‹ Sémiologie des affections du système nerveuxChapitre 37 sur 222 · SUGGESTION ET SUGGESTIBILITÉ HYPNOTISME — PERSUASION · texte numérisé non relu

SUGGESTION ET SUGGESTIBILITÉ HYPNOTISME — PERSUASION

Suivant la définition de Bernheim, la suggestion n est autre chose que « l’acte par lequel une idée est introduite dans le cerveau et acceptée par lui ». Une telle définition me parait, d’une part, trop extensive, et, d’autre part, ne tenir aucun compte des données psychologiques qui permettent de dissocier dans une mentalité d’une part, les phénomènes

<!e l'automatisme, et d’autre part, ceux de la conscience mettant en jeu les facultés psychiques supérieures.

Je définirai donc la suggestion en disant que c'est l acté par lequel une idée est introduite dans le cerveau et acceptée par lui, sans qui! ,, ail participation à celte acceptation de phénomènes de conscience J ;i suggestion, si I on préfère, est constituée par l'introduction d’une idée dans le cerveau d’un sujet et par l’admission involontaire de cette idée par ce sujet.

La suggestion s'adresse donc et ne s’adresse qu’à l’automatisme cérébral, et se fera d autant mieux et d’autant plus aisément que celui-ci sera plus dégagé des actions exercées par la conscience psychologique supérieure. ‘ c

, La suggestibilité, qui exprime le degré de réceptivité d'un sujet à l action suggestive, sera donc d’autant plus marquée que le sujet en expérience sera plus ou moins privé de ses facultés de conscience, que son contrôle intellectuel sera, d’une façon contingente et accidentelle ou d’une façon quasi-permanente, plus ou moins diminué.

Toute idée admise sans contrôle intellectuel préalable étant donc - et par définition — une suggestion, — il en résulte clairement que tout individu, à des degrés divers, est suggestible. L'éducation n'est, en somme, qu'une longue suggestion d’autant plus facilement admise par l’enfant, que celui-ci ayant moins d’éléments de comparaison, et. par conséquent, de jugement, a nécessairement un contrôle intellectuel très réduit.

Les individus dont la personnalité est plus accusée et dont l'esprit critique est formé seront, au contraire, beaucoup plus réfractaires à la suggestion.

Pour un même individu, son degré de suggestibilité peut varier suivant deux ordres de conditions bien différents. L’un affère à la personnalité de celui qui pratique l'action suggestive, l’autre se rapporte aux conditions psychologiques momentanées dans lesquelles peut se trouver le sujet qui reçoit la suggestion.

L 'autorité qu’un individu est capable d’exercer sur un autre n'exprime, en somme, «pie le degré de l’action suggestive que celui-là peut avoir sur celui-ci. L’enfant admettra une suggestion venue de ses parents ou d une grande personne, qu'il n’admettra pas sans contrôle si elle lui vient d'un de ses petits camarades. L élève acceptera une suggestion du maître et non celle d’un autre élève.

A vrai dire ici le phénomène par lequel un sujet s’intégre, en dehors de tout contrôle intellectuel, une idée suggérée par une personnalité étrangère, est déjà plus complexe, et un autre élément intervient, à savoir la confiance. C’est parce qu'on a confiance que la suggestion est admise, mais la confiance est un phénomène du subconscient et n’enlève pas à l’admission de l’idée proposée ce caractère « inv olontaire » qui caractérise et définit à mon sens la suggestion.

Ions les individus étant a des degrés divers, et suivant la personnalité

TliOUBLES DE EIM'EI.I.IUE.XCE.

<U; celui qui suggère, plus ou moins suggestibles, on conçoit que la ^uggesiibilité ne constitue pas un phénomène psychologique pathologique et que, par conséquent, elle ne saurait servir de base à des classifications nosologiques.

11 n’en est peut-être pas tout à fait de même si, parmi les facteurs de la suggestibilité, on s'en rapporte à ceux qui dépendent des états psychologiques particuliers dans lesquels sont susceptibles de se mettre, ou d’être mis, les sujets sur lesquels s’exerce la suggestion.

L’état psychologique particulier qui constitue les meilleures conditions de suggestibilité est, à coup sur, réalisé dans I hypnose.

Hypnotisme. — \' hypnotisme ou sommeil provoque est vieux comme le monde. Les Égyptiens, les Hébreux, les tirées, les Romains mentionnent des pratiques suggestives destinées à frapper 1 imagination de leurs concitoyens.

Pendant les Croisades, la superstition régna en maîtresse absolue, .et depuis cette époque les guérisons miraculeuses, les procès de sorcelleries les cures magnétiques obtiennent un succès de curiosité mélangée de terreur et un retentissement qui sont loin d’être éteints de nos jours. Lu 1779, Mesmer avec ses baquets magnétiques lance la doctrine du magnétisme animal. Deleuze, Bertrand, le général Noizet essayent de continuer ces pratiques. Malgré le rapport de llusson. l’Académie reste fermée à la question du magnétisme animal. L abbé l'aria, en 18 lu. tenta d’introduire dans la science l'influence de la suggestion, mais il resta incompris. Ce n’est réellement qu’en 1841, que Braid. par son livre sur la neurhypnologie lit sortir l'hypnotisme du Ilot des pratiques nébuleuses et des insanités chimériques, au milieu desquelles il risquait tort de sombrer. 11 chercha à appliquer l’hypnotisme aux malades, qu il endormait par diverses manipulations. En France, il faut arriver jusqu a \zam pour voir, en 1860, l’introduction du braidisme dans la littérature et dans la pratique médicale. Mais la question n'a pas encore pris tout son essor, l'esprit est trop concentré sur le mode de production du sommeil. C’est alors qu'en 1866, Liébeault fait paraître son livre intitulé : Du sommeil et des états analogues considérés surtout au point de vue de l'action du moral sur le physique. Ce livre marque, dans 1 histoire de l’hypnotisme, la première étude sur la suggestion verbale comme influence thérapeutique.

Pour Charcot et son école, l’hvpnotisme était un état pathologique ne se rencontrant pas en dehors de l'hystérie et qui était caractérisé paîtrais périodes : la catalepsie, la léthargie et le somnambulisme, périodes par lesquelles on faisait passer successivement le sujet à 1 aide de certains procédés. La catalepsie pouvait être produite par une lumière vive, un bruit intense, ou simplement par l'ouverture des yeux chez 1 individu.

