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CHAPITRE V

Déclin de l'hérédité législative en Hongrie.

Moins heureuse que le droit de naissance anglais, l'hérédité de Hongrie, malgré les raisons puissantes qui la font apprécier et aimer, n a pu parvenir jusqu'à nous dans l'intégrité de sa forme primitive.

Sans parler de la réforme électorale de 1848 pour le recrutement de la seconde chambre, qui eut chez les Magnats un contre- coup, analogue à celui du Refonn bill sur les lords, les Hongrois se sont difficilement résignés au défaut d'assiduité des membres de leur chambre haute.

Ce défaut s'y présentait exagéré par des conditions toutes spéciales.

Les membres ayant le droit de prendre part aux travaux de l'assemblée des Magnats sont excessivement nombreux. On en a compté jusqu'à huit cents. Comme les lords ils prirent l'habitude de ne siéger que rarement, laissant la discussion des affaires à une cin-

quaniainc de zélés. Loin de s'en offenser, on trouva, à Pesth, la chose naturelle. On avait pris Thabitude de considérer avant tout, la Chambre des Magnats, comme une sorte de Panthéon des gloires transleitha* nés. On était fier de pouvoir y compter les Batthyani, les Esterhazy, les Apponyi , les Zichy. Le dualisme fonctionnait depuis quelques années. La constitution historique du royaume de Saint-Etienne pouvait faire ses preuves maintenant en toute liberté. Il était intéressant de savoir comment à la première question intérieure vraiment irritante la Table des Magnats se comporterait.

La Hongrie n'a pas attendu les ouvrages d'un pamphlétaire en renom pour se préoccuper vivement de la question sémite. Comme partout, il y a chez elle l'israélite riche, arrivé, Tisraélite pauvre, actif. Le premier est parvenu à acheter d'immenses terres, à arrondir de grands domaines, qui ont excité la jalousie de ceux dont ils étaient autrefois la propriété exclusive. Comme le Piémontais, dans certaines parties du midi de la France, le juif pauvre s'est assuré du travail en cédant sa main-d'œuvre au prix le plus bas. Il s'est attiré la sympathie des propriétaires auxquels il faut calculer juste, vu par eux employé de préférence.

Les choses en étaient là, lorsque M. Tisza s'avisa de présenter un projet de loi autorisant les mariages entre sémites et magyars.

Les représentants de la propriété foncière, moyenne et inférieure, l'accueillirent avec joie. Tout ce qui était de nature à attirer les juifs dans le pays devait faciliter leur exploitation. Ils se firent les défenseurs des unions mixtes à la seconde chambre où ils avaient la majorité. Restait à triompher de l'hostilité des Magnats. Plus désintéressés à cause de leurs grandes fortunes, plus ac-

cessibles aux inimitiés de races et aux suggestions des évéques qui siégeaient parmi eux, ils se refusaient formellement à voter le projet, heureux peut-être de tenir M. Tisza en échec. Le ministre n'en était pas inquiet à vrai dire. Qu'était-ce, dans un pays aussi fougueux que la Hongrie, que l'opposition de quelques hommes ? Il ne doutait point d'en venir facilement à bout.

Quel ne fut pas son étonnement de voir soudain de tous les côtés du royaume de Saint-Etienne, accourir à la Table des Magnats,des hommes à noms connus, mais, à figures oubliées ! On avait battu le ban et l'arrière ban, procédé à une mobilisation en masse. Il faut songer à ce que, même lorsqu'elles se présentent séparément, les questions religieuses, celles touchant les intérêts journaliers, et l'exercice des prérogatives ministérielles soulèvent de passions, pour se faire une idée de l'agitation que devait engendrer un projet où toutes se trouvaient réunies.

M. Tisza ne se laissa pas intimider en voyant la Table des Magnats le repousser deux fois. 11 aiïecta de traiter cette montagne imprévue comme les chaînes mouvantes d'un désert. A Szegedin, il prononça, en demandant la réforme de la chambre haute, le discours que M. Gladstone aurait peut-être lancé contre les lords s'ils ne s'étaient pas décidés à lui accorder Textension du droit de suffrage.

Il faut bien qu'en Hongrie le patriotisme apparaisse toujours par certains côtés.

