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SOCIALISME ET COOPÉRATION

Conférence à La Louviêre, 28 mai IÇ04, à l’occasion de la première remise des pensions aux vieux coopérateurs du Progrès de Jolimont.

Nous la faisons suivre de la préface à l'histoire de la Concorde, cette autre grande coopérative du pays de Charleroi, écrite pour le volume de Fr. Duquesne, paru à la Volksdrukkerij de Gand en iço6.

Hommage à Théophile Massart.

La première parole qui doit être prononcée ici, est une parole émue et reconnaissante pour Théophile Massart (i), le probe ouvrier de la première heure, qui avec une persévérance et un dévouement magnifiques, a créé et développé ce Progrès qui nous réunit aujourd’hui.

Dans cette foule considérable accourue de toutes parts, je ne vois que visages souriants, mains tendues, gestes de bon accueil et de bienveillance et je comprends votre joie fraternelle : enfin se trouve réalisée l’œuvre des pensions aux vieux coopérateurs, l’œuvre si difficile à organiser pour une société ouvrière, si difficile que certains ont pu croire qu’elle resterait une espérance chimérique, que nos adversaires ont pu la représenter comme un leurre, comme une fallacieuse promesse à ne jamais tenir ! Ce qui paraissait impossible est, à présent, un fait ; l’invraisemblable est accompli par la seule force de l’organisation ouvrière ; les pauvres sous accumulés des travailleurs leur procure des pensions de vieillesse ; aussi, c’est fête dans tous les cœurs socialistes!

Mais dans cette fête, je sens un regret ; mais, dans ces cœurs, je devine une tristesse attendrie : c’est que l’artisan de cette œuvre, celui dont elle fut le cher projet longtemps caressé, celui qui aurait eu tant d’allégresse à être parmi nous aujourd’hui, Théophile Massart, n’est plus! Ceux qui l’ont approché dans ses derniers

(1) Théophile Massart, ouvrier forgeron, né le 25 novembre 1840 à Fayt, fondateur et directeur gérant du Progrès de Jolimont, mort le 1 1 mars 1904 à La Hestre.

jours, aux moments où son vigoureux organisme luttait contre la fin prochaine, rapportent que parfois, de ses lèvres d’agonisant, des mots, des chiffres sortaient encore, des calculs relatifs aux pensions, attestant que jusqu’à la suprême minute la réussite de cette œuvre resta sa préoccupation dominante. C’était pour lui le couronnement d’une longue série d’efforts, et il espérait qu’une pareille réalisation serait pour sa chère coopérative un triomphe incomparable !

Le triomphe, nous le célébrons aujourd’hui; mais le bon, le vaillant, le modeste camarade n’est plus là pour en prendre sa part ! O notre ami excellent, la mort ne t’a pas pris tout entier ; je sens ici ta présence continuée dans cette assemblée recueillie, je dis ici la pensée d’affectueuse reconnaissance que tous te gardent ; et ton souvenir, Théophile Massart, vivra plus longtemps et plus justement dans la mémoire des ouvriers du Centre , dans la mémoire de tous les socialistes, que celui des plus fameux généraux tueurs d’hommes auxquels on élève des statues ! Gloire et louange à toi, Massart-le-Bienfaiteur !

Coopération et Socialisme.

Je viens vous parler des deux idées qui dominèrent la longue activité de celui que nous vénérons. La coopération et le socialisme, qui vous paraissent aujourd’hui inséparables, ne l’ont point toujours été. Certains ont cru, d’autres pensent encore, que la coopération était un danger pour le socialisme, que le socialisme était un danger pour la coopération. Les théoriciens ont opposé les deux conceptions ; les gens pratiques les ont conciliées.

Ce sont les gens pratiques qui ont eu raison. Mais ce ne fut pas sans luttes et sans peines.

Je voudrais vous montrer, en étudiant rapidement l’histoire de l’organisation du Progrès de Jolimont, pourquoi et comment les gens pratiques ont eu raison, tout ce que l’idée socialiste a reçu de l’idée coopérative, mais aussi tout ce qu’elle lui a donné. Et je pense même qu’elle a donné plus qu’elle n’a reçu et que je pourrais résumer mon opinion en appropriant un mot célèbre : La coopération sera socialiste ou elle ne sera pas !

Je le ferai en vous parlant de ce Progrès, que vous connaissez assurément mieux que moi ; pourtant, vous trouverez peut-être intéressant de voir réunir des détails familiers en un exposé d’ensemble; et cette récapitulation fera mieux pressentir dans quelle direction nous devons continuer à marcher pour trouver le succès !

