LA DOMINATION — ESCLAVE
Après La Nouvelle Espérance Mme de Noailles nous a donné Le Visage émerveillé, œuvre très inférieure à la précédente, mais dont les séduisantes qualités littéraires furent cependant signalées par plusieurs critiques. L'année suivante parut La Domination et, en même temps, Esclave de Gérard d'Houvilie. Le public se montra favorable à ces nouveaux venus. Les romans sont la littérature comestible par excellence, celle qui nourrit l'intellectualisme des snobs et que digère sans labeur le cerveau des femmes ; ils obtiennent toujours un certain succès. Esclave et La Domination ne furent point écrits cependant, comme La Conquérante et Le Lac noir, à l'intention des faibles d'esprit. Lire ces deux livres pour s'amuser serait fort ennuyeux et celui qui les achète sur la foi du mot prometteur, Roman,
dont s'égaie leur couverture jaune, sera certainement déçu. Un peu d'intelligence, un peu d'érudition et l'habitude, sinon le goût de la littérature, sont nécessaires pour les comprendre. Et, somme toute, ceux qui les comprennent ne sont pas nombreux. Car l'évolution du roman marche à grands pas depuis Mademoiselle de la Selgllère et la forme recherchée, savante, parfois tendue que prend aujourd'hui le moindre récit d'amour déconcerte plus d'un lecteur. Beaucoup regrettent même l'ancienne école, la psychologie haletante de M. Bourget, ou l'admirable simplicité de M. Ohnet, ils déplorent qu'on leur serve des divagations légères sur les bananes et les cerisiers au lieu d'une bonne intrigue terminée par un bon dénouement. Mais pour ceux que l'art pur séduit et que la forme enchante, les œuvres de Mmes de Noailles et d'Houville sont toujours une aubaine.
Il ne faut donc pas juger Enclave et La Dominatlon comme des romans ordinaires. Le plaisir qu'on éprouve à cette double lecture est d'une essence particulière, plaisir aigu, vif et rapide qui laisse l'àme étourdie et les nerfs agacés. Ces joies mêlées ne valent pas l'impression d'eu-
rythmie que donnent les livres de Flaubert etde France. Elles déséquilibrent un peu ceux qui les savourent trop. Car elles ne comportent pas le sentiment de la perfection. Le roman de G. d'Houville, surtout, mériterait ce reproche. Le bel éclat littéraire et le prestige des couleurs dont fut voilée son insuffisance pourraient créer, mais non maintenir une réputation ; nous avions le droit d'attendre mieux de l'auteur de Y Inconstante. L'art du conteur fait, sans doute, pardonner le conte. Mais, il faut le reconnaître, on ne saurait porter le plus léger intérêt à l'histoire d'Antoine et de Grâce Mirbel si ces héros fantoches évoluaient dans un cadre ordinaire. Grâce à Dieu, les négrillons, les bambous, les bananiers, les oranges produisent d'heureux effets de couleurs sous une plume intelligente et la Louisiane forme un décor suffisamment original et séduisant pour se passer d'acteurs. Je crois cependant que Mrae d'Houville abuse du décor. Elle en tire des effets faciles, indignes d'une grande artiste, et compte trop sur la magie des choses et des mots inconnus pour captiver son lecteur. Il est évidemment très curieux d'entendre parler de pamplemousses, de mangos, de pompanos, de palmettos, de
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gumbos, de bayous, etc. Mais, à la longue, ces mots qui sonnent, brillent et s'entrechoquent, prennent un faux air de clinquant et laissent des doutes sur leur signification ; on ne sait plus trop s'il s'agit de fruits, de poissons, de fleurs, d'éventails ou de foulards et cela nuit à l'effet général de la vision. Loin de moi l'idée de reprocher à Mme d'Houville le choix de sa mise en scène. Je lui reproche seulement de s'être contentée de la mise en scène et d'avoir pensé qu'un beau cadre exotique suffirait à ses personnages pour les rendre intéressants. C'était une erreur. Il eût fallu dans ce cadre une héroïne vivante et personnelle comme Gillette ou qu'une pensée neuve, une idée riche se dégageât de tous ces effets de paroles et de sons. L'interprétation subjective, originale des choses, comme nous la donne Mme de Noailles, le reflet de l'âme créatrice à travers les paysages et les êtres eût également répondu à nos exigences; mais la per sonnalité de G. d'Houville est aussi peu saisissable que celle de Grâce Mirbel à travers ces récits mélodieux de la vie créole. Et décidément l'exotisme seul ne suffit pas ; à la longue les pamplemousses deviennent même agaçantes, et banales comme de simples prunes.
Vers le milieu de son roman, l'auteur effectua bien une tentative pour faire jaillir quelques idées de ce murmure endormeur et cristallin des phrases. Une vague théorie de la liberté s'ébauche au cours dune conversation dans le salon de Mœe Mirbel, tandis que, pour ne pas oublier la couleur locale, un petit Anglais, blond comme tous les Anglais, joue au piano des refrains créoles et qu'une négresse appelée Migueline offre des boissons glacées : neige, citron, ananas, fraise. L'esclavage des nègres sert de prétexte à Mmc Mirbel pour énoncer cette vérité, triste et certaine, que nous sommes tous esclaves, liés par les invisibles chaînes du chagrin, de la vieillesse, de la maladie, de l'ennui. Mais ce n'est là qu'un faux départ. L'idée meurt en naissant et la seule justification du titre est que l'héroïne, à la fin du volume, retourne comme une esclave à l'amour et à l'amant. Cette conclusion n'offre rien de nouveau. Il en est de même pour tant de frêles petites âmes qui dorment sous l'eau vivante des yeux féminins! En tout cas, j'eusse désiré que la pensée fondamentale, l'éternelle soumission de la femme à la tyrannie masculine, apparût au travers d'un récit plus vigoureux Elle se
dégage mal du tait qu'un Parisien se rendit à la Nouvelle-Orléans pour aller, dans une rue nommée la rue Terpsichore, voir une jolie créole et manger de la jambonlaya.