Un certain nombre de seigneurs autrichiens, possesseurs de fiefs en Transleithanie, étaient en même temps membres de la Table des Magnats et de la chambre haute cisleithane. Hostiles aux sentiments magyars ils s'étaient vus l'objet d'une haine féroce. M. Tisza n'eut qu'à les désigner du doigt pour rendre populaire son projet de réorganisation.

Il a abouti en 1885.

Il ne faut pas s'étonner d'y rencontrer une clause interdisant d'être en môme temps membre des chambres hautes de Pesth et de Vienne, mettant en demeure les Magnats qui étaient seigneurs de la première assemblée autrichienne de se prononcer dans les six mois.

A la faveur de ce laisser-passer M. Tisza put, à son gré, remanier la première Table de Hongrie. Sa réforme a compris trois modifications importantes.

Introduction d'un certain nombre de ces pairs à vie que, malgré tous ses efforts, Palmerston ne put réussir à faire adopter par le libéralisme anglais. Trente devaient être nommés immédiatement par le roi sur la présentation du conseil des ministres. Cinq nouveaux seraient désignés chaque année jusqu'à la réalisation d'un nombre limité.

Cette innovation allait permettre à l'esprit fusionniste de rattraper ce que lui ferait perdre la suppression des Autrichiens membres de la Table des Magnats. Le roi de Hongrie, appelé à faire les nominations, est, par un cumul semblable à celui que nous avons indiqué chez le roi de Prusse, en même temps empereur d'Autriche. Bien qu'il ne puisse choisir que des Hongrois, que ceux-ci doivent lui être présentés par le cabinet cisleithan^ sa volonté pourra toujours, sur les cinquante membres qu'elle aura à nommer, se faire une aussi large place à la Chambre des Magnats que celle qu'elle y possédait au moyen des pairs communs aux deux royaumes et dont le nombre était beaucoup plus restreint. M. Tisza a-t-il voulu ménager à la fois les partisans de l'empire unitaire et ceux de la Hongrie indépendante, en faisant à l'avantage des uns une réforme que les autres croyaient profitable ? Les Magyars ne l'ont pas jugé ainsi. Ils ont cru voir quelques chances de

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loyalisme dans le remplacement par Tempereur d'hommes obstinément hostiles aux aspirations de la patrie hongroise.

La seconde réforme a eu pour but de concilier la pairie spirituelle avec la liberté des cultes proclamée en 1848. Jusque là les dignitaires des églises catholiques, latines et grecques, avaient seuls leurs entrées à la Table des Magnats. M. Tisza, suivant son programme libéral, y a introduit les chefs des Réformistes et des Luthériens. Cette adjonction a complété le caractère très moderne de la pairie spirituelle en Hongrie. Là, plus de religion d'Etat comme en Angleterre, mais cette idée large que toute croyance qui bride les passions, repousse les mauvais penchants doit être encouragée par la société qu'elle épure. Quel meilleur moyen d'accomplir cette protection que d'étendre le droit de siéger à la première chambre aux principaux ministres des différents cultes ?

Reste à connaître le procédé imaginé par M. Tisza pour porter un coup vengeur aux hommes accourus en une gigantesque levée contre lui.

Pouvait-il supprimer le droit de naissance ? 11 n'y songea même pas. Si le caractère légendaire de l'hérédité magyare ne l'a point protégée contre une réorganisation, il s'opposait absolument à ce que l'on osât penser à la détruire. Bien plus, le mode de rajeunissement employé par le ministère libéral est la preuve frappante de Tintense vitalité de cette institution. Pour que le nombre des Magnats demeurât à l'avenir moins variable, il écarta tous ceux auxquels leur fortune, quoique défendant de venir s'exposer aux entraînements de la capitale et de siéger d'une manière conlinue à la première Table, permet cependant de s'y précipiter lors d'un appel suprême adressé à leurs convictions ou à leurs intérêts.