L’hypnose est donc un état psychologique dans lequel la suggestibilité est accrue au maximum par suggestion. La suggestion elle-même consiste ici à éteindre chez un sujet, en dehors de sa participation volontaire a

ce phénomène, toutes les facultés psychologiques supérieures de la persistance (lesquelles résulterait le maintien d’un contrôle intellectuel. Ici la mise en liberté de l’automatisme psychologique sur lequel seul pourront s’exercer les actions suggestives secondaires est inconsciente.

Il n’en est plus de même dans la suggestion à l’état de veille, où c’est volontairement pour ainsi dire que le sujet s’abstrait de sa personnalité pour recevoir et accepter la suggestion étrangère. Il fait en quelque sorte un acte de foi préalable. 11 renonce à la discussion et au contrôle des affirmations de tout ordre qui consécutivement lui seront faites. Il se met en somme dans un état très analogue à celui de la rêverie où l’automatisme psychologique que ne frènenl plus les fonctions de conscience laisse un libre cours aux associations d'idées les plus hétéroclites.

Le propre en somme de la suggestion, qu elle s’elfcetue dans l'hypnose ou qu’elle se produise à l'état de veille, c’est de se faire sur une mentalité non raisonnante, éteinte là par action suggestive, éteinte ici par action volontaire. Mais entre la suggestion éducatrice suhie d’une façon inconsciemment involontaire parce que avec la confiance sont intervenus, inhibiteurs des fonctions de conscience, des éléments provenant du subconscient, et la suggestion dans l’hypnose où l’inhibition du conscient est elle-même d’origine suggestive, il n'y a en somme pas de différences qualitatives. Le propre de la suggestion, de quelque façon qu’elle se pratique, c’est de ne s’adresser qu’à l’automatisme psychologique, de ne pouvoir se faire qu’autant que cet automatisme psychologique est libéré de tout contrôle exercé par les fonctions psychiques supérieures.

Les diverses formes et les divers degrés de la suggestibilité sont-ils susceptibles de servir de caractéristiques de l’état mental des sujets atteints de psychonévroses? Il est bien évident tout d’abord que le neurasthénique dont le contrôle intellectuel se trouve, par définition, singulièrement affaibli, sera extrêmement suggestible. Mais chez lui la suggestibilité ne tiendra pas seulement à la diminution de son contrôle intellectuel, mais encore à la puissance d’action exercée sur lui par toutes les idées renfermant en elles-mêmes un facteur émotif. Le neurasthénique n’acceptera une suggestion qu'autant que celle-ci comportera par elle-même un facteur émotif. Il admettra sans contrôle une notion pathologique qui lui sera suggérée; il admettra aussi sans contrôle telle ou telle notion réconfortante qui pourra lui être proposée. Chez lui la suggestion se fait à la faveur de l'émotion et il n’admettrait pas une suggestion illogique si celle-ci était de l'ordre purement aléatoire, he plus le neurasthénique présente une suggestibilité immédiate et chez lui, il est inutile de recourir à l’hypnose ou aux procédés divers utilisés dans la pratique de la suggestion à l’état de veille.

A bien considérer les choses, l'hystérique est beaucoup moins suggestible ipie le neurasthénique. Mais chez lui il n’est nul besoin pour qu'une idée puisse être suggérée qu elle comporte par elle-même des éléments émotifs. L’hystérique admet tout, ou rien. El chez lui l’hypnose à tout ses degrés peut être la condition préalable et nécessaire à la pratique de

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la suggestion. Pour l’hystérique il n’est point d’idées qui aient parellesmême une valeur suggestive propre. Si par l’hypnose, par les procédés de la suggestion à l’état de veille, les fonctions de conscience ont chez lui disparu, il admettra aussi bien la plus rationnelle que la plus illogique ou la plus invraisemblable des suggestions. Cette suggestibilité quelque sorte générale appartient à l’hystérique comme elle appartient à l’enfant. Et il ne faudrait pas croire que cette suggestibilité très spéciale constitue un caractère spécifique de l'hystérique, pas plus qu’il ne faudrait penser que tous les hystériques soient au même degré hvpnotisables et suggestibles. 11 est en effet des malades qui, présentant des accidents hystériques nets, sont cependant entièrement rebelles à toute suggestion.

Jusqu'où peut aller le pouvoir d’une suggestion? La suggestion se borne-t-elle au domaine de l'idée, ou bien peut-elle s’exercer jusque dans le domaine de l'action. C’est là une question qui au point de vue médico-légal a une grosse importance. Si la possibilité du viol pendant l’état somnambulique ou dans des états seconds est aujourd’hui généralement admise, l’opinion est loin d’être aussi unanime en ce qui concerne le vol ou le crime proprement dit. On a reproché aux faits positifs d’être des faits expérimentaux, d’être des crimes « de laboratoire » et partant de ne pas être absolument démonstratifs. Il est évident que si pour amener la conviction de ceux qui doutent encore de la possibilité de tels actes, il faut expérimentalement produire un crime réel, cette démonstration ne sera jamais faite.

Quant à moi je crois que chez certains individus — je ne dis pas chez tous, car ils sont heureusement fort rares — on peut par la suggestion, soit pendant l’hypnose, soi! plus rarement à Létal de veille, on peut, dis-je détruire toute espèce de liberté, de personnalité, de volonté, en faire par conséquent de véritables automates, obéissant fatalement et aveuglément à l’ordre donné et cela dans n'importe quel domaine.

Valeur thérapeutique des méhodes de suggestion. La persuasion. — Les applications de la thérapeutique suggestive inaugurée par Liébault et développée par Bernheim ont été envisagées par nombre d’auteurs, Milne-Bramwell, Bechterew, Dumontpallier, A. Corel, Obersleiner, Fieuga, Hirt, Altschal, Bérillon, Gingeot, etc.... Leur valeur demande à être discutée.

Par Vhijpnose — et d’après les hypnologues — l’action du médecin serait toute puissante. Il pourrait à son gré retrancher ou ajouter au psychisme du malade les notions qui lui semblent inutiles ou dangereuses. L’action suggestive ne se bornerait pas à la suppression des accidents somatiques divers présentés par les sujets, mais pourrait encore être une action pédagogique. On pourrait, dans le sommeil hypnotique faire l'éducation de l’émotivité, l’éducation de la volonté, analyser et modifier les réactions psychologiques de chaque individu.

A mon sens, en dehors des graves problèmes d'ordre moral ou social Dejerim:. — Sémiologie. 5

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soulevés par l’h , pnolisine, le plus grave inconvénient de la méthode c’est de faire chez les malades l 'éducation de leur auloinalisme.

