M. E. ROD
L'œuvre de M. E. Rod raconte l'histoire d'une âme. En dehors de sa valeur littéraire, elle offre un inte'rêt psychologique à tous ceux qui veulent l'approfondir. De PalmyreVeulard h Le Sens de la Vie, de La Course àlamortk ce livre un peu décevant, Au milieu du chemin, il semble que deux vies intellectuelles, deux existences ont passé. Le doute, l'éternel doute en est le trait dominant ; M. E. Rod sera-t-il un jour délivré de ce démon, je l'ignore, mais il connaît l'angoisse de poursuivre, dans tous les abîmes et sur tous les sommets, le mirage de la vérité. Aujourd'hui, son esprit fatigué renonce à l'absolu pour demander la certitude; il ne veut plus que la grâce de croire, et
qu'importe, en effet, si la lumière n'existe pas, quand on croit qu'elle existe ? L'âme épuisée de chercher le vrai finit par implorer l'illusion et le mensonge, pourvu que ce mensonge lui donne la paix. En lisant l'histoire de Claudine et de Clarencé, j'ai songé plus d'une fois à ces paroles tragiques : « Quelle que soit la valeur qui pourrait échoir « à ce qui est vrai, véridique et désintéressé, « peut-être faudrait-il reconnaître à la volonté « dïllusion, à l'égoïsme, au désir une valeur « plus haute et plus fondamentale pour tout ce « qui concerne la vie. La fausseté d'un jugece ment n'est pas, pour nous, une objection « contre un jugement. La question est celle-ci: « dans quelle mesure entretient-il la vie ? (1)» Or, pour « entretenir la vie », c'est-à-dire le jeu libre et calme de nos facultés, le repos de la conscience, il faut admettre le préjugé, la convention à la base de la société, l'erreur dans la religion, l'irraisonnable en métaphysisique et l'aveuglement dans l'amour. Il faut, en un mot. faire abdication de soi-même et vivre des illusions, des mensonges qui régissent les foules. C'est ainsi que Claudine et (1) F. Nietzsche, Par delà le bien et le mal.
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Ciarencé abdiquent devant l'opinion, renoncent à l'idéal d'une existence supérieure en de hors des lois communes et retombent au fond de l'ornière après avoir cherché la vérité. Combien d'hommes agissent ainsi ! Combien de rêveurs sincères en arrivent à se persuader de la vérité de Verre lw !
M. E. Rod, avant d'accepter ce critérium dont il doute encore, s'est acharné sur tous les problèmes de métaphysique et de morale avec une loyauté parfaite, un vif désir de la lumière. Il en est résulté quelques romans très beaux, quelques livres protonds et tristes où se révèle une connaissance amère de l'humanité. Chacun d'eux est une page de vie. chacun d'eux répète le cri d'une âme torturée par la soif de sav )ir. J'en excepte à peine Tatiana LeïlofeX Palmyre Veulard, deux œuvres de débutant, inférieures à tous points de vue. mais intéressantes encore par leur sincérité et marquant la première phase d'une évolution. M. Ed. Rod s'intéressa tout d'abord aux problèmes passionnels, à la psychologie du sentiment. Comme il était jeune et peu porté vers le mysticisme, il ne chanta pas les tendresse^ idéales, l'azur, et le vol des colombes au sein de léther. Son
premier livre fut une histoire de courtisane ; quelques années plus tard, il publia une histoire de comédienne; ces deux frères se ressemblèrent et ne firent pas grand tapage à leur venue. De Palmyre à Tatiana Leïlof, une transition existe cependant. L'auteur, séduit par le côté banal et brillant du théâtre, la vie tapageuse, la beauté factice du «demi-monde», introduisit, comme malgré lui, de la passion vraie dans tout ce clinquant et manifesta bientôt sa tendance vers l'idéalisme. Palmyre est une femme vulgaire, mais non Tatiana. Déjà les deux romans trahissent le psychologue ; leurs meilleures pages sont des analyses de conscience, et ces analyses, pleines d'observations fines et de large philosophie, font oublier les défauts de la composition. Avec les Nouvelles romandes et Côte à côte, la tendance philosophique s'accentue, dominant parfois l'imagination du romancier. Puis des œuvres plus personnelles, des livres étrangement révélateurs succèdent à ces premiers essais d'une intelligence encore ignorante d'ellemême. Les Trois cœurs, Le Sens de la vie, La Coio se à la mort marquent une étape nouvelle dans la vie de M, Rod.
On ne saurait parcourir ces trois livres sans émotion. Ils débordent de souffrance, de passion, de jeunesse, et cependant l'amour n'y tient plus la première place. Leur éloquence vient de cette angoisse métaphysique, de cette douleur innommée dont rayonne le front des poètes et des penseurs. C'est la souffrance sacrée de toutes les âmes qui se cherchent des dieux et que déçoivent les choses de ce monde.
