C. — Le « Progrès « et la classe ouvrière
La solidarité ouvrière.
J’ai rappelé, en larges traits, la situation du personnel, celle des associés. Là ne s’arrête point l’action du Progrès.
Elle s’étend sur toute la classe ouvrière de la région. Et c’est ici surtout que nous apercevons le caractère socialiste de l’œuvre. Ses fondateurs n’ont pas cherché à créer une situation privilégiée à quelques ouvriers favorisés ; ils ont compris que toute la classe ouvrière est solidaire, et qu’on ne peut songer sérieusement à en émanciper une partie sans chereher à l’émanciper en son ensemble. Voilà le trait qui fait du Progrès., non pas une boutique fortunée, mais une tentative d’affranchissement social.
N’est-ce pas une sorte d’avertissement de la destinée que ce hasard, qui donna à la Section de Fayt, de i86g, d’où devait naître le Progrès, ce beau nom : LA SOLI- DARITÉ? La solidarité, nous la découvrons dès l’origine, exprimant le plus pur rêve des travailleurs, leur plus féconde compréhension ! Aussi longtemps qu’elle restera dans vos cœurs, ne craignez point les revers ! La collaboration du Progi'ès a été acquise à toutes les œuvres ouvrières. Ainsi :
I. Locaux à la disposition des groupes ouvriers. — La coopérative le Progrès met largement ses six Maisons du Peuple (Jolimont, La Hestre, La Louvière, Houdeng, Baume et Morlanwelz) à la disposition des groupes ouvriers. Elle leur offre gratuitement les locaux indispensables à leurs réunions plénières et de comité. Elle veille sur leurs correspondances, leurs livres, leurs archives et leurs drapeaux. Le tout, sans condition. Il n’est pas besoin que les groupes en question renferment des coopérateurs ou prennent vis-à-vis de la Coopérative des engagements quelconques; le seul lien est la communauté d’aspirations socialistes.
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2. Le « Progrès » sert aux groupes ouvriers de Banque et de Caisse d’Epargne. — Il accepte en dépôt les fonds possédés par les associations ouvrières, leur en sert un intérêt de cinq pour cent, les leur restitue selon leurs besoins. Ainsi les organisations socialistes ont une banque et une caisse d’épargne à des conditions que leur refuserait le crédit capitaliste.
3. Initiative pour la création de groupes ouvriers. — Mutualités, Syndicats, Jeunes gardes. Cercles dramatiques, d’instruction ou d’agrément, sont toujours certains de rencontrer l’appui de la Coopérative Socialiste qui accroît ainsi sans cesse la force et la dignité de la masse des travailleurs.
4. Subsides pour la propagande économique ou politique. — Et partout où des travailleurs sont en lutte et revendiquent leurs droits, que ce soit dans des grèves ou dans les assemblées élues, la Coopérative intervient pour les soutenir, dans ce même généreux sentiment de solidarité ouvrière. Les réactionnaires de toute espèce ont vivement blâmé ces interventions — naturellement ; et certains voudraient que la loi les rendît impossibles. Elles sortent évidemment des limites de la coopération pure, chère à l’esprit bourgeois; mais ces élans généreux sont de l’essence même de la coopération socialiste, et suffisent à attester que les socialistes veulent faire servir la coopération, non seulement au bénéfice de quelques-uns, mais surtout à l’émancipation de tout le prolétariat.
5. Relèvement intellectuel et moral. — Il est touchant de trouver, dans le programme élaboré par les quelques ouvriers qui, en 1844, créèrent les fameux Equitables Pionniers de Rochdale, les lignes suivantes : « Employer une partie des bénéfices à la fondation d’écoles, de salles de lecture, de bibliothèques, — l’instruction étant le premier moteur de la civilisation et du vrai progrès. »
De même que ces précurseurs vénérables, les coopérateurs de Jolimont ont toujours compris que le relèvement intellectuel et moral devait marcher de pair avec le relèvement économique. Et encore une fois, ils n’ont pas voulu que les bienfaits de leurs efforts fussent réservés aux seuls membres de la société, ils les ont généreusement offerts à la classe ouvrière tout entière.
