‹ Semeurs d'idéesChapitre 7 sur 11 · M'8 HUMPHRY WARD · texte numérisé non relu

M'8 HUMPHRY WARD

Les romans anglais ne soulèvent pas en France le même intérêt que les romans russes ou les drames suédois. Leur psychologie n'offre pas ce caractère d'exotisme qui nous séduit dans les œuvres de Tolstoï et d'Ibsen, les défauts de composition et d'unité y choquent davantage, faute d'une originalité de pensée suffisante pour les faire oublier. Ces récits où le thé, le vin, la Bible et l'amour légitime tiennent la première place nous ennuient rapidement ; des fadeurs célèbres comme V Héritier de Redcliffe^ John Halifax, Orgueil et préjugé ne peuvent satisfaire que les mentalités britanniques et protestantes. Nous connaissons cependant beaucoup d'œuvres du même genre. La collection

des « Romans rouges » et des Tauchnitz nous a révélé tout un groupe d'authoress moralistes: l'honnête et pieuse Miss Yonge, la romanesque Julia Kavanagh, deux fanatiques méthodistes, les Wetherell, l'inoffensive Rhoda Rroughton, des nullités comme Mrs Hungerford ou Mr3Ale~ xander et la bonne Miss Carey. Mais ces écrivains surannés n'intéressent plus que les vieilles dames et les enfants. Leurs œuvres sont un mélange d'innocence et de passion, de poésie religieuse et de science scolaire sans le moindre alliage de philosophie. Les mêmes personnages s'y retrouvent infailliblement. D'abord la jeune fille, sentimentale, ardente, aux rougeurs et aux larmes continuelles, d'esprit rêveur et cependant judicieux, irréprochablement chaste, quoique toujours dans les bras d'un jeune homme dont elle embrasse les lèvres. A côté d'elle, le héros, pasteur juvénile et fougueux qui chante des psaumes à sa fiancée ou jeune aristocrate, officier, médecin philantrope, naturaliste suivant les cas, mais toujours lauréat d'Oxford et mystique par la grâce d'une conversion subite, quand le premier volume ne le montre pas déjà l'œil noyé de séraphisme. Au second plan, les mères de famille, érudites,

autoritaires, dévouées, uniquement occupées de la paroisse et de leurs enfants, amoureuses à cinquante ans comme à dix-huit, mais de leurs maris seulement. Ces derniers jouent un rôle médiocre. Ils meurent ou voyagent le plus souvent et ne tiennent la scène qu'à condition de devenir veufs et de rester seuls à la tête d'une nombreuse famille ou chargés d'une fille unique. Quelques figures d'intrigantes, de coquettes et de vieilles demoiselles complètent la série. L'action évolue sur ces données psychologiques avec une lenteur majestueuse, interrompue régulièrement, soit par le lunch ou le service du dimanche, soit par la mauvaise santé des héros qui ont toujours mal à la tête et, de temps en temps, la scarlatine. Il faut deux ou trois volumes pour narrer ces détails et conduire le lecteur au dénouement, c'est-àdire au mariage ou à la conversion prévus.

Le roman français, dont la structure logique et forte exige une idée mère, de l'érudition, de la fantaisie et, surtout, une irréprochable facture, dispose mal à goûter ces peintures de la vie familiale»Gomment les lecteurs de Flaubert, France et Maupassant les apprécieraient-ils ? Pour eux, le roman est un art exigeant une

technique et de la virtuosité ; pour les Anglais, il n'est qu'un mot, synonyme de conte moral ou d'histoire amusante. Georges Eliot, Dickens et Gurrer Bell eux-mêmes, malgré leur supériorité, n'ont eu qu'un instant de gloire en France et leur influence sur notre littérature demeure à peine saisissable. L'ironisme et V humour anglais ou américains nous échappent également, peu de Français connaissent le Dickens de Pickwick, pas un n'apprécie Mark Twain ou Bret Harte ; quant à Kipling, tout le monde en parle et peu le comprennent bien. Les romans scientifiques de Wells et les Mémoires de Sherlock Holmes restent seuls vulgarisés par les revues et les éditions à soixante centimes, Timpersonnalité de ces œuvres et le fantastique mêlé à leur philosophie permettant du moins qu'elles nous amusent. D'autres écrivains, actuellement célèbres à Londres, indiquent une évolution certaine, mais nous les évitons, pour la plupart comme obscurs et prétentieux. Impossible de juger, par exemple, l'œuvre de Georges Meredith, nul n'ayant le courage de la lire ; celle de Mary Corelli, non moins appréciées, il y a quelques années, dans le public anglais, nous ennuie encore plus. Le

