CHAPITRE IV
Déclin de rhôrédité législative en Angleterre
L'hérédité a bien mérité pendant des siècles, tant en Angleterre, dans ses luttes contre le pouvoir royal, qu'en Hongrie, en s'élevant contre les tyrannies du dedans et du dehors. Dans Tun et dans Tautre Etat, on ne songe à contester les services qu'elle a rendus. Même ceux qui ne connaissent pas Thistoire de leur pays en parlent sans haine.
Comme autrefois, les lords continuent à se réunir au milieu des splendeurs de Tabbaye de Westminster. En gagnant leur siège de velours rouge, ils s'inclinent encore devant un trône vide, symbole du temps, où prenant en main la cause populaire, ils ne voulaient reconnaître que la royauté qui cédait. A droite, à la place d'honneur, les surplis des pairs spirituels, font toujours une tâche blanche, pendant que le jour des vitraux gothiques irise l'or des plafonds, imprime à la scène une gravité fastueuse de cathédrale, se déverse
le long des murs en faisant si bien revivre la peinture des annales hiératiques et chevaleresques que Ton ne sait plus si la réalité se trouve au dedans ou au dehors de leurs panneaux.
Jamais cadre ne fut plus en accord avec une institution aristocratique. Mais, nul ne le juge trop éblouissant ou trop riche. Se trouve-t-il à côté de vous , occupé à le contempler, quelque individu, de situation modeste? Vous serez stupéfait deTentendre, sans jalousie, énumérer des noms sonores, vanter la vétusté des châteaux des lords héréditaires, la magnificence de leurs chasses, le nombre de milles qu'ils peuvent chevaucher, sur leurs terres en ligne droite. Nos affinités et nos répulsions ont une origine lointaine. Nous nous en croyons les auteurs , alors que souvent nous n'en sommes que les sujets.
L'hérédité est, aujourd'hui encore, la vraie, la seule introductrice à la chambre haute d'Angleterre. Grande était l'erreur de M. Tardieu lorsqu'il disait, en 1831, affirmation souvent répétée, que ce pays avait admis pour les lords le droit de suffrage. Nous savons dans quel esprit on a dû, devant le nombre des membres des pairies d'Ecosse et d'Irlande, employer le système électif. Le principe n'a été nullement consacré. On a accepté la chose comme un expédient sans lequel l'élément anglais aurait été absorbé. Le droit de naissance est demeuré la loi suprême de la Chambre des lords et ce qui en paraît la dérogation la plus flagrante n'en est que le corollaire obligé. C'est toujours cette vieille assemblée, œuvre, non d'un jour, mais, des siècles, dans laquelle chaque souverain, chaque événement, a laissé son empreinte, et où les pairs, s'en rien abdiquer du droit d'être de leur temps, représentent des époques comme les députés des communes des circonscriptions géographiques.
Cependant, au milieu de tant d'éclat, des mots historiques reviennent à la pensée. C'est le conseil de lord Chatam à son fils : « Ne soyez jamais pair » , la boutade du premier Pitt : « La pairie anglaise n'est plus bonne qu'à faire tapisserie », le mot de Walpole venant de tomber du pouvoir et élevé à la pairie, en guise de consolation, avec son rival Pultenay : « Eh bien ! milord, nous voilà devenus les personnages les plus insignifiants des trois royaumes », c'est l'aveu de lord Gray, venant siéger pour la première fois à la Chambre des lords : « Il me semble que j'entre au sépulcre. »
Regardons-y de près. Même au temps ou l'aristocratie anglaise jouait le rôle politique dominant, la Chambre des lords n'a pas eu la direction première des affaires. Aujourd'hui elle dure par la force de sa légende, et rien n'est aussi solide qu'une légende dans l'imagination de la foule. Mais, .elle serait incapable d'opposer un refus persistant aux volontés de la seconde chambre et de ses électeurs, d'arrêter la souveraineté présente du pays aux noms de ses intérêts permanents. Toutes les fois qu'elle a essayé d'entrer dans cette voie elle a subi des chocs tellement violents qu'elle a failli en être emportée. Son pouvoir se borne à retarder pendant quelque temps les innovations qu'elle redoute, à permettre au peuple de réfléchir jusqu'au moment où elle se verra obligée de céder.