En dépit de ces insuffisances et de l'abus,
déjà constaté, de la note exotique, il faut laisser
au roman de G. d'Houville le mérite d'être une
œuvre d'art. Et quel art délié, fleuri, subtil
dans ces pages toutes baignées de l'odeur des
roses, des oranges et de la vanille, où l'on sent
frémir F aile des oiseaux mouches, s'exalter la
blancheur lourde des magnolias et s'alan-
guir les opulentes rivières, les fleuves que
raie l'argent des lianes tombantes ! L'àme
sensuelle, frivole et lasse des pays créoles est
là tout entière, en chaque chose évoquée. Le
ciel violent et bleu, l'ombre allongée des thuyas,
des bananiers, des cyprès, le chèvrefeuille
et le jasmin où se blottissent les maisons,
les œillets jaunes, les citrons lisses, les lacs
stagnants et chauds, et les paupières dorées qui
voilent au fond des yeux l'éclair rouge du désir,
les mains fiévreuses serrées sur l'éventail en
feuilles, tout brûle, tout vit de cette âme dont
le rythme doux des phrases exhale la volupté.
Il faut certainement un génie d'artiste pour
-EMLl.RS D IDEES
transformer ainsi les mots en couleurs et faire naitre tant de rêves, tant de visions du néant même de la pensée. Le style de G. d'Houville est d'ailleurs artificiel, presque mécanique, on le devine façonné par un ouvrier habile qui sait ajuster les rouages et les pièces les plus fines avec une stricte précision. Rien de spontané., rien d'excessif, même dans le choix audacieux de quelques images, l'auteur aiguise ses périodes et choisit ses adjectifs sans jamais perdre le sens initial de l'équilibre. Il en résulte que l'histoire de Grâce Mirbel serait une exquise nouvelle, l'œ.ivre légère d'un artisan parfait si Gérard d'Houville l'avait voulu. Mais pour un roman, il fallait plus de création ; le style sans l'idée, l'image sans la pensée, l'art sans la vie ne pouvaient nous satisfaire.
La Domination possède heureusement tout ce qui manque à YEtclave : la spontanéité, la fougue, l'inspiration, l'audacieux élan d'une personnalité s'y révèlent à chaque ligne. Mme de Noailles e>t un des rares auteurs qui se dépensent et se livrent tout entiers dans leurs œuvres ; chacun de ses livres est chaud, vivant, jeune de sa propre vie. On en garde au fond des yeux un étrange éblouissement, comme, jadis,
les pâtres hellènes qui avaient vu sur la grève passer Aphrodite nue. Cette violence magnifique n'est pas toujours comprise, plusieurs jugent qu'elle dépasse ou contredit l'art véritable et qu'un peu plus d'égards pour les traditions académiques serait fort utile à l'auteur de Le Cœur innombrable. Je ne pense pas de même. Je crois qu'il est beau de voir la vie orageuse et sans mesure prodiguer sou abondance et s'exalter d'être orageuse, d'être sans mesure, d'être la vie. Ainsi nous apparaissent les forêts de l'Inde sacrée, pleines de fleurs énormes et toutes pesantes de lianes emmêlées, où chaque plante, chaque ramea 1 se gonfle d'une sève si chaude et qui semblent sans fin sous le ciel sans fin. Elles ignorent toute mesure et nul art profanateur ne vainquit leur démente liberté ; cependant la sagesse des sages naquit dans l'ombre immense qu'elles étendaient sur le monde. Je n'espère point une éthique de ces œuvres très peu sages qui sont La Nouvelle Espérance et La Domination, mais qu'importe leur folie, si cette folie est belle ! En tout cas, je ne demanderai pas à M°8 de Noailles pour quelles raisons, mystérieuses aux grammairiens, elle s'obstine à
changer le sens ordinaire des mots, à traiter de vagues entités philosophiques comme des phénomènes tangibles el à joindre les plus stupéfiants adjectifs à d'honnêtes et paisibles substantifs. Il est certain qu'appeler l'amour « un divin strabisme de l'âme î semble une comparaison forcée et je reconnais que La Domination présente ainsi quelques expressions déraisonnables. Mais cela me choque peu. Car il se dégage de ces excès mêmes du langage et de la pensée une poésie si forte, une telle gloire de jeunesse et de volupté glorieuse qu'on en garde une brûlure d'extase au cœur. Ceux qui ont lu de tels livres ne verront plus jamais le monde comme ils le voyaient. Les couleurs, les parfums, les sons, toutes les forces émanées de la force primordiale, la nature ou l'esprit, leur sembleront changées. Ils ne pourront plus regarder dormir le soir ou s'éveiller le matin avec des yeux tranquilles; l'odeur du pin amer et du cytise doré, le reflet de la lune mince qui glace l'eau des fontaines, le bruissement doux des ruches et les fleurs soveuses du cerisier, les fruits tendres et lourds de l'espalier troubleront leur cœur jusqu'en ses profondeurs. Car ils sauront enfin que ces choses merveil-
leuses et légères portent un trésor de volupté, de souffrance et de plaisir et que l'âme est ivre d'elles comme une bacchante du vin sacré.
Pour nous donner tant d'impressions aiguës, il ne suffisait pas de la belle Odyssée, des Bucoliques alertes, ni des souples rondels et des ballades chantantes, ni même des fiévreux rythmes où brûla le cœur de Verlaine. Mme de Noailles doit sans doute à ces œuvres une part de son talent, mais l'ardente vie dont elle imprègne les choses, les heures et les visages vient de sa seule vie, elle fut elle-même son génie, et ses livres, romans ou vers, ne sont que l'épanouissement logique d'une plante humaine, la fleur spontanée éclose d'une personnalité. La Domination nous offre, plus accentué que jamais, ce caractère de nette et vigoureuse originalité ; on peut y blâmer quelques fautes de mesure, quelques outrances, un peu de maniérisme et de préciosité, mais je n'en croirai pas moins au parti pris ou à l'inconscience de tous ceux qui nieront le charme, la vitalité, la puissance d'une telle œuvre.
