C. — TROUBLES DIGESTIFS D'ORIGINE NERVEUSE
Entre le système nerveux et le tube digestif, l’estomac surtout, il existe une solidarité fonctionnelle indiscutable. La preuve en est donnée, d une part, par les états dyspeptiques souvent intenses que l’on constate chez beaucoup de névropathes et, d’autre part, par les troubles digestifs parfois violents dont se compliquent si souvent certaines affections nerveuses organiques, en particulier le tabes.
Quelle (pie soit la conception pathogénique adoptée pour l'estomac en particulier, au point de vue sémiologique les troubles digestifs d'origine nerveuse se classent en trois groupes : les uns sont secondaires aux affections organiques du tube digestif; d’autres sont d’origine réflexe. Quel que soit l’intérêt (pii s'attache à leur diagnostic, ils ne peuvent prendre part à la description présente qui n'envisage que h* troisième
TROUBLES VISCÉRAUX D'ORIGINE NERVEUSE
groupe : celui des Iroubles digestifs (pii soûl sous la dépendance immédiate et, pour ainsi dire, exclusive des affections du système nerveux, organiques ou fonctionnelles.
1» TROUBLES DIGESTIFS DANS LES AFFECTIONS ORGANIQUES DU SYSTEME NERVEUX
Nombreuses son les affections nerveusesqui ont un relentissemenl sur le tube digestif; et chacune présente dans ses manifeslations certaines particularités de siège, de nature, d’intensité. Aussi, me semble-t-il préférable, pour la clarté de la description, de passer successivement en revue les affections du système nerveux dans leurs manifestations sur les différents segments du tube digestif: pharvnx, œsophage, estomac, intestin, en insistant particulièrement sur les principales de ces localisations. L’ordre étiologique que j adopterai esl le suivant : a ffecl ion s cérébrales , bulbaires, médullaires, névroses ; un dernier chapitre sera réservé aux troubles gastriques fonctionnels qui ne reconnaissent aucune’ cause classée et qu’on désigne sous le nom de, assez impropre du reste, gastronévroses. En effet, ici, l’estomac n’est pas à proprement parler en cause par lui-même et les Iroubles qu’il présenle dans son fonctionnement sont secondaires et d’origine purement psychique.
Les affections du cerveau engendrent souvent des Iroubles digestifs.;
Les vomissements, l’incontinence fécale, qui accompagnent quelque-: fois 1 apoplexie cérébrale , n’ont pas grande valeur sémiologique. Par contre, les vomissements occupent une place très importante dans la symptomatologie des tumeurs cérébrales. Chez les paralytiques gêné -> raux, chez les sujets atteints de ramollissement cérébral , chez les, vésaniques, il est fréquent de noter des modifications de l’appétit, soit de l’anorexie, soit de la boulimie.
Les méningites , surtout la méningite tuberculeuse, donnent lieu à des désordres digestifs importants pour le diagnostic : la constipation et les vomissements. Ceux-ci ont tous les caractères (pii spécialisent les vomissements d’origine cérébrale : alimentaires ou bilieux, ils sont faciles, indolores, soudains, sans état nauséeux; spontanés. ou provoqués par un simple changement de position, ils surviennent par fusées.
Les lésions bulbaires donnent naissance à des troubles analogues et peuvent de plus produire une paralysie du voile du palais.
Les vomissements sont fréquents dans les lésions de la moelle cei'vicale. On sait aussi avec quelle fréquence les myélites , quel que soit leur siège, engendrent des troubles intestinaux : constipation, incontinence. Parmi les lésions de la moelle, c’est le tabes qui s’accompagne des troubles digestifs les plus significatifs.
Les crises gastriques des tabétiques sont caractérisées par des douleurs, des vomissements et un collapsus souvent extrêmement marqué. Elles s observent chez des sujets atteints de gastrite de cause médicamenteuse ou autre (alcool) mais surviennent aussi en dehors de ces conditions et chez des sujets dont la muqueuse stomacale est saine.
Les douleurs occupent l’épigastre d’où elles s’irradient vers les aines, le flanc, le dos. Elles ont généralement une intensité excessive, et sont continues ou présentent des exacerbations.