talent de Thomas Hardy est moins dédaigné, il ne manque ni d'originalité, ni de poésie, mais les lenteurs de l'action, l'importance donnée aux détails inutiles, l'abus du romanesque découragent nos sympathies pour Jude l'Obscur et Tess d'Urberville. Reste Georges Moore dont le roman réaliste, Esther Waters, obtint les éloges de la critique française ; cependant Evelyn Innés tSisler Tèrèm,The lake révèlent bien les vices décomposition habituels aux livres anglais et ne témoignent guère de la culture parisienne dont se gorifie leur auteur. Benson est plus indigeste encore, L. Malet généralement illisible, Sarah Grant connue seulement par The heavenly Tivins, Atherton ignorée, malgré ses dons réels d'observateur et de psychologue. En somme, les ouvrages de Mrs Ward me paraissent seuls accueillis parmi nous comme s'ils venaient d'une plume française . Cen'estpas que Mr* Ward évitejloujours certains défauts signalés déjà dans le roman britannique: l'allongement démesuré du récit, le dédain de la facture et de la forme, la médiocrité de l'intrigue, l'exagération romanesque, la frayeur puritaine du terme osé, de la situation scabreuse et de la vérité nue. Mais ces défauts sont moins

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nombreux, moins apparents chez elle et rachetés par des q ^alités de psychologue, une tendance aux idées générales, un don de l'observation qui témoignent d'un cerveau bien organisé. Mrs Ward nous séduit, d'ailleurs, par une certaine grâce française résultant des conceptions littéraires et des modèles psychologiques qu'elle nous emprunta. J 'ignore si cette influence fut volontairement subie ; en tous cas, Mrs Ward ne niera pas que La fille de Lady Rose naquit des cendres de Mrae du Deffand et de Julie de Lespinasse, que Mademoiselle la Quintinie^ Y Histoire de Sibylle et La Maison du Pêche ont des rapports étroits avec Helbeck of Bannisdale, enfin que la jolie Kitty Ashe personnifie la Parisienne dans toute son amoralité de coquette et d'impulsive. La composition de ces livres, plus forte et plus sobre, témoigne également d'une hardiesse acquise hors de l'école anglaise. Ainsi qu'Elêanor et Marcella, ils sortent de la filière traditionnelle. On y trouve des intrigues bien charpentées, des psychologies complexes et fouillées avec soin, des idées sociales et philosophiques, des cas de conscience intéressants. L'amour s'y révèle tel qu'il est, comme les forces mêlées du sentiment et de la

sensation, non comme un échange de baisers perpétuels, mais si chaste qu'il n'en résulte aucune suite, pas même un souvenir dans l'âme des embrassés. Le Mariage de William Ashe, intitulé sans aucun motif dans la traduction, V Erreur d'aimer, dut même effaroucher ses lecteursbritanniques, l'adultère yjouant un rôle et certains chapitres révélant des intimités conjugales. Il faut se souvenir, en effet, que la critique ne s'exerce pas à Londres avec la même tolérance qu'à Paris. Elinor Glyn fut comparée à Gyp et Rhoda Broughton à Zola chez leurs compatriotes ; en France, elles nous paraîtraient tout au plus une Marie-Anne de Bovet douée de pudeur et de talent et une Zénaïde Fleuriot spirituelle. L'Erreur d'aimer ne choqua personne sous notre ciel indulgent. On en fit même un certain cas. William Ashe parut une vigoureuse personnification du gentleman et de l'homme politique dont la conscience tout anglaise ignore les transactions et les mensonges. Le caractère tourmenté, tendre et faible de Kitty, son histoire simple et tragique n'intéressèrent pas moins que l'étrange psychologie et la décevante carrière de Julie, l'homonyme de Mlle de Lespinasse. Allégé de son