Par une bizarre coïncidence, Mme de Noailles choisit pour La Domination le même sujet que G. d'Houville pour Esclave. Elle en tire un
meilleur parti. La tyrannie de l'homme sur la vie, les sens et le cœur de la femme, son égoïsme d'intellectuel et le triste esclavage de ses victimes, leur parfaite amoraîité, leur grâce de fleurs trop douces que brisera fatalement l'orage, toute cette pâle et triste psychologie d'amour, l'histoire d'Antoine Arnault la dessine sans effort, sans labeur volontaire, et cependant d'une façon si intense que nous en gardons une saveur d'amertume et de mort aux lèvres. Il y a là une philosophie plus profonde et plus vraie que celle des psychologues de profession. Certes, le personnage d'Arnault n'offre rien de sympathique, ni môme d'original, il symbolise un Don Juan bien connu, le cérébral égoïste, le plus redoutable tyran de la faiblesse féminine. Mais il a le mérite d'être vrai, d'être vivant, et je puis en dire autant des silhouettes, cependant vagues, d'Emilie, de Corinne, d'Elisabeth et de Dona Marie. Elles existent, en effet, ces pauvres créatures, toutes de mystère, de désir, d'inconscience et de douleur, on les trouve nombreuses dans le monde, plus nombreuses que les coquettes sans cœur si chères aux romanciers ordinaires. Car le vieux mythe d'Adam perdu par Eve ne se renouvelle pas si souvent, quoique
les hommes aient une étrange facilité pour s'ériger en victimes de la perfidie et de la cruauté des femmes. Ils clament trop vite que leur intelligence, leur vie, leurs goûts, leurs carrières sont les jouets tôt brisés des oisivetés féminines. Et, sans doute, ces choses arrivent, mais combien plus souvent le martyre de l'amante qui se donna tout entière à l'amour, ne vécut que par lui seul et mourut de le perdre, car elle ne possédait rien d'autre ! Pauvres êtres trop faibles pour les durs jeux de la guerre, de la science et de la charrue, petites idoles sans âme ou petites esclaves sans volonté dont le seul mérite est d'enfanter des hommes et la seule gloire permise de plaire au regard des hommes ! Vos souffrances semblent légères auprès des quelques larmes que versent vos maîtres, et, cependant, vous mourez d'elles !
Mme de Noailles a rétabli, peut-être sans le vouloir, dans son livre, le véritable rôle de l'amante. Elle n'en fit pas un très beau rôle. J'y voudrais une part d'orgueil et de volonté plus grande, mais je nepuis nier queles femmes, devant l'amour, n'ont plus ni orgueil, ni volonté. Elles aiment trop qu'on les aime. « Le contour de leur âme est comme leur regard,
tout cerné de désir et de langueur. » Pour la joie de courber le front sous la caresse dune main p lissante, pour l'ivresse de sentir le cœur de l'amant battre sur son cœur, quelle femme ne se livrerait elle-même et ne livrerait sa vie? D'ailleurs, dans cette humilité, cette bassesse même, il reste de la grandeur, et j'avoue qu'une vierge austère aux lèvres froides me paraîtra toujours moins belle qu'une Yseult défaillante sous le regard d un Tristan. Je ne reprocherai donc pas à Mme de Noailles d'être si peu féministe, de mettre le mensonge sur les lèvres de ses héroïnes, la lâcheté dans leur cœur, la frivolité dans leur esprit, le désordre dans leurs nerfs, et de trouver cela très naturel ; le monde est ainsi fait que ces tristes choses sont effectivement naturelles et que beaucoup de femmes n'ont pas de conscience. Les hommes qui en ont davantage s'en servent si rarement ! Du reste, nous avons le plaisir, aux dernières pages de La Domination, de voir enfin, non la vertu récompensée, car la vertu n'a rien à faire ici, mais le tyran puni. Antoine aime à son tour et quel prodigieux, quel splendide et violent lyrisme dans le récit de cet amour.
« Il l'aimait, il était près d'elle, il ne savait
plus qu'il vivait. Son silence s'étendait comme un chemin d'argent où les pas de la jeune fille à chaque minute s'assuraient. Jamais une vie avec tant d'obligeance et d'amour ne porta une autre vie... Us s'aimaient. Ge qu'ils voulaient arrivait, le destin se pliait sous leurs pas et les laissait passer...
« Dans la torture, dans la mort, ils n'eussent connu que la joie. Telle est la force de l'amour. Toute intelligence et toute science se posaient sur leur cœur. Ils savaient et n'oubliaient plus-
« Ils s'avançaient sur le beau tapis des jours comme celui que le prophète appelle «le Désiré des nations ».
« Il ne lui disait pas : « Je vous aime >,car ce qu'il sentait pour elle était au-delà des mots et de la forme des pensées ; mais elle lui disait souvent qu'elle l'aimait, parce qu'elle était très jeune, pas assez pleine encore pour le silence... Ils possédaient plute qu'on n'attend. Lui pensait : c J'ai un empire » Elle pensait : « J'ai un empire.» Quand ils disaient : «Voici le soir », c'étaient comme s'ils avaient de leur propre volonté amené le soir sur la terre. »
Je ne pense pas qu'il soit possible d'exprimer mieux et plus fortement la royauté de l'amour.