I en dirai autant de la suggestion à Vêlât de veille. Si celle-ci n'impressionne pas autant le malade elle n'en a pas moins pour résultat d’affaiblir au lieu de l’exalter, son pouvoir critique.

La persuasion esl une méthode psychothérapique toute différente et qui échappe complètement aux objections que soulève la suggestion. Si elle tient compte des phénomènes du subconscient, d'une façon immédiate el directe elle demande la participation des fonctions psvchologiques supérieures du malade auquel elle s’adresse. L'est ici q ne « l'idée introduite dans le cerveau du malade » est « acceptée » par lui. Mais cette acceptation est consciente et raisonnée. Dans le rôle du médecin «pii « persuade » tout esl rappel, recueil, direction, rien et à aucun degré n’est suggestion. Toute conception, toute idée émise par le médecin doit être acceptée par le sujet, ne se heurter ni à ses convictions, ni à ses sentiments. Le psychothérapeute rie doit demander à son malade qu'une chose, à savoir de s'efforcer de réfléchir et de comprendre. La persuasion loin d’agir comme la suggestion dans le sens (h* la restriction de la personnalité, tend au contraire à développer celte personnalité, à accroître l'esprit critique du malade el à lui permettre de faire, en quelque sorte par lui-même, litière de toutes les actions frénatrices qu'ont pu exercer chez lui une mauvaise hygiène morale, des attitudes psychiques ou physiques vicieuses.

AGNOSIE

L’agnosie est un trouble de la reconnaissance. La reconnaissance est ce phénomène psychologique qui nous permet, par l’usage de l’un ou l’autre de nos sens, d'identifier un objet qui' nous observons actuellement, ave.e un objet antérieurement observé et dont nous avons enregistré le souvenir sous forme d’image mentale.

A chacun de nos sens répondent des images mentales spécialisées susceptibles d’être directement et immédiatement évoquées par les excitations sensorielles parties du sens correspondant. Mais il n’y a pas d’images mentales résultant d’une excitation sensorielle simple. Toute image mentale répond à la combinaison d’un certain nombre d'excitations sensorielles. Une image mentale tactile est, par exemple, constituée par la synthèse d'un certain nombre de sensations d’ordre physique ou d’ordre kiuétique. Une image visuelle se forme par la superposition d’un grand nombre de sensations concernant respectivement la forme, la couleur, le relief, etc., de l’objet enregistré dans la mémoire. De même, une image auditive se formera par des excitations sensorielles diverses, portant sur la hauteur l’intensité et le timbre d’un son. Si bien ([n on peut dire que. de même qu'en géométrie, un lieu de l’espace est déterminé par un certain nombre de droites ou do points,

TROUBLES DE L'INTELLIGENCE

de même l’image mentale est, psychologiquement, le lieu de rencontre d’un certain nombre d’excitations sensorielles. Mais, de même qu’en géométrie, il suffira de la modification d’un point ou d’une droite pour que le lieu de l’espace varie, de même en psychologie, il suffira que les excitations sensorielles ne soient point identiques à celles qui antérieurement ont permis la constitution d’une image mentale, pour que celle image mentale ne soit pas évoquée, pour que, en d’autres termes, la reconnaissance n ait pas lieu. Le problème de la reconnaissance apparaît d’autre part, chez l’adulte, comme infiniment complexe, par suite des relations que l’image, enregistrée dans la mémoire, alfecte avec le mot qui en est le symbole et par suite aussi de ce fait que la plupart des évocations d’objet s’accompagnent de l’image visuelle de cet objet. Mais ce serait à mon sens une erreur, que de faire intervenir l'image visuelle comme un intermédiaire nécessaire à la reconnaissance et partant que de créer des troubles agnosiques correspondants. Dans le fait, il me parait que la série des opérations psychologiques esl la suivante : excitations sensorielles combinées, partant d’un sens déterminé, réveil de l’image mentale et du mot correspondants et enfin évocation visuelle. Si l’on admettait qu’il en soit autrement, on serait obligé de supposer que les relations physiologiques et partant anatomiques sont différentes chez l’aveugle de ce qu’elles sont chez le voyanl. Il est plus rationnel de penser que chez l’aveugle une opération supplémentaire ne peut avoir lieu, plutôt que de croire que des voies d’association, nécessaires chez le voyant, puissent, sans inconvénient, être supprimées chez l’aveugle.

•l’admets donc qu’au point de vue de la reconnaissance et de l’agnosie il existe une autonomie sensorielle. Le problème de l’agnosie n’en reste pas moins complexe, riche d’interprétations variées et de nombreuses synonymies.

D’ensemble, et quel que soit le mode d’agnosie envisagé — agnosie tactile, visuelle ou auditive, les agnosies olfactives et gustatives n’ayant point encore d’existence clinique — on peut concevoir divers mécanismes de la non reconnaissance des objets par l’un ou l’autre des sens.

On peut d’abord penser que l’agnosie peut résulter d’une modification pathologique des sensibilités périphériques telle, que l 'apport sensoriel qualitativement, quantitativement — ou, et c’est là le terme important — synergiquement, soit insuffisant.

On peut encore supposer que les excitations sensorielles restant intactes, ne parviennent plus par rupture des voies d'association, à la corlicalité cérébrale.

On peut enfin imaginer que ce soient les images mentales, elles-mêmes, qui se trouvent plus ou moins altérées par un processus pathologique, et que dès lors l’identification devienne impossible.

En d’autres termes il est possible de concevoir des troubles agnosiques par troubles sensoriels simples, agnosies sensorielles, par ruptures d' association, agnosies idéo-sensorielles, et enfin par atteintes des images mentales elles-mêmes, agnosies aléatoires, pour adopter une

nomenclature superposable à celle qui est employée pour les diverses .manifestations de l’apraxie.

Pratiquement ces subdivisions ne subsistent pas, parce que la perte des images mentales 11e se rencontre que dans des états démentiels où d'autres facteurs, tels que l'impossibilité de l'attention, interviennent pour leur part et rendent par conséquent impossible, la description d’une agnosie en quelque sorte autonome.

