‹ Semeurs d'idéesChapitre 8 sur 11 · H. SIENKIEWICZ · texte numérisé non relu

H. SIENKIEWICZ

(quo vadis)

Certains livres obtiennent un succès difficile à comprendre. Ils sont pleins d'idées vulgaires, dénotent un talent médiocre et provoquent cependant l'enthousiasme le plus sincère. Des chefs-d'œuvres passent dédaignés près deux ; on applaudit Gens de la Noce et le sourire de C/ioresteincompris. Les philosophes expliquent de telles aberrations. Si je faisais partie de leur glorieuse phalange, je discuterais la psychologie des peuples et des époques, le rôle des circonstances et des événements, leur action sur l'œuvre étudiée, les affinités probables entre cette œuvre et « l'état d'âme » de ses lecteurs ;

puis, je découvrirais qu'un livre ordinaire passe pour génial quand il a rheureuse chance de naître à propos. Et je suis tentée, sans l'aide des logiciens, de résumer par cette banalité mes impressions sur Quo Vadis.

L'œuvre de Sienkiewicz dut, en effet, son étrange vogue aux faveurs du hasard. Passionnée, vibrante, très chrétienne, elle est née dans une époque de scepticisme et d'indifférence : la loi des contrastes lui assurait un triomphe. Beaucoup trouvèrent en elle le reflet des croyances passées, le mirage de vérité qu'on implore aux heures d'angoisse, quand la certitude fait place au doute. En faut-il davantage pour susciter l'admiration ? Le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas, et le succès, dans ce monde, est une affaire de sentiment où l'intelligence n'entre pas toujours en cause. Sans nier complètement les mérites de Quo Vadis, je crois donc permis de les discuter, je crois même qu'on peut n'y rien voir d'extraordinaire.

L'histoire de Vinicius et de Lygie se passe aux premiers temps de l'ère chrétienne. La lutte de l'Église et du paganisme est un sujet Vieilli, souvent fastidieux, mais il prête aux

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développements littéraires ; les poètes et les rhétoriciens y trouvent matière à disserter. Massacres de vierges blondes, torches humaines flamboyant sous le ciel noir, lions rugissant dans l'arène, fleuve rouge, fleuve de sang et de larmes s'épandant sur les roses de la terre païenne ; quel tableau pour un écrivain ! Poètes, patriciens, courtisans, juifs sordides, apôtres, martyrs, bo :rreaux, toutes les figures et tous les genres peuvent se décrire à cette occasion, et les antithèses abondent sous la plume du narrateur. Deux sociétés sont en présence. L'une a savouré la poésie divine, héritage des Grecs ; de beaux esprits, de grands artistes y survivent auprès des jouisseurs et des courtisanes. Le côté brillant de la vie est son partage, elle chante lhymne de l'amour parmi lus senteurs des myrtes, à l'ombre des temples de marbre où sourit, clémente et douce, Aphrodite Cythérée. L'autre a recueilli la parole sainte, la parole d'un divin prophète, elle souffre, jeûne et prie à cause de cette parole. Les uns se couronnent de fleurs et boivent le vin rose des coupes, les autres, vêtus de bure, s'agenouillent dans les ténèbres des catacombes. Si l'on ajoute à ces tableaux faciles le person*-

nage traditionnel de Néron, le doux visage de l'apôtre Pierre et l'ardente figure de Paul, le sujet d'un ou de plusieurs livres se trouve préparé sans grand effort d'imagination. L'œuvre d'art se fabrique ainsi comme un petit gâteau. Au lieu des formules employées dans Là Cuisinière bourgeoise : Prenez des œufs, du lait, de la tarine, du beurre, dosez, mêlez et servez chaud, on pourraitdire : Prenez Tacite, Suétone, Renan, imaginez quelques incendies, quelques massacres, un petit roman, dosez, mêlez et servez chaud.

Je m'empresse d'ajouter que les meilleures recettes ne produisent rien de mangeable si le cuisinier n'est pas bon. M. H. Sienkiewicz a trop de talent pour confectionner un mauvais plat ; dans une certaine mesure son livre doit plaire et je l'ai vu plaire à des intelligences très délicates. Par malheur Quo Vadis eut l'audace de naître après Y Antéchrist et l'axiome célèbre est toujours vrai : « Le génie égorge ceux qui le pillent ». On peut objecter, sans doute, que Renan lui-même n'a rien inventé, Suétone fut l'inspirateur de son œuvre et le personnage historique de Néron existait avant lui. Mais une différence sépare le

révélateur du copiste, c'est par la vision de Renan, c'est par YAntechrUt que nous avons connu les splendeurs et les misères de la décadence païenne. Il était dangereux de recommencer son œuvre.