L'auteur de Le Sens de la Vie l'éprouva cruellement, tout son passé le raconte. Il a rêvé le travail, la science, l'amour, la gloire, rêve banal et superbe des jeunes, il est entré vaillant, le cœur plein d'aspirations généreuses, dans l'existence, voulant tout connaître et tout savourer, il a bu d'une gorgée le philtre précieux de la vie, et son âme, soudain, s'est trouvée vide. Quand un esprit neuf encore arrive à cette impression du néant final, il se révolte et veut lutter. Les premières phases de cette lutte nous sont racontées par Richard, le héros de Les Trois cœurs. Richard souffre, il est vrai, d'une angoisse imaginaire qu'un effort surmonterait, mais les actes ne suivent pas toujours les pensées. Trop souvent l'homme qui pense voit la nécessité d'agir et ne peut agir, son intelli-
gence forte et lucide dans le raisonnement, reste impuissante et misérable dans l'action. Richard se meurt de la maladie moderne, l'analyse de soi-même. 11 s'absorbe dans l'étrange spectacle de sa personnalité, s'étudie, souffre des plus subtiles souffrances, méprise sa faiblesse et s'y complaît, torture son cerveau par l'éternelle recherche des causes et, finalement, se fait une âme si complexe qu'il ne voit plus clair en elle. Sa tristesse égoïste ne manque ni de profondeur, ni de vérité, mais nous avons plus de sympathie pour le héros de Le Sens de la Vie. Celui-là, du moins, s'oublie lui-même en cherchant la vérité. Il la poursuit dans tous les domaines de l'intelligence et du sentiment ; l'amour, la science, la pitié, la religion tour à tour lui présentent un mirage de beauté ; mais qu'importent une vérité relative et l'illusion du Beau à celui qui demande l'absolu ? Les dernières pages du livre sont douloureuses comme une agonie.
Chercher vainement la certitude, la pressentir dans la négation, étreindre encore le spectre du Doute et du Mensonge pour échapper à cette angoisse ; voilà Le Sens de la vie, La Course à H mort est la déroute d'une âme,
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l'affolement d'une pensée que Dieu, les hommes et l'amour ont désertée. Une inquiétude reste en nous après la lecture de cette œuvre douloureuse, nous avons envie de nous écrier avec l'auteur : « Ah ! ne rien voir, ne rien « sentir : aspiration suprême de ceux qui ont tout vu et tout senti ! » Hartmann, Léopardi, Schopenhauer se retrouvent dans La Course à la mort ; M. Rod a pris un peu leur sourire désabusé, son âme ardente ignore la sérénité des sages. Il a vainement sondé le rêve des prophètes et des philosophes, son imagination vainement s'est tournée vers l'art et la poésie ; les fleurs chimériques du songe comme les fleurs austères de la pensée n'ont donné, pour lui, que le poison de leurs calices. Je ne crois pas à ce bel élan panthéiste qui termine le plus triste et le plus profond de ses livres (1) : « Il y a pourtant de bonnes « choses : le silence et l'immobilité... Je me « suis laissé gagner par les douceurs de la vie « végétative, dont la languide harmonie me « berce comme un chant de fées. Mon âme est « prête à se perdre dans les plantes et dans « l'air. Et la terre m'appelle... Je pourrais me (1) La Course à la mort.
« coucher sur son sein pour m'endormir dans « son mystère. Je pourrais m'unir à elle plus « étroitement qu'à une maîtresse aimée. Je « pourrais lui demander, enfin, ma part de son « inconscience... Ne ferais-je pas mieux que » de contempler passivement ses inutiles « floraisons ! »
Il est évident que le silence, l'immobilité, l'inconscience ne charmeront pas longtemps cette âme inquiète. Lassé cependant des problèmes métaphysiques, M. E. Rod s'est mis à chercher la solution des problèmes moraux; je ne pense pas qu'il l'ait mieux trouvée, je ne pense pas qu'il la trouve un jour, mais ce nouvel effort détermina la création de quelques œuvres remarquables. Les deux vies de Michel Tessier, Le Silence et Dentier Refuge sont, en effet, des romans psychologiques, des romans de grande valeur, tristes et vrais comme la vie même. Ils nous montrent d'abord l'amour banal et coupable, ennemi des lois qu'il brave sans noblesse, ennemi vulgaire dont les hommes et la société se vengent toujours. Puis l'amour chaste dont l'essence est faite de pleurs, l'amour des cœurs résignés qui chante son hymne pieuse dans les pages de Le Silence. Enfin
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l'amour passionné, l'amour fervent, unique, infini, l'amour de Martial et de Geneviève dans Denier Refuge. Vaste comme la mer qui sera sa tombe, cet amour nous apparaît supérieur aux lois humaines, étranger au devoir, au sacrifice, au monde entier ; fleur merveillense que la terre ne peut nourrir, il conduit forcément au dernier refuge, à la mort libératrice. Geneviève et Martial sont frères d'Yseult et de Tristan : ils appartiennent à cette théorie d'amants dont la souffrance et la tendresse, pures et brillantes comme les étoiles, veulent, comme elles, l'infini. C'est avec une puissance étrange que le romancier déroule une à une, les phases de son récit. Un chapitre, intitulé L'Attente, m'a frappée tout spécialement par l'intensité de vie et de vérité qui s'en dégage ; il serait difficile d'écrire des pages plus émouvantes. Les Roches blanches et Le Ménage du Pasteur Naudié sont des œuvres inférieures. MUe la Quint in le, le vieux roman démodé de G. Sand, touche au môme problème que Le Ménage du Pasteur Naudié, et j'avoue ma préférence pour MUc la Qu/'/itinie. Là-Haut contient d'admirables descriptions, des tableaux de paysages que les