L’idée coopérative et ses adversaires successifs.

La coopération est vieille comme le monde. Le jour où trois voisines se réunirent pour acheter, à meilleur compte que chez le détaillant, un sac de pommes de terre, elles firent de la coopération de consommation. Le jour où trois artisans se réunirent pour achever ensemble un produit et le vendre directement à l’acheteur, ils firent de la coopération de production. Dans l’un ou l’autre cas, le but poursuivi est le même : supprimer l’intermédiaire. Assurer au travailleur le produit intégral de son travail, assurer au consommateur la contre- valeur intégrale du prix par lui payé. Ce point de départ, cette idée primordiale de la coopération, est, comme Louis Bertrand l’a fort bien démontré dans sa remarquable Histoire de la Coopération, une idée socialiste.

Mais cette idée, d’origine et d’essence socialiste, fut reprise, développée et défendue pendant la moitié du XIX® siècle par des économistes bourgeois. Elle fut si en faveur chez les conservateurs libéraux qu’en iSyS, le parti libéral, légiférant sur les sociétés commerciales, assura aux coopératives un régime spécial à côté des sociétés anonymes inventées pour permettre l’épanouissement du système capitaliste. Et, à mesure que les bourgeois recommandaient la coopération comme une panacée lénitive destinée aux ouvriers bien sages, les révolutionnaires s’en éloignaient et la considéraient comme suspecte.

Il y eut chez nous, il y a encore dans des pays voisins des controverses très vives, sur ce point, entre socialistes. Ceux qui voulaient s’associer pour essayer, dans l’organisation présente, d’améliorer la condition ouvrière, furent traités de modérés et d’endormeurs. On les accusa de distraire l’énergie prolétarienne par des amusements dérisoires et sans issue, sans efficacité pour la masse. On leur reprocha de ralentir l’élan révolutionnaire. Toute la phraséologie violente des impatients et des révolutionnaires verbaux fut employée contre eux. Ce n’était pas en donnant à la classe ouvrière une mentalité de petits bourgeois, sordidement préoccupés de mesquins bénéfices, qu’on avancerait l’heure de l’affranchissement.

Les faits ont répondu à ces déclamations spéculatives. Et l’éloquece des faits est est irrésistible. Le Vooruit à Gand, la Maison du Peuple à Bruxelles, le Progrès à Jolimont (i)i ont démontré que l’on pouvait être coopérateur sans cesser d’être socialiste ; et même, que le socialisme ne pouvait que gagner en solidité, en devenant coopératif. Les coopératives ont donné au socialisme belge des hommes et de l’argent, ont soutenu sa presse, lui ont offert des locaux, ont assuré, à ceux que persécutait l’industrie privée, des moyens d’existence libre. Aussi, peu à peu, les opposants ont désarmé. L’accord est unanime.

Mais le jour où l’accord socialiste fut complet, le jour où la classe ouvrière

(i) Le Vooruit date de 1880; la Maison du Peuple de 1882 ; Jolimont de 1885.

comprit et prouva quel levier puissant pour son indépendance et son émancipation elle avait trouvé dans la coopération socialiste, ce jour-là, la bourgeoisie eut l’effroi d’une poule qui a couvé des canards. La coopération ne lui parut plus une chose si admirable et des mouvements de réaction se manifestèrent chez les possédants.

Les uns se prononcèrent franchement contre la coopération ; les autres, plus habiles, cherchèrent à en profiter.

C’est une chose assez piquante, en effet, de constater que le parti libéral, qui aurait pu se faire un titre démocratique de la loi de 1873 et chercher à y rattacher l’essor du mouvement coopératif, a carrément désavoué son œuvre, en essayant de se la faire pardonner par les petits commerçants. Ceux-ci sont les victimes de la transformation moderne du négoce, qu’Émile Zola a si magnifiquement décrite dans le Bonheur des Dames. Les petits détaillants sont expropriés, écrasés, exterminés par les grands magasins. Il est aussi vain, aussi puéril de vouloir entraver cette évolution fatale qu’il l’eût été, vers i835, de combattre l’établissement des chemins de fer, pour sauver les voituriers et les aubergistes. Mais les conservateurs ont besoin de s’attirer la clientèle de la petite bourgeoisie. Ils ont donc fait semblant de prendre sa défense, en lui dénonçant, comme la cause de ses maux, les grandes coopératives qui jouent, dans l’évolution commerciale, un rôle analogue (beaucoup moins important, mais plus apparent) à celui des grands magasins. Nous avons vu ainsi la Galette de Charleroi et les candidats qu’elle patrona se déclarer hostiles aux coopératives.

