’ouvrir un autre volume paru en même temps que celui de M. Guesde, chez le même éditeur, pour montrer la pauvreté d’un programme d’action qui se résume uniquement en « lutte des classes » et « révolution » .
M. Saverio Merlino dit avec raison (p. Sy) que les socialistes ont quelque peu exagéré la lutte des classes. Ils ont docilement suivi le Manifeste commwtiste disant : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a pas été autre chose que l’histoire de la lutte des classes » et bien qu’il ne soit pas déjà tout à fait exact de dire que le phénomène de la lutte des classes est le contenu entier de l’histoire, les commentateurs ont encore amplifié cette déclaration initiale, au point d’en déduire des conséquences inacceptables.
Ici encore il s’agit de préciser pour pouvoir s’entendre.
Si l’on veut dire que dans les sociétés humaines, des communautés d’intérêts engendrent des groupements qui sont appelés à entrer en rivalité pour la conquête d’une situation meilleure, la théorie de la lutte des classes énonce une évidence tellement certaine qu’elle devient presque une lapalissade.
Si l’on veut dire que dans l’évolution de ces sociétés, les conditions économiques ont une importance considérable, on ouvre à l’histoire des horizons nouveaux, on fait la lumière sur la genèse d’un grand nombre d’événements sans cela inexplicables, on comprend mieux des actions et des réactions que les anciennes méthodes laissaient obscures.
Mais si l’on veut expliquer toute l’histoire passée et prédire toute l’histoire à venir par l’étude des seuls facteurs économiques, on tombe dans un exclusivisme puéril que les faits viennent à chaque instant contredire. Si l’on s’imagine que le processus de concentration des richesses doit aboutir à bref délai à mettre en présence deux classes d’intérêts opposés, nettement tranchées, qui n’auront plus aucun lien, aucun sentiment commun, la masse prolétaire et la minorité capitaliste, cette conception est d’une superficialité enfantine. Les problèmes sociaux n’ont jamais cette allure simpliste.
Il n’y a pas une lutte ; il y a des luttes. Des luttes entre individus dans un même groupe. Des luttes entre groupes dans une même classe. Des luttes pour lesquelles se coalisent des individus de groupes différents ou de classes hostiles. M. Merlino dit très justement (p. 66) :
« La lutte ne se combat pas aujourd’hui entre deux classes seulement, mais entre des groupes divers, qui tantôt s'unissent, tantôt se séparent, se coalisent et se combattent pour des intérêts momentanés. Chaque groupement a des intérêts communs avec d’autres, et des intérêts opposés. La classe des petits propriétaires ruraux a des intérêts contraires à ceux des journaliers de campagnes; mais elle a aussi des intérêts opposés à ceux de la féodalité financière, des capitalistes qui ont hypothéqué ses biens et du gouvernement qui les lui vend aux enchères pour quelques francs d’impôt non payés. La classe ouvrière elle-même se compose de catégories diverses, dont les intérêts ne concordent pas parfaitement ; le travailleur sans métier {uns killed) entre en lutte avec l’ouvrier de métier ; les ouvriers organisés ont un formidable concurrent et un ennemi dans le sans-travail Les ouvriers ne sont pas tous organisables ; et les associations ouvrières tendent à faire valoir des intérêts particuliers et immédiats. C’est une utopie que de croire pouvoir réduire pour ainsi dire, toute la classe ouvrière, à un seul homme, luttant corps à corps contre la classe bourgeoise également coalisée. »
La théorie de la lutte des classes est foin d’avoir eu dans le passé et de devoir avoir dans l’avenir, la rigueur farouche que lui assignent certains qui croient continuer Marx. Il est donc extrêmement imprudent de la prendre pour ligne de conduite. Qu’on signale les conflits entre les possédants et les producteurs afin de donner aux travailleurs la conscience de leurs intérêts de classe, ce qui augmentera leur solidarité entre eux et leur résistance à l’oppression capitaliste, rien de mieux ! Ainsi entendue, la théorie sera salutaire, car, selon la forte parole de Proudhon, l’émancipation des classes ouvrières ne commencera que le jour où elles auront une notion claire de leurs intérêts propres. Mais qu’on érige en principe la nécessité de l’opposition des intérêts de classe, qu’on proclame anathème tout ce qui vient de la bourgeoisie, qu’on déclare ne vouloir avoir rien de commun avec elle, la théorie, ainsi poussée à l’extrême, devient funeste et rétrograde. On en a vu l’aboutissement étrange dans la décision d’ailleurs éphémère des Marxistes de se désintéresser de l’Affaire Dreyfus, sous prétexte que les prolétaires français n'avaient pas à se préoccuper de ce débat entre bourgeois.
Jaurès et Glémenceau ont éloquemment répondu — et l’éloquence était facile — qu’une telle manière de voir discréditait le socialisme, que celui-ci ne pouvait rester indifférent aux questions de justice. Telle est, d’ailleurs, la véritable doctrine socialiste qu’exprimaient déjà les statuts de l’Internationale. L’incident suffit, à lui seul, à montrer qu’il y a autre chose entre les hommes, pour les grouper et pour décider leur évolution, que des intérêts économiques.
Notons, en passant, que les plus inflexibles défenseurs de la théorie de la lutte des classes nient énergiquement cette autre lutte qui remplit l’histoire, celles des races, A ceux, tels MM. Gumplovitz et Edm. Picard, par exemple, qui se permettent non de l’envenimer et de l’accroître, mais simplement de la constater, ils reprochent facilement de manquer de fraternité et d’exciter à la haine. Or, il conviendrait d’être juste ; « lutte des races « ne veut pas plus dire « Mort aux juifs ! » que « lutte des classes » ne signifie « Mort aux bourgeois ! » Les deux théories essaient, toutes
deux, d’expliquer des phénomènes d’antagonisme que seuls des esprits prévenus se refusent à voir, et cherchent à en déduire des solutions appropriées.
La lutte des classes, telle qu’elle est comprise par M. Jules Guesde et ses amis, a pour corollaire nécessaire la conception de l’avènement catastrophique du socialisme. Un jour déterminé, le prolétariat, légalement ou non, conquerra les pouvoirs publics. Il y aura, d’après eux, un grand combat décisif détruisant le régime actuel dans lequel rien de socialiste n’est viable, et inauguaant une société nouvelle.