amoureux de la montagne et des grandes solitudes comprendront seuls, mais j'y retrouve, avec un peu d'étonnement, cette note mélodramatique que M. Rod avait donnée déjà dans Tatiana Leïlof. Le tragique épais de La Tour de Neslesoude Les Deux Gosses présente des analogies fâcheuses avec ce genre de romans, et le psychologue délicat de Le Silence nous y semble mal à l'aise. Il décrit mieux ce tragique habituel de la vie, ce tragique des pensées, des paroles, du silence et du rêve que Maeterlinck appelle «le tragique quotidien ». Le Sacrifice et Jusqu'au bout de la faute en sont les meilleures preuves. Quant au livre intitulé A u milieu du chemin, il indique une nouvelle phase d'évolution morale, le retour d'une âme supérieure vers la simplicité de la vie commune. Claudine et Clarencé sont deux esprits très hauts, très nobles, deux amants qu'un orgueil généreux empêcha d'être époux. Ils demeurent absorbés dans leur tendresse illégale, pendant dix années, mais s'aperçoivent un jour qu'il faut vivre « comme tout le monde » pour avoir le droit de vivre « avec tout le monde». Le mariage est la conclusion peu originale du roman. Un autre problème d'ordre également psycholo-
gique, forme la matière des premiers chapitres. Clarencé est un écrivain célèbre, ses œuvres ont agi sur l'esprit d'une ouvrière sentimentale qui se suicide après avoir lu son dernier livre. De là cette grave question : quelle peut être la responsabilité morale d'un auteur? M. Rod, je regrette de le constater, juge qu'il vaut mieux ne pas écrire que risquer, en écrivant, de jeter le trouble dans une âme. Il condamne ainsi la plupart des philosophes, la plupart des romanciers modernes et les deux tiers de la littérature. Il ne songe pas que l'œuvre des Voltaire et des Renan, malfaisante je le veux bien, pour quelques esprits, fait la gloire et la noblesse de l'humanité ; il ne songe pas que le progrès général exige des sacrifices d'individus, et que la faiblesse des uns ne doit pas entraver le progrès des autres. L'avenir n'appartient pas aux militaristes, aux violents, aux hommes d'action qui ne peuvent être jamais que des instruments, il dépend des intellectuels, des artistes, des savants, des poètes, de ceux qui sèment l'idée et préparent, de siècle en siècle, l'âme des générations futures. Empêcher leur œuvre serait un crime ; devons-nous arrêter le bras du laboureur sous prétexte que
le sol fécondé par son travail produira l'herbe nuisible en même temps que les moissons d'or ? Faudrait-il que Praxitèle ait habillé ses statues dans la crainte de froisser l'œil pudibond d'un bourgeois ? L'œuvre de l'artiste ou de l'écrivain, tôt ou tard, est bienfaisante, puisqu'elle marque un pas vers l'évolution, vers la recherche des idées nouvelles ; les seuls êtres nuisibles sont les êtres sans talent, ceux qui déforment notre goût, notre sens esthétique et déterminent, parfois, le triomphe delà bêtise et de la laideur. Qu'importe si toute œuvre de beauté, prend sa source dans les larmes et fait naître la douleur en rayonnant?Semblable au cher soleil de Dieu, cette œuvre dessèche et brûle, mais elle féconde, et je n'ai jamais compris ceux qui préfèrent la nuit morne, la nuit silencieuse et stérile, à l'éclat dangereux des jours.
Je me demandais en lisant Au milieu du chemin si c'était bien M. Rod qui répondait, il y a quelques années, aux critiques de M. Sarcey lui reprochant l'influence malfaisante de La Course à la mort : « La plupart « des écrivains, dont les tendances paraissent « inquiétantes et corruptrices, ont une vie « laborieuse, honnête et saine. Comment donc
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« la sincère expression de leurs idées pourrait- « elle corrompre quelqu'un, alors que les « idées en question ne les ont pas corrompus a eux-mêmes? »
Il y a loin de cette tranquille sécurité aux angoisses et aux remords de Clarencé. If. Rod n'a pas trouvé le sens de la vie. Il le cherchait sur les hauteurs ; las de le poursuivre, il redescend vers la plaine, creuser son sillon dans l'ornière commune. Le mensonge et l'erreur lui donneront cette paix qu'on ne trouve pas en cherchant la vérité, s'il peut se persuader que le mensonge et l'erreur sont vrais. C'est de la sagesse, mais la souffrance des fous, des illuminées qui rêvent l'impossible, le désespoir des grands déçus trahis par l'idéal me semblaient d'une essence supérieure. Et cependant, voici que Fauteur si libéral des Idées morales du temps présent revient chaque jour plus obstinément sur ses pas, fuyant l'horizon vaste où sa jeunesse hardie s'enivrait d'indépendance. Après Au milieu du chemin. il nous donne L Ombre s étend sur la montagne, œuvre où plus rien ne subsiste de belles tendances vers l'individualisme. If. Rod # I tombé sous le joug de 1 idée fixe et l'esprit
de système, le dangereux pouvoir de l'esprit dogmatique semblent vouloir l'y retenir.