Il est vrai que ce fut tout simplement parce que .. les raisins étaient trop verts.

Dans son numéro du 18 mars 1901 , la même Galette annonçait que le parti libéral avait créé et créerait des mutualités libérales, des coopératives libérales. Si ces gens là n’y ont pas réussi, ce n’est donc pas par amour pour la petite bourgeoisie, mais seulement parce que ce parti sans idéal n’a pas su créer des œuvres pareilles aux nôtres.

J’ai dit que d’autres, plus habiles, ont cherché à dériver à leur profit la faveur que rencontrait l’idée coopérative : je veux parler des démocrates chrétiens. Ceux-là ont édifié, en face des coopératives socialistes, des coopératives catholiques ou des sociétés anonymes à allure populaire, avec l’intention bien arrêtée et ouvertement affichée, de faire concurrence aux œuvres socialistes, et de les détruire si possible.

En sorte qu’on peut dire, après cette brève récapitulation des vicissitudes de l’idée coopérative en ces cinquante dernières années, que si la coopération est une forme qui paraît admirablement appropriée à l’organisation de la classe ouvrière, tout au moins en Belgique, elle n’est toutefois qu’une forme, qu’un contenant, et que sa valeur dépendra de son contenu ; elle ne sera vraiment une œuvre d’émancipation que si ce contenu est socialiste.

Histoire du « Progrès ».

Si nous voulons retracer les grandes lignes de l’histoire du Progrès, apparaîtra la confirmation des considérations générales que je viens d’exposer.

Il faut se reporter à 1869 pour retrouver les débuts. En 'cette année-là, existait

à Fayt une section de l’Association Internationale des Travailleurs. Elle fit appel aux internationalistes bruxellois qui envoyèrent deux orateurs, les citoyens Steens et Hins. Ce furent ceux-ci qui lancèrent l’idée, très vague encore, d’une coopérative d’achat et de consommation. Un sieur G..., personnage entreprenant et peu scrupuleux, se chargea de lui donner corps. Il créa quelques magasins coopératifs, mais négligea de payer ses fournisseurs. Cette première tentative finit donc par la faillite, de la manière la plus fâcheuse.

J’emprunte ces détails et ceux qui suivent à la si complète Histoire de la Coopération de Bertrand. En 1872, Théophile Massart acheta un immeuble pour l’Union des Métiers du Centre, et dès ce moment songea à reprendre le projet qui avait si malheureusement échoué une première fois.

Ce ne fut qu’en 188 5 qu’il put décider ses camarades à entrer dans cette voie, et que fut enfin fondé le Progrès de Jolimont.

Quelle belle leçon de patience et d’opiniâtreté cette histoire est pour nous ! Voyez, il a fallu seize ans pour que la semence jetée en 1869 puisse venir à l’existence ! Seize ans, et la voilà qui germe, qui pousse, frêle et fragile comme un brin d’herbe. Il semble que le pied du premier passant va l’écraser, que le premier orage la détruira. Mais non, elle pousse encore, elle résiste aux tempêtes, son tronc s’élance, c’est un arbre qui s’enracine profondément, qui développe des ramures superbes, qui abrite maintenant sous son ombre colossale dix-neuf mille familles (i)!

Ce furent d’abord des socialistes qui se montrèrent les plus acharnés adversaires du Progrès. Parmi les vieux qui m’écoutent, il en est sans doute qui se rappellent ces disputes si lointaines, ces meetings contradictoires et orageux qui divisèrent les travailleurs du Centre, les scissions, les rivalités, les entreprises concurrentes. En 1890, le Congrès Général du Parti Ouvrier fut appelé à se prononcer, et donna raison à Théophile Massart et à ses amis.

Depuis cette approbation solennelle, les discussions s’apaisèrent et, peu à peu, les socialistes se groupèrent autour de la Coopérative grandissante.

Elle eut alors à connaître les adversaires que j’indiquais tantôt : les conservateurs, libéraux ou cléricaux, qui cherchent à ameuter contre elle la petite bourgeoisie, et les conservateurs démo-chrétiens qui, dès 1892, fondèrent une entreprise rivale. A partir de cet instant, commença une concurrence ardente et sans scrupule Les catholiques publièrent un journal appelé le Bon Grain, puis la Bonne Parole, tellement vénimeux qu’il fait songer à ce « bon grain » vendu chez les droguistes. Il est si bon que les malheureux rats qui en mangent périssent sur-le-champ, empoisonnés !