Gomment, après avoir savouré cette vie, cette audace, cette plénitude, pourrait-on lire les fades strophes de Lamartine ou ne pas trouver frivoles les chants de Musset, faux et choquants les dithyrambes de Rousseau, de G. Sand, de Balzac, de tous ceux qui peignirent leurs amours ou des amours au lieu de se prosterner devant l'Amour et de dire : Voici le dieu, il est ainsi ! Même nos auteurs contemporains, dont un nervosisme et une culture aigus affinèrent cependant les intuitions, n'ont jamais trouvé de pareils accents. Ils ont parlé de l'amour en hommes et suivant leurs souvenirs ou leurs observations, en y mêlant une intellectualité savante, exquise assurément, mais qui les empêcha souvent d'être vrais. Ils n'ont pas vu que l'amour voulait un culte et qu'on parlât de lui, non comme d'une aventure, mais comme de TEros, maître et dieu, dont les yeux reflètent le monde et qui porte sur ses lèvres l'ardeur de tous les baisers, de toutes les larmes, de toutes les ivresses de l'humanité ! Mmo de Noailles, grâce à son génie de femme, a compris cette volonté divine. Elle s'agenouille, avec le geste auguste et soumis d'une prêtresse, devant le cher adolescent dont les bras étreignirent la
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beauté dormante de Psyché. Elle exhale devant lui l'encens des rythmes voluptueux, elle le revêt de pensée comme d'une pourpre éclatante, elle lui apporte dans ses mains enfantines tous les sourires, les parfums, les rayons, les ombres des paysages, toutes les fleurs des jardins, les étoiles de la nuit, en lui disant : Voici ton bien, tout cela ne vit que de toi, tout cela t'appartient, tu es l'âme, la force, la beauté, le plaisir de toute chose ! Et c'est pourquoi ses livres sont baignés d'un souffle religieux, beaux comme des voix de prophètes qui annonceraient à l'univers un éternel Messie, c'est pourquoi le désir et la vie gonflent ses vers comme la sève gonfle des branches en fleurs, c'est pourquoi nul avant elle ne fut digne de nous apparaître comme un prêtre de l'amour, comme celui qui sait, montre et proclame la force du dieu. Gela seul vaudrait àMmedeNoaillesun rang d'honneur parmi les écrivains de tous les temps, l'amplitude et la puissance dune telle conception dépassant de beaucoup les idées particulières des poètes et des romanciers en général.
Mais, s'il faut louer la pensée, n'oublions pas que la forme en est digne, rappelons-nous les paysages et les villes dont l'âme âpre ou sen-
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suelle frémit sous le regard de l'artiste, toute cette beauté des voluptueux décors qu'elle érige autour de ses héros, toute cette vie ardemment psychique dont elle magnifie les lumières et les choses. Le style de Mme de Noailles est comme une colombe ivre d'espace qui plongerait des plus hautes cimes dans les plus doux abîmes et porterait sur ses ailes tous les frissons, tous les parfums des airs. Je n'en veux pour preuve que les dernières pages de La Domination, racontant, avec un si curieux mélange de réalisme et de poésie, la mort d'Elisabeth, ou ces pages du début, ces quelques lignes sur la guerre et la patrie, si généreuses, si violentes, si pleines de pensée, que Barrés lui-même n'écrivit jamais rien de supérieur.
« Hélas ! songeait Antoine, qui m'éclairera sur ces deux nécessités de l'être, l'intelligence et la colère ? L'intelligence repousse la guerre, elle lui dit : « Tu n'es pas seulement haïssable et révoltante, mais tu es puérile, petite et difforme. Vois tes folies et ton désordre : une demi-journée d'héroïsme, quelques heures pendant lesquelles des hommes guettant et traquant d'autres hommes comme on traque un renard ont eu les joues chaudes, les sens aigus, l'em-
portement des enfants qui luttent, et les voici, morts à vingt ans, dans le cimetière éternel, dans la paix funèbre des frais cyprès, des faibles roses...
c C'est fini. On ne leur porte point des nouvelles de la bataille. Us ne sauront pas si l'ennemi est vainqueur. Ils sont là et l'ennemi aussi est là et ils reposent ensemble.
« 0 jeunes hommes ! dont les os nus entassés sur la dalle froide dans les caveaux de Bazeilles forment une litière de roseaux durs, ne pouviez-vous point espérer de la vie un sort plus tendre ? Vous n'avez rien connu, ni les loisirs, ni les beaux songes, ni l'amour, et si vous avez aimé la guerre et votre cher héroïsme, hélas, quelle paix chez les morts. Gomme il tait sombre et quel silence !
« Oui, pensait Antoine, que la vie soit sainte etsacrée, qu'elle coule comme un fleuve ardent.. Mais voici, cloué au mur, faible et froissé le drapeau de mon pays, et je meurs si on y touche. Je dis : On ne touche point à moi, on ne met point sa main sur mes yeux, sur ma bouche sans que je me lève et tue. 0 cher honneur, honneur divin ! »
SEMEURS DIDÉES "3
De telles citations n'ont pas besoin de commentaires. Cependant, puisqu'il faut la critique auprès de l'éloge, j'avouerai que la lecture de pareilles œuvres laisse l'àme énervée, triste et n'apporte pas, comme je le disais plus haut, le sentiment de la perfection. Elle ne peut fortifier nos tendances spirituelles, je crains plutôt qu'elle ne les affaiblisse et que plusieurs ne l'accusent d'être démoralisante. Comment lire en effet, La Domination, La Nouvelle Espérance ou Le Visage émerveillé sans qu'une blessure nous reste?Toute cette vie trop intense, trop bouleversée, toute cette ardeur d'orage déprime et lasse ; le besoin d'une éthique saine, d'une pensée logique et ferme, d'une souveraine espérance en résulte plus profond. Ces beaux temples élevés au dieu de l'amour renferment des autels rouges d'une flamme trop vive et la noble eurythmie de la sagesse ne soutient pas leurs voûtes. Pour s'agenouiller dans l'ombre odorante qu'ils épandent, il faut être jeune et plein de songes, ébloui et fort sous la force et l'éblouissement de la vie, ave ux qui
brillent d'avoir fixé le soleil, une bouche qui rit d'avoir goûté le baiser. Il faut sentir en soi la puissance du printemps, la gloire de la lumière,
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la résistance du marbre et la souplesse de l'eau, il faut être joyeux comme une aube avec un cœur tendre, voluptueux et plein de promesses comme un soir d'or. Mais pour les yeux flétris par les larmes, d'autres clartés sont nécessaires, pour les cœurs épuisés sous le poids d'une vieillesse longue et d'un chagrin trop lourd, tant de vie et d'abondance épuisent encore. Détournez-vous de ces fleurs violentes, vous qui cherchez la paix dans vos douleurs, fuyez les prêtres et les chantres d'Éros, craignez le délire et la folie de ceux qui voulurent trop vivre et trop aimer. Il leur arrive de méconnaître la vie et de ne plus en comprendre la beauté saine et triste, pour l'avoir trop pressée sur leur bouche et sur leur cœur; il leur arrive de profaner l'amour pour l'avoir adoré dune adoration trop humaine. Allez vers d'autres pensées, vers des œuvres plus calmes et plus pures, celles que vous donnent les Sages dont les mains tiennent le thyrse, vers les œuvres qui sont profondes, tranquilles, douces comme la mort.