Il en arrive ainsi à beaucoup de romanciers. Je ne crois pas l'aventure favorable à leur gloire ; l'intelligence est une matière souple et fluidique dont les ondoyances mêmes et l'élasticité font toute la force et qui s'appauvrit en se cristallisant. Pas de progrès sans changement; l'immobilité équivaut à la mort. Nous avons vu déjà le talent de Zola s'atrophier sous la domination d'une théorie scientifique mal comprise et d'un absurde idéal social, le délicieux génie de France paralysé dans l'étau du credo politique, la plume élégante de Lemaître devenir une massue de polémiste. Chez M. Bourget, la cristallisation s'est effectuée autour des doctrines et des philosophies catholiques, il en résulta l'œuvre misérable dont VEtape fut le début ; chez Huysmans la même évolution, accomplie sur une ligne très divergente, nous valut La Cathédrale, VOblat, Les foules de Lourdes, torrent bourbeux de mots où la pensée meurt étouffée avant d'atteindre au jour. Les thèses et les doctrines diffèrent, mais le résultat demeure une diminution de talent. Triste manie qu'ont les romanciers de
se vouloir dogmatiques et d'incarner Ribot. Comte, Bonald ou J. de Maistre quand il serait si facile de rester soi-même !
Le souci de M. Rod, devenu conservateur, est de nous prouver, non seulement la grandeur et la puissance de la tradition considérée dan^ ses rapports avec la famille et la société, mais la nécessité d'obéir à cette tradition. Il faut respecter les lois sociales, le bonheur n'existe pas hors de la vérité, les liens du mariage sont indissolubles, on doit vivre selon les principes, les institutions et les codes établis : tels sont les lieux communs que nous retrouvons dans L'Ombre s'étend sur la montagne. La seconde vie de Michel Teissier et, surtout Au milieu du chemin, édifiaient déjà ces axiomes et j'avoue que l'intérêt d'un troisième volume sur les mêmes questions m'échappe entièrement. Je regrette les récits vaudois. les romans de la montagne et du lac où M. Rod affirmait cette puissance rare: une personnalité. Il perd beaucoup de son talent à s'immobiliser ainsi dans la formule après avoir respiré l'air généroux des pâturages, les senteurs fraîches des cimes.
Pour le romancier, en effet, l'idée fixe n'est que le centre d'une thèse philosophique ou
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morale et, ni la philosophie, ni la morale ne gagnent à se limiter dans leroman. L'idée, au sens complet du mot, exige un atmosphère d'abstraction, il faut pouvoir la condenser en système, en faire un tout logique, un dogme solidifié autour duquel le mouvement continue. Dans le roman qui raconte des individus, des âmes, des phénomènes psychologiques impossibles à généraliser, elle devient balbutiante et puérile. Comment démontrer par le groupement de quelques faits la valeur d'un principe? Comment ériger une doctrine en accumulant les adultères, les flirts et les afternoon tea ? J'admets qu'on expose un sujet, un certain nombre de faits et de situations particulières pour appuyer une thèse, mais la thèse contraire sera démontrée tout aussi bien de la même façon. M. Rod, par exemple, semble prétendre aujourd'hui qu'on ne peut trouver le bonheur hors de la fidélité conjugale et de l'obéissance aux lois sociales. ïl n'en fournit d'autre preuve que les sentiments de ses héros qui sont tous fort à plaindre pour avoir enfreint le code. Mais ces braves gens représentent une très faible portion de l'humanité ; dans la vie réelle nous rencontrons plus de variété. Supposons Mme X.
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très malheureuse parce qu'elle a trompé son mari, Mme Y. n'en est pas moins heureuse pour avoir trompé le sien, Mme Z, malheureuse pour n'avoir trompé personne. Ces exemples ne prouvent rien ; tout individu résout le problème de vivre le plus confortablement possible suivant ses tendances propres et ses goûts personnels ; c'est au même but qu'atteignent, par des voies différentes, les criminels et les saints. La dialectique et la science des philosophes n'ont encore ébauché que des certitudes morales très relatives et de changeantes métaphysiques ; comment espérer que nous obtiendrons du romancier la vérité définitive?