Les causes de cette demi-impuissance sont multiples. Si au temps ou l'aristocratie était souveraine, au xviii® siècle, la Chambre des lords n'était pas investie de la direction vraie des affaires, c'est qu'elle ne l'a point voulue. Si elle ne l'est pas davantage aujourd'hui, c'est qu'elle ne le peut plus. Il s'est produit un événement en 1832 qui semble étranger à son histoire et qui a eu sur elle un irréparable contrecoup. Nous voulons parler du Bill de réforme.
Avant 1832, les sièges à la Chambre des communes étaient répartis comme si l'Angleterre n'avait pas changé depuis plusieurs siècles. Des localités^ autrefois prospères, n'existant plus qu'à l'état de souvenir continuaient à être abondamment représentées au Parlement, tandis que de grandes cités, populeuses, riches, nées du déplacement même des intérêts, constituant l'Angleterre dans sa laborieuse vitalité, n'avaient pas le droit d'envoyer à la Chambre des communes un seul député.
Cette situation était très favorable à l'aristocratie. A quoi bon pour elle quitter ses vieux manoirs ? Il était bien plus simple, d'envoyer à la Chambre des communes, des hommes à sa dévotion, qui y feraient ce qu'elle même aurait pu faire. Ces localités, qui avaient leurs députés pour plus sérieux habitants, et auxquelles la dérision populaire avait donné le nom de bourgs pour^ ris^ réservaient aux grands seigneurs châtelains de vraies nominations à accomplir, grâce à ces deux persuasifs auxiliaires : l'argent et la complaisance. L'abus était évident, les whigs trouvèrent dans sa dénonciation une plate-forme, qui jointe au souvenir de cette /o^* rfe famine^ qui avait affamé le peuple en 1815 par un impôt formidable sur les blés étrangers, lui permit, en 1831, de supplanter le parti tory dont la domination durait depuis un demi siècle. L'année suivante, cinquante-six bourgs pourris cessèrent d'être représentés. Trente-deux virent leur représentation réduite à un seul député, et d'importantes villes telles que Birmingham, Manchester, Leeds, Sheffield, obtinrent enfin le droit d'être entendues aux communes.
Le vote de la réforme électorale de 1832 a porté un coup terrible à l'influence de l'aristocratie anglaise. Elle lui a fait expier durement d'avoir voulu élever le prix du pain, soutenir malgré la concurrence le revenu
de 868 propriétés foncières. Après avoir tout subi durant le siècle précédent, charmé par un passé héroïque, le peuple s'est réveillé brusquement, s'est aperçu qu'il n'avait plus à faire à une émanation de lui-même, mais, à une classe spéciale, riche en intelligences, en dévouement, mais, conseillée par des intérêts propres, animée d'un esprit que souvent il ne comprenait plus.
Une prochaine réforme de la Chambre des lords sera la conséquence d'un pareil réveil. En vain la Couronne a essayé de moderniser l'institution en y faisant entrer toutes les gloires véritablement anglaises. L'hérédité législative se débat.
Pour le moment elle est défendue encore par cette idée qu'elle est une garantie d'indépendance, vis-à-vis des autres pouvoirs, par la peur, la Chambre haute devenant viagère, de la voir passer entre les mains du roi, qui aurait l'occasion constante d'y introduire ses créatures.
En 1850, une tentative de lord Palmerston pour remplacer l'hérédité par le mandat à vie a échoué piteusement.
Il s'est constitué dans le royaume une : Ligue pour la suppression de la pairie héréditaire. Ses progrès s'effectuent lentement, bien que des soubresauts non suivis d'effets semblent lui donner des chances de succès, lorsque la Chambre des lords s'oppose à quelque loi populaire par de trop vives résistances.
Les adhérents rappellent que la pairie viagère n'a rien de contraire à la constitution du royaume, qu'elle a existé autrefois, précédé même l'héréditaire. Ils prennent, un à un, les grands débats du xix® siècle et montrent que si les lords ont toujours dû capituler devant la volonté du pays — comme dans des luttes de Gladstone pour accorder à un plus grand nombre d'individus le droit de suffrage — le retard apporté, loin de
servir la prudence et la réflexion, a souvent empêché les mesures proposées d'avoir une action utile, rendu leur exécution impossible.