Je ne veux pas assombrir cette journée de fête par le rappel d’incidents de ces polémiques souvent odieuses; qu’il me suffise de noter que le 25 août iqoS, le tribunal de Mons, à qui ces gens s’étaient adressés, a jugé « excessive et répréhensible leur campagne de dénigrement systématique » et a déclaré DELOYALE la

(1) Voir, pour l’histoire de ce développement les documents graphiques publiés plus loin. A chaque période de persécution correspond une recrudescence de prospérité.

concurrence faite au Progrès. Cette flétrissure judiciaire est plus grave que tout ce que je pourrais dire.

Avant de fonder le Bon Grain, on avait espéré se débarrasser de la Coopérative socialiste par des moyens moins onéreux. Des calomnies, tout au moins des malentendus, furent exploités contre Massart et ses collaborateurs; leur probité fut mise en doute; et le Parquet fut saisi par des dénonciations. Avec cet empressement draconien que la Justice met toujours à poursuivre les œuvres ouvrières, empressement qui contraste douloureusement avec sa faiblesse et son inertie vis-à-vis des grands financiers véreux, on saisit les livres de la Coopérative, on procéda à des enquêtes et à des expertises. Nos ennemis annoncèrent des révélations scandaleuses. Après plusieurs mois d’une instruction minutieuse, le Parquet fut forcé de reconnaître qu’il n’y avait rien à reprocher aux administrateurs du Progrès. L’expertise judiciaire n’avait pu découvrir dans les livres qu’une erreur d’un centime et encore il fut acquis que le citoyen Léonard, alors comptable, aujourd’hui député de Charleroi, l’avait signalée au Conseil d’administration! Cette aventure tourna donc à la confusion complète des détracteurs du Progrès.

Mais que de courage, de persévérance, de dévouement il fallut pour surmonter toutes ces difficultés !

Les bienfaits de la Coopération socialiste : appréciation d’un adversaire.

L’œuvre des travailleurs du Centre a donc grandi, malgré tous les obstacles. Elle s’impose maintenant à l’attention des hommes d’étude et nous avons vu naguère un écrivain français, M . Léger, partisan de la coopération mais adversaire du socialisme, lui réserver une place importante dans son remarquable volume sur les Coopératives et l' organisation socialiste en Belgique.

Jolimont peut donc réclamer sa part dans les appréciations flatteuses qui terminent ce beau travail, et que nous nous plaisons à citer, puisqu’elles émanent d’un témoin impartial et désintéressé :

« Tout en faisant des réserves sur le but que poursuivent ou du moins que prétendent poursuivre les sociétés coopératives socialistes en Belgique (et je laisse de côté ici les sociétés de production qui ne sont qu’à l’état embryonnaire) il est loisible de rechercher si leur œuvre considérée en elle-même a été bienfaisante ou néfaste. Bien entendu les adversaires du Socialisme ne pourront jamais leur accorder une sympathie sans mélange, mais il faut pour un moment oublier l’étiquette qu’elles ont prise pour ne songer qu’à ce qu’elles ont fait, et les juger non d’après leurs paroles, mais d’après leurs actes.

« En se plaçant à ce point de vue, il est difficile de nier qu’elles aient exercé à l’égard des classes ouvrières en Belgique un rôle bienfaisant. Tout d’abord économiquement parlant, elles ont amélioré la condition de leurs adhérents en réduisant dans une certaine mesure le coût de la vie, en leur fournissant des

aliments sains et exempts de falsifications. Fdles viennent en aide à leurs membres dans les moments difficiles de l’existence, les mettent, en partie, à l’abri des misères et des tristesses qu’entraînent pour les travailleurs imprévoyants la maladie et la vieillesse. Elles ont cherché à élever le niveau moral et intellectuel des ouvriers dont elles se composent, en leur procurant des distractions saines et plus intelligentes que le cabaret ou les combats de coqs, elles ont éveillé en eux le sens des jouissances artistiques et littéraires, elles ont enrayé dans une certaine mesure les progrès de l’alcoolisme qui avilit et qui tue, elles ont essayé de leur donner une notion plus haute de leur dignité d’hommes et de leurs devoirs envers eux-mêmes, envers leurs familles et envers leurs camarades, et, tout en reconnaissant qu’il y a encore beaucoup à faire à ces différents points de vue, qu’elles font souvent preuve d’une certaine étroitesse d’esprit due à leur caractère politique, tout en regrettant qu’elles cherchent à ancrer dans les cerveaux ouvriers cette idée que les travailleurs forment une classe distincte du reste de la nation, on doit leur rendre cette justice qu’elles ont contribué à l’amélioration intellectuelle et morale de leurs adhérents, non seulement grâce aux vertus propres à la coopération, mais grâce à la façon dont elles ont usé de leur influence et de leurs ressources.