Cette idée est d’une naïveté véritablement insupportable (i). Aucune transformation profonde ne s’est jamais opérée à échéance fixe. La chute de l’empire romain, envahi par les Barbares, a duré des siècles. La Révolution française a duré des années ; si l’on s’est habitué à retenir plus spécialement certaines dates : 4 août, 14 juillet, un très sommaire examen nous démontre qu’il n’y a là que des facilités offertes à notre mémoire, qu’en réalité le bouleversement commence bien avant et se continue bien après. D’ailleurs, il faut avoir une bien courte connaissance de la psychologie des hommes pour se figurer qu’il serait possible, en quelques heures, de les adapter à des conditions d’existence, à des institutions qui n’auraient point été préparées par un passé déjà long. La moindre étude du folklore nous montre avec une éloquence irrésistible la force incroyable des croyances, des traditions et des coutumes. Enfin, l’idée d’une révolution à coups de fusil est particulièrement absurde comme solution des problèmes économiques qui sont, à l’époque actuelle, les principaux ; une insurrection pouvait jadis modifier la forme de gouvernement ; tandis qu’il est certain qu’elle ne pourrait, en aucun cas, produire une hausse des salaires.
Je sais que le même Jules Guesde a, dans un fort beau discours à la Chambre française, démontré que la Révolution attendue pouvait bien ne pas être violente, qu’elle serait accomplie le jour où les bases sociales seraient modifiées. Fort bien. Mais alors pourquoi parler avec tant de complaisance du fusil comme instrument de rénovation sociale, de dévouement jusqu’au mur et énumérer comme des exemples les diverses émeutes du siècle ?
Il y a là une phraséologie creuse que nous trouvons trop souvent chez les orateurs français. Elle est d’autant plus agaçante qu’elle est purement verbale et que ces rhéteurs crient : « Révolution ! » comme ces chœurs d’opéras qui s’égosillent : « Courons! Volons ! )) et restent stationnaires. Si elle était sincère, elle serait silencieuse et se traduirait en propagande par le fait. Elle a le grave inconvénient de faire appel à des sentiments de violence qui ne sont pas du tout socialistes, de pousser les impatients et les révoltés vers des massacres trop certains, de rendre suspects de tiédeur ou de pusillanimité ceux qui dédaignent ces stériles fanfaronnades, et surtout d’empêcher la classe laborieuse de travailler, dès à présent, elle-même à son salut. Car il est absurde d’attendre un messie ; il est déraisonnable de croire qu’un jour luira où brusquement tout sera changé. Ce qu’il faut répéter au contraire, c’est que rien ne se crée soudainement, que la nature ne fait pas de sauts, que l’évolution exige indis-
(1) Elle est repoussée même par les révolutionnaires anarchistes. Voyez le dernier volume de Jean Grave, l’excellent chapitre : Révolution-panacée.
pensablement le temps comme collaborateur, que la Révolution sociale est actuellement commencée et qu'il dépend de chacun d’y travailler chaque jour.
Nous avons trouvé avec plaisir ces appréciations confirmées par M. Merlino (p. I20-I2I, 258, 268-269, 289).
« En résumé, l’organisation sociale : i" doit être développée, augmentée, non pas détruite ; 2° elle doit être fondée sur l’égalité et la justice, non pas sur le droit du plus fort. » .... (( Un des traits caractéristiques de l’évolution sociale, c’est que le nouveau croît sous le vieux. » .... « La conception catastrophique du socialisme doit être abandonnée pour la conception évolutioniste, entendue non pas dans le sens àaplacido iramonto ou de la transformation lente et séculaire, sans brusques changements d’aucune sorte ; mais dans le sens du passage de l’homogène à l’hétérogène ; dans ce sens que le socialisme n’est pas une organisation plus simple, mais qu’il est une organisation plus complexe que la société d’aujourd’hui, dont il est morphologiquement le développement et le perfectionnement. » .... « Cette conception n’exclut pas la possibilité, voire même la nécessité d’un mouvement révolutionnaire. Une révolution, pour mieux dire une insurrection, nous semble inévitable ; elle peut éclater à tout moment et à propos de n’importe quelle réforme demandée par le peuple, combattue par le gouvernement, ou à propos d’une autre question. Mais elle ne réalisera pas le socialisme, n’improvisera pas un nouveau régime ; elle permettra à la société de continuer, un peu plus rapidement peut-être, sa marche vers le socialisme, on pourrait presque dire dans le socialisme; car l’élaboration des principes et des formes du socialisme se fait avant et continuera après la révolution, n .... « La transformation de la société, son évolution vers le socialisme est déjà commencée et elle est profonde, rapide et irrésistible. »
Et les plus clairvoyants de nos adversaires ne s’y sont pas trompés. M. Le Bon constate que le socialisme nous a dès maintenant envahis et est en train de nous conquérir d’une façon incessante et irrésistible. Il cite un discours de Burdeau, exprimant d’amusantes doléances réactionnaires :
« Le péril à craindre, ce n’est pas que le collectivisme triomphe, s’établisse, modèle la société à sa guise. C’est qu’il continue à pénétrer les esprits, à pénétrer à petites doses dans nos institutions, à jeter le mépris sur le patronat, sur les établissements qui en dérivent (établissements de crédit, banques, etc.), sur l’initiative privée, sans cesse vilipendée au profit des monopoles d’Etat, sur l’épargne, sur la propriété individuelle, sur les héritages, sur les salaires proportionnels aux mérites et à l’utilité des produits offerts, sur les moyens qui servent aujourd’hui à l’élévation des humbles vers des situations meilleures, — et si ce n’est la leur, celle de leurs descendants, — à l’entretien de la société par les millions d’efforts de l’initiative surexcitée par l’intérêt.