Tel est Texposé des motifs de la Ligue pour la sup^ pression de la pairie héréditaire. Elle ne pense pas obtenir gain de cause en un jour. Elle espère réussir en cherchant à ouvrir, toutes grandes, aux pairs qui ont droit de siéger à la Chambre des lords héréditairement, les portes de la Chambre des communes.
Elle croit que le jour où cet accès serait permis, tout ce qu'il y a d'intelligent à la Chambre des lords préférerait l'air embrasé de l'assemblée populaire, que l'hérédité législative pourrait être supprimée à cause du peu de valeur de ceux qui continueraient à en invoquer le titre. Des précautions lui sont nécessaires. L'aristocratie, intellectuellement, à conservé tout son prestige. La nation a pour elle un faible prononcé, et l'on a pu dire que pour réussir auprès du pays, la Ligue pour la suppression de la pairie héréditaire aurait dû choisir, comme président, non un baronnet des communes , mais un de ces influents membres de la Chambre des lords qui doivent tout au droit de naissance.
L'hérédité législative disparaîtra en Angleterre, non par la haine^ mais, sous l'influence de causes communes à la plupart des pays modernes et contre lesquelles rien ne pourrait subsister.
Ces causes sont : l'organisation nouvelle, politique et économique de la société, la disparition des privilèges, l'acceptation du principe de la circulation des biens, l'accroissement prodigieux en notre siècle de la fortune mobilière, et surtout l'individualisme.
La grande force de l'hérédité législative a été que non seulement elle fut accompagnée du prestige de la naissance, mais, qu'elle avait réussi à confondre en
elle, à soumettre à sa règle tous les autres moyens de puissance matérielle.
Entre ceux dont elle devait pondérer les aspirations et elle, il y avait des privilèges, la distance qui sépare de l'ignorance le savoir intellectuel et militaire.
Ces privilèges étaient nombreux, généraux. Ils enserraient le roturier, et le vilain, en tout sens, pénétraient à son foyer, peuplaient son champ étroit, croisaient ses initiatives. Il lui semblait impossible qu'on put arriver un jour à secouer une masse aussi pesante, et tous ses efforts allaient vers celui qui en était investi, afin qu'il en fit un effort modéré, fermât bénévolement les yeux sur la timide violation de ses droits exclusifs. Si ces droits ont provoqué de violentes révoltes, la plupart du temps leurs victimes ont préféré ne point recourir à l'opposition, et demander à l'obéissance les tolérances et les concessions qu'elles désespéraient d'exiger.
Elles étaient obligées ces victimes de reconnaître que la faveur des possesseurs de privilèges correspondait à une possession plus complète des connaissances appréciées de l'époque. C'était à bon droit que seuls ils pouvaient être appelés à commander une armée, puisque — bien que le courage militaire n'ait jamais connu de castes — c'était eux qui savaient le mieux comment il faut disposer ses troupes et préparer une bataille.
Quant à la culture purement scientifique, elle existait beaucoup plus qu'on ne le croit chez les classes inférieures. Mais, l'enseignement primaire et secondaire, pour parler notre langage moderne, étaient encore fort rudimentaires. L'aristocratie est facilement instruisable. Toute leçon y prend plus ou moins sa place, tandis que chez un peuple — comme surtout celui d'autrefois, — elle va se perdre dans des esprits obscurs et rebelles.
C'est surtout dans le domaine économique que l'esprit moderne a eu le plus à changer, à créer et à détruire.
Chez toutes les législations c'est une idée qui tend à s'introduire, plus ou moins rapidement, que la fortune ne doit pas rester stationnaire au profit des mêmes individus, qu'en favorisant la circulation du capital, on augmente les chances de le voir atteindre les mains à même de le faire fructifier, que la justice commande de placer un levier aussi puissant à la portée de tous.
Or l'hérédité exige des conditions toutes contraires. Le pair a besoin d'avoir avec lui, pour Tcmpécher d'agir contre lui, cette force de l'argent qui, à notre époque, prime toutes les autres. Sans supposer Tusage corrupteur que pour maintenir sa situation il pourrait être tenté d'en faire, il est certain que lorsque celui qui offre est pauvre et que celui qui demande est riche, \ offre se trouve dans une position très inférieure à la demande.
Tandis que le besoin oblige la première à accepter les propositions les plus désavantageuses, la seconde peut choisir et attendre. L'une se trouve jetée à la merci de l'autre.