« Leur existence a suscité la création d’oeuvres rivales, principalement de la part des catholiques, qui, tout en agissant d’après des principes opposés, se sont efforcés, de leur côté, de rendi-e la vie meilleure et plus belle à d’autres catégories de travailleurs, différents de convictions, mais souffrant des mêmes misères et des mêmes besoins. Et cette concurrence active que se sont faite les partis politiques, en vue de relever la condition des travailleurs, concurrence qui est un des traits les plus frappants de la vie sociale en Belgique, n’a pu et ne pourra avoir que d’heureux effets sur le sort général des classes les moins favorisées de la nation. Il y a eu un effort considérable en vue de réaliser un peu de mieux-être social. »

M. Léger ajoute enfin, que si un jour les socialistes belges venaient à s’emparer du pouvoir politique, l’éducation acquise dans la coopération les rendrait sans doute plus prudents et plus compétents en matière de transformation sociale. C’est parfaitement exact. Notre socialisme a toujours cherché à être pratique, à s’adapter exactement aux faits.

C’est même, à mon sens, le grand bienfait que la coopération apporte au socialisme. Elle aide à comprendre le précepte fondamental : L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Elle enseigne aux ouvriers à s’occuper de leur sort, à faire, tous les jours, de la révolution pratique. Elle fait reculer la conception latine et jacobine de l’Etat, maître universel des consciences et des biens, chargé de dispenser à tous le subside officiel. Elle dit au peuple que c’est un rêve d’esclaves que d’attendre le jour de l’affranchissement, sans rien faire pour le rapprocher et le préparer; que, le jour venu, il ne suffira pas de recevoir la liberté, mais qu’il faudra s’en sei'vir et s’en montrer digne; elle fait appel, enfin, aux plus viriles qualités de l’âme humaine, à l’énergie, à l’initiative individuelle, à l’esprit d’entreprise et de ténacité.

Dans cette seconde partie de ma conférence, je veux étudier le fonctionnement de votre coopérative.

En me plaçant successivement à un point de vue de plus en plus large, j’examinerai comment la coopérative le Progrès s’est comportée : lo vis-à-vis de son personnel ; 2° vis-à-vis de ses coopérateurs ; 3° vis-à-vis de la classe ouvrière. Dans ces trois domaines, je vous montrerai l’idée socialiste agissante et bienfaisante.

A. « Le Progrès » et son personnel :

La législation sociale devancée.

L’autre jour, à la Chambre, une interruption de M. Renkin m’amena à insister quelque peu sur une thèse favorite du socialisme, que nos adversaires ignorent ou feignent d’ignorer. Je fis la distinction entre l’Etat économique ou industriel et l’Etat politique ou gendarme. Et je déclarai que si le parti socialiste poursuit l’extension des attributions du premier, il cherche en même temps à restreindre celles du second. Ce n’est que par cette différenciation loyale de l’administration des choses et du gouvernement des personnes que le collectivisme se conciliera avec la liberté. Et j’expliquai que si nous tenions à augmenter le domaine collectif, nous tenions tout autant à assurer la liberté des individus. L’un et l’autre nous sont également chers et la liberté par-dessus tout, car je dirai même que nous ne voulons accroître l’avoir commun et les services publics que pour assurer plus de liberté réelle aux particuliers.

M. Renkin crut apercevoir, dans cette argumentation, jadis si fortement exposée par César De Paepe dans son beau mémoire sur les Services publics, une contradiction, et me demanda pourquoi, en étant si partisans de la liberté, nous réclamions si énergiquement la législation ouvrière, la réglementation du travail.

Je lui répondis que la réglementation nous paraissait indispensable, dans l’organisation capitaliste présente, pour assurer la liberté effective du travailleur, — ce qui est d’évidence et reconnu aujourd’hui par M. Woeste lui-même! mais qu’en régime collectiviste, semblable réglementation deviendrait vraisemblablement superflue.

Ce n’était là qu’une opinion, qui me paraissait logique et raisonnable. J’eus la curiosité de la vérifier en étudiant l’organisation du Progrès. Puisque les coopératives socialistes peuvent être présentées, à certains égards, comme des embryons de ollectivisme, on peut essayer de se rendre compte, par leurs statuts actuels, de ce que serait l’industrie si la classe laborieuse était appelée à la posséder et à la diriger.

L’expérience a été péremptoire. J’ai pu constater que la coopérative avait, dans ses rapports avec son personnel, toujours devancé la législation sociale ; que,

spontanément, sans l’intervention de l’Etat, elle avait élaboré et appliqué, chez elle, le droit nouveau qui tend à régir demain tout le travail national.

