L INCONSTANTE
L'Inconstante s'est lu et discuté en même temps que La Nouvelle Espérance. Je n'ai jamais entendu parler de Mme de Noailles sans qu'on parlât de Mœe d'Houville. Les deux noms restent inséparables, ils font la paire comme Monsieur et Madame aux petits jeux de société. « Aimez-vous mieux La Nouvelle Espérance que Y Inconstante ? » fut longtemps une phrase d'actualité comme : c Avez-vous lu Quo Vadis ?» ou « L'Étape est un livre très fort. »
En général les préférences vont à Mme d'Houville. Son roman est mieux composé, sinon mieux écrit. Il offre un petit attrait malsain, comme naguère Les Demi-Vierges, par le fait qu'il met en scène un type féminin très moderne et plutôt vicieux. L'intrigue en est simple et sans prétentions dramatiques : elle se résume facilement. Gillette Vernoy, l'héroïne, a deux
amants, l'un qu'elle aime, l'autre quelle n'aime pas. Celui-ci, un musicien d'avenir, se tue parce qu'il n'est pas aimé ; l'autre, un écrivain d'avenir, après quelques instants de remords, se résigne à vivre parce qu'il est aimé. Pendant ce temps, le mari fait de l'automobile, du quatre-vingts à l'heure. On voit que la mode est aux amants intellectuels et aux maris sportifs. Jadis, le roman suivait d'autres lois. Les grands séducteurs possédaient infailliblement des talents d'escrime et d'équitation et les maris appartenaient au monde industriel ou scientifique, à moins qu'ils ne fussent de vieux généraux. Nous devons M. de Camors, Un cœur de femme et Le Maître des Forges à ces traditions. Mais Mrae d'Houville, pas plus que Mme de Noailles, ne s'inquiète des traditions. Elle voulut, auprès de son héroïne, un héros intellectuel et je me garde de l'en blâmer. Une fleur étrange et rare comme Gillette Vernoy méritait d'être cueillie par des mains d'artiste. Je trouve également naturel que Valentin soit aimé pour son talent non moins que pour i II moustache très douce » et « les cils caressants i dont la Providence le gratifia. La renommée littéraire est un brevet de si tuction. Tout au
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plus m'étonnerais-je de la simplicité que Gillette met à se donner si l'histoire ne m'apprenait, un peu longuement, que Gillette est d'origine créole. Aux yeux des Français, le sang étranger justifie toute bizarrerie ; dites leur que votre héroïne est née d'un croisement de races, ils comprendront sur l'heure qu'elle ait des pieds de Chinoise, des yeux d'Arabe, une chevelure vénitienne, un nez grec et le cerveau détraqué. Ce que je trouve plus étrange est de voir préférer V Inconstante à La Nouvelle Espérance. Car LaNouvelle Espérance me paraitune œuvre vivante et profondément sincère, une œuvre pleine de larmes, de passion et de cris, alors que le roman de Mme d'Houville n'est qu'une œuvre truquée et « faite de chic ». Et quand une âme violente, un cœur de flamme et de sang éclatent au travers d'un livre, je conçois mal qu'on préfère à ce livre d'ingénieux tours de force littéraires comme Y Inconstante .