On arriverait ainsi à enfler prodigieusement le rôle de l’Etat, en le chargeant des chemins de fer, des mines, de la banque, peut-être des entreprises de navigation, des assurances, des grands magasins ; à écraser d’impôts les fortunes moyennes ou grandes, les successions, tout ce qui stimule l’homme aux inventions, aux entreprises hardies ou de longue haleine, tout ce qui fait de lui un agent prévoyant, songeant
aux générations futures, travaillant pour l’humanité à venir ; à dégoûter le travailleur des besognes difficiles, de l’économie, de l’esprit de percer ; bref à réduire l’individu à la médiocrité des désirs, des ambitions, de l’énergie, du talent, sous la tutelle de l’Etat envahisseur, à remplacer de plus en plus l’homme animé par son intérêt par un quasi-fonctionnaire. »
Une question qui se rattache étroitement à celles que je viens d’examiner est celle du conflit entre l’idéal lointain et les réformes immédiates. Elle a déjà donné lieu, entre socialistes, à de longues et confuses discussions. Elle vient dominer les récents débats du Congrès de la Social Démocratie d’Allemagne, à Stuttgart (i). Il est à prévoir que longtemps encore elle nous partagera en fractions également ardentes à défendre leur opinion.
Les deux écrivains dont nous nous occupons en ce moment sont, à cet égard, aux antipodes l’un de l’autre. Tandis que M. Jules Guesde condamne sans rémission toute réforme et estime que les multiplier, c’est multiplier les trompe-l’œil et retarder l’avènement socialiste, M. S. Merlino nous conseille de o seconder les réformes et tentatives de réforme, de quelque côté qu’elles viennent, et de les diriger vers la systématisation sociale que nous préconisons ». Il pense que « les socialistes ont tort d’être parfois hostiles aux réformes, ou de se tenir à l’écart, les considérant comme de vains palliatifs. La valeur des réformes ne doit pas être mesurée à leurs effets immédiats, mais à l’importance du principe dont elles s’inspirent ; tout ce qui tend à rendre plus justes les rapports sociaux appartient au socialisme ».
Voilà donc la tactique sociale comprise de deux manières diamétralement opposées. De même, au Congrès de Stuttgart, à Bernstein qui avait écrit : « Le mouvement est tout pour moi, le but final n’est rien » , la citoyenne Rosa Luxembourg, porte-parole des révolutionnaires, répliquait : « Le but final est tout pour moi, le mouvement n’est rien » .
De même encore, Séverine a raconté qu’ayant un jour voulu secourir une misère, elle fut vertement tancée par un théoricien du parti qui lui reprocha amèrement d’enlever ainsi des forces vives à l’armée de la révolte : je rappelle cette anecdote, non pour son authenticité (dont il est permis de douter), mais parce qu’elle montre d’une façon saisissante le conflit des deux tactiques.
Qui a raison? qui a tort? Il est malaisé de se prononcer. D’abord — rappelezvous le bouclier à deux faces — il est certain que chacune de ces deux opinions contient une âme de vérité. Ensuite, les circonstances peuvent, dans la majorité des cas d’application, avoir une importance décisive.
Essayons pourtant de préciser quelques points. La question en vaut la peine ; c’est elle qui gît au fond de toutes les controverses au sujet du programme agraire, par exemple.
(i) Voyez un des comptes rendus dans l’Avenir social, décembre 1908 et janvier 1899, et dans la Revue socialiste de janvier 1889, par E. Milhaud.
En principe, je n’hésite pas à me ranger à l’opinion de MM. Merlino et Bernstein. Il me paraît, en effet, indéniable que le premier devoir de tous ceux qui connaissent les souffrances de la classe ouvrière est de les atténuer. C’est un devoir moral que nous impose spontanément notre conscience, auquel nous ne pourrions manquer sans faillir à nos sentiments d’entre aide et de solidarité et dont les raisonnements les plus péremptoires ne pourront obscurcir l’éclatante évidence.
Il est d’ailleurs absolument inexact que l’extrême misère produise des révoltés. Les faits sont là qui attestent, au contraire, que l’excès du mal n’engendre qu’exceptionnellement des crises bienfaisantes et que, dans la plupart des cas, l’épuisement, la résignation morne et lâche enlèvent aux exploités toute velléité et toute possibilité de résistance. C’est dans les populations laborieuses bien nourries et à salaires élevés, ayant certain loisir, jouissant d’un certain bien-être et d’une certaine indépendance que se recrute le meilleur des troupes socialistes (i). Améliorer la condition des travailleurs, c’est faire des socialistes. M. Merlino leditavec raison (p. 257) : « Ce qui rend nécessaire l’avènement du socialisme est l’élévation morale et matérielle du peuple, notamment de la classe ouvrière ; de cette élévation morale et matérielle résultent une plus grande sensibilité à l’injustice, un sentiment plus vif de la dignité humaine.»
La tactique qui consiste à « laisser saigner les plaies ouvertes » a donc, contre elle, et le sentiment populaire et l’expérience des faits. On sait que ce propos a été prêté à Bebel; j’ai eu l’occasion, à la Chambre belge (séance du 2 avril iSqS) de faire justice de cette légende accréditée par les réactionnaires et de déclarer qu’en tout cas, telle n’était point la tactique du parti socialiste belge. Il ne pouvait, en effet, en être autrement ; dès que le socialisme eut compris la nécessité de la conquête des pouvoirs publics, il devenait impossible de se contenter de théorie pure ; il fallait un programme d’action plus immédiate ; une propagande réformiste s’imposait. Agitation politique et tentatives de réformes sont deux termes inséparables ; et M. .Iules Guesde nous paraissait plus logique avec son révolutionnarisme intransigeant et son mépris des réformes lorsque, jadis, il refusait de s’occuper de politique.
On ne peut point parler, aux masses qui ressentent quotidiennement l’amertume des injustices de l’organisation sociale, uniquement de principes et d’idéal. Au reste, ce serait à la fois téméraire et décevant. Les plus autorisés des chefs socialistes se sont toujours refusés à décrire par le menu la société de demain. Et ils ont eu pleinement raison, nul ne pouvant raisonnablement choisir entre les possibilités que l’avenir nous réserve.
