SOCIALISME ET ANTICLÉRICALISME
Réponse à l'enquête ouverte sur cette question par le Mouvement Socialiste de Paris.
Il y a, en ce moment, une tendance très marquée à croire à l’union fatale du socialisme et de l’anticléricalisme. C’est, selon moi, une erreur dangereuse; toutefois, je dois reconnaître qu’en certains cas les circonstances l’imposent.
Notre Parti ouvrier belge, par exemple, s’est nettement proclamé dès le début un parti de classe. Il a cherché à grouper tous les travailleurs sans distinction, proclamant, avec la social-démocratie allemande, que la religion était « affaire privée ». Sa propagande a conquis promptement tous les ouvriers de la Wallonie, plus ou moins affranchis des croyances religieuses, et n’a eu jusqu’ici qu’un succès restreint près des populations agricoles et dévotes des Flandres. D’autre part, comme parti politique, il s’oppose à un gouvernement au service duquel s’emploient toutes les influences religieuses. Les conflits, dans ces conditions, sont inévitables et fréquents. Le socialisme y reprend la succession du libéralisme, mais il exige de ses partisans plus d’énergie effective dans l’action publique, plus de conformité des actes aux paroles dans la vie privée.
On a pu dire exactement que la bourgeoisie libérale entretenait le cléricalisme comme un mendiant entretient la plaie qui le fait vivre : le cri A bas la calotte a toujours été un dérivatif excellent quand on réclamait un peu vivement des réformes sociales. Il va de soi que l’anticléricalisme ouvrier a un tout autre caractère.
Mais c’est là une situation contingente, et d’ailleurs superficielle. Si nous cherchons à élever un peu le point de vue, nous ne trouvons plus du tout nécessaire l’alliance du socialisme et de l’anticléricalisme. Liebknecht avait raison quand il disait que la lutte acharnée contre l’Eglise n’est pas la véritable voie du socialisme. Nous avons mieux à faire. Pour unir les prolétaires du monde entier, il ne faut pas commencer par les diviser selon leur foi. Pour réaliser des modifications économiques profondes, il ne faut point les mêler d’éléments étrangers. La lutte des classes est entravée, en son action salutaire et révolutionnaire, dès qu’on l’obscurcit par des luttes d’opinions. Et, pour conquérir le puissance politique, est-il bien adroit de
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commencer par une déclaration de guerre à la majorité de la nation? Je me range donc résolument du côté marxiste.
Au surplus, c’est précisément parce que j’ai une horreur de tous les cléricalismes que je raisonne ainsi. Mon sentiment de la liberté est tellement vif que je ne puis admettre de contrainte d’aucune sorte dans le domaine de la pensée. Je souhaite voir l’Etat intervenir dans la production et la répartition des richesses ; mais s’il devait intervenir encore dans la direction des consciences, ce serait une étouffante tyrannie. Il y a malheureusement un cléricalisme rationaliste et républicain. Je sais bien que ses pontifes prétendent agir au nom de la raison, de la liberté, de la volonté nationale. Mais être opprimé au nom de ces idées, au nom de Dieu, ou au nom du Prince, c’est tout de même être opprimé. Et j’entends être libre. Et voulant la liberté pour moi, je la réclame pour les autres. Je ne puis admettre que la force publique s’emploie pour faire prévaloir une opinion, fût-ce la mienne.
Donc, séparation du Pouvoir et de la Croyance. Pas de budget des cultes. Pas de loi d’exception, ni pour ni contre l’Eglise. Liberté de pensée et d’opinion. Liberté d’enseignement. Liberté d’association. Personnification civile des associations philosophiques ou religieuses, — tel est le programme du Parti ouvrier belge, et je le crois bon. Si l’Etat accomplissait vis-à-vis de la classe ouvrière tout son devoir, notamment dans le domaine de l’enseignement et de l’assistance, qui sont essentiellement domaines d’Etat et dont l’Eglise a assumé la charge, ces questions ne seraient plus embarrassantes.
J’ajoute que je ne considère pas l’Eglise comme une ennemie irréductible. L’histoire nous enseigne sa souplesse : elle s’est toujours empressée de consacrer les réussites. Actuellement, elle est hostile au socialisme, parce que le capitalisme est encore debout; demain, si nous triomphons, elle sera notre servante docile et n’aura pas de peine à démontrer, par des fragments des Evangiles et des citations de ses Pères, qu’elle est plus socialiste que nous et l’était avant nous.
En attendant, chaque fois que nous la trouvons sur notre route, c’est-à-dire souvent, c’est la bataille. Dans cette bataille, le socialisme doit s’habituer et s’engager à ne jamais employer la contrainte. Il faut que les ouvriers croyants puissent venir à nous avec la certitude que nous n’emploierons jamais contre leur foi le pouvoir qu’ils nous auront donné.
Mais il reste, à ceux du Parti qui ne sont d’aucun culte, la persuasion. Nulle propagande n’est plus légitime, plus urgente, plus indispensable : l’émancipation philosophique facilite l’émancipation économique. On ne l’atteindra, à mon avis, que par la douceur, la tolérance, le respect vrai pour toute conviction sincère, par la proposition et l’exemple d’un idéal plus large et meilleur. Ce n’est point par de gros mots qu’il faut interrompre la vieille chanson berceuse de la misère humaine...