Ceci est, pour l’économiste, d’un vif intérêt. Et l’on notera que cette situation est due à l’idée socialiste, et non pas à l’idée coopérative. La coopération n'implique point, par elle-même, des mesures d’équité vis-à-vis des salariés des coopératives ; au contraire, aussi longtemps que nous nous plaçons dans le domaine de la coopération pure, il n’y a aucune raison pour que les actionnaires des sociétés coopératives se conduisent autrement que des actionnaires de sociétés anonymes, c’est-à-dire cherchent à réaliser le maximum de bénéfices sur ceux qu’ils font travailler.

Tandis que si la coopération est socialiste, nous la voyons immédiatement modifier les rapports du Capital et du Travail dans le sens des intérêts des travailleurs. Justifions ceci par quelques exemples ;

1. Paiement des salaires. — On a dû faire en Belgique et ailleurs une loi pour assurer aux ouvriers le payement loyal et régulier de leurs salaires. Malgré cette loi, les criants abus du « truck-system » n’ont pas disparu totalement de l’industrie capitaliste. Au Progrès de Jolimont, pareille loi n’a jamais été nécessaire; toujours, et avant même sa promulgation, les salaires ont été payés en espèces, à jour fixe, une fois par semaine (le mercredi).

2. Travail des femmes et des enfants. - On a dû faire une loi pour empêcher l’industrie capitaliste de se procurer une main-d’œuvre à bon marché en exploitant le travail de ces faibles : les femmes et les enfants. Toute une réglementation précise et minutieuse est nécessaire pour contenir la rapacité des patrons. Jamais elle ne concerna le Progrès de Jolimont, car sur ce point encore, la coopérative socialiste avait devancé la loi.

3. Règlement d’atelier. — On a dû obliger les industriels à avoir un règlement précisant leurs droits et leurs devoirs et ceux de leurs salariés. Il a fallu les contraindre à afficher dans un endroit apparent ces prescriptions protectrices contre l’arbitraire. Il a fallu réglementer leur droit d’édicter des amendes, di'oit qui était l’occasion d’abus odieux. A Jolimont, encore une fois, la législation avait été devancée; la situation du personnel était déterminée dans un règlement d’atelier, avant la loi ; et ce règlement, non seulement est affiché, mais un exemplaire en est remis à tout ouvrier. Enfin, ce règlement qui est, à maints égards, un véritable modèle, a proscrit absolument le système des amendes (i).

4. Accidents du travail. — On vient de faire une loi sur les accidents du travail, reconnaissant à tout ouvrier blessé le droit à une indemnité. Depuis toujours, c’està-dire bien avant la loi, la coopérative socialiste avait reconnu ce droit aux travailleurs blessés à son service (2). Elle avait organisé une série d’institutions de prévoyance et d’assistance, non seulement contre les accidents, mais contre la maladie, contre l’invalidité prématurée et la vieillesse. Le service médical et

(1) Les règlements ont été publies en brochure; on peut se les procurer en les d^mandtint à Jolimont.

(2) Il est à noter que depuis 18 ans, il n'y a pas eu au Progrès un seul accident grave.

pharmaceutique, avec libre choix du médecin, est gratuit. Les vieux travailleurs sont pensionnés (de 20 à 40 francs par mois). La pension est réversible en partie sur leur veuve et leurs enfants et la société coopérative prend ceux-ci sous sa tutelle.

5. Repos de dimanche. — On va faire une loi pour reconnaître aux travailleurs le droit de se reposer un jour sur sept. C’est qu’il ne suffit pas, en effet, à l’exploitation capitaliste, de marteler l’ouvrier et l’employé sous

Les six coups de marteau des jours de la semaine

selon la belle expression du poète Verhaeren, il est encore de nombreux bagnes où le salarié n’a pas le droit de se reposer le dimanche. Cette loi sera inutile pour Jolimont, car depuis toujours le personnel ouvrier a été libre le dimanche.

6. Journée de huit heures. — On l’imposera peut-être un jour, à l’industrie capitaliste, cette grande et salutaire réforme, mais quand ? mais après quelles difficultés? Dans la Coopérative socialiste, les boulangers travaillent huit heures, et la journée de 24 heures est remplie par trois équipes, de 6 heures du matin à 2 heures après-midi, de 2 à 10 heures du soir, de 10 heures du soir à 6 heures du matin. La durée du travail des autres ouvriers est également, selon la diversité des tâches, réduite au minimum.

