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PSYCHOLOGIE PHYSIOLOGIQUE DU LANGAGE — LANGAGE INTÉRIEUR

De l’étude clinique et anatomo-pathologique précédente, on peut déduire le mécanisme du langage intérieur et l’explication des diverses variétés de l’aphasie.

Langage intérieur. — Lorsque nous nous abandonnons au cours de nos réflexions, lorsque en d’autres termes nous faisons acte de penser, nous pouvons le faire de deux manières très différentes. Ou bien nous pensons avec des images d’objets, ou bien nous pensons avec des images de mots et dans ce dernier cas nous causons avec nous-mêmes, c’est-à-dire que nous pensons à l’aide de notre langage intérieur. Les trois centres d images du langage — auditives, motrices et visuelles — entrent en jeu dans l’élaboration, dans le fonctionnement de notre langage intérieur, mais à un degré plus ou moins prépondérant suivant qu’il s’agit de tel ou tel centre d’images. Au premier plan apparaissent les images auditives. Nous pensons donc, avec nos images auditives et, en même temps que nous entendons nettement les mots résonner dans notre for intérieur, nous avons plus ou moins conscience des mouvements nécessaires pour

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SÉMIOLOGIE I)U SYSTÈME NERVEUX.

les prononcer, l’image auditive venant réveiller l’image motrice correspondante.

La prééminence de l’image auditive dans le mécanisme du langage intérieur est facile à constater sur soi-même. Nous entendons, en etlet, notre pensée, c’est une véritable voix intérieure qui retentit en nous lorsque le soir, dans le recueillement qui précède le sommeil, nous nous laissons aller à nos pensées, c’est encore une image auditive que nous entendons avant de parler à haute voix, c’est la même image encore qui apparaît quand nous lisons ou quand nous écrivons. Cette prééminence de l’image auditive est facile à comprendre, car c’est la première créée lorsque l’enfant apprend à parler.

Du reste, l’existence des images auditives est démontrée non seulement par l’observation intérieure que chacun peut faire sur soi. mais encore par la pathologie mentale, ou, à chaque pas ainsi dire, s’affirme l’exislence de ces images verbales du langage. Que sont, en effet, chez les aliénés atteints de délire — de persécution ou autre — que sont en eflet, dis-je, les voix qu’ils entendent, si ce ne sont pas des images auditives verbales? L’existence des images du langage est, en effet, une des clefs de voûte de la pathologie mentale.

Lu d'autres termes, notre langage intérieur s’effectue à l’aide des images auditives et motrices et c’est l’union intime de ces deux espèces d’images, qui constitue ce que l’on appelle la notion du mot. De même que nous pensons à l’aide de nos images auditives et motrices, de même nous lisons en évoquant ces images — nous ne lisons pas en effet directement et l'image visuelle du mot vient réveiller l’image auditive puis l’image motrice correspondante, nous donnant ainsi la notion du mot.—

Il en est de même enfin pour l’écriture et avant d’écrire un mot, nous l’entendons résonner dans notre langage intérieur. Quant aux images visuelles, elles jouent un rôle plus effacé dans le mécanisme du langage intérieur où elles ont une action assez secondaire, elles sont en ellet d’ordre moins ancien et partant moins empreintes dans la corticalité. La formation desimages du langagechez l’enfant se fait en effet dans 1 ordre suivant : a images auditives, [i images motrices, y images visuelles.

Le langage intérieur fonctionne-t-il toujours de la même manière chez tous les’individus? Les images auditives sont-elles toujours au premier plan? En d’autres termes, sommes-nous tous des audilivo-moteurs? C. Bastian, Charcot, ont admis que chacun de nous met plus spécialement en jeu une variété d’images : de là la division des individus en: auditifs, visuels, moteurs d’articulation et moteurs graphiques. En d’autres termes, du fait de l’éducation et de 1 habitude, chez chacun de nous prédominerait un centre pour le mécanisme du langage intérieur.

Cette conception ne me parait pas devoir être admise, du moins pour l’immense majorité des individus. Nous pensons tous de la même manière, eu mettant en jeu nos trois images du langage — auditives, motrices, visuelles — et ce sont les images auditivo-motriees qui prennent toujours le premier rang. Pensons une chose concrète et immédiatement nous

TROUBLES DU LANGAGE

entendons les mots résonner à notre oreille, en même temps que nous avons la notion des mouvements nécessaires pour les prononcer.