M. Edward Carpenter a dit excellemment (Humanité nouvelle, 1898, p. 12) qu’il n’y a pas la moindre chance qu’aucun idéal social pur et simple soit jamais réalisé. Tout en reconnaissant que la société actuelle s’achemine évidemment vers le communisme, il nous est permis d’espérer et de croire que sa forme ultérieure ne réalisera exactement l’idéal d’aucun parti du travail, mais sera assez large pour embrasser une immense variété d’institutions et de coutumes, ainsi qu’une grande survivance de formes sociales actuelles.
(1) « Bien-être relève, » aiment à répéter Anseele et les fondateurs du Vooruil,
A. Herzen, dans son admirable pamphlet, De V Autre Rive, avait dit de même ; « les idéals, les édifices théoriques ne se réalisent jamais tels qu’ils se présentent à notre esprit. L’Évangile ne s’est pas réalisé et ce n’était pas nécessaire ; mais ce qui s’est réalisé, c’est le Moyen-Age, la Renaissance, la Révolution, et le christianisme a pénétré dans tous ces phénomènes, a pris part à tout, indiquant la route, fournissant les matériaux. La réalisation du socialisme consiste également en une combinaison inattendue d’une doctrine abstraite avec des faits existants. La vie ne réalise que celui des côtés de la pensée qui trouve un terrain favorable, et le terrain ne reste pas seulement le substratum passif, mais il donne ses sucs, ses propres éléments Ce qui surgit de nouveau du conflit des utopies avec le conservatisme, entre dans la vie autrement que ne l’attendait l’un ou l’autre parti et se présente transformé, différent, composé de réminiscences et d’espérances de ce qui existe et de ce qui va exister, de traditions et d’éclosions, de croyances et de savoir, de Romains qui cessent de vivre et de Germains qui n’ont pas encore vécu, unis les uns et les autres par une église, étrangère à tous deux. »
Et dans le même livre, parlant du progrès, de l’idéal pour la conservation duquel les intransigeants demandent tant de sacrifices, il s’écriait :
« Quel étrange Moloch est-ce là ? A mesure que les hommes s’en approchent, il recule au lieu de les récompenser, et aux masses exténuées et vouées à la perdition qui lui crient : morituri te salutant, il ne sait répondre que par cette amère dérision : qu’après leur mort, il fera bon vivre sur la terre. Est-ce que, vous aussi, vous vouez les hommes du présent au triste sort de cariatides supportant une terrasse, sur laquelle un jour d’autres danseront, ou bien à être de malheureux travailleurs, enfoncés jusqu’aux genoux dans la boue et tirant une barque, qui porte une toison mystérieuse, et sur le pavillon de laquelle on lit : « Le progrès est à l’avenir. » Ceux qui s’épuisent tombent chemin faisant, d’autres s’accrochent aux cordes avec de nouvelles forces, et le chemin, vous l’avez dit vous-même, reste aussi long qu’au commencement, parce que le progrès est infini. Cela seul aurait dû mettre les hommes sur leurs gardes; un but infiniment éloigné n’est pas un but. »
C’est donc Bernstein contre Parvus, Merlino contre Guesde, les réformistes contre les révolutionnaires, qui nous paraissent être dans le vrai. Bernstein a raison de proclamer l’intérêt et l’importance du mouvement. Rienzi {Revue socialiste, octobre 1898) constate que cette opinion triomphe de plus en plus. « Dans tous les pays, les socialistes évoluent de la tactique révolutionnaire violente vers une tactique de réformes progressives. » Il faut cependant faire une réserve et elle est capitale : Beimstein a tort de nier l’intérêt et l’importance de l’idéal.
Si nous le suivions dans cette voie, le parti socialiste n’aurait plus guère à se différencier d’autres partis réformistes, radicaux ou progressistes, misérables groupements sans principe directeur, vivant au jour le jour, cherchant empiriquement la meilleure (la plus profitable) solution du moment. S’il en était ainsi, les révolutionnaires farouches pourraient, avec raison, déplorer les transactions et les fléchissements injustifiés.
Mais il n’en est rien. Nous proclamons avec eux l’indispensable nécessité de
l’affirmation d’un idéal, d’une direction, sinon d’un but. Nous nous joignons à eux pour enseigner que l’avantage immédiat n’est que rarement l’avantage le plus certain et le plus important; que, très souvent, il faut savoir faire le sacrifice d’améliorations plus considérables; qu’il vaut presque toujours mieux renoncer à un bénéfice matériel que de diminuer l’autorité morale d’un seul de nos principes. Les idéalistes peuvent, dans bien des cas, avoir raison contre les possibilistes.
Il n’y a pas, dans le volume de M. J. Guesde, une ligne relative à l’influence des facteurs sociaux, autres que les facteurs économiques. Le Droit, la Religion, la Science, l’Art, la Morale semblent ne point avoir pour lui de vertus propres. M Saverio Merlino, au contraire, consacre tout un chapitre à la réforme juridique et à la réforme morale. Il y attache une importance essentielle : « Le perfectionnement de la conscience morale, dit-il (p. 217), est la condition préalable de la réalisation du socialisme; si les hommes continuaient à être ce qu’ils sont aujourd’hui, aucun système socialiste ne pourrait fonctionner. »
M. Sorel, dans la préface, dit de son côté : « Le socialisme est une question morale, en ce sens qu’il apporte au monde une nouvelle manière de juger tous les actes humains et pour employer une célèbre expression de Nietzche, une nouvelle évaluation de toutes les valeurs. Comme le christianisme antérieur à Constantin, le socialisme n’accepte aucune des solutions données par la civilisation officielle; il ne sait pas s’il pourra, ni quand il pourra réaliser ses aspirations actuelles, car l’avenir change aussi bien nos idées morales que nos conditions économiques, mais il se pose devant le monde bourgeois comme un adversaire irréconciliable, le menaçant d’une catastrophe morale plus encore que d’une catastrophe matérielle. «
C’est donc d’après un critère moral et surtout juridique que M. Merlino apprécie les institutions sociales et les systèmes socialistes. La forme lui paraît négligeable, l’essence est tout. Et, en effet, la coopération, la mutualité, l’industrie collective peuvent être des formes socialistes sans aucun contenu socialiste, si elles ne s’inspirent pas de la solidarité; de même dans certaines institutions bourgeoises, un contenu socialiste peut, plus ou moins facilement, se développer. C’est ce contenu, cette essence qui intéresse particulièrement M. Merlino.
