CHAPITRE III
Formation et rôle de l'hérédité législative
en Hongrie.
L'indépendance fut aussi la cause de la longue popularité des membres de rassemblée des Magnats. Comme en Angleterre la faveur dont jouit riiéréditc magyare provient surtout du caractère de Taristocratie au profit de laquelle elle a été établie. D'ailleurs la constitution hongroise présente avec la britannique de nombreux traits communs. Elle est Tœuvre de besoins nationaux beaucoup plus que celle des hommes.
Deux grandes luttes résument Thistoirc magyare, et dans Tune et dans l'autre on trouve Taristocratie remplissant un rôle libéral et patriotique : la lutte contre roligarchie, la lutte pour l'indépendance, l'effort contre la tyrannie du dedans, l'effort contre la tyrannie étrangère.
Tandis qu'aux bords de la Tamise, la noblesse unie à la nation, se précipite sur le trône pour lui arracher
des libertés encore confuses, en Hongrie, c'est entre deux noblesses que la collision a lieu.
L'une oligarchique, puissante, voulant accaparer les donneurs, Tautorité, réussissant au milieu de compétitions sans nombre, à mettre les siens à la tête des comitats et des armées, en les faisant nommer comtes et jobbagiones regni^ non conlente jusqu'à ce que sa soif de domination s'en soit assurée par Thérédité la jouissance exclusive. L'autre beaucoup plus nombreuse réalise ce phénomène curieux d'un, peuple où tout le monde est noble. Ce sont des tenanciers qui descendent de ces guerriers farouches, auxquels, tout comme Guillaume le Conquérant, leur chef Arpad a dans la réunion de Szégedin distribué les terres de la Dacie dont il venait de se rendre maître.
Les barons normands étaient affaiblis par la disposition fractionnaire de leurs fiefs. Les soldats d' Arpad étaient si nombreux au partage qu'ils furent débiles sur leur sol sans qu'il eût été besoin de le morceler.
Parmi les feudataires de Guillaume , certains ne tardèrent pas à déserter la vie politique et militaire pour s'adonner uniquement aux travaux agricoles. En Hongrie, nous trouvons aussi le paysan noble. Comme le baron d'Angleterre, il ne cherche pas à s'affranchir du service des armes par une redevance. Le soir, après avoir labouré son champ, au milieu de ses serfs, il s'exerce à manier l'épéc, toujours prêt à laisser sa charrue couchée dans le sillon pour voler là où l'appelle quelque rumeur belliqueuse.
Ses instincts sont profondément égalitaires. Sa propriété est petite autant que sa vanité est grande. Il ne veut reconnaître aucun supérieur hormis le roi. Cette noblesse d'artisans, enflammée par son goût pour la liberté, rappellera sans cesse qu'aucune hiérarchie n'a
été introduite dans le droit public du royaume. A la plus légère atteinte elle bondit, s'enflamme.
Mais, contre qui aura-t-elle à se soulever ? Contre le roi ? Ce roi sera électif jusqu'en 1687, date où l'empereur Léopold obtient de la diète la royauté héréditaire pour Tarchiduc Ferdinand et sa descendance.
L'ennemi ce n'est donc pas la royauté, ce sont les titulaires des hauts emplois. Ils ont trouvé moyen, eux, d'être là d'une façon perpétuelle. Dès qu'un nouveau souverain arrive au pouvoir, ils en font l'instrument de leurs caprices, de leur ambition. Ils serrent à l'écraser la main de quiconque est appelé au gouvernement. Refuser de les écouter pour suivre ses propres inspirations est impossible aux rois qui se succèdent. A côté d'eux, jouissant d'une puissance à peu près égale, la Constitution place une sorte de maire du Palais, appelé le Palatin, et que, comme eux, l'élection va chercher parmi les familles les plus illustres du royaume. Il faut donc, bon gré mal gré, pour les petits tenanciers de Hongrie, arriver à se débarrasser des quelques hommes dont le nom a réussi à s'incruster au pouvoir comme des pierreries à un sceptre.