La preuve indirecte peut encore être donnée de la manière suivante : Prenons un soi-disant visuel et mettons-le en face d'un mot de sa langue auquel il u’est pas habitué, et on le verra immédiatement épeler le mot et en évoquer les images auditives et motrices. Pour comprendre le mot il a mis en usage toutes les images du langage.

La clinique, d’ailleurs, est en opposition complète avec cette théorie1 de la prééminence de Ici ou tel centre du langage chez les individus. Si la chose existait, les symptômes des aphasies seraient des plus variables suivant que l’individu atteint serait un visuel, un auditif ou un moteur. C’est ainsi qu’un moteur pourrait supporter sans trop de troubles une lésion du centre auditif ou visuel car, dans le premier cas, ses images visuelles et motrices seraient suffisantes pour suppléer à la perte des images auditives et dans le second cas, les images motrices et auditives suffiraient à compenser la perte des images visuelles. Le diagnostic de l’aphasie sérail donc des plus incertains si. partant du symptôme, on arrivait à conclure à la localisation de la lésion, sans savoir préalablement — et dans l’espèce la chose est impossible — quel est chez l’individu frappé d aphasie, la mémoire d’images prédominante, sans savoir en d’autres termes à quel type — visuel, auditif, moteur — appartient cet individu. Or, je le répète, les faits cliniques sont absolument contraires à cette théorie et les autopsies démontrent qu’une même lésion entraîne toujours les mêmes symptômes et cela, quel que soit le degré de culture présenté par le sujet.

La théorie précédente n’est du reste qu’une application an langage intérieur de la doctrine des mémoires partielles — mémoires partielles qui par leur association nous donnent la notion des idées. — Dans l’étude du langage intérieur, il faut faire en effet une distinction complète entre l’idée et le mol qui sert à représenter cette idée. Or, l'idée que nous avons d’une chose n'est autre chose qu’une association de plusieurs sensations passées à l'état d’images. Lorsque nous pensons d’une manière abstraite, lorsque nous nous représentons mentalement un paysage, un monument, un tableau, une figure, etc., etc., nous ne faisons pas de langage intérieur, nous ne pensons pas avec des images de mots, mais bien avec des images d’objets, C’est ici que les mémoires partielles entrent en jeu les unes et les autres, avec une intensité plus ou moins grande suivant «pie l’individu a telle ou telle mémoire — visuelle, auditive, tactile, gustative, olfactive, etc., — plus ou moins développée, mais dans ce cas il n’y a pas de langage intérieur. C’est pour n’avoir pas tenu compte de ces deux modes de penser — penser avec des images d’objets et penser avec des images de mots — que l'on est arrivé à diviser, au point de vue du langage intérieur, les individus en visuels, auditifs, etc. Tel sujet — peintre ou littérateur — pourra avoir une mémoire visuelle générale très développée et partant, il pourra évoquer mentalement et d’une façon très intensive des représentations de choses ou d'objets une seule fois aperçus

— paysages, animaux, figures humaines, etc. — Si c'est un peintre il pourra les reproduire par le dessin avec une grande exactitude ou les décrire par la plume si c’estuu littérateur, et cependant, dans son langage intérieur, ce su jet ne sera pas pour cela un visuel, mais bien un auditivomoteur comme les autres individus.

J’ai, pour ma part, étudié le langage intérieur chez un grand nombre de personnes appartenant à toutes les classes de la société, et, jusqu'ici, il ne m’a pas encore été donné de rencontrer un sujet qui pensât « en lisant sa pensée ». Tous ceux que j’ai observés pensaient avec leurs images auditivo-motrices, et dans le nombre, cependant, il s’en trouvait plus d’un, artistes peintres ou autres et qui, pour la mémoire générale, appartenaient à la catégorie des visuels.