En ce qui concerne, d’autre part, la rupture des voies d’association, on conçoit que cliniquement elle amène à des troubles de la sensibilité périphérique. L’interprétation de l’excitation sensorielle constitue, en effet, un phénomène à localisation cérébrale corticale, et toute impossibilité de reconnaissance d’une excitation sensorielle, qu’elle soit d’origine périphérique ou d’origine centrale sera dans le fait qualifiée de trouble de la sensibilité. C'est dire qu’à mon sens il ne saurait exister de troubles agnosiques sans troubles de la sensibilité par insuffisance quantitative ou qualitative.

Agnosie tactile (astéréognosie). — On désigne sous le nom d’agnosie tactile Y impossibilité, par les données kinétiques et physiques que fournit la palpation , de la reconnaissance d'objets antérieurement connus par le sujet.

Il est bien évident que ne rentrent pas dans l’agnosie tactile les laits où l’agnosie tactile n'est que partie constituante d une agnosie générale, due elle-même à des troubles intellectuels. On ne considérera pas non plus comme agnosique un sujet qui ne « reconnaît » pas un objet par lui antérieurement peu ou mal connu. Ne sera pas davantage regardé comme agnosique, un individu qui ne sait pas reconnaître un objet parce qu'il ne peut pas le palper. C’est dire en d’autres termes que l’on doit éliminer des agnosies proprement dites, les non reconnaissances résultant de troubles mentaux (états démentiels, paralysie générale, etc.), celles résultant d’une éducation insuffisante (hémiplégie cérébrale infantile, non reconnaissance d'objets ignorés antérieurement), celles enfin dues à Y impossibilité de la palpation paralysies et contractures de la main de causes diverses, suffisamment prononcées pour empêcher toute palpation).

Inversement l’observateur, dans la recherche de l’agnosie tactile, devra se mettre en garde contre les subterfuges employés par certains malades pour reconnaître les objets qu’on leur présente. 11 faut s’assurer que le sujet qui palpe un objet a bien conservé, comme on le lui a demandé, les yeux fermés et (pie, d'autre part, il n’a pas entendu dénommer l'objet qu’il examine.

Enfin une troisième cause d’erreur, peut résulter de ce fait que des malades, expérimentalement avertis de leur impuissance à la reconnaissance ou simplement négligents, ne palpent pas convenablement les objets qu’on leur met dans la main.

Toutes les interprétations erronées étant éliminées, les malades qui se

TROUBLES DE L INTELUGENCE.

trouvent dans l’impossibilité de reconnaître les yeux fermés, en les palpant convenablement, des objets qu’ils connaissent bien, sont atteints d ’agnosie tactile x raie. Celle-ci est le plus souvent unilatérale. Elle résulte à mon sens d’un trouble constant des sensibilités périphériques superficielles et profondes. Les troubles moteurs peuvent dans une certaine mesure intervenir dans sa production, mais seulement en tant que modificateurs du jeu des différents modes de la sensibilité ou en d’autres termes en gênant plus ou moins la palpation de l’objet. Je ne connais pas, en clinique, de cas où un examen suffisamment approfondi des sensibilités superficielles et profondes (recherche des cercles de Weber, sens des attitudes segmentaires, etc.), n'ait décelé chez les agnosiques un trouble plus ou moins marqué des sensibilités périphériques.

Quelques auteurs ont soutenu l’opinion que l’agnosie tactile relevant de troubles d’association intra-corticale, ne pouvait pas être expliquée par les troubles légers de la sensibilité existant dans ces cas. Or l’examen de nombreux cas d’agnosie tactile m’a montré que c’était là une erreur. J’ai en effet constaté, au cours de certaines polynévrites, de certaines radiculites. de certains tabès, une agnosie tactile complète et produite par des troubles de la sensibilité au moins aussi faibles, (pie dans les quelques cas qui ont été rapportés comme exemples d’agnosie tactile relevant de troubles d’association intracortieale. L’existence de cette forme d’agnosie tactile ne sera démontrée, que lorsque l’on en aura rapporté des exemples chez des individus ne présentant aucun trouble de la sensibilité périphérique et ayant une intelligence intacte.

Je ne saurais donc admettre l’existence d’une agnosie tactile due non à un insuffisant apport sensoriel périphérique, mais à une altération particulière au niveau du sensoriurn d’une fonction spécialisée d identification tactile (Wernicke et Dubbers). Au reste, il est singulièrement démonstratif de voir les agnosies tactiles présenter dans leur intensité et dans leur évolution, une topographie et une marche parallèles à celles des troubles des sensibilités périphériques. C’est dire, en d’autres termes que, quel que soit le siège de la lésion organique, cause des troubles de la sensibilité, l’agnosie tactile reste identique à elle-même. On ne saurait tenter de baser sur elle quelque localisation de lésion que ce soit. Elle peut permettre de reconnaître l’existence de troubles des sensibilités périphériques qui, autrement, auraient pu passer plus ou moins inaperçus à un examen superficiel. Mais sa valeur diagnostique de localisation est nulle.

Qui dit agnosie tactile dit impossibilité de l’identification tactile des objets. Il va de soi que l’agnosie touchant de très près au mécanisme même de la connaissance, a prêté de la part des médecins et de la part des psychologues à un grand nombre d’études. Mais, j’ai hâte d’ajouter (jue ces études sont plus intéressantes pour le psychologue (pie pour le clinicien. Aussi n’insisterai-jc pas sur la question de savoir si. dans l’identification tactile, il faut distinguer (Hoffmann, Claparède et Mar-

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kova) une identification stéréognostique et une identification symbolique. Par identification stéréognostique (perception stéréognostique, sens de l’espace), on entend l'identification de la forme d'un objet, la conception du volume et de la place définie qu’il occupe dans l’espace. Par identification Symbolique, on entend la reconnaissance en quelque sorte synthétique d’un objet, dans sa valeur, dans sa signification et en dehors des qualités particulières qu’il peut présenter.

Pratiquement, il est bien certain, qu’en clinique, où seuls des objets usuels sont et doivent être offerts aux malades afin de voir s’ils les reconnaissent, l’identification tactile apparaît sans dissociations nettes possibles. A l'état physiologique la reconnaissance de l’objet usuel se fait d’emblée et souvent grâce à une seule des sensations kinétiques ou physiques produites par l’objet examiné. Il n'y a donc pas lieu à mon sens de distinguer, en clinique, un trouble agnosique, asymbolique, d’une part, et un trouble astéréognosique, d’autre part. J’ai d’ailleurs toujours combattu l’existence d'un soi-disant sens stéréognostique. J’ai montré qu'il n'y avait en réalité qu’une perception de l’espace, due à l'association de notions qui nous sont fournies par les sensibilités superficielles et profondes. Sur ce point, je partage les opinions de Itedlich, do von Monakovv et de Claparède. Dans l'examen médical, il y a des sujets qui savent identifier des objets par la palpation. Il y en a d'autres qui ne le peuvent pas. Ils sont atteints d’agnosie taelile. Mais parmi les agnosiques, il me paraîtrait imprudent d’établir un certain nombre de classes.