Mme MARCELLE TINAYRE
Les femmes menacent décidément de rivaliser avec les hommes dans le domaine du roman. Les « authoress » s'y révèlent chaque jour plus nombreuses. Du torrent grandissant de cette littérature féminine, trois noms se dégagent, ceux de MMmes de Noailles et d' Hou ville, et, depuis quelques années, celui de Mme Tinayre, seuls écrivains dont les cerveaux délicats et complexes peuvent être opposés sans désavantage à des cerveaux d'hommes. Quel roman, en effet, nous donna des émotions plus aiguës que La Nouvelle Espérance et La Maison du péché ou le sentiment d'un art plus raffiné, plus savoureux que L'Inconstante ? De quelle plume masculine jaillirent un chant d'amour et de
volupté plus ardent que La Domination, un poème plus éclatant de jeunesse et de grâce que LeVisage émerveillé, ou, simplement, un appel vers la vie, spontané, sincère, éloquent, comme Avant l'amour et La Rebelle ?
Une force, une vérité supérieures réapparaissent même dans ces romans de femmes. Ils déterminent une forme de pensée, jusqu'alors inconnue, une autre littérature, quelque chose comme de la vie rajeunie et recommençante éclose des anciens verbes. Ils traitent des questions habituelles : l'amour, l'adultère, le mariage, le flirt et se contentent de sujets épuisés cent fois par Daudet, France, les Margueritte, Prévost, etc. Cependant, quelles différences, quels changements nous remarquons en eux ! Ils sont d'une ardeur passionnelle, d'une sincérité, d'une violence auxquelles des livres amers et vrais comme Notre Cœur et Le LysRouge n'ont jamais atteint. Ils gardent sous la plus riche ornementation littéraire une magnifique simplicité. Leur seul but est de clamer la vie et la passion avec une force exaltée, une conviction qui pénètrent et meurtrissent. Aucune opinion préconçue, aucune thèse philosophique ou sociale ne les alourdit;
pas davantage ils ne cherchent à se faire satire des mœurs contemporaines, porte-voix de la morale ou de l'anarchie, apothéose de l'union libre ou du mariage Ils n'expriment rien d'autre que la joie des étreintes, l'âpreté des larmes d'amour et le divin éclat des yeux qui les répandent, le vertige des baisers et la profondeur labourée du cœur où s'abattit le désir. Ils sont les voix d'Eros, des voix q i appellent aux chères extases et tremblent d'ivresse en les disant. Même dans des œuvres, en apparence de virtuosité pure comme Esclave ou ï Inconstante, cette orientation unique de la pensée féminine s'impose et le triomphant amour se dégage encore de toutes ces jongleries littéraires, de toutes ces intrigues habilement tissées où Gillette et Grâce Mirbel laissent s'enchevêtrer leurs petites âmes. De là l'inconscience superbe, la richesse de vie, le naturel, la ferveur qui distinguent, ces livres de femmes, des femmes seules étant capables de sentir et de raconter la plénitude et l'éternité de l'amour. Jamais les hommes ne pourraient se déprendre ainsi du joug philosophique, de la tyrannie de l'idée et résumer la vie en un chant de volupté. L'esprit scientifique et scolaire, l'habitude de raisonner,
la multitude des intérêts divers où s'émiette leur existence ne permettraient pas une concentration si absolue de la pensée et du rêve sur l'amour. Les romanssignés parMmesdeNoailles, d'Houville et Tinayre réalisent l'idéal du vrai roman. Ils le libèrent pour la première fois du joug des idées, l'arrachent de ces écoles tendancieusesoù d'illogiques apôtres en faisaient autre chose que le roman, autrechoâe quel'amo ir. Ils sont une nouvelle et merveilleuse création du genre. De là encore leur supériorité dans le monde des œuvres féminimes ; les autres romancières, archéologues, philosophes, peintres de mœurs ou défenseurs de thèses, se voulant des cerveaux d'hommes et suivant d'un pas servile les chemins déjà tracés au lieu d'être simplement les prêtresses d'Aphrodite.
Mme Marcelle Tinayre, plus complètement même que Mme de Noailles, a rempli sa mission de chanter Kypris victorieuse, sans daigner s'occuper du reste de l'univers. Cependant, elle ne révolutionna pas les habitudes du public et les dogmes des critiques, à ses premiers romans, comme le firent les auteurs de La Nouvelle Espérance et de X Inconstante . Son Oiseau dorage parut sans affoler personne.