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dénouement théâtral et de deux cents pages inutiles dans le second volume, le livre eût mérité tous les suffrages. Je lui préfère, pour mon compte, Helbeck of BannUdale, l'histoire de ce catholique intransigeant dont l'âme se révèle si douloureuse, fléchissante sous le joug du prêtre et le désir de la femme. Il y a dans ce livre une remarquable étude de la mentalité catholique et de la domination cléricale sur les consciences indécises. Le caractère sain et généreux de l'héroïne s'y oppose habilement à l'esprit monacal et terrifié d'Helbeck, comme la force vivante de l'amour et de la jeunesse, comme la nature rebelle au joug en lutte avec la puissance du dogme. Je regrette queMrs Ward, toujours favorable aux dénouements dramatiques, ait terminé ce conflit par un suicide. Cependant la mort de Laura n'est pas un illogisme, les développements du récit l'imposaient et l'on n'imagine guère une autre solution à cet antagonisme entre Eve et l'Eglise. Dans Elêano?\ l'auteur revient aux mêmes sujets quoique d'une manière indirecte, et, cette fois, sans sortir de l'étude du clergé. L'histoire de son inoffensif et doux abbé persécuté par les jésuites est d'une éloquence touchante et laisse

une ardente admiration pour la liberté de penser. Mais la valeur du livre réside dans l'analyse psychologique, dans le relief et la vérité, donnés aux caractères d'Eléanor et de son infidèle ami . Les premiers chapitres sont une mise en scène magistrale de l'homme de lettres égoïste, vaniteux et séduisant dont la parole musicale et fleurie enchaîne le désir féminin. Marcello, me semble une œuvre moins homogène et surtout moins intéressante qu'Elèanor] je dirai la même chose de Si?- Georges Trèssady, dont la lecture me laissa sans émotion, ni plaisir.

Quant au dernier roman de Mrs Ward, La carrière de Fenwick, je Tentendis louer par des lecteurs compétents, mais je ne parviens pas à lui trouver des qualités supérieures. Le livre est ennuyeux, délaut terrible pour un roman. De plus il n'offre pas un caractère, pas une personnalité sympathique, et l'action y languit désespérément durant la période de vingt années accordée à son développement. Fenwick est un artiste, un peintre original, mais sans fortune, situation banale dont l'exposé nous trouble peu. Une occasion « d'arriver » lui étant offerte, il quitte sa femme en se gardant bien de dire

pourquoi et prend pied dans un milieu d'artistes et de gens du monde où, pour des raisons non moins mystérieuses, il se laisse présenter comme célibataire. Cette conduite étrange est découverte, naturellement, par Phœbé, l'épouse délaissée. Or, Phœbé, que les premiers chapitres révèlent comme une tranquille petite femme, d'intelligence moyenne et de cœur tendre, devient subitement énergique et passionnée ; l'apparente trahison de Fenwick lui fait prendre la résolution de fuir le toit conjugal et elle disparaît avec sa fille pendant quinze ans. Fenwick, le premier moment de colère et d'émotion passé, se console, aidé par le succès et par l'amitié d'Eugénie de Pastourelles, un de ces anges féminins dont le mécanisme d'automate suffirait à rendre intolérables la vertu et ies auteurs qui la décrivent. Mais, suivant Tordre des choses, la fortune et le succès changent de caprice et délaissent un jour le malheureux artiste. Il se met aussitôt à regretter sa femme et sa fille. Heureuse coïncidence, Phœbé se livre en même temps à des remords tardifs, pleins d'à-propos. Elle se rend compte au bout de quinze ans de ce qu'avait vu le lecteur au bout de trois pages, que sa fuite indiquait une