Nous ne pouvons pas entrer dans le détail de toutes les pîirties de la législation, de tous les articles de codes par lesquels le principe de la circulation économique a réussi à se glisser dans les pays où existe encore l'hérédité législative. Il nous est pourtant impossible de ne pas dire un mot des mutations de propriété, et des lois successorales.
Les mutations de propriété ont été pendant longtemps ralenties, par la difficulté pour Tacquércur de connaître les charges dont cette propriété était grevée. Le défaut d'inscription hypothécaire Tcmpêchait de jouir d'une tranquillité complète après l'achat et il pou-
vait toujours se demander si on ne lui avait pas livré un bien inaliénable qu^une substitution viendrait lui enlever.
Autrefois le père pouvait instituer par testament un majorât. Lorsqu'il mourait sans avoir réglé luimême sa succession^ la .plus grande partie se concentrait souvent sur une seule tête par l'effet du droit d'ainesse. Aujourd'hui le principe de l'égalité du partage devient à peu près partout une disposition générale. On ne veut même pas entendre parler de la liberté testamentaire. M. Le Play et son Ecole se sont heurtés à un refus formel d'en écouter les avantages. A chaque décès les fortunes sont brisées, pilées, pulvérisées ?
Voyant ses biens prêts à le quitter, par les facilités apportées à son départ, n'ayant plus le droit de déclarer nulles les aliénations portant sur des biens substitués, de réunir la plus grande partie de l'avoir de la succession paternelle par majorât ou droit d'ainesse, comment veut-on que le pair héréditaire réussisse à conserver en ses mains la force de la richesse ?
D'autant plus que cette richesse n'est plus territoriale, dans sa forme principale comme autrefois. Le capital mobilier a grandi. Les découvertes industrielles ont permis de le créer en abondance. La multiplication des moyens de transports lui ont ouvert des débouchés toujours nouveaux. Il est devenu invisible et impalpable dans les valeurs sans nombre qui constituent la fortune publique, actions, obligations étrangères ou nationales. Il a acquis la légèreté dîi billet de banque et de la monnaie fiduciaire. Si des principes nouveaux ne s'y opposaient point il serait impossible de parvenir à diriger les fruits nombreux, toujours accrus, de la liberté du travail et de l'initiative privée.
En Angleterre où le peuple possédait, sous Henri VII, un quart à peine de la fortune territoriale, et sous Char-
les I*', était parvenu à en réunir les neuf dixièmes, la grande propriété devint au dix-huitième siècle, on le sait, la chose de l'aristocratie . Mais bien que le droit d'ainesse existât, limité aux successions ab intestat^ la propriété fut libre. Il y a plus de cinq cents ans que ringéniosité des légistes a trouvé moyen en tordant des dispositions anciennes, de permettre aux majorats et aux grands domaines de ne se perpétuer à chaque génération que par la volonté des bénéficiaires. Une série de statuts est venue développer et sanctionner ce que Thabileté avait fait.
Malgré le peu d'importance de la grande propriété, dans les débuts, la liberté tolérée durant son règne, r Angleterre est pourtant, dira-t-on, le pays où l'hérédité demeure le plus solide. A coup sûr, mais, il ne faut point isoler cette propriété des autres causes de force que nous avons énumérées chez les pairs héréditaires. De nos jours, l'aristocratie anglaise, a pu à la différence des autres, être moins surprise par l'entrée en scène du capital mobilier. Ce copital, par ses habitudes laborieuses, par la souplesse avec laquelle elle a su changer de caractère, devenir industrielle après avoir été militaire, tout en continuant à ouvrir ses rangs aux fortunes honorablement faites dans les affaires, c'est elle qui a le plus contribué à le créer. Disraeli évalue encore de nos jours l'avoir des membres de la Chambre des lords, à une moyenne de cinq cent mille francs de rente.
Les lords pourront se défendre peut-être contre la forme nouvelle de la fortune, ils ne résisteront pas aux progrès universels de l'individualisme. L'hérédité législative est, en donnant à ce mot un sens très étendu, un des instruments de l'esprit corporatif. Assembler des agrégats sociaux en se laissant guider soit par les liens naturels, soit par la similitude des intérêts, afin de
donner un appui permanent à Thomme, en faisant de TEtat la collectivité de toutes ces collectivités, telle fut son œuvre pendant des siècles. Le droit de naissance servait d'organe dans le concert des revendications, et la défense des franchises obtenues, au plus ancien, au plus primordial de tous les groupes : la famille.