L'auteur de La Vie de Jésus, comme tous les hommes de génie, fut un voyant. Il pénétra le domaine de l'histoire, mais pour l'élargir; il se servit des textes, mais pour les révéler. Nous lui devons la compréhension d'un monde. Avec une âme de philosophe, il eut des yeux de prophète ; sa pensée, vaste comme un rêve, fut lumineuse comme une inspiration, ses paroles, graves et douces, eurent la solennité des choses éternelles. Il suffit de lire son œuvre pour voir quel don merveilleux d'intuition guidait ses travaux, ses recherches et ses traductions même. Les deux plus féconds royaumes de l'histoire, les civilisations grecque et juive, sont l'univers magique dont il posséda la clef. Chacun sait de quelle vivante lumière il entoura L'âme mystérieuse d'Israël. Seul, il comprit vraiment, l'angoisse révoltée de Job, l'ironie de l'Ecclésiaste, la fraîche poésie du Cantique et la beauté douloureuse des Psaumes. Il devina le secret de la

Sulamite, de l'amante aux yeux clairs comme les étangs d'Hesbron. Près d'une Jérusalem féroce, il évoqua le sourire des campagnes galiléennes et pressentit de l'amour, du rêve dans le cœur farouche de la race juive. Les imprécations, les anathèmes, les appels au meurtre, les cris de haine lancés vers Jéhovah ne le troublaient pas : ses yeux voyaient fleurir les narcisses de Saron et passer sur les flots, les barques de Béthsaïda. La terre où vécurent les apôtres, la terre miraculeuse s'illumina d'un jour nouveau sous le rayonnement de sapensée; son œuvre, de l'aveu même de certains exégètes, fut une révélation.

Gomme Isrëal, Athènes et Rome nous sont devenues familières grâce à l'étonnante vision du poète. L'âme grecque, l'âme vibrante et lumineuse de l'Hellade frémit tout entière dans les Etudes d'Histoire religieuse, la Rome stoïcienne et la Rome voluptueuse de la décadence s'immortalisent dans Marc Aurële et Y Antéchrist. Tout le génie de Renan fut cette intuition des passés historiques. Quel narrateur, quel philosophe osa comme lui, et cela sans outrager la vérité, d'un fait obscur, déduire des conclusions précises, d'une silhouette

vague, composer une figure, d'un mot recueilli parmi cent autres, écrire un livre entier ? Les textes furent dans ses mains ce qu'est la matière inerte dans les mains du sculpteur, il arracha du bloc une triomphante statue. Pour comprendre le mystère enchanteur et divin de l'Antiquité, c'est vers lui qu'il faut aller d'abord; comme la verge de Moïse, sa plume a fait jaillir l'eau vive du rocher dur et nous lui devons une source féconde, une source inépuisable de rêve et de beauté.

Je ne saurais en dire autant de M. Sienkiewicz. Inspiré de Suétone et de Tacite, l'auteur de Y Antéchrist nous révéla l'histoire ; mauvais copiste de Renan, l'a iteur de Qao Yadis n'a rien révélé du tout. Son livre nous apprend seulement combien il faut se défier des jugements dogmatiques. Il serait difficile en effet, d'écrire un ouvrage plus débordant d'illusions et de parti pris que le fameux Quo Vadis. Malgré une certaine érudition, M. Sienkiewicz ne respecte ni les faits, ni les dates ; dominé par ses croyances personnelles, il résume en une période de quelques années, une révolution morale qui demanda des siècles pour s'accomplir. Son dernier chapitre, racon-

tant le suicide de Néron, se termine par ces lignes : c Et désormais, des hauteurs du Vatican, règne sur la ville et le monde la basilique de Pierre ». Userait aisé de combattre, l'histoire en main, cette affirmation prématurée. Mais tout le volume est composé suivant la même ligne de pensée. On croirait, en le lisant, que le christianisme a passé comme un ouragan sur le vieil univers pour le détruire, le bouleverser et le mettre à neuf sans lui laisser le temps de se reconnaître.La réalité dément cette façon de voir. Les religions changent avec les désirs et les besoins d'une société ; tant qu'elles répondent à ces désirs, elles demeurent vivantes et fortes comme un instinct. Quand la société se désorganise et que d'autres aspirations s'éveillent en elle, les vieilles croyances font place à des idées nouvelles, mais le règne de ces idées exige, pour s'établir, une transformation complète du milieu. Or, il est difficile qu'une société change aussi rapidement qu'une institution et renonce en cinq minutes aux convictions dont plusieurs siècles s'étaient nourris. L'Evangile eut un succès moins prompt que le roman de M. Sienkiewicz. L'histoire de Julien l'Apostat reste une preuve entre mille de la