Il serait trop long de rappeler tout ce qui a été fait dans cette direction. Disons seulement que Théophile Massart se montra toujours partisan convaincu del’instruction populaire et décida la coopérative à intervenir largement pour le développement et la diffusion du Peuple. Rappelons les bibliothèques, les Cercles d’Etudes, les sociétés dramatiques, les écoles de musique, toutes les tentatives faites pour offrir à la classe ouvrière des occasions de s’instruire ou de se distraire dignement.
Conclusion : l’Union fraternelle.
J’ai essayé, dans cette heure maintenant écoulée, de vous retracer le labeur de dix-huit années, ce que la coopération socialiste avait su faire dans le Centre. L’œuvre est grande, certes, mais elle doit grandir encore. Et pour cela, je fais appel à vous, les jeunes, qui entrez dans la vie dans des circonstances autrement clémentes
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que celles que connurent vos aînés. Ils sont ici, vos devanciers aux cheveux blancs; interrogez-les ; faites-leur conter les misères et les inquiétudes d’autrefois. Quand vous saurez bien ce qu’ils ont fait, cherchez à vous montrer aussi vaillants qu’ils l’ont été!
N’entrez point dans la coopérative pour la basse recherche des avantages qu’elle vous présente aujourd’hui. Entrez-y, comme vos devanciers, avec la noble ambition de la faire servir à la cause du progrès et de l’émancipation ouvrière!
Illuminez tout de l’Idéal socialiste! Voici un fil de cuivre et une ampoule de verre, ce sont des objets indifférents; mais faites-y passer un courant électrique, et l’ampoule devient lumineuse et rayonnante! Elle éclaire, elle réconforte, elle sauve de la nuit. Faites passer de même, dans la coopération, la foi en un avenir meilleur pour les travailleurs, vos frères!
Le jour où vous cesseriez de comprendre qu’il faut se dévouer, où vous vous laisseriez envahir par le vil souci de profits égoïstes, ce jour-là, vous seriez pareils à des bourgeois, et vos calculs seraient maladroits, parce que vous porteriez ainsi un coup mortel à la coopération qui, comme un corps sans vie, n’aurait plus qu’à se décomposer dans l’abandon.
Hardi donc, les jeunes ! A l’œuvre, pour ces tâches magnifiques ! Et pour réussir, je ne saurais vous donner de meilleurs conseils que ceux que vous adressa Théophile Massart.
D’un manifeste dédié à la classe ouvrière du Centre, que Massart publia l’an passé, et dont la hauteur et la dignité frapperont tout lecteur impartial, j’extrais ceci :
« Un attachant souvenir hante mon esprit, quand je considère l’effort des véritables démocrates pour résoudre graduellement le problème de la misère; j’évoque alors Godin, le fondateur du Familistère de Guise, et souvent je relis les dernières pensées du grand citoyen ; il les adressait à ses collaborateurs et elles furent retrouvées, comme une sorte de testament humanitaire, dans ses papiers, après sa mort. On les a gravées sur la pierre tombale de celui que nous pouvons considérer, estimer et aimer comme un précurseur de nos doctrines et de notre action socialiste. Puisse la classe ouvrière du Centre les méditer!
Godin s’adressait aux humbles et aux déshérités, c’est-à-dire à ceux pour qui avait battu son noble cœur et travaillé son robuste cerveau ; et il écrivait :
« Venez près de cette tombe lorsque vous aurez besoin de vous rappeler que j’ai fondé le Familistère pour l’association fraternelle.
Restez unis par amour de l’humanité. Pardonnez les torts que les autres ont envers vous.