Ces groupes, ont-ils eu tort de devenir, par Tcffet de la routine, d'abus grandissants, un moyen d'oppression pour leurs membres, alors que leur premier but avait été libéral ? Nous ne devons point le rechercher ici. Toujours est-il que par l'embrigadement qu'ils supposent, la prédominance qu'ils accordent aux intérêts matériels, ils empêchent la formation des partis politiques, en retenant sous des bannières que nos convictions passionnées ne veulent plus reconnaître, des hommes qui sans elles iraient se réunir sous d'autres. On tient de nos jours à ce que tout autant que les biens matériels, l'idée se communique et se répande, puisse approcher jusqu'à portée de tous, à ce que celui qui l'accueille ou la récuse, le fasse après n'avoir cédé à aucune influence étrangère. On s'efforce de plus en plus de séparer ce que le temps avait uni, là, où l'on voyait autrefois des groupes de ne plus reconnaître que des individus.
Cet affranchissement de la raison individuelle s'accorde avec le règne de l'opinion. Du moment que la souveraineté en est reconnue, il faut que rien ne puisse en altérer l'expression. Les intérêts de toutes natures que l'organisation corporative était chargée de sauvegarder, arriveront avec une éducation politique plus développée à demeurer plus présents chez les législateurs, à n'être plus exclus par des discussions théoriques, à s'accommoder du régime représentatif. Cependant, dans bien des pays où l'individualisme avait fait jusqu'à la fin de ce siècle des progrès immenses, l'homme se sent isolé
dans la plénitude de ses droits, semble disposé à faire un retour vers l'esprit d'association, à reconstituer ou à reconnaître sous d'autres noms des groupements analogues à ceux de jadis, à reprendre, en redressant les déviations, en faisant place aux préoccupations nouvelles, en abandonnant celles qui n'ont plus leur raison d'être, le plan de la société ancienne.
Quand bien même le mouvement s'accentuerait, la disparition de cette cause de dépérissement n'empêcherait pas la mort de l'hérédité législative. Les motifs de sa condamnation sont les transformations profondes des conceptions politiques et de l'organisation sociale. Dans chacune de leurs conséquences, on trouve contre elle un principe destructeur.
S'ils veulent éloigner la date de sa disparition, les lords, feraient bien, de montrer une assiduité plus grande aux séances, une ponctualité plus rigoureuse. Le mal date de loin. Déjà Henri VI avait été obligé de légiférer contre les membres de la haute assemblée qui se désintéressaient de leur mission. Depuis, le mal n'a cessé d aller en empirant. Beaucoup considèrent le titre de législateur comme une de ces décorations qu'on conserve soigneusement enfermées pour ne les accrocher qu'aux grands jours. Byron ne vint que quelquefois à la Chambre des lords, durant sa première jeunesse, puis aima mieux promener par le monde l'inquiétude de son génie. Les pairs d'Angleterre sont partout à apprécier le tiède climat des stations du littoral méditerranéen , en villégiature à Bryghton ou à Ostcndc. En un seul endroit ils font défaut. C'est à Westminster. Ils ont été profondément blessés dans leur orgueil par l'introduction au milieu d'eux des pairs légistes, dont le savoir les abaisse, et dont l'abaissement les humilie. A part quelques illustres exceptions, on ne voit guère, aux séances, que des politiciens de profession, d'anciens mi-
nistres, des fonctionnaires dégommés, des diplomates au repos, dont le petit nombre leur donne un air d^abandon et d'indéfinissable tristesse.
Parmi les membres de la Chambre des lords, il en est de discutés entre tous: les pairs spirituels. Leur sort parait d'autant plus précaire, que, durant ces derniers temps, on Ta vu attaqué par ceux-là mêmes qui paraissaient désignés pour le défendre.