Tandis que la Grande Charte doit intervenir entre le pouvoir royal et la nation, ici la couronne n'est pas isolée, et si un pacte solennel doit être noué , ce sera entre le peuple et ceux qui Tentourent. Telle est la vraie signification delà Bulle rf'O/* d'André II. Aux seigneurs omnipotents elle enlève le moyen de tenir longtemps en servitude une aristocratie moins favorisée. Elle leur arrache en riiérédité des oflîces, une arme qu'ils détiennent indûment. Mais, cette abolition n'empêchera pas de naître une hérédité populaire et libératrice.
Nous sommes en 1397, h la diète de Tamesvar, sous le règne de Sigismond de Luxembourg. Jusque-là il n'y
avait eu en Hongrie qu'un Conseil de la Couronne, assez semblable au Consilium Magnum de la dynastie normande. On n'a qu'à changer les noms des membres de cette dernière assemblée pour savoir qui le composait : desévêques,de hauts dignitaires du clergé, des 2^^2/05 ou bannerets, ainsi nommés parce qu'ayant amené de leurs domaines un grand nombre de guerriers on leur reconnaissait la liberté de les faire battre, non sous le fanion royal, mais, sous le leur propre. L'Assemblée des grands se scinde. A côté de la Table des Magnats, la noblesse inférieure arrive à obtenir sa place dans une seconde Table. Les deux réunies constitueront la Diète. Les tenanciers agricoles deviennent moins ombrageux. Satisfaits de leur succès, ils comprennent qu'entre eux et les Magnats il ne reste plus qu'un fond d'intérêts communs, que leur envie d'être libres, leur besoin d'égalité, ne doivent pas leur faire entamer. Maintenant qu'ils pourront toujours être entendus, ils voient sans regret affluer à la haute assemblée, parmi les archevêques et les évêques, les abbés catholiques et grecs, une masse compacte de Magnats héréditaires. Ce sont des barons, des comtes, dos princes. Au milieu d'eux viennent siéger les titulaires de certaines fonctions administratives.
Sous le règne de saint Etienne, le territoire hongrois est fractionné en soixante coraitats. Cette division ne ressemble pas au comté de Guillaume après 1066. Elle est moins factice, comporte une autonomie plus grande. Elle est dirigée, non par un agent aveugle de l'autorité royale, mais, par lo comte-gouverneur, presque toujours un des plus grands seigneurs de la région. C'est lui qui vient siéger à la Table des Magnats. Son absence est sans inconvénients. Il est dans l'esprit de la constitution coutumièrc hongroise d'établir des suppléances. 11 laisse dans le comitat l'alispan
ou vice-comle. Il le choisit elle fait approuver par rassemblée locale pour qu'il soit par rapport à lui ce que le Palatin est vis-à-vis du roi.
L'organisation de la Chambre des Magnats est donc fort aristocratique dans son ensemble. Pour comprendre comment s'y sont résignés les nobles inférieurs il faut savoir combien grande est la liberté politique dont ils jouissent.
Dans l'étendue totale du royaume, ils sont de sept à huit cent mille. Ils viennent, dans les Congrégations, nommer les membres de la seconde Table, dite Table des Ordres.
La Congrégation est l'assemblée du comitat. Elle fait penser aux landesgemeinde du peuple suisse, comme elles, ne connaît d'autre coupole que le ciel immense. 11 faut, d'une part en exagérer l'aspect guerrier, de l'autre donner à la scène un étrange et antithétique air de joyeuse humeur, quelque chose des bombances villageoises de Teniers. Bien qu'il doive seul prendre part aux votes, le peuple noble des cultivateurs conduit au lieu de la réunion ses rustiques compagnons de chaque jour. Leur situation est heureuse. Ils laissent à celui qui les amène l'ennuyeuse discussion des intérêts, aimant mieux lutter à qui videra le tonneau le plus enflé, imaginera la danse la plus burlesque, servira le plus enlevant refrain.