La haine est le fruit des mauvais cœurs, ne la laissez pas pénétrer parmi vous.
Que mon souvenir soit pour vous un sujet de fraternelle union.
Rien n’est bon et méritoire sans l’amour de l’humanité.
La prospérité vous suivra tant que l’accord régnera parmi vous.
Soyez justes envers tous, vous servirez d’exemple ! »
Chers amis ouvriers du Centre, je vous y convie d’un cœur sincère, faites de ces émouvantes exhortations votre devise, et cherchez-y votre ligne de conduite. »
Et je vous dis à mon tour : Ouvriers, écoutez ces nobles voix amies! Et je me soumets à leur conseil en terminant sans une parole de haine pour ceux auxquels Massart répondait, ceux dont les attaques furieuses empoisonnèrent les dernières années de sa vie. Je leur pardonne, en ce jour de fête, comme le voulait Massart.
Bien plus, je rends à l’œuvre concurrente un hommage sincère. A côté de scribes fielleux que la passion politique emporte, à côté des bourgeois habiles qui cherchent à faire oublier, par des entreprises d’allure démocratique, leurs privilèges capitalistes, je veux bien admettre qu’il est, chez nos adversaires, des cœurs généreux qui, soumis à un Idéal différent du nôtre, cherchent à être utiles à la classe ouvrière. Je ne méconnais point que le Bon Grain (puisqu’il faut l’appeler par son nom) ait fait à celle-ci un bien très réel. Et je suis d’autant plus à l’aise pour en célébrer la valeur, que ce mieux-être des travailleurs, accordé par le Bon Grain, est dû aux coopérateurs socialistes. Si le Progrès n’avait point existé, jamais le Bon Grain n’aurait vu le jour. La concurrence au Progrès est la seule raison d’être du Bon Grain. Si le premier disparaissait, le second ne tarderait pas à disparaître peu après.
Nous pouvons donc avoir, avec la fierté de ce que nous faisons, celle de ce que nous faisons faire à nos adversaires ; et puisque la classe ouvrière, en définitive, en profite, pourquoi n’en serions-nous pas heureux ?
Laissons donc la haine à nos ennemis. Massart et Godin avaient raison : La haine est le fruit des mauvais cœurs. Comme la violence, sa sœur, elle est destructive et stérile; elles peuvent s’excuser, s’imposer à certaines heures de crise; mais il faut fuir au plus vite leur funeste empire. Car les sentiments féconds et bienfaisants, les créateurs véritables, ceux qui édifient les œuvres considérables et bouleversent profondément les rapports entre les hommes, c’est le dévouement, l’union fraternelle, c’est l’amour !
Préface à THistoire de « La Concorde ».
Voici l’histoire de La Concorde, la grande organisation ouvrière du pays de Charleroi.
Elle est attachante comme un roman, un roman dont le héros serait une classe sociale tout entière, s’essayant à travers mille difficultés, avec une opiniâtre patience et un incessant espoir, à triompher des circonstances défavorables qui l’entourent. La classe ouvrière, c’est l’innocent des anciens mélodrames, le condamné injustement, le martyr odieusement persécuté qui, par une série d’aventures, atteint peu à peu son droit. L’humiliation fait place à l’estime, à l’envie, à la crainte; la misère crie moins haut sa plainte; la souffrance s’allège et le héros va, d’un pas plus décidé, vers ses destinées prochaines...
Elle est instructive comme une étude de sociologie, et peut-être plus encore, car on n’y trouvera pas de système idéologique ingénieusement construit dans un calme cabinet de travail, mais un exposé de faits à peine commentés, un récit d’événements vécus dans la réalité et non rêvés dans l’abstraction. Le lent travail, presque tou-
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jours anonyme, de la masse prolétaire pour améliorer, par son seul effort, ses conditions d’existence, s’observera ici sur le vif et pourra être un fécond sujet de méditations pour l’homme de science.