Les faiblesses de l'argumentation ne sont pas seules regrettables dans les romans à thèse comme V Ombre s'étend sur la montagne. Ils ont le tort plus grave de déterminer une sorte de paralysie intellectuelle chez leurs auteurs. Ainsi que nous venons de le dire, l'idée fixe immobilise, elle oblige à se répéter sans cesse et proscrit la fantaisie, la verve, l'originalité, tout ce qui ne sert pas directement à l'établir. Hors de son cadre étroit, point de salut pour l'écrivain. C'est la montagne pesante qu'on s'essouffle à gravir sans os-t cueillir les doi
fleurs des pentes, ni s'attarder en vagabondages dans les sous bois. Les épisodes, les situations, les « états d'âme » qui font la raison d'être et la destinée d'un roman deviennent de la démonstration, du syllogisme dès qu'il s'agit de prouver. Et l'unique vérité possible, celle de la vie, se trouve ainsi bannie des pages mêmes où elle devait se révéler. Ecoutez ces héros mécaniques, ces fantoches dont le seul rôle est de soutenir une thèse, ce ne sont plus des amants, des époux, des êtres de chair et de sang, ce sont des pédagogues qui montent en chaire. A les entendre dire leurs douleurs et leurs rêves, on se croirait à l'école. Sous les flots opaques de cette phraséologie où trouver l'étincelant, le bel Amour, Eros, l'enfant ailé que le poète de Téos cherchait parmi les roses? 0 vous dont les cheveux bouclés portaient des cigales d'or et qui teniez dans vos mains la coupe de Dionysos, joie des îles fleuries d'or, couronne des cités grecques, ô chanteurs, frères divins dWpollon Musagête, ce n'est point avec des mots si pâles que vous annonciez au monde la présence de l'Amour! Vous alliez vêtus de pourpre, des narcisses sur le front, depuis les rives deLesbos jusqu'aux montagnes de Sparte,
dire aux tyrans charmés: Voici l'heure d'adoror, voici le cher Amour, venez entendre sa parole aux cordes de nos lyres ! Et le cœur ardent des foules rendait grâce aux Olympiens pour la splendeur d'Eros. Mais aujourd'hui nous ne savons plus que l'amour est un dieu. Nous ne savons plus les mots qui le révèlent, les pleurs qui F éternisent, les oiïrandes qui le glorifient. Nous parlons de lui comme les héros de M. Rod sans comprendre même la royauté de son nom.
Il faut l'avouer, d'ailleurs quand on lit V Ombre s'étend sur la montagne, on trouve que le ménage Jaffé et leur ami Franz Lysel ne sont pas intéressants. Ils vivent des heures sans violence, des jours sans passion et tiennent un langage abondant, terne et dogmatique où il entre plus de mots que d'idées et moins de raisonnements que d'affirmations. Ce ne sont pas des avocats suffisamment habiles pour gagner une mauvaise cause et leur tfc demeure bien chancelante à la fin du volume, malgré les guirlandes de symboles et d'images dont ils eurent soin de l'entourer. Irène Jaffé est une honnête femme, si honnête quconscience la tourmente nuit et jour, même
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quand elle n'a rien de grave à se reprocher. Elle a pour ami le violoniste Franz Lysel, un honnête homme, si honnête qu'il se contente de regards, de sourires et de paroles affectueuses dans toutes les circonstances où le commun des mortels exigerait davantage. Ces deux excellentes créatures s'aiment, paraît-il, de toute la passion de leurs cœurs et de leurs sens, mais il faut l'autorité de M. Rod pour nous décider à le croire. Eux-mêmes n'en ont pas l'air. Ils passent de longues années dans une intimité tranquille favorisée par la tolérance clairvoyante de M. Jaffé. Ce M. Jaffé représente le type du philosophe, il est honnête aussi, car V Ombre s'étend sur la montagne ne met en scène que des gens vertueux, mais il est surtout raisonnable et sait que le cœur d'une femme ne se garde pas de force. Il a publié différents ouvrages contre les préjugés et les mensonges sociaux ; une Théorie dynamique des passions, Le Dynamisme social, La foi et la folie de la foi, et ses convictions d'écrivain aident à fortifier sa philosophie de mari. Irène et lui ont même réservé, en se mariant, leur liberté réciproque et convenu de se séparer sans colère le jour où la vie corn,-
mune leur deviendrait douloureuse. Mais les Jafîé ont une fille, Anne-Marie, qui rend impossible la séparation, aucun des deux époux n'osant sacrifier cette jeune vie à leurs dissentiments. Il y a longtemps que les moralistes et les romanciers soulèvent ce problème de l'enfant, seul obstacle véritable qui s'oppose au divorce. Je ne sais trop pourquoi M. Rod nous en parle encore. Il est vrai qu'Anne-Marie, personnage très secondaire du roman, s'impose comme le de us ex machina du théâtre antique pour amener le dénouement d'une situation fausse et rendre vraisemblables un certain nombre d'incohérences. Cette jeune personne, en effet, ne supporte pas que sa mère ait un ami. Le jour où elle quitte ses robes courtes elle s'aperçoit que Lysel tient une place trop grande dans la vie d'Irène et que le terrible ennemi, l'Amour, rôde autour du foyer. La présence continuelle d'un tiers lui semble, d'ailleurs, une atteinte à ses droits, un motif de souffrance et de gène pour son père. Par ses attitudes et ses paroles, elle indique la volonté sourde de ne pas être complice et se tient sur une réserve austère à l'égard des coupables. Les Jaffé s'en inquiètent au point de décider