Cet oiseau, d'ailleurs, avait le vol timide, le plumage terne et ne laissait guère prévoir l'éclosion d'un talent. Relié mérita, quelque temps plus tard, d'être au nombre des ouvrages couronnés par l'Académie française. Mais, quand je songe que La Neuvaine de Colette, Sur le Seuil, La Peur de vivre, et même, ô sanglante ironie, Serge Panine et Volonté, obtinrent ce privilège, je n'ose en féliciter Mme Tinayre, ni croire son livre meilleur à cause de cette couronne trop semblable aux roses blanches des premières communiantes. Le même tendre symbole de candeur et de vertu ne fut point accordé à La Maison du Pêche, œuvre dont les hardiesses annulaient, parait-il, la valeur littéraire. Toutefois, le public se montra plus équitable que les Quarante. Il accueillit Hellè sans passion et La Maison du Péché avec un sincère enthousiasme. Je me souviens moi-même des émotions profondes que m'apporta la lecture de ce roman et comme, à travers les pages où chancelait l'àme terrifiée d'Aug-istin de Ghanteprie, j'entendais éclater les voix libératrices, le rire souverain du bel Amour. O cher Amour ! Eros divin dont les mains si cruelles et si douces s'enlacent aux
mains légères de la Jeunesse, seule vérité, seul absolu que gardent nos cœurs broyés sous tes beaux pieds, vertige du monde, splendeur et vie de la vie, quelle douceur de te voir louer, enfin, avec des mots aigus, violents et clairs comme tes flèches d'or ! Et quel hommage à tes puissances que ce livre où, malgré l'agonie de sa conscience et ses prières au Dieu chaste et jaloux du jansénisme, un homme, un croyant meurt pour n'avoir plus aux lèvres ta saveur de péché !
L'histoire d'Augustin et de Fanny Maloré n'est rien d'autre, en effet, qu'une longue glorification de l'amour. Toute l'ardeur du roman vient du conflit de deux âmes et de deux volontés courbées par la passion. D'une part, un janséniste, élevé par une mère et des instituteurs rigides, dont la conscience envoûtée, le cœur infirme et tremblant, se débattent sous les chaînes meurtrières des dogmes ; de l'autre, une de ces héroïnes souvent mises en scène par nos romancières, créature de grâce et d'instinct, lyre passionnée vibrante à tous les souffles. Entre ces âmes trop contradictoires, on devine la lutte amère,et comment l'ennemie redoutable de l'Eglise, la femme, chair impure,
serpent maudit, monstre apocalyptique, imposera finalement son triomphe au seuil môme de la mort. Le sujet fut traité plus d'une fois, en particulier, par Mrs Humphry-Ward dans Helbeck of Bannisdale, mais nul n'en fit jaillir une œuvre ardente et savoureuse comme celle de Mme Tinayre. Quelle différence entre cette Maison du péché, où la vie coule à flots et les discours si pauvrement philosophiques ou les pâles fadeurs admirés jadis dans Mademoiselle la Quintinie, et Y Histoire de Sybille ! Impossible de chercher une thèse, une métaphysique, ni même l'exposé d'un problème moral dans ce récit concentré sur un seul fait, la rencontre de deux âmes et de deux désirs entravés dans leur élan par un dogme religieux. L'art de l'écrivain fut de rendre si vrais, si vivants, le caractère angoissé d'Augustin, sa hantise de renier, son agonie en aspirant sur la bouche de Fanny le miel délicieux du péché, les troubles et les terreurs où palpite son amour, et, près de lui, la chaude et saine jeunesse, le cœur exalté de vie, la conscience simple de l'amante. La psychologie morbide du héros fut analysée cependant avec une précision chirurgicale. Ce pauvre cerveau ma-
lade, peuplé de songeries mystiques et de désirs charnels, est bien le cerveau d'un enfant, d'un vaincu, de ce que nous appelons brutalement « un raté », triste destin des hommes qui voulurent faire les anges. Augustin possède une âme de poète et le cœur d'un grand amant, mais il y joint la sensiblerie puérile d'une bonne sœur éprise d'imageries pieuses et de vulgaires symboles, une conscience de prêtre et des idées d ascète. En donnant des fleurs à son amie, il évoque les mystiques jardins de l'Eglise, ces champs célestes où les moissonneurs, en cornettes et en frocs, nouent des gerbes de prières. « Mettez ces roses à votre » ceinture, elles me rappelleront la croix )) rouge que les religieuses portaient sur leur » cœur. » Et plus loin : c Rappelez-vous les » effusions du Mystère de Jésus... » Enfin, quand sa conscience éclairée lui montre le péché dans l'amour et le regard de Satan au fond des prunelles féminines, il cherche encore à mettre d'accord ses instincts d'homme et sa foi misérable avec l'inconscient jésuitisme de ceux qui n'osent pas vivre et ne veulent pas mourir. La silhouette farouche de sa mère, croyante impitoyable dont l'aveugle doctrine
prône un Yahvé féroce, avide de sang et de larmes, le visage mystique et glacé de Forgerus, les yeux candides comme ceux d'une vierge en porcelaine que Mlle Cariste ouvre avec volupté sur les fleurs dorées des autels et les lignes suavement haineuses du Pèlerin, le rire sceptique de Barrai, tout concourt à donner une vie presque tangible, une émouvante réalité à ce milieu, témoin du martyre d'une conscience. Mais que le livre serait amer et pénible, évocateur de misères et de mensonges seulement, si la voix chantante de Fanny, sa grâce romantique, ses doux yeux d'amoureuse n'éclairaient pas le tableau sinistre ! Et quel soulagement de la voir se dresser, toute tremblante de jeunesse et de passion, exaltée comme une force déchaînée de la nature, devant ceux dont les âmes sèches et les credos étroits ont terrassé son rêve ! « Que venez-vous faire entre nous ? » Tourmenter cette pauvre âme avec ces mots » vains et vides dont vous l'avez étourdie pen- » dant dix ans ?... Ah ! vous savez vous en » servir de votre Dieu !... Vous avez pu manier » l'esprit d'un enfant, lui montrer partout le » vice, salir dans sa pensée la femme et l'amour ! » D'un homme vous avez fait un halluciné, un
» infirme, incapable de vivre et d'aimer. Mais » je suis venue, moi, et j'ai détruit votre œuvre » abominable, car j'étais les bras qui étreignent, » les lèvres qui brûlent, le cœur qui aime et » qui souffre. J'étais la vie, j'étais l'amour ! » Allez, j'ai marqué Augustin d'une empreinte » que vous n'effacerez pas avec l'eau bénite et » les saintes huiles, je suis entrée en lui, je suis » son âme, je suis sa chair ! Absente ou pré- » sente, je le possède î »
Est-il possible d'exprimer avec une éloquence plus chaude les forces de l'amour en lutte avec un faux idéal de devoir et de religion? Et le décor vaut la tragédie. Le vieux château de Chanteprie, nid de jansénistes où veillent les durs regards des portraits ancestraux, le paysage « aux molles vallées, aux plaines nuancées » d'azur », la petite citée féodale, toute pleine d'ombre et de silence, et cette exquise Maison du péché, longue, basse, délabrée sous ses dentelles de vignes, avec ses hauts tilleuls et son étroit jardin, quel sol favorable aux pas unis de l'amour, de la crainte et de la mort ! Sur la masse des romans modernes, le livre s'enlève comme une rose pourpre sur un parterre, avec un éclat de volupté, d'orgueil, de
puissance et de vie dont bien peu de ses rivaux peuvent soutenir la gloire.