Au milieu de leurs cris, de leur tapage, la noblesse délibère. L'échaufTcment du caractère magyar uni à celui du vin, il est rare qu'à un moment donné, la fête ne cesse pas, que l'on n'en vienne point aux armes. Le cliquetis des épées remplace alors celui des verres. On vote à la façon des peuples-soldats en se rangeant, au hasard des opinions, en des cohortes improvisées. C'est d'une aussi tumultueuse mêlée que sortent les députés à la Table des Ordres. Les congrégations ont d'ailleurs
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une manière propre de comprendre le droit des minorités. Les Ordres n'ont-ils point partagé Tavis de quelqu'une d'entre elles ? C'est aussitôt de sa part un refus de se soumettre et de tenir compte de la décision intcrvenue(l).
Ici encore nous trouvons un de ces exemples de fédéralisme renversé que nous avons signalé en Autriche. La volonté unitaire appartient au roi, aux Magnats de la première Table. C'est à la seconde que les divisions territoriales recevront leur garantie. Jusqu'à il n'y a pas longtemps on n'y votait point par tête. Chaque comitat ne possédait qu'une voix, quel que fût le nombre des représentants envoyés.
La noblesse, représentée à la Table des Ordres ne pouvait plus songer à s'insurger contre l'hérédité des Magnats, parce que l'hérédité était sa propre force. C'était elle qui ramenait les possesseurs de la propriété foncière dont le titre réel appartenait au roi, dans les
(Ij Los coinitals eurent pourtant la bonne habilude de ne pas laisser s'envenimer leurs résislences aux décisions dos Ordres. Ce n*est point ce que l'on peut dire de la Pologne. Los éléinenls de ce royaume ont été pendant longtemps sensiblement les mômes que ceux de la Hongrie : peuple noble, monarchie élociive. Mais, les différentes parties de la nation, non contentes de pratiquer une opposition de fait aux décisions de la majorité, ont érigé en principe le droit pour les Etats de ne pas se soumettre à la diète où ils étaient représentés, ('es Ktats avaient l'habitude, lors des élections, défaire ce qu'on appelait des Pacta conrcnfa par lesquels ils déclaraient réserver leurs droits ultérieurs. Celte révolte perpétuelle a été pour la Pologne une cause d'affaiblissement. Elle a offert aux pays environnants un moyen tout trouvé de créer l'agitation perpétuelle qui devait se terminer par son partage. Elle aurait dû comprendre que toute organisation fédérativc est impossible si les différents Etats contractants refusent de s'incliner devant l'assemblée où ils sont représentés, que l'envoi de députés à cette assemblée comporte nécessairement une adhésion iniplicite à ses délibérations poslôriourcs.
Congrégations avec le privilège exclusif du vote. Ils se rendaient bien compte que ces hommes qui les accompagnaient dans le seul but de s'enivrer et d'exécuter un pas titubant ne prenaient plus aussi hardiment leur défense, se multipliaient chaque jour, devenaient conscients de leur force et restaient stupéfaits devant leur intelligence que de pâles lueurs commençaient à traverser. La terreur des Magnats devint si grande, au XVI" siècle, qu'à la suite d'une révolte violente ils firent hardiment des serfs de ceux qu'ils avaient acceptés pendant longtemps comme des compagnons libres.
A vrai dire l'aristocratie hongroise n'aurait pu demeurer aussi profondément nationale si pour elle une nouvelle cause de popularité n'était intervenue. Sans cette cause la noblesse inférieure, après avoir composé à elle seule le peuple magyar, débordée par ceux longtemps maintenus sous une obéissance volontaire, aurait risqué de se remettre à disputer à l'autre des prérogatives qui n'auraient plus intéressé qu'elle-même. 11 y eut, pour la Hongrie, la nécessité de défendre son indépendance. Qu'elle triomphât de l'Autriche et qu'elle menaçât, comme sous Mathias Corvin, de constituer à son profit une vaste confédération de l'Europe centrale, ou qu'elle fut meurtrie, foulée, ouldiée comme sous Joseph II et Metternich, la terreur continuelle du dehors devait amener ses éléments intérieurs à constituer un bouclier homogène, au moment où de vieilles antipathies allaient peut-être renaître.