Cette réserve faite, l'histoire de Gillette n'en demeure pas moins intéressante. Elle a le mérite de l'originalité. Puis elle atteint au maximum de l'art : scandaliser tout en charmant. Les dévotes, si elles la lisent, y sentiront l'odeur du soufre et croiront voir le diable, mais le
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parfum des pivoines « ébouriffées en cols de colombes » chassera les senteurs démoniaques et le diable aura a la peau dorée », et « les yeux pleins de reflets », a les petites épaules nacrées » de Gillette. Quant aux sceptiques, ils se réjouiront. Mma Vernoy justifie leur mépris de l'humanité. Elle sera, pour eux, la vraie femme, l'éternelle inconsciente, celle dont les yeux d'aurore et le front lumineux cachent des pensées de ténèbres, celle qui rit de son rire clair quand les larmes et le sang coulent à ses jolis pieds. Heureusement les sceptiques ont souvent tort. Ils possèdent la manie de généraliser, de créer des types. Quant une femme trompe son mari ou son amant, ils disent que toutes les femmes mentent. En réalité, Gillette est une exception dans l'ordre moral comme le chrysanthème vert ou la rose bleue dans l'ordre physique. Elle résulte d'un abus de culture et de civilisation. Mm0 d'Houville s'efforce, en vain, de la montrer proche de la nature, vivante et vraie comme une gentille sauvage en costume tailleur. Au xxe siècle et à Paris, les mœurs sauvages sont impossibles, rien ne s'accomplit avec la même simplicité qu'il y a cinquante mille ans dans les jardins
éiéniques où le premier homme souriait à la première femme . Il est inadmissible que Gillette suive ses caprices et ses désirs avec l'inconscience d'un animal sous prétexte d'être « bien nature ». A ce degré, la nature ressemble au vice. Et je crois Gillette assez vicieuse. Elle se donne à Michel par désœuvrement. Amoureuse ou non, elle se montre coquette. Elle aime à sentir les « convoitises masculines ». Elle aime à faire so ffrir tout en n'admettant pas qu'on l'ennuie elle-même ; l'homme qui meurt de sa cruauté ne sera pas un obstacle à ses amours avec un autre. Elle se délecte aux mensonges raffinés, aux ruses savantes; la crédulité de son mari l'amuse comme la confiance d'un bon badaud amuserait un jongleur. C'est une artiste. Elle met à décevoir et tromper la même science qu'à s'habiller ; le mensonge la complète et l'embellit comme la robe rouge, le peignoir mauve ou le manteau blanc dont elle voile tour à tour la grâce ardente de son corps. Parfois, il est vrai, elle prétend mentir pour ménager les autres. En réalité, elle ne songe qu'à s'épargner elle-même ; une véritable impulsive mettrait moins d'art dans ses sourires et d'habileté dans ses aveux. Oui. Gillette est comédienne.
Elle n'oublie pas de s'étudier dans la glace lorsque Michel, tremblant d'amour, l'attire vers lui. Elle s'occupe du décor où fleurira le délicieux mystère de sa beauté bien plus que des yeux pour lesquels ce mystère doit rayonner. Des tulipes à l'heure où sa fantaisie exigeait des pivoines, un sujet mythologique sur une pendule, et voilà dissipée sa légère griserie d'amour. En somme, Gillette n'est qu'un monstre. Et Mme d'Houville l'excuse mal en la disant païenne. Les vraies païennes n'existent plus. Elles dansaient au clair de lune, parmi les violettes et les myrtes, lorsque les dieux peuplaient la terre et qu'Aphrodite clémente épandait sous le ciel attique son âme nocturne et voluptueuse. Elles livraient sans mentir leurs belles bouches aux baisers, et quand l'aube ouvrait l'azur, elles allaient les mains jointes, vers les temples suaves, offrir à Dyonisos les pampres de leurs chevelures et saluer le clair matin qui dorait leurs pieds blancs. Car leur âme était vraie, croyante et simple, et l'amour se reflétait dans leurs yeux comme la lumière souriante et douce dans le cristal ondoyant de la mer. Mais Gillette, nous l'avons vu, est de nature plus complexe. Avec son visage de
sphinx, ses membres précieux, sa bouche fardée d'un rouge de fleur, elle évoque plutôt ces idoles méchantes qui troublaient, autrefois, le destin des hommes. Elle a, comme elles, la saveur du mystère sur les lèvres, l'énigme du mal au fond des yeux. Rien ne justifie son existence, sinon les lois immuables de la fatalité. Elle est née pour que les pleurs, la honte et la mort enténèbrent la route où passe son sourire. Comme les petits dieux de Myrina trouvés près des cadavres, elle garde aux plis de sa robe une odeur de tombe et le doigt des Kères maudites a modelé son visage. Et cependant, Gillette n'est pas un mythe. Son âme misérable a vécu ; des femmes, des amantes lui ressemblèrent, et les hommes adoreront encore d'autres idoles décevantes, et d'autres bouches leur mentiront. Cependant Gillette n'est pas davantage une vraie femme. Lorsqu'elle écrit à son amie: «Pourquoi c vivre dans le regret de ce qui n'est plus ?... « Pourquoi, situ aimais l'amour, ne pas recom- « mencer ce badinage inoffensif avec un autre. . . « Un baiser laisse peu de trace et disparait « vite dans le passé avec le goût d'un fruit et le « parfum d'une fleur. La fidélité à ce qui passe, « Marion, n'est-ce pas un leurre? » ; comment
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la juger femme et la croire amoureuse ? Elle nous parait inhumaine à force d'inconscience et de pauvreté d âme. Certes, elle eût mieux fait d'écouter toute sa vie les contes de sa nourrice en mangeant des conûtures de goyaves, que d'essayer le cruel jeu d'aimer. Il ne faut pas aimer si l'on ne donne à l'amour toutes ses pensées, toutes ses larmes et tout son être. Il ne faut pas joindre ses lèvres à d'autres lèvres si le souvenir du baiser passe, si la lumière des yeux où se perdirent vos yeux ne rayonne pas, jusqu'à la mort, sur votre chemin d'angoisse. Car l'amour est le dieu magnifique et terrible dont la loi s'appelle Douleur, et, pour glorifier son autel, il faut lui apporter l'offrande complète, l'offrande rouge de nos cœurs.