Les vomissements d'abord alimentaires, puis muqueux et bilieux, sont parfois sanglants. Dans certains cas ou a noté de véritables hématémèses, mais ici il n'est pas certain qu'il n’y ait pas une lésion de l’estomac sura joutée à l’ulcération. Les vomissements sont d’abondance variable, ils reviennent à intervalles espacés, après un repas; puis ils se rapprochent, se produisent sans interruption, deviennent incoercibles, l’estomac ne tolérant parfois aucun aliment ni boisson, pas même la glace. Les vomituritions à vide sont très douloureuses et s’accompagnent souvent de hoquets et d'éructations.
Tantôt les crises sont uniquement cardialgiques, les vomissements faisant défaut; tantôt I intolérance gastrique existe presque seule sans grandes douleurs. Habituellement les deux symptômes marchent de pair. La crise apparaît ainsi brusquement, acquérant parfois une violence extrême, avec angoisse, tachycardie, syncope et quelquefois diarrhée, crampes, algidité, cyanose, aphonie, en un mot état cholériforme.
Après une durée de "2 à 15 jours ou davantage, la crise cesse brusquement; l'appétit et les fonctions digestives réapparaissant souvent vingtquatre heures après.
Après une courte période d’amaigrissement, d’épuisement, le malade se rétablit bien vite, Mais il n’en est pas toujours ainsi. Dans certains cas où les crises sont subintrantes le malade arrive à un degré de cachexie extrême. Dans l’intervalle des crises, les fonctions digestives sont normales. Les crises reviennent d'une façon plus ou moins périodique tous les six mois, trois mois ou six semaines, tendant à se rapprocher encore davantage chez certains sujets; chez d'autres, après une période de cinq à six ans, elles tendent à disparaître. Je connais îles sujets qui n'en ont plus depuis plus de dix ans.
Outre ces caractères particuliers, il faut savoir que ces crises apparaissent souvent dans la période préataxique du tabes. On trouvera alors soit des douleurs fulgurantes, soit d’autres signes du tabes, — signe d’Argyll-Robertson, signe de Westphal, troubles de la sensibilité à topographie radiculaire, lymphocytose rachidienne — qui aideront à fixer un diagnostic qui offre parfois de grandes difficultés (empoisonnement, coliques hépatique, néphrétique, gastralgies), surtout lorsque les signes du tabes sont à leur minimum.
L’examen du chimisme gastrique pendant les crises décèle l’existence d’une hypersécrétion passagère du suc gastrique avec hyperacidité chlorhydrique. Mais ce résultat n’est pas constant et on trouve à peu près tout aussi souvent de l’hvpochlorhydrie, surtout chez les anciens syphilitiques ayant pris de l’iodure de potassium (Babon).
Il est une forme particulière de crises gastriques chez les tabétiques, décrite par mon élève Jean-C. Roux (1900), sur des malades de mon
TROUBLES VISCERAUX D'ORIGINE NERVEUSE
service de la Salpêtrière. C’est la crise gastrique d'origine dyspeptique, relevant d’une gastrite médicamenteuse.
En effet, chez ces malades, les gastrites médicamenteuses se traduisent d’une façon presque constante par des douleurs irradiées dans les côtés, vers les dernières eûtes, surtout du côté gauche, alors que la douleur à l’épigastre est très atténuée et manque parfois. Ces douleurs dans les côtés traduisent exactement le degré d’irritation de l’estomac; elles apparaissent régulièrement après les repas, augmentent après I ingestion des aliments, surtout des aliments irritants, et disparaissent rapidement lorsque le malade vomit, lorsqu’il ingère un médicament calmant, et cessent d’une façon définitive lorsqu’il est resté pendant assez longtemps à un régime sévère. Cette notion a donc une réelle importance pratique; car il est facile de débarrasser ces malades de ce symptôme gênant.
Mais il est un autre fait qui se relie également aux viciations de la sensibilité gastrique : les états dyspeptiques d’ordre banal peuvent chez ces malades entraîner à leur suite des crises gastriques véritables. Il ne s’agit pas ici d’une pure conception théorique; au contraire, cette notion s’appuie sur des faits très précis.
On peut voir chez certains tabétiques une gastrite médicamenteuse, qui se traduit d’abord par des douleurs régulières dans le côté, arriver enfin à se manifester par une crise gastrique typique. Dans d’autres cas, il s’agit d’une dyspepsie existant longtemps avant que les premiers symptômes du tabes se soient manifestés : à mesure que la lésion médullaire, évolue, les symptômes dyspeptiques se modifient et, en lin de compte, le malade en arrive à présenter des crises gastriques véritables.