J’aime assez à voir ainsi mis en due lumière les influences idéalistes trop souvent dédaignées par le matérialisme historique. M. Colajanni, dans la nouvelle édition de son Socialisme (chap. VII), émet une opinion analogue II ne saurait nier l’action du facteur économique sur les conditions morales, et, en effet, ses publications et ses études favorites sont là pour attester l’importance qu’il y attache. « Mais il ne faut point méconnaître, ajoute-t-il, la dynamique spéciale qui règle révolution des sociétés humaines et en vertu de laquelle les effets agissent à leur tour comme causes. La moralité se détermine par les conditions sociales et spécialement par le facteur économique, mais il vient un temps où la morale acquise,
consolidée par l’hérédité, transformée en altruisme, agit à son tour comme une force nouvelle et contribue à régler les rapports économiques. Plus la civilisation se développe, plus croît l’importance de l’élément éthique. Les socialistes qui méconnaissent sa valeur et son efficacité, qui se moquent des « sentimentaux » , enlèvent de la force à la cause qu’ils défendent et mieux avisé fut Malon, suivi par Rouanet, lorsque, continuant les belles traditions des précurseurs français, il refusa de se confiner dans la doctrine marxiste — non telle que la formule Marx, mais telle que la présentèrent ses successeurs, et défendit son socialisme intégral. »
Dans ce même chapitre, M. Colajanni comprend parmi ces éléments sentimentaux le facteur esthétique et il rend hommage aux admirables efforts faits par William Morris pour faire pénétrer cette bienfaisante idée dans les cerveaux socialistes. Il veut bien me citer — et ce m’est un grand honneur — après le maître anglais, comme ayant aussi propagé cette conception large et complète du socialisme. C’est, en effet, une des prédilections de mon esprit que cette propagande qui paraît encore, à tant de nos amis, vaine et presque paradoxale : je ne puis admettre qu’on néglige une force aussi puissante que celle de l’Art, qu’on ne pense pas à satisfaire un besoin aussi incompressible, que pour des recherches de jouissances matérielles, on ne songe pas à appeler la masse des prolétaires aux jouissances les plus pures, les plus élevées, d’autant plus que — phénomène merveilleux — elles sont les seules dont on puisse user sans les consommer et sans en priver le prochain.
Il faudra longtemps encore, dans les milieux socialistes, discuter et démontrer pour que cette vérité soit acceptée en son évidence. Combien de nos amis, non seulement dans les masses où l’erreur ne vient que de l’ignorance, mais parmi les cérébraux, imbus des doctrines du matérialisme historique, n’en aperçoivent point l’importance! Je la crois, quant à moi, essentielle. Il découvre le problème esthétique, le problème moral au commencement et à la fin de toutes nos agitations économiques Pourquoi, par exemple, réclamer si ardemment la journée de huit heures, si vous ne songez en même temps à l’emploi des loisirs futurs que cette réforme créerait au travailleur ? Qui ne voit que le progrès serait mince, si le temps enlevé au labeur était réservé à l’oisiveté stupide ou au cabaret pernicieux?
Panem et cû'censes — si l’on veut bien entendre circenses dans une signification large et noble — n’est point seulement, comme on affecte de le croire, le méprisable vœu de la plèbe romaine au temps de la décadence, c’est mieux, c’est tout un programme exprimant, en sa concision saisissante, l’égalité des besoins matériels et spirituels. Il faut à l’homme du pain d’abord, c’est-à-dire la nourriture, le vêtement, le logis. Mais ensuite, et en même temps, au fur et à mesure que se satisfont ses désirs matériels, naissent, aussi impérieux, inconscients parfois, les besoins de l’esprit et du cœur.
On peut affirmer qu’il n’est pas une seule grande conception du gouvernement des sociétés humaines qui ait méconnu cette vérité. On se tromperait grossièrement si l’on ne voyait dans la pompe des cérémonies religieuses qu’une ostentation vaniteuse; la raison profonde en est, au contraire, que la splendeur des édifices réservés au culte, le faste des liturgies, la Beauté, en un mot, est un des plus
puissants modes d’action sur les âmee humaines en général et spécialement sur les âmes féminines.
Ce qu’a si merveilleusement compris le christianisme, le socialisme doit le comprendre à son tour. Sans doute, il ne dépend pas de lui, le voudrait-il, d’étouffer ou de susciter l’efflorescence de l’art : dans toute société d’hommes, il y aura des manifestations esthétiques. Mais dans son effort vers des temps meilleurs, le socialisme peut se concilier ou s’aliéner cette force colossale, et il est bon qu’il ait une conscience nette de son intérêt, sinon de son devoir.
Il convient d’identifier de plus en plus le « bourgeois « honni par les artistes et le « bourgeois » en lutte vis-à-vis des prolétaires. L’analogie n’est point absolue, assurément. Mais si l’on veut bien définir, avec Flaubert, le bourgeois, un être qui pense bassement, on constatera que si, à ce compte, il est des ouvriers qui sont des bourgeois, et même des bourgeois qui ne le sont pas, néanmoins — c’est une expérience quotidienne — la possession de la richesse sans travail conduit presque fatalement à ce mode de penser, et stérilise de la façon la plus inattendue, chez les détenteurs de l’or, les élans généreux et les impulsions enthousiastes.
Il importe que dans la société future l’accroissement du bien-être apporté aux classes laborieuses ne les induise pas à penser aussi bassement que le bourgeois qu’elles remplaceront. Il faudra, dans des conditions économiques supérieures, des conditions supérieures d’intellectualité, de juricité, de moralité, d’esthétisme. Sinon, notre œuvre serait dérisoire et vouée à une mort prochaine.