SON DECLIN EN HONGRIE i3d

Dans ce but M. Tisza obtint que nul ne pourrait être membre héréditaire de la haute assemblée s'il ne payait au moins une contribution foncière annuelle de 3,000 florins. Mais, voici où git la grande originalité de Tidée. Lorsque les Magnats cessent de payer cette somme, leur droit n'est pas éteint, il dort. A la première justification , dans la suite , qu'ils auront versé Timpôt déterminé ils pourront revenir à la Diète prendre la place de leur famille. Ce n'est donc point l'hérédité qui a été supprimée dans l'intervalle, mais le droit qui en découlait. L'indigence aurait pu s'abattre momentanément sur des noms chers à tous les Hongrois. Il fallait qu'un irréparable oubli ne put ensevelir les fastes glorieux dont ils servent la mémoire. Juger l'hérédité assez forte pour perpétuer son droit, même alors qu'elle est invisible, n'est-ce pas le plus grand hommage que l'on puisse lui rendre ? Elle travaille pour les Magnats dans l'ombre de sa pauvreté, les ramènera à Pesth dès que la fortune aura rendu sa maison plus prospère.

Cette conception a un caractère plus profond que l'on aurait été en droit de l'attendre du dépit d'un homme d'Etat. Elle a tenu compte de l'augmentation générale de la fortune mobilière et voulu que ceux qui continueraient à représenter la terre vinssent non plus au nom d'une suzeraineté à laquelle les révolutions avaient enlevé sa force, mais, armés de ces ressources pécuniaires qui sont la vraie énergie du temps, et procurent les prérogatives que le sol n'engendre plus.

La réforme de M. Tisza a été utile. Elle a su regarder ce qu'il fallait voir. Il a été bien inspiré en refusant de faire de la première assemblée la représentante des comitats, de restreindre l'hérédité à la ligne collatérale, de déclarer le droit de naissance éteint lors-

qu'il ne trouverait plus personne à qui se transmettre, au lieu de la laisser revivre sans cesse chez des titulaires de parenté éloignée.

A chaque vacance on proposait d'appeler un comitat à se prononcer sur le titulaire du siège, et de le livrer à ses suffrages.

Ainsi, tandis que l'hérédité mourait de sa belle mort, sans léser aucun droit acquis, on s'acheminerait lentement vers une organisation fédérale semblable à celle de la Suisse ou des Etats-Unis.

Quant à la possibilité d'utiliser les comitats comme base sénatoriale, rien à dire. Le comitat est plus qu'une fraction administrative, c'est une division historique, un petit Etat dans le grand. Avant 1848, il choisissait les membres de la seconde chambre. Aujourd'hui, ceux-ci sont élus proportionnellement à la population. Il n'intervient donc plus dans le recrutement du Parlement hongrois. On pourrait fort bien lui rendre sa représentation. Il y a déjà, à la Table des Magnats, quelques membres élus dont nous avons jugé inutile de parler, parce que pour eux, comme pour les lords représentants d'Ecosse et d'Irlande, l'élection résultant de la force majeure, ils n'amoindrissent en aucune manière l'économie de la première assemblée hongroise. Ce sont les représentants choisis par la Diète de Croatie,pays, qui constitue au sud du territoire magyar un ardent foyer slave. La généralisation de ce système en adoucissant le choc intérieur des races pourrait peut-être aboutir à un heureux apaisement dans la politique extérieure de la Hongrie.

Mais, n'y aurait- il pas comme une véritable éclipse de la première chambre durant toute la période transitoire? L'esprit du système fédcratif, met au Sénat toutes les fractions territoriales, avec une valeur équivalente, pour qu'elles puissent se tenir mutuellement en

balance, défendre leur intégrité. Ici, pendant longtemps on aurait des comitats représentés, d'autres qui ne le seraient point. Les premiers se hâteraient de profiter du silence forcé des seconds pour solutionner à leur profit toutes les questions d'intérêts pendantes. On entendrait des protestations sourdes. On sentirait des frémissements de révolte qui pourraient bien finir par le renversement de la constitution tout entière. Et Dieu sait combien une constitution nouvelle serait diflicile à établir en Hongrie !

Et puis, cette période transitoire, combien de temps durerait-elle? Qui peut dire si les Magnats s'éteindraient vite, ou si, comme dans les contes de fées, ils auraient beaucoup d'enfants ? Lorsque le système vers lequel on voudrait marcher, serait en mesure de fonctionner, il ne répondrait peut-être plus du tout «aux nécessités du temps. La chambre haute comitale se trouverait en face d'une seconde assemblée ne ressemblant nullement à celle d'aujourd'hui.

CHAPTIRE VI

Vrocédés employés pour moderniser Thérédité

Dans le déclin de Thérédité législative, — déclin dont noua avons exposé les causes supérieures , — quels sont les procédés tentés pour la remettre d'accord avec la situation économique et sociale ?