La haute et la basse noblesse n'ont pas toujours eu les mêmes appréciations en ce qui concerne la garantie de l'indépendance nationale. On a jm les voir dans le même temps, l'une se soumettre au joug humiliant de l'Autriche pour repousser les Turcs, l'autre se livrer à Soliman pour échapper à l'immixion de l'Empire. La
Table des Magnats et les Ordres ont toujours eu une attitude différente. La première n'a jamais cessé de se montrer plus conciliante pour ses adversaires, de voir la sauvegarde des antiques franchises du royaume de saint Etienne plutôt dans des transactions honorables que dans des victoires à la Pyrrhus, la seconde, irréductible, ne reconnaissant d'autres solution qu'une complète indépendance, d'autres souverains que ceux couronnés en Hongrie. Mais, le même souille patriotique gonfla toujours les cœurs dans Tune et dans Tautre. Tous leurs membres n'ont eu qu'un but : l'intégrité territoriale.
Pour y arriver, il n'est de moyen qui n'ait paru bon aussi bien aux Magnats héréditaires qu'aux élus des Congrégations. La réforme leur sembla propre à créer à l'Autriche des embarras sérieux, la confession d'Augsbourg, une source rêvée de complications visà-vis de l'empire catholique. Aussitôt ils se sont dressés tous, comme un seul homme, non pas luthériens à l'instar des Autrichiens qui avaient embrassé les croyances nouvelles, mais, calvinistes. De bonne heure, les empereurs déjouent ce prétexte à résistances on jurant, comme le fît Ferdinand en 1619, de ne rien toucher à la religion du peuple magyar.
Lorsque le gouvernement autrichien eut reconnu, que le vrai foyer des sentiments particularistes hongrois était l'usage sans brides de certaines libertés, inusitées partout ailleurs : liberté de discussion , liberté de réunion , les deux Tables, l'aristocratique comme la populaire, rivalisèrent de libéralisme en face de l'empire absolutiste. Les Magnats montrèrent une abnégation au-dessus de tout éloge. Leur ennemi séculaire, la noblesse inférieure, s'était réconcilié avec ses serviteurs. Aux attaques de Paul Nagy, ils répondirent d'une magnifique manière en votant une triple ré-
forme : le droit de posséder et de vendre le sol, la permission aux serfs d'aller et venir où bon leur semblerait, Tabolition des justices seigneuriales.
Le conseil leur en avait été donné plusieurs années auparavant, dès 1833, par un des leurs, le comte Szechenyi. Grande figure que celle de cet homme, qui dut au droit de naissance de pouvoir activer dans son pays, une nouvelle naissance du droit ! Il fut le conducteur généreux des aspirations du parti libéral à la Table des Magnats. Toujours sur la brèche, toujours voulant voir marcher sa patrie avec plus de résolution dans la voie du progrès, il avait dit un jour : « Sortons de nos castes pour entrer dans un large avenir », et Tesprit de cette déclaration ne cessa jamais d'attiser les flammes de son éloquence. Après bien des luttes et des déceptions, il amena les Magnats à voter la réforme qui lui tenait le plus à cœur : Tégalité de tous devant l'impôt.
Il ne faudrait pas croire que cette belle àme se trouvât isolée à la Table des Magnats. On y respirait quelque chose de l'air de notre nuit du 4 août. Possesseurs de domaines immenses ils ont voté sans récriminer, le 4 février 1848, le rachat des corvées et des redevances dix-huit jours avant la Révolution de Paris.
Leur histoire est remplie d'autres belles pages. Ils ont facilité l'entrée des fonctions administratives à tous les citoyens. Pendant ce temps, pour que dans son exaltation, la patrie hongroise put se faire entendre au sein de la crise dont allait sortir l'Ausgleich, les classes nouvelles s'introduisaient sans obstacle à la Table des Ordres, transformaient les bases de son recrutement.