(( L'idée que le christianisme anglican subirait un préjudice à Téloignement de la Chambre des lords, écrivait, en 1870, Févêque de Liverpool, membre de la Low Church^ me parait dénuée de fondement. J'ai lu avec la plus grande attention les débats du Parlement depuis vingt-cinq ans, et je n'ai pas pu reconnaître que l'Eglise d'Angleterre ait beaucoup gagné à ce que ses évoques soient pairs temporels. Au contraire on s'est plaint et non sans raison, que dans les débats et dans les votes de la chambre haute, les évéques sont souvent présents quand ils devraient être absents et absents lorsqu'ils devraient être présents. Le peu de bien qu'ils font à la Chambre des lords ne compense certainement pas le mal résultant de leur absence des diocèses et de leur séjour coûteux à Londres. Dans tous les cas, il ne me semble pas nécessaire qu'il y ait plus de cinq évéques au maximum dans le Parlement. »
Est-ce là une déclaration sincère ? Nous y verrions plus volontiers une habileté pour éloigner la suppression de la pairie spirituelle en n'ayant pas l'air de la craindre.
Une partie du clergé d'Angleterre serait assez disposée à jeter pardessus bord l'institution, pensant conjurer par ce sacrifice, la disjonction du spirituel et du temporel. Les gens placés au milieu des choses ne sont pas assez hauts pour les juger sainement. Telle qu'elle existe, la pairie spirituelle est peu nombreuse,
mais, ses vingt-six membres ont une grande force parce qu'ils représentent la partie la plus ancienne de TEpiscopat. En tout ce qu'ils veulent les membres héréditaires sont toujours avec eux. On ne saurait nier rintime solidarité qui lie les lords spirituels aux temporels, la grande influence que les premiers exercent sur les seconds. Les uns et les autres ont noué d'affectueux rapports aux universités d'Oxford et de Cambridge. L'Episcopat constitue le but d'un grand nombre de puinés. La participation des pairs spirituels aux travaux législatifs est autrement plus eflîcace que ne le furent jamais notre Pragmatique Sanction de Bourges ou notre Concordat, conventions qui se sont attachées au service du culte ne pouvant intervenir dans ses dogmes. Telle qu'elle est, elle suflîrait amplement à écarter tout Kulturkampf.
Ce qui protège surtout la pairie spirituelle contre ceux qui lui reprochent d'inspirer aux gens d'Eglise le goût des honneurs périssables, c'est qu'elle fait partie d'un ensemble de dispositions écrites ou coutumières qui atteignent l'Etat jusque dans ses plus infimes molécules. La disjonction du spirituel et du temporel ne pourrait s'opérer sans de vives douleurs.
Les tories sont unanimement hostiles à la séparation de l'Eglise et de la société civile, au desestnblishment. Se basant sur la nécessité de protéger la morale, les catholiques, très nombreux, ont toujours soutenu le principe de l'Eglise d'Etat, bien que cette Eglise ne soit pas la leur. Cette séparation a pour elle, l'aile radicale tout entière du parti whig, dont M. Chamberlain est le chef, et la presque totalité de ce parti. Il invoque la liberté des cultes, montre ses heureux résultats aux Etats-Unis. Le peuple est avec lui, surtout parce qu'il croit que les immenses biens du clergé anglican, qu'aucun budget des cultes n'alimente, qui proviennent pour
la plupart de dotations privées , pourraient revenir à TEtat, juridiquement, en se basant sur une de leurs clauses coutumières : for the benefit ofthe people,
La ligue en faveur du desestablishment qui s'est constituée en 1844 : Society for the libération ofReligion from State-patronage and contrôle , place la question sur un terrain solide, établit Timpossibilitc de concilier une religion officielle avec un gouvernement libéral, les avantages que l'Eglise retirerait en 8\'^fTranchissant de TEtat, TEtat en menant seul ses affaires, la difficulté enfin qui s'oppose à conserver un culte privilégié, dans un pays où, comme TAngleterre, le principal est divisé en un grand nombre de sectes.
Elle a réussi à transporter la bataille dans le domaine pratique. Après avoir profité en 1848 de Tagitation causée par lord John Russell, lors de la nomination du rationaliste docteur Hampden, tàTévéché d'Horeford, le parti libéral tout entier, en 1869, réussit k renverser le ministère tory de Disraeli sur la question de Tabolition de FEglise d'Etat en Irlande.
L'année précédente les whigs avaient malgré Topposition du cabinet, réussi à faire voter cette abolition par les communes. Mis en minorité, il n'en déclara pas moins qu'il garderait le pouvoir. Il se fondait pour déroger ainsi aux règles parlementaires, sur ce fait qu'une réforme électorale venait d'être votée, que les communes jfie représentaient plus l'opinion du pays.