Elle est réconfortante enfin comme un cordial, car elle montre, mieux que par des phrases, la stupidité de l’inertie et du découragement. Elle ouvre à la classe ouvrière les horizons magnifiques ; elle lui dit combien l’initiative, l’effort, la persévérance, la prévoyance sont des qualités précieuses qui finissent par dompter le hasard et l’oppression sociale. « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », a-t-on dit; mais parfois les travailleurs se sont laissé abattre, se sont méfiés de leurs propres forces, ont mis leur espoir en des mains étrangères. L’histoire de La Concorde vient leur attester combien ils eurent tort, leur redonner du courage et de la vaillance.
Il faut savoir gré au citoyen Duquesne d’avoir entrepris cette œuvre considérable et de l’avoir menée à bien avec franchise, sincérité et simplicité. C’est un ouvrier que Duquesne, n’ayant fait que les études primaires, et sans prétention à la littérature et à la science. Un volume de près de trois cents pages représente donc, pour lui, un prodigieux labeur. On lui sera reconnaissant d’avoir eu la force et la patience de l’accomplir. Tous ceux qui ont été mêlés à l’histoire de La Concorde seront heureux de conserver cet ouvrage comme un livre d’or où sont inscrits des événements mémorables et des noms vénérés.
Ce que Duquesne conte, il le conte bien, parce qu’il l’a vécu. Il a été témoin de toutes les péripéties qu’il retrace. Car si sa modestie a laissé volontairement dans l’ombre sa part d’action, elle n’en fut pas moins considérable. Appelé de bonne heure à la direction de la boulangerie de Charleroi-Roton, il a été un des infatigables artisans de la grande entreprise dont il est devenu l’historien.
Il faut mettre son nom à côté de ceux d’Henri Léonard, de Guesse, de Jassogne, de Soupplit et des autres qu’on voit émerger au cours de ces dix dernières années. Comme eux, partisan décidé de la coopération, Duquesne a, comme eux, compris que la coopération devait trouver dans la mutualité et le syndicat un appui qui profiterait, par une heureuse réaction, aux organismes alliés. C’est que toutes ces modalités d’organisation concourent, en définitive, au même but : éveiller dans la classe ouvrière la conscience de ses intérêts communs, la nécessité et la solidarité, l’utilité de la lutte et l’espoir dans le succès.
Cette action économique n’est pas moins importante que l’action politique. Elle est moins brillante et moins sonore, mais elle est peut-être plus sûrement efficace et profonde. Elle réclame des énergies, des bons vouloirs et des dévouements. C’est pour l’avoir vivement compris que Duquesne s’est volontairement confiné dans ce domaine économique. Il eût pu, certes, comme d’autres, être envoyé par ses nombreux amis dans les assemblées délibérantes ; il s’y est constamment refusé, voulant rester dans la sphère utile où les prédilections l’avaient placé.
La seule charge que la confiance ouvrière put lui faire accepter fut celle de censeiller prudhomme. Dans cette juridiction, la sympathie de ses collègues l’appela bientôt à la vice-présidence, et pendant [plus d’un an — igo5-igo6 — en l’absence
du président, il en remplit les fonctions avec un tact, une prudence, un désir d’équité et de conciliation qui furent remarqués au Palais de Justice.
La personnalité de l’auteur, le sujet choisi, la manière dont il est traité me font donc espérer pour ce volume un succès mérité.
Ajouterais-je qu’en ma qualité de Wallon, je ne suis pas peu charmé de prouver que la classe ouvrière d’ici sait aussi montrer des qualités d’organisation, de ténacité et d’endurance qu’on a cru être l’apanage des seuls Flamands. Avec Le Progrès de Jolimont et La Concorde de Roux, nous avons aussi notre Vooruit. Et des fabriques des Flandres aux usines de Wallonie, c’est la même race forte et vaillante, décidée à agir, soulevée par le même espoir de solidarité et de justice!