Je ne citerai que pour mémoire, les subdivisions de l agnosie (Wernicke), en agnosie secondaire ou intellectuelle, agnosie d’association - — agnosie transcorticale de Claparède, agnosie d’association ou de conductibilité de Finkelnburg — et en agnosie primaire ou sensorielle, celle-ci étant elle-même dite agnosie primaire de collection s'il s'agit d'imperfection des sensations périphériques, ou agnosie primaire d'élaboration s'il s'agit de l'insuffisante association, de l asynergie de sensations intrinsèquement normales — agnosie intracorticale de Claparède, agnosie de réception de Verger.

Je passerai aussi sur l'interprétation de certains auteurs, qui ont considéré l’agnosic tactile comme une aphasie taelile (191 T. J’ai dit par ailleurs combien je trouvais impropre une telle dénomination appliquée aux troubles de la reconnaissance tactile, l’n sujet qui ne reconnaît pas les objets par la palpation et qui partant ne peut les dénommer, ne peut être ilit atteint d’aphasie tactile; c'est un sujet atteint dagnosie tactile et c’est parce qu’il est agnosique qu'il ne peut donner le nom des objets. 11 est évident qu’avant de pouvoir dénommer un objet que l'on palpe, il faut d’abord savoir ce qu’est cet objet.

En somme, et à mon sens, il n existe pour le clinicien qu'une seule agnosie tactile, consistant en /' impossibilité brutale pour le malade de reconnaître par la palpation un objet qui lui est usuel. Cette agnosie est toujours due à un trouble de la sensibilité. Sa valeur sémiologique répond à une atteinte des voies delà sensibilité générale depuis les ter-

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minaisons périphériques jusqu'à l<t corticalilé. L'aqnosie tactile ne comporte donc par elle-même aucune valeur de localisation.

Valeur sémiologique de l'agnosie tactile. — D’après les considérations qui précèdent, il est facile de comprendre pourquoi l’agnosie tactile ne comporte par elle-même aucune valeur, quant à la localisation de la lésion dont elle relève. Elle peut, je le répète, être la conséquence d'une lésion quelconque siégeant sur le trajet de la voie sensitive. Elle s’observe par conséquent dans la névrite périphérique et en particulier dans sa forme sensitive, dans les radiculites où elle se présente suivant une topographie radiculaire, dans le tabès, dans les compressions de la région cervicale de la moelle, dans les lésions du faisceau sensitif dans son trajet bulbo-protubérantiel et pédonculaire, dans les lésions de la couche optique, dans le syndrome thalamique, et dans les lésions de la zone corticale sensitive. Dans aucun de ces cas il n’existe de différence symptomatique, l’agnosie tactile est toujours semblable à elle-même et ce sont les symptômes (pu l’accompagnent dans tel ou tel cas, qui seuls permettent la localisation de la lésion dont elle relève.

Agnosie visuelle. — jOn étudie sous le nom d’agnosie visuelle, ce trouble que caractérise l’impossibilité de l 'identification par la vue d’un aspect antérieurement connu.

L’agnosie visuelle peut être bornée seulement à la compréhension du langage manuscrit ou imprimé — lettres, chi lires, notation musicale — la reconnaissance visuelle étant conservée intacte pour tout ce qui est autre que les signes graphiques du langage. Cette variété d’agnosie visuelle est désignée sous le nom d 'alcxie ou de cécité verbale. (Voy. Aphasie sensorielle, p. 85.)

A son degré le plus léger, l’agnosie visuelle consiste en une simple sensation, pour le malade, de difficulté de la reconnaissance des choses. Il a l’impression d’être étranger à son milieu. 11 reconnaît, mais difficilement, les objets qui l’entourent. En revanche, il reconnaîtra aisément des aspects simples comme ceux de caractères d’imprimerie. La lecture sera facile.

Dans quelques circonstances, il peut y avoir dissociation entre la reconnaissance de la forme et la reconnaissance de la couleur des objets.

A des degrés plus marqués, les troubles de la reconnaissance visuelle s’étendent jusqu’aux objets simples «pii ne sont pas reconnus ou dont la reconnaissance est erronée. Cependant le malade est capable de reconnaître isolément la forme, la couleur, la taille d’un objet qu'on soumet à son examen. Deux objets différents lui sont-ils simultanément soumis, il est susceptible de les distinguer et de définir leurs différences.

Cécité psychique. — Chez certains sujets enfin, l’agnosie visuelle est totale, les malades sont atteints de cécité psychique complète et ne dis-

tinguent plus les caractères élémentaires de ce qui les entoure. Entièrement désorientés, ne reconnaissant aucun objet, ils sont incapables de se diriger dans les rues et môme dans leur chambre.

L’agnosie visuelle par elle-même peut olïrir certaines difficultés de diagnostic. 11 ne faudra pas la confondre avec les troubles démentiels qui empêchent la reconnaissance, soit par perte des images mentales visuelles antérieures, soit encore par impossibilité d’éveiller l’attention des malades.

Les cas d’agnosie visuelle vraiment caractérisée sont encore peu nombreux. Aussi est il fort difficile d’établir pour ce symptôme une pathogénie bien définie. Il s’entend que nulle superposition ne peut être ici faite de l’agnosie visuelle et de l’agnosie tactile. Celle-ci met en jeu, non pas un, mais plusieurs sens, sens du toucher proprement dit, sens musculaire, sens de la pression, sens des attitudes, etc..., dont l’intégrité respective est nécessaire pour que la reconnaissance tactile puisse avoir lieu. Que dans certains cas l’agnosie visuelle puisse tenir à des troubles périphériques, la chose est vraisemblable. Encore faut-il savoir que nombre d’auteurs se refusent à considérer comme cas d’agnosie visuelle, ceux où un trouble périphérique de la vue permet à lui seul d’expliquer l’impossibilité de la reconnaissance.

11 faudrait donc considérer l'agnosie visuelle, non pas comme due à un insuffisant apport sensoriel, mais comme étant constituée par un trouble de l’association, soit entre les différentes notions fournies par le sens de la vue et dont la synthèse est nécessaire pour la reconnaissance, soit entre l’image mentale fournie par les excitations sensorielles visuelles et les images mentales antérieurement enregistrées.