Le volume de M. Colajanni, dont je viens de citer un fragment, est plutôt un ouvrage de sociologie. Il n’examine guère, comme MM. Guesde, Merlino ou Rienzi, les systèmes et les tactiques. Il se borne à rapprocher, d’heureuse façon, l’étude des sociétés humaines et les sciences naturelles. Il constate des rapports d’analogie, non d’identité, entre la sociologie et la biologie. Il répond victorieusement à une objection prétendûment scientifique que nous retrouverons dans le livre de M . Le Bon : savoir que le darwinisme est la condamnation des doctrines égalitaires du socialisme, puisqu'il établit que la loi naturelle est la lutte pour l’existence aboutissant à la création d'une aristocratie pour la survivance des plus forts. La réfutation a été faite maintes fois. Kropotkine, notamment, et tout récemment encore M. Fages, dans la Revue socialiste, ont démontré que la loi des espèces sociables était l’accord et la solidarité, conditions de leur résistance victorieuse à des espèces composées d’individus isolément plus forts.
M. Colajanni, en publiant cette seconde édition d’un ouvrage connu et favorablement apprécié depuis 1884, aurait voulu exposer au lecteur les raisons de son dissentiment avec le parti socialiste italien. Il ne le fait point pourtant, ne voulant pas que ses justifications puissent, même indirectement, être interprétées comme un acte de solidarité avec l’impudente réaction régnant en Italie. Il remet donc cette discussion à des jours meilleurs et envoie un fraternel salut à toutes les victimes des derniers troubles italiens.
"Voilà qui est vraiment bien. C’est un beau témoignage de discipline spontanée devant l’ennemi.
C’est un exemple aussi pour tous les esprits indépendants et fiers. Ah ! si le redressement des erreurs judiciaires et des méfaits des conseils de guerres était inspiré uniquement par des mobiles généreux et désintéressés, ces procès italiens eussent fait hurler de colère et d’indignation le monde civilisé ! Mais il est désolant de constater qu’il n’y a eu, ça et là, que quelques cris isolés ; et qu’au mépris de tout droit, de toute justice, de tout bon sens, le gouvernement d’Humbert a pu faire la traque aux socialistes et aux catholiques sans émouvoir les « intellectuels » de France et l’opinion publique européenne.
M. Colajanni se propose d’examiner, dans un prochain volume, la question de la propriété, privée ou collective. Quant à MM. Guesde et Merlino, ils sont d’accord pour manifester un très médiocre enthousiasme pour l’exploitation des industries par l’Etat.
Cette répugnance procède d’un sentiment très vif de la liberté. Ces écrivains redoutent le collectivisme et le socialisme d’Etat comme des tyrannies nouvelles, aussi oppressives en leur anonymat de fonctionnaires que les despotismes de jadis. Ils n’aiment pas l’autorité; créée pour le bien, elle s’exerce trop fréquemment pour le mal. Cette antinomie du collectivisme et de la liberté n’est qu’apparente; il y a quelques mois, M. Jaurès en luisait justice dans une belle étude que publia la Revue de Paris. M. Rienzi a fait mieux : il a consacré à cette question tout un volume après lequel le débat semble épuisé. Sa thèse est celle-ci : « La liberté individuelle ne peut se développer que par l’augmentation générale des moyens de subsistance, et ce but peut être atteint, non par l’individualisme, mais par le socialisme seul. » Il s’efforce de le démontrer d’abord par l’histoire, et esquisse, à grands traits, l’histoire de la liberté, « en prenant pour fil conducteur le développement économique de l’humanité et en se plaçant au point de vue scientifique de Marx, d’Engels et de Morgan. » Il conclut, de cet examen un peu long, parfois intéressant, mais pas toujours probant, que « dans sa lutte contre la nature, l’humanité n’est pas tellement victorieuse qu’elle puisse permettre l’arbitraire individuel. Elle a encore besoin de cet ordre et de cette discipline sans lesquels aucune organisation de la production n’est possible. Les intérêts sont actuellement antagoniques. Ils rendent la liberté absolue impossible et exigent l’intervention d’un pouvoir régulateur : l’Etat. »
Le chapitre, consacré à l’Etat, est épigraphé de cette phrase de Fichte, qui en résume les intentions : « Gomme toutes les institutions humaines qui ne constituent que des moyens et non des buts, l’Etat court à sa propre ruine. Le but de chaque gouvernement, c'est de rendre tout gouvernement superflu. » De même, M. Merlino, dans sa tentative de coordination des systèmes socialistes et anarchiques, écrit : « L’essence de la vraie démocratie, qui fut définie par Proudhon : l’abolition de tous les pouvoirs, peut être appelée l’anarchie. Celui qui dit gouvei’nement du peuple par le peuple, dit, en réalité, pas de gouvernement, car le gouvernement est toujours une
oligarchie et une hiérarchie. Le gouvernement de tous en général ; démocratie est le gouvernement de personne en particulier : anarchie. »
M. Rienzi s’exprime, en termes presque identiques : « L’Etat populaire, qui remplacera l’Etat de classe, sera l’éducateur de la liberté et, comme tous gouverneront, le gouvernement lui-même deviendra superflu. L’autorité et la réglementation deviendront alors de moins en moins indispensables. Là où il n’y aura plus d'intérêts contradictoires, la délimitation entre les intérêts n'est pas nécessaire. De plus en plus, l'Etat deviendra une institution chargée uniquement de l’administration des choses. Le gouvernement des hommes deviendra de moins en moins nécessaire et l’autorité tombera d’elle-même quand personne n’aura plus ni le pouvoir ni le désir de violer la liberté. »
Mais ça, c’est l’avenir. Pour le présent il faut bien recourir à l’Etat. Tout ce qu on peut souhaiter actuellement, c’est la décentralisation et l’éparpillement de ses modes d’action, afin d’éviter une concentration peut-être oppressive. Contre les libéraux d’abord, contre les anarchistes ensuite, M. Rienzi défend avec verve le socialisme et, à son tour, prenant l’offensive, il établit péremptoirement que ces prétendus défenseurs de la liberté le sont moins que les socialistes.
M. Fournière complète l’œuvre de Rienzi, il justifie, sous un autre aspect, la théorie collectiviste. Je regrette de ne pouvoir, en cet article qui s’allonge, insister comme je le voudrais, sur le remarquable ouvrage V Idéalisme Social, où sont examinés, en une forme sans banalité, les plus curieux des problèmes actuels, notamment celui de la famille.