7. Minimum de salaires ; participation aux bénéfices. — Les ouvriers faits ont un minimum de salaire de 4.56 fr., très supérieur à celui de l’industrie privée. De plus, ils ont un droit de participation dans les bénéfices, assez important pour majorer le salaire d’environ 10 0/0. Ce ne sont plus des salariés ordinaires, mais des collaborateurs et des associés. Aussi ont-ils une représentation dans la direction des affaires sociales. Comme nous voilà loin, n’est-ce pas, de la condition des travailleurs en régime capitaliste !

Je suis forcé, pour ne pas allonger trop cet exposé, de négliger maints détails intéressants. J’en ai assez dit, je pense, pour conclure de cette expérience, renouvelée d’ailleurs à Gand, à Bruxelles, à Roux, etc., que les groupes ouvriers laissés à eux-mêmes, maîtres de leurs propres affaires, réalisent spontanément une organisation du travail très supérieure à celle du régime capitaliste. On peut donc croire qu’il en serait ainsi si l’Etat collectiviste, maître des grands instruments de production, en confiait la possession et la mise en valeur aux organisations de travailleurs.

B. — « Le Progrès » et ses associés ; Les avantages de la Coopération.

Sur ce point, je puis être bref et me contenter d’une rapide énumération. Les avantages de la coopération vous sont trop connus. Ils sont si évidents qu’on s’étonne qu’il y ait encore, dans la classe ouvrière, des indifférents et des hostiles.

I. Bonne qualité des produits et marchandises. — Tout d’abord, les coopérateurs ont exigé que la qualité des objets offerts à leur consommation fût irréprochable. Ils l’ont assurée par une vérification constante, des analyses qui peuvent être.

à tout instant consultées et contrôlées. L’avantage n’est pas mince, car l’ingéniosité du commerce moderne est arrivée aux plus étonnantes falsifications. On a dû faire des lois pour défendre le consommateur, mais elles sont impuissantes. L’àpreté du négociant à se procurer un bénéfice est telle que tous les moyens lui sont bons. Et non seulement tous ces sophistications sont malhonnêtes, mais il en est de nuisibles qui menacent la santé publique !

2. Bon poids, bonne mesure. — Les petites tromperies sur le poids et la mesure étaient trop fréquemment pratiquées par les détaillants. Il faisaient ainsi entrer dans leurs caisses des bénéfices illégitimes, aux dépens de la ménagère pressée, de l’enfant timide et distrait qu’on avait envoyé en courses. La coopérative s’est fait une loi de la plus scrupuleuse loyauté. Et la publicité des assemblées générales et des affaires sociales est une sûre garantie de la fidèle exécution de cette loi.

3. Prix inférieurs à ceux du commerce ordinaire. — Par suite des longs marchés, de la réduction considérable des frais généraux, la coopération a pu vendre à des prix inférieurs à ceux du commerce local. Elle a tout au moins régularisé le cours des marchandises et empêché les spéculations résultant des fluctuations de prix des matières premières. De même que le Vooruit a fait baisser en Flandre le prix du pain, le Progrès a fait baisser dans le Centre le prix de la bière.

4. Répartition semestrielle des bénéfices. — Malgré les avantages appréciables que je viens de rappeler, le Progrès a pu faire d’importants bénéfices. Ces bénéfices venus de la classe ouvrière retournent, tous les six mois, à la classe ouvrière. Ainsi il se fait, dans les familles, par la seule consommation du pain quotidien, une épargne automatique, inconsciente et facile. La coopérative est une tirelire dans laquelle chaque tartine fait tomber quelque chose. On ne s’aperçoit pas qu’on verse dans la tire-lire, mais au bout du semestre, on est tout étonné, et joyeusement, de son contenu.

Le « trop-perçu » est nécessairement très variable. Il a été de 1/2 centime à 3 centimes par pain de 2 kilos. On le ristourne en espèces ou en consommation nouvelle, au gré du coopérateur. Il en résulte même que les coopérateurs n’ont pas intérêt à payer leur pain bon marché, puisqu’on définitive, s’ils l’ont payé cher, le trop-perçu n’en est que plus élevé et l’épargne qu’on leur a fait faire, plus considérable.

5. Intervention effective dans les affaires sociales. — Les coopérateurs nomment directement le personnel, au suffrage universel. Ils choisissent parmi les candidats présentés par les groupes intéressés dans la coopérative. Une expérience de vingt ans a prouvé qu’au point de vue industriel, ce recrutement était satisfaisant. Au point de vue ouvrier, il a le mérite notable de permettre l’existence aux boycottés de l’industrie privée, à tous ceux que l’indépendance de leurs opinions, leur franc-parler, leur crànerie à défendre les camarades font consigner à la porte des ateliers. Enfin, il y a toujours quelques places d’ouvriers temporaires ou supplémentaires qui sont réservées de préférence aux coopérateurs victimes de chômage.