La Maison du Pèche est considéré généralement comme le meilleur ouvrage de Mme Tinayre. Il approche, en effet, de la perfection. Mais pour mon compte, et malgré ses infériorités littéraires, je lui préfère Avant V Amour, œuvre plus passionnée, plus vibrante encore, plus âpre et dont la vérité psychologique ne saurait être dépassée. Avant l Amour est l'histoire dune jeune fille ; cependant les jeunes filles n'oseront en avouer la lecture. Car le livre est trop sincère, trop vivant pour plaire à leurs mères. Il ne s'inquiète point des convenances, des fausses blancheurs, des puériles ignorances dont nous avons ouaté la frêle pensée des vierges. Il ne met point en scène une héroïne gracieuse et blonde, au regard de biche, de colombe ou de cygne dont le corsage orné de violettes ne fut jamais soulevé par le battement d'un cœur et qui rêve du mariage comme d'une aimable promenade avec un prince nuageux, le long d'une allée de carton, entre des fleurs de papier et des vapeurs d'encens. Marianne Taverly n'a pas cette conception simpliste de l'existence. Elle
a lu Flaubert, Balzac et Musset, comme d'ailleurs, la plupart de ses contemporaines. Elle a fait sa première communion sans éprouver la moindre nostalgie d'un paradis tout blanc où chantent des anges harpistes autour d'une vierge en plâtre. L'âme de Jeanne d'Arc ou de Bernadette n'habite pas son jeune corps ardent et sain qu'anime l'obscur désir d'Eros. Elle touche à peine à ses dix sept ans que les instincts de la femme s'éveillent et clament en elle et que toutes les coquetteries, tous les regards, les frôlements, les souririres séducteurs lui deviennent des armes famillières dont elle use sans scrupule. Cela déjà nous emmène loin du type classique, cher aux fournisseur de la « Bibliothèque de ma fille », très loin des gentilles poupées de cire dont la bouche ronde et rose sait à peine dire « Monsieur » aux jeunes gens bien pensants qu'on reçoit chez leurs mères. Mais Marianne ne se contente pas d'être coquette. Elle tombe amoureuse du premier homme qui lui parle musique et littérature avec une voix câline et des yeux prometteurs. L'écroulement de ce rêve 1 îi laisse un cœur plus affamé, une volonté plus âpre de vivre sa vie de
femme et de connaître l'amour. Sans séparer encore cet idéal imprécis de sa sanction naturelle, le mariage, elle sait cependant fort bien que ce n'est point le foyer, la maternité, la tendresse conjugale auxquels aspire son rêve. Elle veut obscurément des joies moins calmes, le frisson du désir, les vertiges des caresses, l'orgueil de défaillir sur un cœur affolé d'amant. Sa soif d'aimer est si grande qu'elle écoute sans résistance les premières déclarations, un peu brusques cependant, de Maxime Gannerault. Or, ce Maxime est une sorte de Julien Sorel, hautain et farouche, dont la conscience atrophiée ignore tous les scrupules ; il reçoit de l'argent d'une femme, change de parti politique suivant les nécessités de l'heure, vend sa plume et ses opinions, en un mot se conduit généralement comme un vaurien. Mais il affiche un cvnisme courageux, l'impudeur de ses vices et sauve un orgueil intact de tous les naufrages ; ses fautes cessent même de sembler vulgaires tant il les pare de bravoure et de sincérité. Enfin il possède un visage énergique et fier, un corps robuste, des prunelles d'or où brille u ne double flamme d'intelligence et de sen-
sualité et ce don d'aimer avec autorité, passion et profondeur qui séduit les cœurs instables. L'amour entre Marianne et lui fait éclater de la haine. Ils se heurtent comme deux forces ennemies, se méprisent, s'injurient, se maudissent dès que leurs lèvres et leurs mains se séparent. Cependant la passion réelle de Maxime conquiert peu à peu l'âme indocile de la jeune fille et dans le duel exaspéré de leurs volontés le jour vient où elle est vaincue. Ce jo îr-là, sans comprendre la gravité de l'acte, inconsciente et aveugle, elle se donne tout entière. Le livre ne conclut pas positivement. Maxime s'en va chercher fortune au-delà des mers et racheter dans l'exil ses nombreuses fautes. Mais Marianne l'attendra ; elle sait qu'il lui reviendra, qu'il sera l'époux de son choix, le bonheur tant rêvé, et que leurs deux cœurs fidèles, sûrs désormais l'un de l'autre, ne connaîtront plus de séparation.