Jeme reprocherais d'avoir tantparlé deGillette sans dire un mot de Marion, sa séduisante amie. D'autant plus que Marion est le personnage sympathique du roman. Elle habite, à la campagne, une vieille abbaye ornée d'un cloitre aux piliers blancs. Il y a dans ce cloître des pavés rouges et des arceaux fleuris de glycir; 9. De grandes allées d'arbres l'entourent, les paons et le soleil illuminent leurs voûtes épaisses d'un chatoiement do pierres précieu-
ses, « les vertes voix mythologiques de la « dryade et du Sylvain » semblent y résonner encore. C'est là que Marion est venue souffrir après avoir aimé. Elle a cru l'apaisement certain et s'est réjouie très sincèrement « d'être un peu seule ». Mais un jour elle s'aperçoit que le vieil amour déchire encore son âme, et, lasse de sacrifices, elle reprend le dur sentier de mensonges où sa destinée l'attendait. Marion n'est pas une inconsciente. Elle a combattu longtemps. Elle s'est révoltée contre sa faiblesse. Mais on ne se révolte pas contre la vie. Et d'être faibles, d'être aimantes, de souffrir jusqu'au délire en écoutant les âpres voix de la solitude, quelle femme oserait le reprocher aux femmes ?
Marion et son abbaye ouvrent une phase lumineuse dans le roman. Elles ont un charme de soleil et de fleurs, et portent en elles la langueur adorable du passé. Elles nous ramènent aux sentiments simples, à la vie normale et tristement réelle de la passion. Toutes deux sont blanches, douces et rêveuses. Et c'est une fête exquise d'imaginer, sous les arceaux du cloître où prièrent les vieux moines, la robe claire, la jeunesse et les yeux tendres de Marion,
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Mme d'Houville s'est habilement servie du contraste. Les derniers chapitres du livre m'ont semblé sans défaut ; il serait difficile de noter avec plus d'art les impressions fugitives d'un décor et la beauté câline d'une femme. C'est par le style, en effet, que Mme d'Houville se rapproche de Mme de Noailles. Elle sait, comme l'auteur de La Nouvelle Espérance, parler des fleurs, des arbres, de la lumière et des fontaines où le rire léger des nymphes s'épanche avec les eaux. Les termes qu'elle choisit sont moins violents mais non moins expressifs, ils atteignent d'un vol plus lent, mais pi us sûr, l'idée juste, et tout le roman laisse une impression d'harmonie, de perfectionnement plastique infiniment rare dans une œuvre féminine. J'ai cependant relu La Nouvelle Espérance après Y Inconstante, avec une joie nouvelle. Les erreurs de Sabine m'ont paru touchantes après les inconsciences de Gillette. Je crois que les Iriâ noirs et les orchidées malsaines tant appréciés de Mms Vernoy m'avaient laissé la nostalgie des petits noisetiers et des cymbalaires roses dont Sabine chérissait la douceur enfantine. Car décidément je redoute les idoles. Leurs yeux sont des lumières devant un gouffre, et
leur bouche une fleur de mort. Il faut les éviter. Si leur règne arrivait, que deviendrait l'amour, l'oiseau sacré blotti dans les cœurs féminins? Et que deviendraient les dieux, les vrais dieux de nos rêves, ceux qui tiennent la grande lyre des douleurs et des passions humaines entre leurs doigts, et font jaillir des cordes, le dernier chant de triomphe, l'hymne de la vie éternisée ?