En clinique, sauf dans les affections à marche nécessairement progressive, cl sauf naturellement la survenue de nouvelles lésions, l'agnosie visuelle a tendance à rétrocéder. Il se fait chez les malades une véritable rééducation. Ils apprennent à se réorienter, à connaître d’abord, puisa reconnaître les objets qui les entourent, si bien qu'ils peuvent parfois en arriver à une guérison pratiquement parfaite.

Agnosie auditive. Surdité psychique. — 11 existe une agnosie auditive spécialisée à la compréhension du langage parlé, c’est la surdité verbale. Le sujet qui a conservé intacte son audition, ne comprend plus le sens des mots qu’il entend. Ce sont pour lui des bruits sans signification aucune. 11 lui semble entendre parler une langue étrangère. (Yoy. Aphasie sensorielle, p. <S(i.)

Les cas d’agnosie auditive véritable sont aisément dénombrables, surtout si l'on élimine ceux où l'agnosie n'est en réalité due qu’à une attention insuffisante. Le déficit de l’attention peut être lui-même de nature démentielle, mais peut aussi se rencontrer chez des sujets atteints dans leurs voies auditives périphériques et qui, ayant conservé une certaine mais infime acuité auditive, ont perdu en quelque sorte l'habitude de se servir de leur oreille.

TROUBI.ES DE L'IN TEL LIG ER' CE

A l’inverse de ce qui se produit dans l’agnosie visuelle, il y a peu de cas suffisamment positifs où la surdité psychique se soit accompagnée de la persistance des images auditives anciennes. — Pour ce qui est de Yamusie qui constitue un trouble très particulier intermédiaire entre les agnosies et les aphasies, il existe des cas où des sujets se trouvaient incapables de reconnaître un air qu’ils étaient susceptibles de chanter. — Encore faut-il tenir compte de ce fait que la surdité psychique s’accompagne simultanément de surdité verbale, si bien que toutes les explorations cliniques se trouvent singulièrement compromises.

bref, sans autonomie clinique, sans pathogénie définie, constituant pratiquement une véritable rareté, la surdité psychique demande de nouvelles études.

Agnosie olfactive. Agnosie gustative. — (les agnosies sont purement théoriques et n’ont pas jusqu’à présent d’existence clinique. Elles se confondent du moins avec l’anosmie et l'agucusie. Et ce n'est pas là dans l'histoire générale de l’agnosie le fait le moins intéressant. Il est en effet bien caractéristique de voir que pour les appareils sensoriels simples, connue le goût et l’odorat, il n’y a pas de différentiation possible entre le trouble sensoriel périphérique et l’agnosie. Quelle différence y a-t-il donc entre le sujet qui, anosmique ne reconnait pas une odeur qu’il a cependant souvent sentie et l'individu qui, par le palper, ne reconnaît pas l’objet dont l’aspect lui est cependant coutumier? A mon sens, dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de troubles sensoriels périphériques. Mais alors que dans le premier cas les excitations sensorielles sont simples et qu’il ne peut par conséquent y avoir de troubles de la sensibilité inapparents, dans le second au contraire, les excitations sensorielles sont de nature si diverses, que leur jeu peut parfois être troublé sans que l’atteinte sensorielle puisse être objectivement mise en valeur avec la même netteté.

APRAXIE

On définit sous le nom d’apraxie (de x privatif et action) un

trouble moteur d’origine psychique dont la claire compréhension résulte à mon sens, peut-être plus de ses termes négatifs que de ses termes positifs.

Prenons un sujet auquel on donne l’ordre de se servir pour un acte déterminé d’un objet donné. Des mécanismes extrêmement divers pourront faire que l ordre reçu ne puiss être exécutée.

Si le malade se trouve être un aphasique sensoriel pour lequel les paroles équivalent à des sons dépourvus de toute signification, il est bien évident que l’ordre n’étant pas compris, ne pourra pas être exécuté.

L’ordre entendu pourra ne pas être compris pour différentes causes. Si le malade présente un déficit intellectuel trop grand, s’il est incapable

de la moindre attention; si encore il ignore la nature et le mode d’utilisation de l’objet qu'on lui présente, il n’y aura naturellement nulle exécution possible de l’acte demandé. Il pourra dans d’autres cas se faire que notre patient soit un agnosique et qu’ayant bien, dans les temps antérieurs connu l’objet dont on lui propose l'utilisation, il ne puisse plus le reconnaître actuellement. Les excitations sensorielles, le plus habituellement parce qu’isuftisantes, ne réveillent plus en lui les images et les représentations mentales dont l’association lui donne la claire notion d’un objet. (Voy. Agnosie.)

Par ailleurs, ayant compris l’ordre, ayant la représentation nette des objets en cause, sachant quels sont les mouvements à exécuter, le sujet ne pourra pas les exécuter parce qu’il est paralytique , parce qu’il est atteint à' incoordination motrice , parce qu'il a du tremblement ou de la chorée.

Si enfin, n’étant atteint ni de surdité verbale, ni de déficit intellectuel trop marqué, ni d’agnosie, ni de troubles moteurs par paralysie, incoordination ou tremblement, si, connaissant les objets, sachant à quoi ils servent, il est cependant incapable d’exécuter correctement les mouvements coordonnés qui répondent à leur utilisation, on dira qu'il est apraxique. Notons de suite, qu’on peut être apraxique total ou que le trouble peut ne porter que sur un membre, voire sur quelques muscles seulement.

L’apraxie n'est donc ni un trouble sensoriel, ni un trouble moteur proprement dit.

Dans la série des phénomènes physiologiques que suppose l’exécution d'un acte, à savoir : excitation sensorielle — représentation mentale de l'objet — représentation de l’acte à accomplir — réveil dans un centre idéo-moteur des images motrices correspondantes à cet acte — excitation partie de ce centre idéo-moteur et enfin contraction musculaire — les troubles des deux premiers termes — excitation sensorielle et représentation mentale de l’objet, — les atteintes du dernier terme, contraction — ne constituent pas de l’apraxie. Seules les atteintes des phénomènes intermédiaires, d’ailleurs vraisemblablement infiniment plus complexes (pie ne le suppose la théorie, réalisent Yapraxie.

Les phénomènes intermédiaires, voici, comment, d'après Liepmann il semble qu’on puisse envisager leur évolution.