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Titalité profonde du paganisme, de son étrange puissance sur le cœur des poètes, des philosophes et des guerriers. D'innombrables générations lui demandèrent, non seulement le rêve et l'illusion, mais la sagesse et la vérité. Comme les enfants, les rhapsodes et les femmes, les fils de Pythagore et de Platon n'ont-ils pas adoré Zeus et reconnu sa voix dans l'orage ? Comme eux, aujourd'hui, nous cueillons les fleurs éternelles, la science, la beauté, l'art, les fleurs païennes écloses sous le soleil d'Apollon. M. Sienkiewicz a l'air de croire que les discours de Paul, l'incendie de Rome et la mort de Néron suffirent pour déterminer le triomphe des ascètes sur les artistes et l'effondrement de cet univers féerique du paganisme. Au IIe siècle cependant les cultes anciens prenaient une force nouvelle au contact des religions d'Egypte et d'Asie. La haute morale du Portique les laissaient vivre, ils faisaient partie de l'enseignement philosophique et les satires charmantes de Lucien choquaient alors plus d'un esprit crédule et superstitieux. C'est avec le secours du temps, grâce à l'œuvre patiente des années. grâce au sentiment de justice et d'humanité

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qui germait dans les consciences, grâce surtout à l'influence des écoles grecques, que la parole du Christ est devenue féconde. La gloire de l'Evangile n'a pas résulté des supplices et de l'exemple des martyrs. Toutes les religions ont eu leurs martyrs et le triomphe du catholicisme en suscita, parmi les hérétiques, des milliers dont M. Sienkiewicz ne parlera jamais. Il est bien inutile de faire des héros et des victimes avec tous les chrétiens ; en réalité la voix de Jésus n'avait pas besoin de ces sanglantes proclamations. Elle transforma le monde par sa beauté propre et fut écoutée seulement le jour où les âmes eurent besoin d'elle. Les martyrs jouèrent le rôle d'une faible minorité ; le christianisme eut des hommes politiques, des théoriciens, des organisateurs dont l'œuvre détermina son succès d'une manière moins poétique, mais plus efficace que le supplice des Blandine. M. Sienkiewicz ne tient pas compte de ces vérités. Il veut asséner la gloire de l'Evangile comme un coup de massue bien appliqué sur nos cerveaux et peu lui importe si nos idées, notre raison demeurent en bouillie après cette exécution. Son œuvre était facile. Mettre deux

sociétés en présence, l'une à son aurore, l'autre à son déclin et faire la comparaison, équivaut à proclamer la supériorité d'un adolescent sur un vieillard. Pour juger le paganisme, il ne faut pas l'étudier à l'époque de sa décadence. Il faut le voir à l'heure radieuse de son éclosion, quand le sanctuaire d'Apollon s'élevait au bord de l'Isménus, quand les vierges, pour consacrer à Zeus leurs âmes simples et leur pureté, s'enfermaient dans les temples austères de Dodone. Il faut se rappeler ces aèdes, ces guerriers, ces êtres ignorants du mal et du péché que « l'usage des coupes profondes et les doux accents de la flûte (1) » suffisaient à rendre heureux.

Quand l'influence corruptrice de Rome s'exerça sur le monde, la religion dépravée déjà par les cultes orientaux, se rabaissa naturellement au niveau des mœurs. Doit-on, pour cette raison, oublier la sereine innocence des premiers âges, l'ardent et profond symbolisme des cultes orphiques ou, simplement, la sagesse charmante et naïve de ces païens qui demandèrent à la vie ce qu'elle peut donner de meilleur :

(1) Sophocle. Agamemnon.

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l'amour, les fleurs, le rêve, la musique et la beauté ?