d'un commun accord l'éloignement de Lysel. Ici, l'argumentation de M. Rod devient d'une extrême faiblesse. A la rigueur, on peut admettre qu'une femme sacrifie la joie, la paix, toute la gloire de sa vie simplement pour garder l'amour de son enfant. Mais un philosophe comme M. Jaffé, un penseur ardemment convaincu de la non- valeur des préjugés et des mensonges sociaux, un défenseur passionné de la liberté individuelle, peut-il se renier luimême, démentir toutes ses doctrines parce qu'une petite fille Fa regardé un jour avec des yeux pensifs ? Si encore, M. Jaffé s'était dérobé plus tôt devant l'application de ses principes, si nous l'avions vu tomber dans cet illogisme commun de vivre et d'agir contrairement à sa foi, nous admettrions ses subites intolérances. Mais il savait depuis le commencement les infidélités psychiques de sa femme et les tolérait sans trop de peine, jugeant la trahison relative, et limitée, dans ses manifestations physiques, à quelques serrements de mains. Il est bizarre que toute cette philosophie s'écroule devant le déplaisir d'Anne-Marie. Pendant ses années de méditation sur les institutions sociales, le mariage et la famille, M. Jaffé n'avait-il pas
tenu compte de ce facteur essentiel, l'enfant ? Ne savait-il pas que sa propre fille pourrait lui demander un jour des explications ? D'accord avec sa femme et son ami, devait-il s'inqui de l'opinion d'une gamine et soumettre la destinée de trois êtres à cette conscience informe, étroite et fausse de pensionnaire ? Ce n'est pas tout. L'auteur de La Théorie dynamique des passions, non seulement transforme sa vie mais transforme ses credos et publie tout à coup un Essai sur les fondements de la morale sociale qui est la palinodie de ses précédents ouvrages. De pareilles volte-faces auraient besoin de justification ; un philosophe ne change pas de philosophie pour se trouver d'accord avec sa fille. M. Ed. Rod nous avait exposé un cas semblable dans La Seconde vie de Michel Teissier, mais l'idée fixe le po- dait alors moins âprement, il ne la subi pas jusqu'à tomber dans l'impossible. Michel Teissier est un homme politique, un champion des codes établis : la souveraineté de l'amour ayant ployé sa vie. il comprend soudain la vanité des formules et des lois qui veulent dompter l'amour. S'il renie son passé, c'est eu connaissance de cause ; d'ailleurs on ne peut
exiger d'un politicien la logique d'un philosophe. Chez M. Jaffé, l'évolution demeure inexplicable.
Le cas d'Irène n'offre pas moins d'invraisemblances psychologiques. Imagine-t-on une femme amoureuse qui discute, raisonne et pérore chaque fois qu'elle se trouve seule avec son ami ? Certes, Lysel a raison quand il lui dit : Vous ne m'aimez pas. Il a raison aussi d'écrire ces mots profonds : « J'aime mieux l'amour que la vérité », en réponse à une lettre où Mme Jaffé lui prêche le respect de la foi conjugale. Mais Irène ne veut pas mentir. Elle ne veut pas dissimuler. Le courage lui manque pour briser ses chaînes et reprendre une liberté que son mari lui accorderait si facilement. Eloigner Franz Lysel lui permettra de vivre au grand jour, d'étaler le fond de son cœur, d'affronter les regards clairvoyants, les paroles qui interrogent. Être sans amant ne suffisait pas, elle sera sans ami. Cette conscience excessive révèle un cœur lâche. De plus, elle nous ramène dans l'invraisemblable. Quel être au monde voudrait penser tout haut ? Qui de nous, même parmi les meilleurs, voudrait quitter son masque et ne pas mentir mille fois
plutôt que de révéler son âme ? On peut éviter les actions secrètes, les trahisons matérielles, mais ne pas dissimuler ses sentiments intimes, se défendre tout rêve, toute tendresse inavouables, demanderait des pouvoirs surhumains. Puis, le mensonge est utile. Les saints le pratiquèrent pour le bien des âmes ou le salut des dogmes. Chez les braves laïques, il devient souvent méritoire. N'est-il pas honorable de vivre en bon accord avec un mari ou une femme qu'on déteste, de lui sourire quand on voudrait l'étrangler, de se sacrifier et de se dévouer pour l'empêcher de souffrir, quand au fond du cœur on désire cette souffrance ? La sagesse des nations encourage de telles hypocrisies et l'Eglise les bénit. La question n'est donc pas de savoir si on peut mentir, mais quand on peut mentir et dans L'Ombre s'étend sur la montagne, le choix des occasions me parait malheureux.