On voit que les habituelles lectrices de Guy Ardel ou de Ghampol comprendraient mal Avant l'Amour. Cependant il faut bien le dire, si Marianne n'est pas la jeune fille, elle est, du moins, une jeune fille, une créature vivante,
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une âme, et non pas un insaisissable flocon, une entité vague comme les h éroïnes traditionnelles qu'on nomma des oies blanches. Elle représente un type réel et bien plus commun dont se rapproche, à l'insu des familles et du monde, beaucoup de ces jeunes personnes auxquelles leur éducation ne permet que l'étude de Corneille et du Catéchisme de Persévérance. Maxime et elle sont des âmes faillibles, des cœurs aisément dévoyés, des caractères sans vraie noblesse, ils ont une jeunesse trop ardente, une morale trop lâche et bien peu de scrupules quand la passion les prend. Mais le germe d'une conscience travaille en eux, et, de leurs vies souillées, l'amour profond, triste et glorieux, fera de la lumière et de la beauté.
La même puissance s'affirme dans La Rançon où l'amour transforme une jolie mondaine, sans vertus ni vices particuliers, en épouse héroïque, capable de tous les dévouements, comme elle l'eût été, sous d'autres influences, de toutes les lâchetés. Josanne, dans La Rebelle, incarne encore cette conception féminine, chère à MmeTinayre. Elle est de celles qui se donnent à leur rêve, corps, âme et cœur, avec franchise, et sans restriction ; aucune théorie progressiste
ne la pousse aux révoltes, elle aime, elle est aimée, que lui faut-il de plus pour mépriser les lois sociales et l'opinion? Dans son adorable dédain de tout ce qui n'est pas l'amour, elle montre tant de noblesse et de sincérité, que les doutes et la jalousie mêmes de son amant finis» sent par s'évanouir. Quand on rapproche pour les étudier ensemble, ces quatre héroïnes : Fanny, Marianne, Jacqueline et Josanne, leur identité psychique se révèle au moins attentifs. Elles ne sont plus des femmes, mais la femme, celle dont les yeux violets, bruns ou bleus forment le miroir divin où l'amour se penche, corps souple, cheveux soyeux où s'aimantent les caresses, Eve brûlante et fatale que Dieu créa pour Adam. Elles aparaissent d'abord frivoles, coquettes, changeantes, ayant l'âme complexe et diverse, la bonté fugitive, esclaves du monde et du mensonge, mais le royal amour, profanateur des corps, fait jaillir de leurs âmes une claire virginité, elles deviennent tendres et simples, avec des cœurs d'enfants, des yeux de cristal et des lèvres sincères où la passion épanouit de la candeur. Dans cette conception du type féminin, Mme Tinayre fit preuve d'une science psychologique supé-
rieure à celle des disséqueurs d'âmes dont no is eûmes Le Disciple, Le Jardin secret, YEvangèliste, et tant d'autres romans plus ou moins bien pensés. Ses héroïnes sont plus près de la nature et de la vérité. Car, au fond, cette énigme tant creusée, ce mystère infini de la femme, terreur des églises, désespoir des philosophes, rêve éternel des poètes, une femme seule encore peut le comprendre et le révéler. Seule, elle n'appellera point ses sœurs : ange, démon, sphinx, serpent, lis, colombe ou limon, suivant les circonstances. Elle sait que ces termes extrêmes, tant usés par les hommes, n'ont point de sens général et, qu'en réalité, la femme est simplement un cœur, une chair,une âme d'amour. Oui, les forces radieuses qui jetaient les déesses de l'Olympe aux bras des bergers possèdent et mènent toujours les pauvres mortelles. Leurs consciences, leurs vertus, leur foi, comme leurs vices et leurs ignorances, ne sont, la plupart du temps, que l'œuvre de l'amour. De là, l'intense vérité des livres de Mrae Tinayre, cette vie chaude qui anime ses créations et le caractère étonnant de réalité dont elle marque les visages. Ses romans sont l'histoire de l'amour féminin, de
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l'amour absolu, inconscient et dominateur, tel qu'Eve, au paradis, l'éprouva pour Adam ; ils ne sont rien d'autre, et de cette simplicité vient toute leur perfection.
Quant au style de l'écrivain, spécialement dans La Rebelle et La Maison du Pêche, j'en admire surtout la docilité sonple, son adaptation parfaite à la pensée directrice. Il est sans prétention ni maniérisme, plein de clarté, de poésie, de grâce vive ou languissante et d'un art aussi spontané, aussi naturel que le verbe chanté d'une prêtresse de Lesbos. On n'y trouve pas l'ardeur géniale épanchée dans La Nouvelle Espérance ou La Domination ,ni les subitilités, l'élégance et l'acuité des pages de L'Inconstante. Mais il atteint son but d'une marche aisée et sûre, les paysages et les êtres s'y reflètent avec une précision délicate, un charme doux et pénétrant, l'impression du vécu s'en dégage à chaque ligne. La violence passionnée du sujet ne l'empêchejamais d'être simple, trais et clair. De plus, Mmo Tinayre possède le don rare du dialogue Jet le sens aigu du pictural, l'âme des choses lui apparaît aussi nettement que l'âme des visages. Je n'en veux pour preuve que sa vision du vieux château de Ghanteprie
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ou cette évocation du soir sur les rues provinciales de Chartres : « L'ombre grise submergeait a les façades à pignon, les toits bleuâtres et « bruns, les arbres rares. Mais la cathédrale « énorme et légère, s'affinait, s'élançait, offrant c à Dieu ses flèches inégales qui retenaient à c leurs pointes un dernier reflet du jour. L'omit bre pourtant les enveloppa des porches aux « galeries et Y Angélus, colombe du crépuscule, « descendit de la tour plus haute, à travers « cette ombre, lentement.. . ».
Evidemment, il manque peu de chose à Mme Tinayre pour devenir un grand écrivain. Et déjà il ne lui manque rien pour être un admirable romancier, le plus clairvoyant et le plus équitable de tous nos psychologues de la femme.