M. Sienkiewicz est poète, il devait donc subir l'éblouissement de l'antiquité. Ses meilleures descriptions, ses seules pages dignes d'être admirées sont imprégnées d'un souffle païen: malgré lui son œuvre dégage un charme profane et tout puissant. Deux héros nous intéressent dans Quo Vadis, Pétrone et Néron, les représentants du paganisme. Le personnage d'Ursus est ridicule autant qu'absurde, Vinicius et Lygie ressemblent à n'importe quels convertis des premiers siècles, l'admirable visage de Paul manque de relief; seuls l'apôtre Pierre et le vieux Chilon possèdent une réelle personnalité. L'action se déroule avec suite, mais combien de fois languirait-elle sans Pétrone et Néron ! La figure tragique et puérile de l'empereur, la figure spirituelle du philosophe existaient déjà par Y Antéchrist ; cependant M. Sienkiewicz les a décrites avec assez de force et de précision pour qu'elles nous captivent encore. Lui si fervent, si chrétien, manifeste surtout du talent dans la peinture de ce qu'il réprouve. Il raconte bien, sans doute, les massacres et l'incendie de Rome, mais Les Derniers

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jours de Pompéï et Fabiola nous émeuvent davantage. L'éternelle description de ces martyres vaut moins que celle des orgies romaines, des festins où le vin brille parmi les roses. Enfin, s'il est une page admirable dans Quo Vadis nous la trouvons dans le chapitre racontant la mort du paganisme, la mort de Pétrone s'en allant, parmi les fleurs, en baisant les lèvres d'Eunice, vers la sombre éternité. Faire l'apologie du christianisme n'en fut pas moins le seul but de M. Sienkiewicz. C'est inconsciemment que, grâce à son imagination riche et puissante, il lut charmé par l'esthétique du paganisme. Il voulait, en réalité, nous prouver que les disciples de Paul étaient tous des anges et les amis de Néron tous des vauriens. Il s'affligerait de penser que son livre évoque la magie de l'antiquité, la douceur des collines fleuries de temples et de statues. Il se demanderait pourquoi le tableau des massacres et des supplices, la vision sanglante des chevalets de torture ne font pas oublier le ciel hellénique, ce grand ciel où passait les colombes d'Aphrodite aux rêves d'or. Et peut-être, navré d'avoir si bien imité Renan, condamnerait-il les meilleurs chapitres de son roman.

Pour nous, ces chapitres sont beaux comme le reflet d'une œuvre infiniment plus belle, et nous aurions mauvaise grâce à reprocher aux échos de n'être que des échos.

Cette opinion, je le crains, semblera malveillante, mais il est possible de la justifier par de vieux axiomes. En littérature, ces axiomes nous apprennent que l'antithèse est un procédé facile dont il faut se méfier, l'approbation du gros public lui étant toujours assurée. Ces mêmes axiomes répètent que le talent doit redouter la comparaison avec le génie. Ils nous suggèrent encore que le roman historique, étant esclave des faits, des dates et des textes, n'a pas seulement pour tache de refléter des idées personnelles et des convictions. Je n'attaque point d'ailleurs, faute de capacités suffisantes, l'érudition de M. Sienkiewicz ; je crois simplement que cette érudition n'est pas celle d'un philosophe ou d'un penseur, mais d'un bon écolier. L'abus des terminaisons en um, la connaissance des mœurs et des coutumes d'une société, la mise en scène d'un grand nombre de personnages célèbres neprouventpas qu'on possèdele sentiment de l'histoire, la vision juste de l'humanité, l'intuition des consé-

quences morales et philosophiques d'un fait. C'est pourquoi, tout eu admettant le mérite de Quo Vadls dans une certaine mesure, je pense que ce livre tant aime', tant discuté, ne saurait s'appeler une œuvre d'art. Et je regrette que le génie slave, si grand, si prodigieux encore avec Résurrection, n'ait pas manifesté sa puissance et son originalité dans le roman de M. Sienkiewicz.

M. M. MARGUERITTE, M. PAUL ROURGET

(«l'eau souterraine » et « l'eau profonde »)