Ces problèmes délicats en soulèvent un autre, toujours sans solution, et que résument quatre mots : Où est la vérité ? Irène a des conceptions simplistes comme il convient dans ce ménage de philosophes où personne ne sait raisonner. Plus encore que Clarencé.
elle place la vérité tout entière dans cette morale vulgaire que Nietzsche appelait si éloquemment : une morale de troupeau ; penser comme les autres, faire comme les autres, se soumettre aux codes, tel lui semble l'idéal de la pureté psychique. En obéissant aux lois, on évite de frauder pour les éluder, cela est indiscutable, mais si l'âme proteste intérieurement contre ces lois, si elle possède une croyance en désaccord avec elle, le mensonge existe alors dans l'obéissance. Et pourquoi sacrifier sa vérité à celles des autres, sinon pour des raisons d'utilitarisme étrangères à notre sujet ? Irène a beau dire : « On s'égare à chercher son chemin à côté de la route que les siècles ont battue. » Il est aisé de lui répondre : On s'égare à suivre le chemin tracé par la foule moutonnière quand la force de sa conscience vous entraine vers d'autres sentiers, vers une autre vertu plus ardente et plus large !
Une morale de nivellement comme celle prêchée par M. Rod me semble redoutable autant que le socialisme. Quelle épouvante et quelles ténèbres si l'humanité ne devait plus s'exalter dans la personne des amants, des héros, des surhommes, si elle marchait désor-
mais sous la férule d'un seul maître, le code, vers un seul but, l'égalité. 0 terrible égalité! Sous ton règne tyrannique que serait devenus Ysolde et Tristan, Juliette et Roméo ? Comment auraient vécu ces grands pécheurs, Goethe, Wagner, Chateaubriand. Musset, Verlaine, et tant d'autres qui firent la grâce, la puissance, la richesse, l'éloquence de la vie ? Il n'y a qu'une seule élite durable, celle des grands penseurs et des grands amants, nous devons à cette élite toute la beauté du monde et cependant des voix s'élèvent pour affirmer que la vérité et la lumière résident dans l'obéissance aux foules routinières, dans l'adoption de la pensée collective ! Mais la vanité d'une si pauvre croyance se trahit justement avec des livres comme L'Etape, Les Roquerillard ou L'Ombre s'étend sur la montagne, car, de même que jadis, nous jugeons l'arbre à ses fruits, l'idée d'après les œuvres et le maître par les disciples.
J'ignore si M. Rod nous donnera encore des romans vraiment philosophiques. J'espère, du moins, le voir se dégager du traditionnalisme et chercher d'autres voies que celles où marchent actuellement nos mauvais écrivain;. Se§
qualités littéraires elles-mêmes ont souffert de la compagnie fâcheuse rencontrée sur ces routes battues par les siècles. Certes, il y a des pages éloquentes, des mots vivants dans L'Ombre s'étend sur la montagne. Les derniers chapitres rappellent la première manière du romancier, le temps heureux où il lui suffisait d'exprimer la vie et la vérité de la vie avec un langage pénétrant et simple comme celui de Le Silence et de La Course à la mort. Mais l'histoire des Jaffé n'ajoute cependant rien aux gloires de la langue française. J'y ai relevé tristement cette phrase : « Peut-être « aussi fut-elle frappée de sa persistance à la « regarder, dont elle ne s'aperçut pas qu'elle « était purement mécanique ». Un tel pathos doit rester l'apanage des grands convertis si aimablement nargués par M. Sageret. Pour M. Rod, je crois que tout le monde attend de lui une revanche prochaine et qu'il aura soin de ne plus décevoir personne.
Depuis le jour où je formais ce vœu un nouveau livre est né sous la plume du romancier vaudois. Je l'avoue tout de suite, l'œuvre ne répond pas entièrement à mes espérances. Et, cependant, elles dément les théories exposées
dan? L'Ombre s'étend sur la montagne. En écrivant l'histoire d'Aloyse Valérien, M. Rod voulut prouver que l'histoire d'Irène Jaffé ne prouvait rien, trait d'esprit fort remarquable et que je n'attendais pas d'un moraliste. Au point de vue de l'idée elle même, ce témoignage était inutile, nous savions tous que L'Ombre s'étend sur la montagne n'aurait jamais d'action, sinon sur des esprits convaincus d'avance. Mais l'admirable bonne foi de M. Rod et sa haute probité d'écrivain s'affirment dans cette tentative de palinodie quoique il refuse lui-même d'avouer aucune contradiction entre ses ouvrages. Dans la préface d'AJoyse Valérien il assure, en effet, n'avoir jamais écrit un livre à thèse, « étant persuadé qu'une anecdote ne « saurait prouver une vérité générale, surtout « quand ses données. sa marche et son dénoue- « ment dépendent de l'imagination du conteur. » Ici je me permettrai une légère protestation. Si L'Ombre s'efend sur la montagne n'est pas un livre à thèse, il faut décider tout de suite que le livre à thèse n'existe pas et qu'avancer une proposition, la démontrer par des faits, la renforcer par une argumentation constante, la mener victorieuse depuis la première
jusqu'à la dernière ligne d'un récit n'équivaut pas à soutenir une thèse. M. Rod divise ses œuvres en deux groupes ; les Etudes passionnelles et les Etudes sociales et prétend n'y révéler que l'intention d'être psychologue. Ses lecteurs s'obstineront dans une idée toute différente : entre l'auteur de La Course à la mort et celui de V Ombre s'étend sur la montagne, ils sentiront toujours une évolution de pensée, un retour vers les doctrines morales chères aux traditionnalistes et jugeront que l'histoire des Jaffé présente tous les caractères du roman à thèse.