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détermination peu justifiée, et revient d'Amérique dans l'intention de rejoindre Fenwick. Il était temps, l'infortuné regardait déjà ses pistolets. L'angélique Eugénie achève de mériter des ailes en opérant le rapprochement des deux époux et la fille de Fenwick témoigne d'un étonnement légitime à se voir tout-à-coup pourvue d'un père : cependant comme elle est aussi pourvue d'un fiancé canadien, cet épisode n'ajoute qu'un intérêt médiocre à sa vie. Phœbé et son mari, un peu stupéfaits d'abord de se retrouver sous le même toit, en arrivent bientôt au recommencement de la lune de miel. Tout cela est prévu d'avance et gagnerait fort à ne remplir qu'un volume. Cependant le caractère d'arriviste de Fenwick, le milieu mondain où ses allures plébéiennes soulèvent de discrètes tempêtes, les figures de collectionneurs et d'artistes qui l'entourent sont bien pris sur le vif et dépeints avec talent. On oublie même les invraisemblances de la situation en suivant quelques-unes des phases où elle entraine le héros. Mais les cas de conscience qui font tout l'intérêt à'Eléanor et iïHelbeck of Bannisdale, les aventures passionnantes racontées dans La fille de Lady Rose, l'ardente

psychologie de Kitty Ashe ou de Mrs Boyce, la mère de Marcella, sont des souvenirs fâcheux quand on lit La carrière de Fenwick. Le livre parait d'autant plus long et fastidieux qu'on s'attendait à mieux. J'ignore si M" Ward voulut traiter une fois de plus la thèse développée dans Femmes d'artistes, montrer que le mariage est une entrave et une absurdité dans le monde des bohèmes. En tout cas, elle ne prouve rien et ne tire pas même un bon parti de son sujet. La languissante figure d'Eugénie l'hynoptisait sans doute, car le récit ramène continuellement ses ondes monotones au x pieds de cette fade beauté et il en résulte des à coté, des digressions non moins ennuyeuses qu'hors de propos. Cette lenteur allemande est décidément caractéristique de l'esprit anglais. Mrs Ward y échappe d'ordinaire plus que les écrivains, filles de pasteurs, dont nous avons cité les noms, mais La carrière de Fenwick demande une revanche de son talent. Je voudrais aussi qu'elle renonçât, — et tous les romanciers anglais avec elle, — à intercaler des citations, des phrases et des mots français dans ses récits. Ces invasions sur le terrain de notre grammaire sont trop souvent fâcheuses.

Miss Kavanagh, les Wetherell, Miss Yonge, M" Oliphant, Mr8 Wood et Miss Garey défigurèrent ainsi notre ortographe et notre langue comme pourraient lefairedes nègres. Mrs Ward suit ce déplorable exemple avec non moins d'erreurs à son actif. Elle qualifie sans hésiter de « toupé » la coiffure à la mode dune jolie femme. Je ne vois pas la nécessité de ces perpétuels emprunts. Les Anglais ont plus de mots que nous dans leur vocabulaire et leurs poètes témoignent de la richesse et de l'éloquence de ces mots quand on veut bien en tirer parti. Chez nous, à l'exception de M Paul Bourget dont l'anglais est beaucoup meilleur que le français, nous n'empruntons guère que les expressions : tea gown, garden party, home, ticket et plum cake à nos voisins d'Outre-Manche. Ils feraient bien d'imiter cette réserve ou d'apprendre notre langue.

De ces considérations hâtives, il résulte donc que Mrs Ward est un cas d'exception et que le roman suédois, italien ou allemand s'adapte mieux aux mentalités françaises que le roman britannique. Je ne sais s il (aut en accuser les traducteurs dont la tâche est certainement difficile et ingrate. Je crois plutôt que l'intensité et

la richesse de notre vie littéraire nous ont rendus trop exigeants : il nous faut le roman chef d'œuvre, une psychologie savante, des épithètes miraculeuses, des images et des phrases étincelantes comme un flot où s'avivent les lumières éparses. Nous n'avons plus le goût assez simple, le cœur assez pur pour vouloir qu'on nous raconte des événements et des choses ordinaires, l'histoire quotidienne d'une famille, l'amour innocent d'un pasteur pour une jeune fille ou une honnête veuve. Nous demandons des mots précieux, des idées vastes, tout le ciel éperdu de la pensée, rayé par le vol des chimères. Et cela prouve combien nous sommes vieux.

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