Un autre argument en faveur de cette manière de voir, c’est que dans ces cas les crises gastriques ont les mêmes causes occasionnelles que les paroxysmes douloureux au cours des dyspepsies, — excès alimentaires, émotions pénibles, — et que, chez les femmes, elles apparaissent souvent au moment de la période menstruelle. Enfin la preuve la plus certaine, c’est que, chez ces malades, un traitement des troubles dyspeptiques fait diminuer le nombre et l'intensité des crises et peut même amener la guérison complète.
Ces crises gastriques liées à des états dyspeptiques ont pourtant quelques caractères spéciaux. Entre les crises, l’état gastrique du malade n’est pas parfait, mais il existe un état dyspeptique se traduisant souvent par des douleurs dans les côtés, revenant périodiquement après les repas.
La crise gastrique apparaît à l’occasion d’excès alimentaires, de surmenage, d’émotions pénibles, et au moment des règles chez la femme. Parfois elle succède à une série de fautes de régime et les troubles dyspeptiques vont alors en croissant jusqu’à ce que la crise éclate.
Enfin la crise gastrique ne disparaît pas brusquement; le malade met plusieurs jours ou plusieurs semaines pour revenir à son état normal. Tous ces signes ne se retrouvent pas dans les crises gastriques ordinaires qui sont très probablement d’une nature différente.
La pathogénie des crises gastriques liées à des états dyspeptiques est
difficile à établir il une l'ai; ou absolument certaine. On peut penser que l’état dyspeptique exagère seulement la fréquence et l’intensité des crises sans les créer de toutes pièces. On peut penser aussi que ces accidents tiennent à ce que le malade, ne sentant pas, ou ne sentant qu assez mal l’irritation de son estomac, continue les excès alimentaires ou médicamenteux, jusqu à ce qu’il se produise un paroxysme extrêmement violent. Si cette dernière interprétation est exacte,, on voit qu il faut ranger aussi parmi les troubles dus à l’anesthésie de l’estomac les crises gastriques liées aux états dyspeptiques.
Dans le tabes, les troubles intestinaux sont beaucoup plus rares que les troubles gastriques. On peut trouver dans cette affection des crises d 'entéralgie très 'douloureuse. La douleur partie d’une des fosses iliaques, comparée par le malade à une sensation d’arrachement, irradie dans l’abdomen, persiste pendant un nombre d’heures variable. C’est une véritable colique sèche, avec constipation absolue, qui s’accompagne généralement d’hypertension artérielle très marquée (Pal). D’autres fois, au lieu de constipation, il se produit une diarrhée intense, incoercible, qui parfois, tout comme dans certaines crises gastriques, est suivie d’algidité, de crampes, de syncope — état cholériforme. On peut observer aussi chez les tabétiques le ténesme intestinal consistant en besoins fréquents, impérieux, avec évacuations indolentes et insignifiantes.
D’autres fois, c’est la diarrhée tabétique, caractérisée par des selles fréquentes, peu abondantes, survenant sans douleur par accès, ou persistant îles mois, des années, sans épuiser le malade. On peut encore observer du côté du rectum : la constipation avec difficulté de la défécation, l’incontinence anale, le ténesme ano-rectal — crises rectales — la sensation de corps étrangers avec besoin incessant d’aller à la selle, l’anesthésie ano-rectale.
Dans la myélite transverse et les compressions de la région dorso-lombaire la constipation est habituelle. Dans les lésions de la région sacrée de la moelle épinière on observe au contraire de l’incontinence des matières et de l’urine.
Les troubles digestifs sont très fréquents dans certains états morbides classés dans le cadre des névroses.
Les vomissements font partie intégrante des svmptômes de la migraine simple et de la migraine ophtalmique. Ils accompagnent également les vertiges, quelles qu’en soient les causes. (Voy. Sémiologie du vertige.)
La maladie de Basedow, qui, du reste, n’est pas une névrose, mais bien un syndrome d’origine glandulaire, présente parfois des crises diarrhéiques intermittentes, mais, le plus souvent, les malades sont atteints d’une diarrhée persistante, indolente, souvent tenace et durant des mois. Cette diarrhée réapparaît facilement à la suite de la moindre émotion morale, et on peut l’observer tout au début de la maladie. Llle amène un amaigrissement qui est souvent considérable.
Dans V épilepsie, je citerai les auras à localisation rectale, plus rarement gastrique.
TROUBLES VISCÉRAUX D'ORIGIXE NERVEUSE.