On trouvera, dans le livre de M. Fournière, un exposé intéressant et complet de l’évolution de la propriété. Celle-ci est surtout sensible, ainsi que l’a montré E. Vandervelde dans un cours universitaire, dans le domaine industriel. L’écrivain français et le professeur belge se rencontrent dans les mêmes conclusions collectivistes. Tous deux aussi considèrent l’étape collectiviste comme prochaine, mais non comme définitive, et comme devant servir de transition vers un communisme à venir.
Ni l’un ni l’autre ne donnent à la théorie la rigueur que lui prêtent, pour faciliter leurs réfutations, les publicistes réactionnaires. Ils se bornent à affirmer que la civilisation va vers l’extension croissante des modes d’approbation collective, mais se gardent bien de déclarer qu’un moment viendra où ce mode sera le seul. Autant le socialisme intégral est justifié, autant le collectivisme intégral est une absurdité. Il est certain que toujours, dans des proportions diverses subsisteront, selon le hasard des temps, des lieux, des circonstances, les différents modes d’appropriation qu’a connus l’activité des hommes. Les époques peuvent se distinguer par la prédominance de tel ou tel mode, mais jamais aucun n’est exclusif. Hier, nous étions dans la période de l’appropriation individuelle; aujourd’hui, nous sommes dans hère capi-
taliste; demain, la société sera collectiviste. Mais il est incontestable que dans cette société de demain subsisteront des formes individuelles et capitalistes, de même que s’élaboreront et se multiplieront des formes communistes. Rien n’est immobile dans la nature, tout change, se transforme et se renouvelle, avec une très lente désagrégation du passé, vers une complexité et une diversité infinies. Voilà ce qu’oublient trop les faiseurs de systèmes, qui croient pouvoir emprisonner les faits dans la géométrie de leurs constructions ; voilà ce qui doit nous garder des dogmatismes pédants et des affirmations tranchantes ; voilà ce que j’ai voulu exprimer lorsqu’un jour j ai dit que le collectivisme était plutôt une tendance qu’un système.
Il n’est point nécessaire de définir la société de demain, mais il peut être très utile d’avoir une conception claire de la direction vers laquelle la société de maintenant développe ses forces latentes. Selon qu’on verra juste ou non, on se mettra en accord ou en conflit avec les poussées naturelles, et l’effort qu’on fera sera fécond ou stérile L’influence que peut exercer un homme est toujours médiocre, presque inappréciable, car il n’est jamais qu’une des imperceptibles gouttelettes d’eau qu’entraîne la vague sociale. Qui ne comprend, toutefois, combien son activité sera plus aisée, plus heureuse pour lui, plus bienfaisante pour les autres, s’il se laisse porter par la vague au lieu de vouloir lutter contre elle ?
Les gens d’affaires perçoivent cela très vivement : ils n’essaient pas de galvaniser des formes arriérées, de recommencer des succès défunts, de lancer des entreprises avec les procédés d’il y a cinquante ans! Il est singulier que les gens de gouvernement procèdent tout autrement : il n’en est pas un sur cent qui ne cherche à ressusciter le passé, il n’en est pas un sur mille qui tente de deviner l’avenir pour y conformer ses actes.
C’est surtout dans la classe ouvrière que nous rencontrons des adaptations aux possibilités de demain. Dans ses syndicats, ses coopératives, ses mutualités, grandies au milieu de l’ordre capitaliste, il y a tous les rudiments d’une organisation sociale qui est la négation même de cet ordre capitaliste. Et c’est parce qu’elles sont poussées par ces forces obscures, qui préparent demain, que ces entreprises, en dépit des conditions les plus défavorables, réussissent si fréquemment.
Qu’on se garde bien, cependant, d’outrer ma pensée. Je ne crois pas à la magie des mots. Il ne suffit pas d’installer un syndicat ou une coopérative pour que le succès doive s’ensuivre. Mon opinion est que ces tentatives ont pour elles un élément considérable. C’est qu’elles sont en accord avec l’avenir. Mais cela ne suffit point, naturellement. Il faut surtout que les hommes qui s’y consacrent soient à la hauteur de leur but, et soient, eux aussi, en accord avec demain.
J’en dirais autant pour les essais de socialisme municipal. Certes, l’extension des services qu’assumera la Commune me paraît certaine. Mais il faudrait se garder de croire que l’exploitation en régie présente des vertus particulères. Il peut y avoir dans les clauses d’un cahier des charges imposé à un concessionnaire plus de socialisme effectif que dans une industrie exploitée par la municipalité. C’est le contenu des institutions et non la foi'me qu’il faut voir, répéterons-nous avec Merlino.
Si, dans le domaine des idées, il y a encore entre socialistes, tant d’opinions divergentes, dans le domaine moins précis du sentiment, il n’en est pas de même. L’aspiration confuse à un sort meilleur, à une vie plus égalitaire et plus fraternelle groupe des millions d’hommes dans une même foi. Les conceptions plus ou moins compliquées, plus ou moins justifiées des théoriciens, l’interprétation matérialiste de l’histoire, la transformation de la propriété (i), la lutte des classes, la théorie de la valeur (2), les corrélations biologiques, l’union libre, etc., tous ces thèmes de discussions infinies et parfois byzantines, entre économistes et savants; tout cela, en réalité, touche très peu les masses profondes qui viennent au socialisme, chaque jour, plus nombreuses. M. G. Le Bon, dans sa Psjychologie du socialisme, a vu exactement ce phénomène et il est forcé d’en déduire, malgré son désir même, la vraisemblance du triomphe prochain du socialisme. Si les savants discutent, jetant incessamment de nouvelles clartés sur la route à suivre, le peuple, lui, croit. Et c’est parce que le socialisme s’implante ainsi dans l’inconscient de l’esprit, comme une croyance, qu’il y est indestructible, à l’abri de tout raisonnement qui démontrerait l’erreur de telle ou telle conception
A cet égard le livre de M. Le Bon, bien qu’écrit par un anti-socialiste, est d’une lecture réconfortante pour nous. Il apporte aux « sentimentaux » du parti socialiste un appui inattendu et confirme l’opinion qui préconise l’action sur les foules prolétariennes par l’Art, la Morale et le Sentiment, en réservant la dialectique intellectuelle pour les classes plus cultivées.