Une nouvelle consultation fut donc décidée. Meetings sur meetings se succédèrent. L'agitation devint extrême. Elle était dirigée à travers le pays et à la tribune par Stuart Mill, Gladstone, Brigh, lord Hartington, John Manners, lord Elcho. Malgré la Chambre des lords qui se prononça pour le statu quo^ défendant ainsi les quatre évoques de l'Eglise étîiblie, qui, chaque année, venaient à tour de rôle en vertu de l'acte d'Union
de 1800 siéger dans son sein , la nation se prononça pour Tabolition, le ministère tomba, Tanglicanisme cessa d'être la religion officielle de l'Irlande.
Le terrain avait été habilement choisi par la ligue. Dans rirlande catholique une église d'Etat protestante, était une anomalie. Une pareille Eglise ne peut se défendre que lorsqu'elle s'accorde avec la religion du plus grand nombre. Le bill de 1869 a produit d'heureux résultats. La religion protestante est dirigée depuis, en Irlande, par des Synodes où se rencontrent des laïques et des évoques.
11 est facile de prévoir ce que ces résultat entraîneront de conséquences dans un pays où les précédents conservent un si grand empire. La pairie spirituelle est condamnée. Elle ne se tient encore debout que parce qu'on veut l'accompagner de réformes concomitantes. La pente des idées lui est contraire.
En 1870 l'Eglise a perdu la haute main dans les écoles.
En 1880, elle a cessé de diriger les Universités, s'est vu enlever la faculté de refuser dans les cimetières les dépouilles des non-conformistes, a dû partager avec l'autorité séculière la rédaction des actes de l'état
Chaque année la proposition tendant au desestablishment de l'Eglise d'Ecosse est repoussée à une majorité moindre.
Si nous nous sommes étendus longuement sur la pairie spirituelle c'est que nous la considérons comme intimement liée avec l'hérédité législative. Dans certains pays, dont la religion n'admet aucune hiérarchie, nous rencontrerons bien le droit de naissance sans cette pairie, mais^ ils sont l'exception. L'un et l'autre reposent sur la reconnaissance de supériorités sociales. Là où ce sentiment s'est maintenu au point de vue humain
il s^est à plus forte raison perpétué au point de vue religieux. C'est la pairie spirituelle qui dans certains pays a survécu à Théréditaire, sa base offrant une solidité plus grande. Mais, celui qui s'incline sans honte devant de simples mortels dont les propriétés politiques lui font défaut n'hésitera pas à ouvrir aux personnifications les plus élevées de son culte l'accès des assemblées parlementaires.
La pairie spirituelle a subsisté jusqu'à ce jour avec l'hérédité, dans les chambres hautes qui grâce à une naturelle division du pouvoir législatif ont pu traverser les siècles sans modifications sérieuses. Elle y provint en droite ligne de ces gens d'Eglise que nous avons vus admis en Angleterre à côté des barons dans le Magnum ConsiUuniy en Hongrie au milieu des Bannerets du Conseil de la Couronne. En ce temps d'ardente foi qui fut le Moyen-Age et vit naître V Imitation^ le clergé directeur en toutes choses ne pouvait être absent des assemblées dirigeantes. Il y est demeuré lorsque, selon une loi commune à bien des pays, à cùté de l'assemblée unique, d'autres classes se sont émancipées, qu'il a fallu de gré ou de force, leur accorder le droit d'exprimer leurs aspirations dans un nouveau conseil, que ce conseil s'enrichissait des attributions du premier, tantôt dans le calme, tantôt dans la tourmente des révolutions.
La menace qui plane sur la pairie spirituelle, ne serait-ce qu'à cause de l'habitude prise par le peuple en Angleterre de les considérer comme un assemblage indivisible, plane donc aussi sur la pairie héréditaire. Il y a dans le travail qui se fait chez nos voisins d"outre- Manche en faveur de la séparation de l'Eglise et de l'Etat une cause supplémentaire d'affaiblissement pour le droit de naissance.
Lorsque, sur la fin du règne de Charles I**", l'épiscopat
disparut, la pairie entière, malgré le désir inavoué de Cromwel de s'appuyer sur un pouvoir héréditaire, fut entraînée pendant la durée de son naufrage.