6. Caisse de secours. — La sollicitude sociale a cherché, de bonne heure, à

offrir aux coopérateurs mieux que des ristournes. On a institué pour ceux que vient fapper l’accident ou la maladie, une caisse de secours leur donnant i franc par jour pendant trois mois. Naturellement, les avantages de cette caisse ne sont acquis que pour les associés fidèles, qui prennent au Progrès toute leur consommation de pain.

7. Caisse de pensions. — C’est également à cette condition primordiale qu’est subordonné l’octroi des pensions de vieillesse. Rien n’est plus légitime, on en conviendra. C’est d’ailleurs l’application des statuts : Un associé peut être considéré comme démissionnaire s’il n’est pas un client assidu des institutions coopératives. Pour les avantages exceptionnels des pensions, il faut absolument que la postulant justifie de sa fidélité réelle au Progrès. Ceux qui ne prennent pas à la boulangerie toute leur consommation, en seront justement écartés. C’est donc la régularité, et l’importance de la consommation des divers produits coopératifs qui sont pris en considération pour le calcul des pensions. A cela s’ajoute un autre élément : la régularité et l’ancienneté de la cotisation aux groupes ouvriers. On a voulu ainsi, très habilement, renforcer l’organisation ouvrière tout entière.

La pension est accordée après l’âge de 60 ans. Son importance est variable selon les facteurs que je viens d’indiquer, énumérés dans un règlement très précis, de façon à prévenir tout arbitraire (i), mais le minimum est 80 francs. Aujourd’hui, aux 534 vieux qui sont ici convoqués, nous allons distribuer ainsi pour le paiement du premier semestre, près de 2 5, 000 francs!

Quelle leçon les travailleurs du Centre donnent au gouvernement clérical ! Si l’on compare notre coopérative à l’État belge, c’est une puce à côté d’un éléphant !

Et voici que la puce fait plus et mieux que l’éléphant! Tandis que la nation belge donne aux travailleurs âgés de plus de 65 ans et se trouvant dans le besoin, un dérisoire secours de 65 francs, la coopérative ouvrière donne à ses membres à 60 ans des pensions de 80 francs et plus ! Quel contraste saisissant !

Cette charge énorme est assumée par la coopérative. Selon les calculs de Théophile Massart et de ses amis, elle est permise par le développement des affaires sociales. La prospérité du Progrès répond donc du service régulier de ces pensions.

Pas plus qu’au Bon Grain, il n’y a de caisse spéciale, immobilisant le capital considérable qu’il faudrait pour les garantir spécialement. Tous ceux qui savent calculer se rendront compte de l’impossibilité absolue qu’il y aurait à agir ainsi. Les pensions sont donc liées au sort du Progrès; aussi longtemps que celui-ci se maintiendra et grandira, elles seront assurées. Il en résulte que les pensionnés actuels et les aspirants à la pension sont directement intéressés à l’extension de la coopérative socialiste ; le lien social en est d’autant renforcé.

3. — Tolérance religieuse, indépendance philosophique. — Disons pour terminer ce chapitre, que ces avantages, et les mille autres qui dérivent de la coopération, ne dépendent pas d’une manifestation quelconque des croyances inté-

(1) On peut se procurer le règlement à Jolimont.

Heures. Ici, comme toujours, le parti socialiste proclame que la religion est affaire privée, et la coopération socialiste ne vous demande pas compte de vos opinions philosophiques. Comme nous sommes, nous, partisans du libre examen, nous vous demanderons, dans nos assemblées, de n’accepter que les vérités reconnues par votre raison; nous essayerons d’agir sur vos âmes parla persuasion, mais jamais nous n’essayerons de la faire par la contrainte économique. Nous considérerions comme odieux d’enlever sa pension à un vieux coopérateur qui assisterait à un enterrement religieux; nous considérerions comme un acte de stupide intolérance de priver de ses droits sociaux, en tout ou en partie, celui qui fréquenterait l’église ou le temple. Paix aux hommes de bonne volonté !

Moyennant la souscription d’une action de 2 fr. 10, on peut devenir coopérateur. Et la coopération socialiste tiendra à honneur de pratiquer toujours la plus large tolérance, de traiter également le croyant et le libre penseur, de répartir ses bienfaits sur ceux qui se consolent à l’espoir d’un paradis compensateur, et sur ceux qui ne l’escomptent point.

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