Quand on écrit un livre, un roman surtout, la composition du titre est parfois plus laborieuse que celle du sujet. La vie, en effet, même découpée entranches aux troisièmes pages des journaux, offre une matière littéraire abondante et variée ; des enlèvements, des suicides, des crimes, des vols, des adultères en nombre suffisant pour alimenter l'imagination du romancier. Mais il faut rajeunir ces vieux thèmes, leur imposer des variations, les annoncer au lecteur comme entièrement nouveaux. Tel est le rôle difficile du titre A bien déterminer ce rôle, à trouver la formule suggestive qui doit assurer

la vente de son livre, il arrive qu'un auteur dépense tout son talent. Ce fut le cas pour M. M. Margueritte et M. Bourget quand ils écrivirent UEau souterraine et L'Eau profonde. Les deux livres parurent en même temps, baptisés presque de la même façon, ayant épuisé dès la couverture, toute l'imagination de leurs auteurs. Quelle saveur dans ces mots dont le sens vague permet toutes les suppositions : UEau souterraine, L'Eau profonde ! On lit les deux romans rien que pour savoir où nous mèneront des flots si mystérieux et comment, toujours fraternels, ils aboutiront au même point. La déception, hélas, ne se fait guère attendre. Le plaisir de la lecture demeure borné aux titres, à l'attrait du problème qu'ils suggéraient. De pareils courants, du moins, n'offrent rien de dangereux et chacun peut les suivre sans crainte d'aller vers les abîmes et les tempêtes. Ils ne mènent pas à cette mer de vertige et de lumière qui estla pensée. Ils se.gardent bien de cacher des profondeurs. Aucun soleil ne se reflète en eux, aucune fleur précieuse et riche n'étoile leurs bords. Le mystère même qu'ils annonçaient, n'a rien d'intéressant, voir de pareils livres signés Margueritte et Bourget m'étonne

davantage. Mais il faut s'attendre à tout après Le Jardin du roi, Vers la lumière, Monique et L'Étape. Enfin, puisqu'il y a mystère, ou, du moins, intention de mystère, que veulent dire ces rébus? Pour M. Bourget, l'eau profonde est l'image d'une âme individuelle, âme de jolie femme bien entendu ; pour MM. Paul et Victor Margueritte, l'eau souterraine symbolise l'àme de la race. Je ne dirai pas ces énigmes cruelles parce qu'elles renferment des banalités décevantes. L'une fournit à M. Bourget l'occasion de citer de l'anglais, l'autre permet aux Margueritte d'écrire une jolie page, la dernière du roman. Contentons-nous de ces avantages. Et sachons le reconnaître, L'Eau souterraine et UEau profonde n'ont d'autre rapport que leur manque de saveur ; il faut s'y résigner.

Il y a quelques années, les frères Margueritte nous donnèrent Les Deux Vies, une œuvre humaine, sincère et vraie où se retrouvait le talent dépensé dans La Force des choses et que vivifiait l'amour hautain de la justice. Ce roman nous apportait des idées, chose rare, mais j'y voyais encore un témoignage de repentir, il me semblait destiné a faire pardonner Vers la

lumière et Le Jardin du roi. Hélas ! je me trompais, le noble désir de l'expiation ne troublait pas les frères Margueritte puisque L'Eau souterraine a vu le jour, récidive du péché fatal, le péché d'insignifiance. Car l'histoire d'Aïcha ne vaut guère mieux que celle de Claudine et de Rose. Son unique mérite est de nous donner quelques détails sur le caractère arabe, de même que l'unique originalité de l'héroïne est d'avoir une étoile bleue tatouée sur le front. Le roman (est-ce bien un roman ?) nous parle, en effet, de l'Algérie. Burnous, méchoui, Coran, voiles, tapis, yeux noirs, teints bruns, ciel bleu, maisons blanches, moka, cigarettes, je crois que tout y est. Nous sommes bien en Algérie. Au fond, pourquoi pas en Egypte ? Les frais de couleur locale eussent été les mêmes, pyramides en plus. Mais ne discutons pas les intentions des auteurs. Aïcha est la fille d'un grand chef arabe. Par politique, son père lui fait donner une éducation française. Elle épouse un Français, frère d'une amie de pension. Jusqu'alors, rien d'étonnant. Patience, voici des événements, la vie d'Aïcha se complique. Sa belle-sœur meurt, son mari meurt, sa belle-mère meurt, son père

meurt. Triste concours de circonstances. Pas d'enfants, il aurait fallu les faire mourir aussi; MM. Marguerritte ont le sens de la mesure, et redoutent de forcer la note macabre. Rendonsleur cette justice qu'ils dédaignèrent même la supposition d'une épidémie pour expliquer tous ces désastres : accident, maladie, chagrin, vieillesse, ils fournissent une cause à chaque enterrement. Donc, n'ayant plus d'affections, plus de liens en France, Aïcha revient en Algérie où elle reprend, peu à peu, les goûts, les habitudes, la religion de sa race ; par excès de conscience elle atteint même l'obésité. « Ame invisible, eau souterraine », disent les auteurs. Nous les croyons sur parole. Mais que serait devenue cette âme invisible sans le jeu de massacre auquel se livrèrent MM. Margueritte ? Avec une belle-mère, une belle-sœur, un mari, l'histoire nous laisse supposer qu'Aïcha serait restée Française et maigre. Alors ? L'influence de la race ? L'eau souterraine ? Jusqu'où va la thèse ? Il me semble que rien n'est prouvé.