C’est là, à mon sens, la seule pensée profonde que nous puissions glaner dans ce gros volume à apparences scientifiques. Pour le reste, il faut convenir que tout ce bavardage, agréable d’ailleurs, est bien superficiel. Le socialisme dont M. Le Bon a cru faire la psychologie est singulièrement limité et puéril : c’est, à en croire M. Le Bon, le résultat du concept latin de l’omnipotence de l’Etat. M. Le Bon insiste copieusement là-dessus ; la moitié de son ouvrage est consacrée à refaire avec des variantes le livre de M. Desmolins ; « A quoi tient la supériorité des Anglo- Saxons? )) et à déplorer que les Français soient si constamment vaincus sur le terrain industriel et commercial. A Paris, cela peut être intéressant (bien que M. Le Bon, ayant pris soin de démontrer que les caractères ethniques d’un peuple ne sont pas aisément modifiables, ses lamentations font un peu songer à un jardinier faisant d’amers reproches à un pommier qui s’obstine à ne pas porter d’abricots !),
(1) Une importante contribution à l’étude de l’évolution industrielle nous est fournie par le récent volume de M. Paul de Rousiers, sur les Industries monopolisées {Trusts) aux Etats-Unis. Les conclusions de l’auteur ne sont point collectivistes, mais comme son exposé est clair et documenté, les faits parlent plus haut que lui et nous autorisent à ne point partager son appréciation.
(2) A signaler, comme un curieux et novateur commentaire du marxisme sur ce point, le volume de M. Antonio Graziadei : La Production capitaliste, Turin, Bocca, 189g.
Mais que diable! Paris et même la France ne constituent pas l’univers, et quand on prétend parler d’un phénomène aussi mondial que le socialisme, on élargit un peu son horizon. A qui, au reste, M. Le Bon fera-t-il accepter que le socialisme est le résultat d’un concept particulièrement latin? Nul en Espagne et dans les républiques sud-américaines, clairsemé en Italie, faible minorité en France, le socialisme s’est, au contraire, superbement développé en Allemagne, en Angleterre, en Belgique, en Australie, aux Etats-Unis, même au Japon.
Représenter les socialistes comme attendant tout de l’intervention de l’Etat, est une exagération impardonnable à un écrivain qui se pique d’observation impartiale et sérieuse. Il faut, pour proférer de pareilles énormités, ignorer que dans chaque Maison du Peuple s’inscrit la devise : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, » ignorer le magnifique développement des trades-unions en Angleterre, des coopératives et des mutualités chez nous. Au reste, M. Le Bon paraît peu documenté sur la littérature socialiste; ne cite-t-il pas Spencer parmi les autorités socialistes d’Angleterre ?
Au milieu de toutes ces observations, parfois ingénieuses et écrites dans une langue facile, claire et sans prétention, on lira avec intérêt les pages relatives au péril oriental, au danger que fait courir, pour un avenir prochain, aux industries d’Europe, la grandissante prospérité des races jaunes.
M. Le Bon a raison de signaler ce péril, résultant de la concurrence sans frein; mais il a tort d’affirmer que les socialistes ne songent jamais à ces menaçants problèmes. L’internationalisme, qu’on nous a si souvent reproché, n’est-il pas le commencement d’une solution ?
Enfin, dans un dernier chapitre, M. Le Bon est amené, avec tristesse, à constater la possibilité de l’avènement du socialisme. Il déclare que son danger ne réside pas tant dans les progrès accomplis dans l’esprit des foules, mais parmi les esprits éclairés, les bouleversements sociaux commençant toujours par en haut, non par en bas. Il ajoute que le socialisme va triompher, parce que les classes dirigeantes perdent aujourd’hui toute confiance dans la justice de leur cause.
De la part d’un anti-socialiste, l’aveu est précieux à retenir, et il montre combien MM. Sorel et Merlino voient juste lorsqu’ils estiment que la besogne la plus urgente pour les socialistes est de ruiner, dans les cerveaux, les notions juridiques et morales sur lesquelles a vécu la civilisation bourgeoise.
Il faut une conclusion à cette dissertation un peu longue. Je la trouverai dans un excellent article de Rienzi, paru naguère dans la Revue socialiste, et intitulé : Arrière les Dogmes l... Ces quelques pages, nettes et crânes, sont à approuver chaleureusement. Car, si, à maints égards, on peut assimiler le moment présent aux débuts du christianisme, il conviendrait de s’inspirer des leçons du passé pour ne point en renouveler les excès. Pendant les premiers siècles de l’ère chrétienne,
tandis que les gentils accouraient en foule, pour des raisons sentimentales, embrasser la religion nouvelle, les pères de l’Eglise, tout en démolissant la société antique, passaient leur temps à commenter, de la façon la plus extraordinaire, les Evangiles. C’étaient des démonstrations abstruses, des subtilités compliquées qui se terminaient infailliblement par l’excommunication des adversaires. Les sectes et les hérésies pullullèrent.
Quant à nous, qui n’avons point de révélation divine à propager, mais seulement des révélations humaines, sans cesse révisables et perfectibles, gardonsnous soigneusement de ce travers Ne créons point de dogmes et d’articles de foi. Admettons la discussion des maîtres les plus vénérés et des principes les moins contestés. Contrôlons-les sans cesse par l’observation des faits. N’oublions jamais qu’ils sont soumis, comme nous, à la loi de l’évolution, que tout arrêt est un recul ! Restons ouverts à toutes nouveautés, attentifs à toutes les rumeurs annonciatrices des temps à venir. Qu’il n’y ait point un socialisme fermé, sectaire, orthodoxe. Soyons tolérants pour ceux d’entre nous qui errent, puisque nous pouvons errer nous-mêmes.
Et si, dans le domaine de l’action, un parti de lutte comme le nôtre est en droit d’exiger le sacrifice des préférences individuelles pour augmenter l’énergie commune, que du moins, dans le domaine de l’idée, la pensée, la parole et l’écrit, restent libres, fraternellement libres !