bien que les images visuelles des mots soient chez l'individu d’ordre moins ancien que les images auditives et motrices, leur intégrité est cependant absolument nécessaire pour le langage intérieur, qui ne peut fonctionner normalement que lorsque ces trois centres d’images sont intacts. La lésion de l’un de ces centres retentit à la fois sur tous les autres, avec prédominance des troubles sur le groupe (l images directement lésées. Dans tous ces cas l’agraphie existe toujours. En effet, la destruction de la région de broca entraîne d’ordinaire, outre la perte du langage articulé sous tous ses modes, presque toujours des troubles latents de la lecture et de l’audition et l’agraphie (*). La destruction des images auditives a pour conséquence la surdité verbale avec tous ses corollaires; en outre la parole a perdu son régulateur, d’où la paralysie ou la jargonapbasie, enfin la perte de la notion du mot explique la cécité verbale et l’agraphie. Si ce sont les images visuelles des mots qui sont détruites — lésion du pli courbe — la cécité verbale et l’agraphie seront la conséquence de la destruction de ces images, enfin le malade présentera de la paraphasie, plus légère en général que dans le cas précédent, et les symptômes de surdité verbale seront peu marqués.

Les aphasies pures s’expliquent facilement. La notion du mot n’est pas troublée et partant le langage intérieur est intact ; l’agraphie n’existe jamais. Les troubles ne se manifestent que du côté du centre qui est privé de ses connexions avec la zone de langage.

J’ai insisté à plusieurs reprises sur un fait en apparence assez paradoxal. Un malade atteint de surdité verbale complète reconnaît d'ordinaire son nom lorsqu’il l’entend prononcer; s il s'agit de cécité verbale, il le distingue au milieu d autres mots et je n'ai observé jusqu’ici qu'une exception à cette règle. Le médecin atteint d’aphasie sensorielle dont j'ai rapporté plus haut l’observation ne reconnaissait pas son nom écrit en manuscrit ou en imprimé. L’agraphique par aphasie de broca ou par

1. Les exceptions à la loi générale qui veut que. lorsque la zone de lîroca est détruite, le langage intérieur soit altéré sont très rares. Iîarement aussi, je n’en ai jusqu’ici observé que quatre exemples, on peut voir un sujet d’abord aphasique total, puis aphasique de Broca, récupérer complètement son langage intérieur tout en restant aphasique moteur, c'est-à-dire restant atteint d'aphasie motrice pure.

aphasie sensorielle, non seulement peut en général signer très correctement mais il le fait parfois avec la rapidité d'un sujet normal; cependant l’aphasique moteur ne prononce d’ordinaire pas mieux son nom qu’un autre mot. Ce qui persiste le plus chez l’aphasique, ce sont les impressions les plus anciennes, les plus intenses, les plus intimes, les plus personnelles, les plus souvent répétées, les plus familières. Les images (pie le malade met le plus souvent en jeu, qui sont utilisées le plus fréquemment, sont aussi les plus résistantes. Or à chaque instant nous entendons prononcer notre nom; fréquemment nous le voyons écrit ou le signons; il est exceptionnel au contraire que nous ayons l'occasion de le prononcer. Ainsi l’image motrice d’articulation du nom propre disparait plus facilement que les images auditives et visuelles correspondantes, images qui sont plus fortement empreintes dans l’écorce cérébrale.

Envisagée d’une manière générale, la physiologie pathologique des aphasies avec altération du langage intérieur — à savoir l’aphasie de Broca et l’aphasie sensorielle de Wernicke — se résume en une perte des images de mémoire qui dans le langage intérieur nous donnent la notion du mot, c’est-à-dire les images motrices d articulation, auditives, visuelles de ce mot. Dans l’aphasie de Broca, il existe une amnésie pour les images motrices, dans l’aphasie sensorielle par lésion de la zone du langage, il existe une amnésie des images auditives et visuelles. Par contre, dans les aphasies avec intégrité du langage intérieur — aphasies pures — ces images sont intactes. Le mot étant dans le langage intérieur — comme dans le langage extérieur, du reste — un eomplexus résultant de l’association de ces trois images, il n’existe pas d’aphasie amnésique au sens propre du mot, car en réalité chaque variété d aphasie est constituée par une amnésie partielle, c’est-à-dire limitée à la perte des images - — motrices ou sensorielles — du langage. On ne pourrait donc donner le nom générique d’aphasie amnésique qu’à l’apliasie totale, c’est-à-dire aux cas dans lesquels, toute la zone du langage ayant disparu, le sujet n’a plus à sa disposition aucune des images du langage.

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