Au point de vue psychologique l'œuvre n'existe même pas. A peine un profil de Si Salem, le père d'Aïcha ; des noms français, des noms arabes, une grand-mère qui aime son

petit-fils, deux jeunes filles qui se marient, un veuf qui pleure, une veuve qui se console, voilà le roman, ses personnages et leur psychologie. On se demande pour quel public un tel livre fut écrit. Les intellectuels et les lettrés s'occuperont sûrement d'autre chose, et je voudrais bien être de leur nombre. Mais les mères de familles le donneront à leurs filles et les jeunes femmes se rendront compte, à cause de l'édition Fémina, qu'il fut écrit pour elles. Ah, pauvres femmes ! Gomme elles sont dupes 1 On leur persuade que la vie roule autour d'elles, que les grands chefs-d'œuvre, les vastes rêves sont inspirés par elles, que le travail, l'effort, l'idée ont leur sourire pour but. Et quand il s'agit de faire de l'art ou de la littérature à leur intention, tout ce qui est banal et pauvre sort immédiatement des cerveaux, on les inonde de photographies, de romances et d'histoires enfantines, bonnes pour fausser le goût d'une pensionnaire. En musique, du Delmet, en peinture, des fleurs sur abat jour, en philosophie, le Catéchisme de persévérance, en littérature, L'Eau souterraine ! Voilà leur bagage intellectuel. Fénelon laissait plus de marge aux capacités féminines* Mais, cette fois-ci, MM. Mar-

gueritte n'eurent pas tout le succès qu'ils espérèrent. Les jeunes femmes trouvent La Vie heureuse ou Femina plus amusantes que LÏEau souterraine, à cause des illustrations. Restent les éditeurs Marne toujours en quête de « livres de prix » pour les fins d'années scolaires. Vile mystérieuse est trop vieilli, Quo Vadis trop scabreux, puissent les créateurs d'Aïcha se souvenir des collégiens !

LEau souterraine garde cet avantage sur L'Eau profonde que le style en est facile et sans prétention.

Il fut un temps où j'aimais les romans de M. Bourget. J'étais très jeune. Je savais mal la grammaire et mes idées philosophiques manquaient d'envergure, je les recevais toutes faites du manuel de M. Fonsegrive. Mais je les croyais profondes et sans limites. C'est pourquoi Le Disciple m'enthousiasma. Je crus pénétrer dans la haute littérature et ressentis la même joie fière que M. Bourget à pénétrer dans la Haute Vie. Plus tard, j'éprouvai des fraternités spirituelles avec Dorsenne et Claude Larcher. mes « états d'àme » acquirent de l'importance. Puis . je connus Flaubert, A. France. Maupassant et je changeai d'idoles ; ainsi le musée d'antiques

fait oublier le magasin d'objets d'art. Je garde cependant une sympathie pour Mensonges, et, pour les Essais de psychologie contemporaines, les Etudes et portraits, les Sensations d'Italie, une admiration sincère. Mais depuis Recommencements j'ai perdu tout espoir de revenir à mon ancien culte. D'abord le fait que M. Bourget s'obstinait dans la nouvelle me parut une erreur de direction, quelque chose comme une automobile butant sur une vitrine ou s'égarant avec fracas dans un parterre. Puis Monique et Y Etape achevèrent de me décevoir. Au lieu d'un converti à la langue française nous avions un converti au traditionalisme ! Gela devenait cruel. Heureusement l'évolution fut riche en suprises. Changements à vue comme au théâtre. Naguère les héroïnes de M. Bourget avaient toutes des amants, c'était inévitable comme les jupons de soie molle et les bas à coins brodés. Elles n'en restaient pas moins de fines créatures, aux fines chevilles et aux fins sentiments. Les maris ? Néant, M. Bourget ne s'indignait que des trahisons envers l'amant. Maintenant la note change. Voyez Monique, et Brigitte dans Y Etape, quels lys d'autel et combien ces vierges sont chastes !