1" L’esprit, ou sensorium, commit d’abord syntliéliquement l’acte à accomplir et se le représente comme s’il était accompli ; puis il évoque, dans l’ordre indispensable à l’économie des gestes, les représentations mentales des actes élémentaires nécessaires à la réalisation finale de la représentation directrice : l’ensemble ainsi compris des représentations partielles dont la succession définie tend à la représentation globale, constitue le plan psychologique, ou projet idéatoire, de l'acte à réaliser.

2° Les représentations mentales élaborées par le sensorium sonttrans-

TROUBLES DE L'INTELLIGENCE

mises au motorùnn (centre psycho-moteur ou idéo-moteur) où elles réveillent les images motrices correspondantes. C'est ce qu’en termes abstraits on peut appeler le passage de l’idée à la possibilité motrice.

3° Le centre du membre à faire agir déclanche les excitations motrices nécessaires à la production de l acté cherché. C’est en termes non moins abstraits ce qui constitue le passage de la puissance à l'acte.

L 'apraxie sera dite idécitoire (l'ick), si les troubles portent sur le premier des stades ainsi envisagés.

L’apraxie sera dite idéo-molrice, si la conception des actes à accomplir restant pleine et entière il n’y a pas éveil des images motrices correspondantes.

L’apraxie enfin sera dénommée motrice (Kleist), si le centre idéomoteur ne fournit pas des excitations motrices coordonnées aux images idéo-motrices.

Un exemple fera plus clairement comprendre la nature de ces différentes variétés d apraxie.

Soit un individu à qui l’on a donné l’ordre ou qui s’est proposé de soulever un verre et de boire. Il sait qu’il se trouve en présence d'un récipient contenant un liquide destiné à satisfaire sa soif.

Mais il peut ne plus savoir que pour boire il faudra qu'il prenne le verre, qu’il le porte jusqu’à ses lèvres et qu’il l’incline progressivement, On dira alors qu’il est atteint d apraxie idéatoire.

Il pourra se faire que sachant quels sont les mouvements à accomplir, ayant, en quelque sorte, dressé son plan d’action il ne sache plus comment il faut faire pour saisir le verre, pour le soulever, etc., on dira alors qu’il présente de 1 apraxie idéo-motrice.

Enfin tout en sachant que pour prendre le verre il lui faudra contracter les muscles qui fléchissent les doigts... il arrivera que dans la réalisation de l’acte l’exécution ne réponde pas à la conception. Ou se trouvera en présence d’un sujet atteint d 'apraxie motrice.

Envisageons successivement ces trois formes d’apraxie.

A) Apraxie idéatoire. — 1" L’apraxie idéatoire ressortit au mauvais fonctionnement du sensorium lui-même. Pour la constituer, il faut un trouble des fonctions psychiques (attention, mémoire, association des idées, réflexion). Cette apraxie, par sa cause, appartient donc à la pathologie mentale: aussi quelques auteurs ont-ils voulu rapporter son origine à la démence (ici comprise au sens psychiatrique exact d’affaiblissement intellectuel). Toutefois, dans l’ensemble des troubles rattachés d’habitude en bloc à la démence, affection globale et diffuse, elle représenterait alors un type clinique très spécial et nettement individualisé, un état démentiel tout à fait parcellaire et systématique.

"i0 C’est essentiellement l’incapacité, consécutive aux altérations psychiques, d’établir un plan adéquat au but à poursuivre, qui constitue l'apraxie idéatoire, ou, pour mieux préciser, c'est essentiellement l'incapacité de mettre en ordre, sans hésitation, sans interversion et sans

oubli, toute la suite des représentations partielles qu’il faut traduire en actes secondaires pour aboutir à l'entière réalisation de la représentation directrice.

Aussi, cliniquement, pour l'observateur qui juge les troubles d'une intelligence d’après les seules réactions motrices et objectives, cet état psychopathique apparaît comme un trouble de la succession logique des divers actes partiels.

L’apraxique idéatoire auquel on fait allumer un bec de gaz tantôt s’arrête au premier acte (il s'arrête après qu'il a tourné le robinet), tantôt il saule un acte (il présente au bec fermé l’allumette enflammée), ou il en saute deux (il présente au bec toujours fermé l’allumette encore à frotter); taidôt il intervertit deux actes successifs (il souille l'allumette avant qu'il ait ouvert son robinet); tantôt enfin il accomplit, à l’exclusion des autres, un seul acte, intermédiaire ou terminal (il frotte exclusivement l'allumette, ou la jette aussitôt sans l’avoir enflammée). En pratique, l’impression qui domine est celle d’erreurs, de distractions, mais qui se reproduisent pour tout acte compliqué. D’ailleurs les lapsus linguae, les lapsus calmai, ainsi que tous les quiproquos de la motilité qui résultent momentanément de la timidité ou de la gène, ne sont que des modalités fonctionnelles et transitoires de cette variété de l’apraxie (Dromard et Pascal).

5° 11 faut bien remarquer l’intégrité habituelle des fonctions psychiques supérieures (affectivité, faculté d'abstraction, jugement), altérées plus ou moins dans les démences globales.

Cependant, d’un autre point de vue, l’apraxie idéatoire extériorisera parfois, au début d'une encéphalopathie, l'affaiblissement intellectuel latent, inappréciable encore aux signes coutumiers; elle révélerait alors à l'observateur attentif l’extension du processusanatomique et l'imminente évolution vers la démence. D’ailleurs, entre les états d’apraxie idéatoire à frontières précises et les états démentiels vrais, tous les degrés s’enchaînent en série continue, et les malades peuvent passer de l'apraxie idéatoire à la démence par l’évolution même des lésions cérébrales.

4° Il suit d'un syndrome ainsi déterminé, qu’il trouve en général sa justification dans un examen psychiatrique approfondi des facultés psychiques, en particulier de l'attention, de la mémoire (apraxie amnésique tle Marcuse) et de l’association des idées (apraxie associative de Bonhoeffer).

5® 11 suit aussi qu’il se manifeste d’une façon plus ou moins nette suivant la plus ou moins grande complication psychomotrice de l’acte à réaliser : on conçoit qu’une altération des facultés psychiques ait d’autant plus matière à se manifester qu’on demande un travail plus délicat et plus compliqué. Aussi l’apraxie idéatoire- apparaît-elle au maximum dans l’actualisation d’un projet idéatoire à représentations partielles multiples et rigoureusement enchaînées (faire allumer une cigarette en donnant au malade du tabac, du papier et une boite d’allumettes). Au contraire elle est absente aux cas où l’acte est court, en particulier quand son projet

TROUBLES 1)E L'INTELLIGENCE

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est fourni par un ordre donné au malade (faites un pied de nez, joignez les mains), qu'il accomplit alors presque automatiquement.

fi" Il suit naturellement qu’un effort d’attention peut momentanément, supprimer parfois, ou tout au moins atténuer l’apraxie idéatoirc.