Il n'en reste pas moins vrai qu'Aloyse Valérien fut écrit pour corriger ces impressions. M. Rod a-t-il atteint son but ? Je n'en suis pas tout à fait sûre. Quand on expose un problème moral, on préfère toujours secrètement une des solutions qu'il autorise et cette préférence se laisse deviner malgré soi. Isolé des œuvres précédentes le livre en question ne paraît soutenir aucune théorie spéciale, il raconte des âmes, des événements, des faits très simple?, il traite du grand sujet, l'amour, sans parti pris, ni rancune et laisse même entrevoir une sympathie pleine d'indulgence pour les pécheurs.
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L'une des héroïnes, Agnès Bellune, est une victime plutôt qu'une coupable ; mariée très jeune à un homme médiocre, elle prend un amant après les hésitations nécessaires et M. Rod ne la condamne nullement pour ce fait. Cependant, le point central du livre, la figure de premier plan n'est pas cette Agnès, jeune femme de caractère impersonnel et froidement tracé dont les troubles de conscience ne sont jamais émouvants. L'intérêt du récit se concentre sur Aloyse Valérien, la mère d'Agnès, celle dont une première faute a ruiné toute la vie et qui souffre si âprement de voir sa fille limiter. Et les héros ? Le Florian qui séduit Agnès avec tant de facilité est-il un personnage digne de nous occuper ? Pas le moins du monde. Il se trouve là pour remplir le rôle indispensable de l'amant, tout autre s'en acquitterait non moins bien et sa vague personnalité s'efface promptemont du souvenir, comme celle de Mmc Bellune. En revanche Florian a un père, un vieux monsieur plein de préjugés mais honnête et de cœur droit que les incartades de son fils pénètrent d'épouvante. Ce brave homme s'acharne obstinément à sermonner et à « chaperonner » Florian pour le sauver du terrible danger de
l'amour illégitime, il ne mettrait pas plus de soins à garder l'innocence d'une pensionnaire. Mais ses paroles et ses actes révèlent un caractère et nous sommes touchés par sa pureté d'âme, par la simplicité rigide de sa vertu et de son concept du'devoir. La lutte qui s'accomplit entre les parents et les enfants, les uns représentant le péché puni et la saine tradition, les autres, le droit fatal et sacré de l'amour, cette lutte, dis-je, nous laisse toutes nos sympathies pour les parents, même quand notre raison prend le parti des enfants. D'où je conclus qu'il y a bien des affinités d'âme entre Irène Jaffé et cette Aloyse Valérien dont le désir unique fut d'élever sa fille dans le respect des lois sociales et du mariage. Le nouveau livre, malgré sa donnée contradictoire, ne fait pas trop mal suite à l'ancien.
M. Rod écrit en ce moment Les Unis, une œuvre où il se propose de montrer comme quoi « les perturbations qu'il a voulu peindre « ne tiennent pas aux défauts des institutions « et des lois, mais à la nature même des « hommes et à l'opposition permanente de « leurs instincts individuels et des exigences « de la vie en société ». Avec un peu de bonne
volonté, on peut décider quAloyse Valérien répond à ce programme et le justifie déjà. Mais je ne vois pas bien l'utilité de la démonstration. Tous les romanciers, consciemment ou non, l'ont déjà faite. Tous les romans témoignent que la nature humaine présente des caractères et des imperfections qui rendent difficiles la vie des sociétés. Personne ne songe à nier de pareilles évidences. Elles sont toujours sous-entendues et ne doivent pas entraver les tentatives des réformateurs pour améliorer nos codes. Puisque les instincts ne peuvent changer il faut bien changer les lois jusqu'à ce qu'elles arrivent à garantir le plus possible la liberté de l'individu. Peut-être Les Unis, l'étude sociale en préparation, nous apportera-t-elle des lumières sur ce point. En attendant je persiste à préférer Le sens de la rie ou La Course à la Mort aux derniers romans de M. Rod. Au point de vue purement littéraire Aloyse Valérien et L'Ombre s'étend sur la Montagne légitiment en tout cas cette préférence. Quoi qu'il en soit, une gloire certaine demeure à l'auteur de Dernier refuge, celle d'être un écrivain original, vigoureux et probe, un psychologue délicat, un philosophe inté-
ressant. Il n'eût jamais, sans doute, l'élégance de style qu'un auteur français peut seul acquérir ; on le sent étranger ; mal à l'aise, avec la syntaxe, gêné par l'insuffisance de son vocabulaire. Mais il possède la robustesse, la loyauté de l'esprit suisse et protestant, il affirme dans chacune de ses œuvres le don magnifique d'une pensée droite servie par un talent solide et généreux. Il rappelle souvent Sabatier, le pieux philosophe trop inconnu chez nous. Et les défaillances mêmes de sa plume ont le privilège très rare de n'être pas irritantes, de révéler toujours une noble conscience, un esprit haut et sain.