elles poussent la modestie jusqu'à manquer totalement de personnalité. Et Valentine dans L'Eau profonde ! Elle est ennuyeuse, très ennuyeuse, je l'avoue, mais elle aime son mari, elle a des enfants, elle est bonne, belle, tendre, charitable, toutes les vertus lui font cortège et nous ne pouvons manquer de reconnaître qu'elle forme avec sa rivale le piquant contraste de la femme légitime et delà maîtres, l'une fière et pure, l'autre jalouse et vicieuse. Où donc, par parenthèse, ai-je déjà vu ces termes : femme légitime, maîtresse, mari infidèle, mari perfide, etc. ? N'est-ce pas dans Serge Panine ? Il est évident que de dire : « la maîtresse était très nerveuse en (( allant chez la femme légitime », suppose deux situations psychologiques et toute la honte du péché, tandis que : « Jeanne allait chez Valentine » ne suppose rien du tout. Mais M. Ohnet nous avait déjà révélé cet habile procédé de mise en scène, et je ne croyais pas qu'il ferait école. Enfin, passons. Donc, après Le Disciple, Mensonges, Crime d'amour, L Irréparable, etc., voici le musée des honnêtes femmes. Pourquoi sont-elles en cire comme au Musée Grévin ? J'en connais d'autres,

celles de Fogazzaro par exemple, qui semblent les vivantes gardiennes d'un temple de lumière et qu'on ne peut entrevoir sans les admirer. Mais M. Bourget n'est point Fogazzaro. Il paraît mal à l'aise en décrivant les floconneuses et liliales blancheurs qui sont ses derniers états d'âme. On dirait que ses croyances nouvelles le gênent comme des souliers trop neufs, je crois qu'il les adopta sans les essayer suffisamment. L'Etape témoignait déjà d'une adhésion hâtive à des doctrines mal vérifiées. Quand on étudia toute sa vie les boudoirs, les toilettes et les adultères des femmes du monde, il est dangereux de passer sans transition à l'analyse des vertus intransigeantes, des théories républicaines et des caractères bourgeois. Croire ne suffit pas pour convaincre. Il faut encore raisonner. M. Bourget dédaigne d'approfondir ses idées et d'examiner celles des autres ; il lui semble plus facile d'accumuler les mots, les pages et les fautes de français que d'extraire d'une pensée tout ce qu'elle peut contenir d'erreurs et de vérités. Dans une remarquable étude intitulée Les Grands convertis, M. Jules Sageret lui prouva sans effort qu'il discutait sur le vide et parlait avec assurance et pompe

de l'inconnu. Je n'ai plus à constater ce fait démontré. V Eau profonde, d'ailleurs, n'y ramène pas. Il y est si peu question d'idées ! En revanche, voici les blasons, les parchemins ressuscites. C'était par acquit de conscience, pour accomplir sa mission d'apôtre, que M. Bourget, dans Monique et L'Etape avait supprimé les gens titrés et sorti ses héros des classes obscures. Le vieil homme reparaît aujourd'hui sous le froc du converti. Voici la Haute Vie, avec ses majuscules. Voici des diamants, des dentelles, des marquises, des baronnes, des snobs et des cobs, fi du mot cheval, il n'est pas anglais, voici la tea gown, l'afternoon tea, le Jockey club, le Paris mondain4, toutes les splendeurs, toutes les gloires auxquelles M. Bourget semblait avoir renoncé. Voici même ce français bizarre et torturé qui permet de dire en parlant d'un Auvergnat : « Il avait ces yeux jaunes des provinces... » Pourquoi des provinces? Est-ce qu'il est impossible à un Parisien d'avoir les yeux jaunes ? Puis j'avais bien entendu dire : les yeux jaunes des fanaux, des phares, les yeux jaunes des fiacres, je savais qu'on pouvait comparer la lune à un œil jaune, que les primevères, les

étoiles ont des yeux d'or pour les poètes. Mais les yeux jaunes des provinces ? Pourrait-on dire aussi : les cheveux blonds des départements ? Je comprends mal l'image. Enfin, passons encore.