7° Il suit enfin : d'une part qu’une apraxie idéatoire atteint sans distinction tous les mouvements compliqués, où qu'ils aient à se produire : on conçoit qu’une altération psychique doit étendre fatalement ses effets à tous les départements musculaires.

D’autre part une apraxie idéatoire exclut, par définition, toute idée localisatrice. Elle est pour ainsi dire exclusivement fonction d’altérations psychiques. Or les fonctions psychiques représentant le produit complexe des activités de perception et d’association disséminées dans tout l'encéphale, ne peuvent reconnaître de localisations, ni régionale, ni lobaire, et possèdent par conséquent, dans l’écorce et ses dépendances, un substratum essentiellement diffus (Dupré).

I!) Apraxie idéo-motrice. — Liepmann distingue deux sousvariétés d’apraxie idéo-motrice. En effet, d’après cet auteur, les images motrices ne seraient pas toutes des images élémentaires susceptibles seulement de se synthétiser suivant les ordres reçus. Il existerait dans les centres psycho-moteurs d'un membre des images motrices, déjà plus complexes, représentatives d’actes psychiquement simples, mais musculairement complexes, tels que par exemple ceux de lever le bras, d’écarter les doigts... les associations seraient détruites chez les sujets qui sont atteints dans leur centre psycho-moteur lui-même et qui présentent dès lors de l’ apraxie mêlo-kiné tique (apraxie corticale de Heilbronner — asymbolie motrice de Meynerl).

Si seules sont lésées les voies d’association entre les centres intellectuels et les centres psycho-moteurs, ces mouvements simples, usuels, automatiques, resteront respectivement coordonnés. On dira alors qu’il s’agit d' apraxie idéo-hinétique.

L’apraxique idéo-kinétique, habituellement apraxique unilatéral ou parfois même seulement d'un tout petit département musculaire, a gardé tout à fait intacte l’exécution des mouvements simples (fermer la main, ouvrir les doigts), à condition toutefois qu’ils s’accomplissent à litre automatique, car ils dépendent alors du seul jeu régulier du motorium intact. 11 a perdu la faculté d’exécuter d’autres mouvements simples, en apparence semblables aux précédents (montrer le poing, montrer un chiffre avec les doigts), quand ils revêtent un caractère intentionnel et réfléchi, car ils nécessitent alors la coopération des centres psychiques et du cenlre moteur. Écrire une lettre déterminée, copier un trait qu'il a précédemment tracé, sont impossibles à l’apraxique, mais, au moment même, il pourra réussir automatiquement une autre lettre ou dessiner, par habitude, un autre Irait.

A plus forte raison l'exécution d’actes complexes est manifestement impossible. Tantôt, malgré l’ordre entendu, on voit l’apraxique rester

SEMIOLOGIE 1)U SYSTEME NERVEUX.

immobile, avec ou sans hésitation; tantôt au contraire il fait des mouvements. Chacun des gestes élémentaires peut être facilement produit, avec économie, finesse et précision, mais chacun vient en temps inopportun, comme par hasard, et sans correspondre en rien au but poursuivi. Ainsi, sur l’ordre d’allumer une bougie, tantôt l'apraxique exécute des mouvements sans but ni signification (mouvements amorphes) : il écarte les doigts, ouvre la bouche, ou brandit la main; tantôt il exécute des mouvements plus ou moins intentionnels, mais sans rapports avec le but qu’il se propose; ce sont alors des mouvements substitués, soit dans le département musculaire à déclancher — I apraxique prend en main la bougie au lieu de l’allumer — soit dans tout autre département : il fait alors le simulacre d’écraser quelque chose.

Il apparaît enfin, dans la série des mouvements, une invincible tendance à la reproduction des mêmes mouvements, — persévération — : en réponse aux ordres nouveaux comme aux nécessités nouvelles, ce sont des mouvements anciens et devenus automatiques qui s’exécutent et se répètent.

L’apraxique mélo-kinétique, habituellement apraxique unilatéral ou parfois seulement d’un tout petit département musculaire, a perdu la possibilité d’exécuter des mouvements simples plus ou moins automatiques (souffler, fumer). En cas d’actes complexes, au contraire, il faut distinguer : s’il s’agit d’actes grossiers (remplir un verre, ouvrir une lettre), l’acte est plus ou moins ébauché, mais avec maladresse; chacun des mouvements simples qui le constituent s’exécute avec difficulté, comme pour la première fois, sans économie, sans finesse et sans précision — l'impression (pii domine est celle d’une ataxie d'origine encéphalique. S il s’agit d’actes délicats (coudre ou broder), l'actualisation du projet reste impossible. Il y a là d’ailleurs un élément diagnostique important entre l’ataxie vraie et Lapraxie mélo-kinétique : la première parodie tout, actes délicats ou grossiers; la seconde, par ses mouvements ataxiformes, parodie les actes grossiers, mais les mouvements qu’elle effectue dans les actes délicats, n’en rappellent jamais, d’aussi loin qu’on veuille y regarder, la ligne fondamentale.

Quelle que soit la variété d’apraxie idéoinotrice, on comprend qu’un syndrome ainsi déterminé, comporte l’intégrité des fonctions psychiques: certain apraxique idéo-moteur fait preuve, à l’examen, de fonctions intellectuelles assez persistantes pour qu’il soit impossible d’y trouver l’origine de son apraxie.

On comprend aussi que l apraxie apparaisse à l’exécution d’actes simples aussi bien qu’à l’exécution d’actes très compliqués, et qu’un effort d’attention, à l’inverse de lapraxie aléatoire, ne la modifie nullement.

D’autre part, alors que l apraxie idéatoire est, par définition, généralisée, Lapraxie idéo-motrice peut se localiser à la moitié du corps, au bras ou à la jambe, à quelques muscles seulement. Tout dépend, en effet, pour Lapraxie idéo-kinétique, du nombre des connexions altérées, — pour Lapraxie mélo-kinétique, de 1 extension des lésions corticales qui intéressent les centres moteurs.

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