Certains pays ont cru la sauver par Tintroduction parallèle, dans leurs chambres hautes, de modes de recrutement plus modernes. D'autres, ont taillé Tarbrc pour lui donner de la force, déclaré le droit de naissance éteint dès que les pairs héréditaires n'auraient plus de descendants en ligne directe, mesure destinée à empêcher les prérogatives de la pairie, de demeurer Tapanage exclusif de quelques familles, à lui attirer au moins les sympathies de ceux qu'elle serait éventuellement appelée à distinguer un jour.

La coexistence de plusieurs principes recruteurs fait le fonds de la réforme de M. Tisza. Sauf en Angleterre, où nous avons montré que ce qui paraissait une diffé-

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rcncc de principe n'était qu'une différence obligatoire de procédé, on a recouru à ce système dans toutes les autres chambres hautes où le droit de naissance est encore employé, tant dans les premières assemblées des Etats de T Empire allemand, que dans la Chambre des seigneurs d'Autriche, les Sénats du Japon, d'Espagne et de Portugal.

Cette mise en présence de plusieurs principes a permis de faire à côté de l'aristocratie de naissance, une place aux aristocraties nouvelles, à celle de l'argent résultat du développement de la fortune mobilière, à celle du talent, fruit d'un plus grand respect de l'intelligence, et simplement aux favoris du nombre, en amadouant les impatiences démocratiques. Grâce à elle, on a pu accueillir dans la composition des chambres hautes un certain nombre d'idées nouvelles, sans déposséder entièrement les anciennes. De plus, le Sénat devant se prononcer entre des pouvoirs dont ces principes multiples étaient la base, on a pu avec logique, employer à son égard , la règle des tribunaux d'arbitrage, en y introduisant des hommes leur empruntant eux-mêmes leur autorité.

La faiblesse de pareilles chambres est que rarement elles ont pu être pénétrées par cet esprit de système, dont l'absence est aussi nuisible à une institution que son exagération môme. Dans des pays, où on n'aime pas à rompre brusquement avec le passé, elles ont été le résultat de rajouts successifs, durant la suite desquels ont s'est préoccupé moins de les composer, de la réunion de tous les principes entre lesquels elles auraient à prononcer, en fixant à ces principes une place invariable ou proportionnelle à leur puissance dans l'organisation constitutionnelle, que de faire de la politique au jour le jour et de répondre aux nécessités les plus pressantes. On peut d'ailleurs demander à de^

tribunaux d'arbitrages des services impossibles à une assemblée politique. Dans ces tribunaux on met des hommes de provenances opposées afin de sauvegarder, par cette multiplicité même, l'application de textes, définis et arrêtés d'avance. Pour être justes ils n'ont qu'à en rechercher l'esprit et la lettre. Dans une assemblée politique rien de fixe, chacun voit des vérités différentes. Ce qui est erreur en deçà est vérité au-delà des centres.

L'introduction dans les chambres hautes de principes en désaccord à eu partout, pour résultat, de transporter la lutte dans leur sein , sans l'apaiser au dehors. Le fonctionnement régulier des constitutions aurait voulu qu'elle vînt expirer à leur porte. Lorsque deux hommes sont ennemis, on fait en sorte qu'ils ne se rencontrent point. Dans les chambres mixtes on a provoqué tout juste le contraire, on s'est arrangé pour qu'ils se heurtent infailliblement. Les principes que l'on essayait de concilier y ont créé des camps supplémentaires. Plus ils étaient contradictoires et plus les divisions sont devenues irrémédiables.

La bigarrure de ces assemblées polychromes n'a rien, ne peut rien avoir de durable , parce qu'elles consacrent l'état de guerre et que rien n'est changeant comme lui. On a cru agir sagement en passant du simple au mixte, dans les chambres hautes autrefois basées sur l'hérédité. Leur retour à la simplicité n'est qu'une affaire de temps. Mais, cette simplicité ne s'opérera sûrement pas au profit du droit de naissance. 11 en est des principes qui conduisent les hommes au pouvoir, comme de ces hommes eux-mêmes, rien ne leur devient plus difficile que de se relever.

Pour des raisons ou pour d'autres, cette hérédité se maintient, d'ailleurs, encore solidement dans beaucoup

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