Nous l'avons vu, du moins, la conversion de M. Bourget restein de l'ascétismeol. Il n'entend pas les mêmes voix que Jeanne d'Arc, nuarchange ne lui ordonne de revêtir la cuirasse étincelante, il lui est même permis de reprendre goût aux robes pailletées et aux robes de velours marron « avec semis de pois blancs ». L'auteur de YÉtape a retrouvé le peuple frivole des couturières et des tailleurs au bout de son chemin de Damas. Comme naguère la Duchesse bleue, ses vertueuses héroïnes s'habillent chez de grands faiseurs. Il ne détaille plus leurs corsets, ce serait inconvenant, mais les chapeaux, les guipures, les ombrelles sont là pour le dédommager. Vanité des vanités, dit l'Ecclésiaste. Pauvre Ecclésiaste, qu'aviez-vous à faire avec les gens du monde ? Vous ignoriez l'importance d'un gilet bien fait et ne portiez pas de belles bottines jaunes comme M. Perron Duménil. Vous n'aviez pas « cette tenue de l'homme vraiment élégant » que M. Bourget

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assure être « le désespoir des imitateurs ». Vous parliez avec ironie et découragement de toute chose parce que vous connaissiez la vie. Les convertis d'aujourd'hui ne vous ressemblent guère, l'uniforme du militaire et les diamants des jolies femmes les occupent davantage que le souci de méditer. Mais vous saviez que la morale change avec les temps et s'accommode aux individus, vous saviez que la lumière d'Orient ne brillerait pas pour tous les hommes et cela ne vous étonnerait pas de voir l'Amour, la Beauté, la Sagesse que révèrent les Initiés exilés des salons où paradent les vertus mondaines.

Je me reprocherais de ne pas signaler dans Y Eau profonde, à part les aristocratiques toilettes des aristocratiques héroïnes, une admirable science topographique. Suivez plutôt cet itinéraire d'un fiacre. Il va « le long du boule- « vard de la Tour-Maubourg d'abord, puis de « l'avenue Duquesne, pour contourner le chevet « de Saint-François-Xavier et gagner un peu « au delà le long boyau populaire de la rue de « Vaugirard qu'il ne quitte plus jusqu'au « Luxembourg ». Quelques lignes plus loin, le même fiacre s'engage « dans la rue de Médicis

« et dans la rue Soufflot». Des noms dénient: lycée Henri IV, rue Clovis, rue de la Vieille- Estrapade, etc. « Encore quelques tours de « roue, la bruyante artère de la rue Monge « était traversée et la voiture enfilait cette fin « de la rue Lacépède qui débouche en face du « Jardin des Plantes ». N'est-il pas indiscutable que M. Bourget connaît Paris ? Et quelle ingénieuse anatomie, quel souci de bien qualifier les rues : le long boyau populaire (!!!) la bruyante artère ! Pour la physionomie de la ville, c'est différent, M. Bourget ne recherche pas l'opulence et l'originalité des épithètes. Un Paris vaste, un Paris aristocrate, un Paris de luxe et d'ostentation, un Paris « où on trouve de tout ». Comme évocation, cela lui suffit. Et l'intrigue? Oh ! l'intrigue est si peu de chose! Un mari trompe sa femme et se croit trompé par elle, mais il se trompe ; déclinez le verbe, ajoutez une réconciliation, l'opprobe jeté sur la maîtresse, une couronne de gloire au front de la femme légitime, une naissance également légitime, et vous aurez le roman. Gela prend deux cents pages et se termine par cette réflexion fine et nouvelle qui dénote les études psychologiques : « Il y a quelque chose d'aussi

« profond que les eaux tranquilles et les belles « âmes silencieuses. C'est l'ignorance ou la « méchanceté des amis du monde et surtout « des amies ».Nous saurons désormais que les femmes sont mauvaises langues.

Une demi-douzaine de petites nouvelles terminent le volume. Elles sont là comme les chiffres dont les enfants bourrent la fin de leur page d'écriture, pour ne pas laisser de «blancs». Mais leur prologue, Les Pas dans les pas, et Tune d'elles, intitulée Dernière poésie, ne me parurent pas dénués de charme et de subtilité ; j'y retrouvai le souvenir du disséqueur d'âmes que voulut être M. Bourget. Les autres récits, malgré de beaux titres comme Le Portrait du doge et Le Cob rouan, me rappelèrent plutôt ces images d'Epinal que je vis parfois dans des sacristies. Sujets vertueux, héros vertueux, vice puni, vertu récompensée, il y aurait de quoi former d'ingénieuses allégories.

S'il m'est permis de conclure en émettant quelques vœux, je souhaiterai trois choses comme jadis dans les contes : que M. Bourget se remette à penser avant d'écrire, qu'il reste psychologue au lieu de devenir théologien,

puis surtout, oh surtout, qu'il oublie l'Angleterre ! Car de cette Angleterre bien-aimée il a rapporté le spleen... pour les autres.

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