CHAPITRE XII
(Généralisation des résnltats de la précédente
enquête. — Les trois souverainetés pondératrices. —
Valeur théorique de Thérédité législative.
C'est par le tableau de ses effets désastreux dans la Péninsule Ibérique qu'il convient de clore l'histoire de l'hérédité législative.
Née, en Angleterre , pour soutenir la cause de la liberté, en Hongrie, pour défendre Tindépendance magyare, elle ne peut se transmettre, que dans ces deux pays grâce à une naturelle division du pouvoir délibérant , du Moyen-Age jusqu'à nous.
Pendant longtemps elle demeure le seul mode de recrutement possible des chambres hautes, le seul capable de leur communiquer rénergic nécessaire pour maintenir leurs décisions en face d'assemblées plus ouvertes, pour les arrêter librement malgré l'absolutisme des rois.
Le baron, le magnat, qu'elle y introduit, sont le résumé de toutes les forces réelles de Tépoque : autorité, richesse, culture intellectuelle.
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Entrant au nom do leur fief ils viennent représenter le sol lui-même, sans tenir compte de la population qui le recouvre.
Par leurs privilèges innombrables, leur supériorité providentielle indiscutée, ils constituent l'élément pondérateur par excellence à Tégard d'hommes sur lesquels, au dehors des assemblées, un immense pouvoir leur appartient.
Dans ces assemblées même, la présence, parmi eux, des directeurs les plus vénérés des consciences leur procure sur des âmes de piété naïve un ascendant que dans leur manoir ils ne possèdent que sur les corps.
S'ils n'ont pas le monopole des dons de l'esprit, celui de l'instruction leur appartient presque. D'ailleurs le savoir apprécié n'est point celui des hommes qui ont pâli sur les livres. Qn considère que mieux vaut manier avec dextérité le lansquenet et la dague, renvoyer la paume avec souplesse, et, dans ces exercices, ils sont incomparables.
Mais, cette réunion, sur les mêmes individus, de tant de forces politiques ne va pas tarder à se disjoindre.
Le principe de la souveraineté territoriale est emporté sur un continent lointain par les émigrants du nouveau monde. A Philadelphie ils ont cru découvrir quelque chose de neuf alors qu'ils étaient surtout hantés par ces véritables sénats fédératifs qu'étaient les chambres hautes héréditaires. Leur instinct démocratique n'a eu qu'à désassocier le seigneur et le fief. Ce fief a pris un nouveau nom: l'Etat. Ils acceptent toujours ridée de mettre, dans les chambres hautes, quelque chose de consistant : le sol, d'en opposer les fractions inébranlables aux volontés fluides du nombre, mais, par l'absence du feudataire c'est pour employer une image hardie, ce sol lui-même qui y est jeté au moyen de l'égalité sénatoriale et le patriotisme particulariste
remplace Tobéissance, imposée par le droit du plus fort, au représentant de la tenure féodale. Puis ce seront tous les sénats fédéraux déjà décrits qui, comme la branche au tronc, viendront se rattacher à la base matérielle de Tancienne hérédité législative.
Tandis que cette transformation s'accomplit, que le principe de la souveraineté territoriale va revenir d'Amérique pour apporter une assiette modernisée aux conceptions sénatoriales de plusieurs pays d'Europe, dans son pays originaire, en Angleterre, comme en Hongrie, le seigneur se sépare au contraire du sol, tend, de plus en plus, à cesser de venir dans la chambre haute en son nom. Le principe de la souveraineté personnelle s'aiHrme. Le baronnat/?a/' wrt/ exception au début, se généralise, devient presque la règle.
Tant que le lord ou le magnat continueront à être des supériorités héréditaires, par la concentration de la richesse et de la culture morale, ils formeront encore un élément pondérateur acceptable. Mais, la fortune ne demeure pas longtemps leur propriété exclusive. La richesse transmise diminue rapidement devant la puissance génératrice du travail obscur et opiniâtre. Ses fruits prennent une forme imprévue, qui déconcerte l'ancienne organisation étonnée. Le capital mobilier augmente, échappe par sa nature aux détenteurs reconnus de la richesse. II y a bien pour chercher «à le diriger, à le conduire dans les déversoirs traditionnels les majorats , le droit d'aincsse , mais , ces institutions deviennent de plus en plus incompatibles avec l'esprit nouveau qui les abroge ou les tourne. Chaque jour, l'hérédité attire moins la richesse, ressemble à un piston aspirant dans le vide. De toutes parts la puissance de ses rejetons se démolit, tombe pièce à pièce. L'instruction devient un droit pour tous. Les nations se couvrent d'innombrables écoles. Dans des
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élans généreux ou dans de sanglantes révolutions les peuples abolissent les privilèges. C'est Tordre social tout entier qui se transforme. Les groupements corporatifs séculaires, évèchés, communes , ordres, paroisses, et surtout la famille, ce fondement de riiûrédité législative qui remonte au régime patriarcal luimême, crèvent sous la pression de Tindividualisme grandissant, fournissent tout juste un résistant appui aux pays, où le droit du nombre n'a été que timidement proclamé, et qui cherchent en eux une base sénatoriale entre Tautorité personnelle et la souveraineté territoriale, le dessus et le dessous, le seigneur et le fief.
Au moment même où ces changements s'accomplissent, une ère de liberté semble s'ouvrir pour les peuples. Ceux mêmes, chez qui les garanties politiques étaient chose inconnue, ont imité l'exemple de la France, et réclamé des constitutions. Là où des conditions spéciales, une aristocratie ayant un passé libéral, un trône respecté protégeant la noblesse, une situation géographique interceptant la contagion révolutionnaire, ou une équivoque quelconque résultant de la contingence des événements, ont permis de recruter les chambres hautes par le moyen de l'hérédité législative, il a fallu s'efforcer de la mettre d'accord avec les transformations de la société, de retenir en elle la richesse par mille moyens ingénieux, en exigeant pour sa création ou sa jouissance, des fidéicommis , des conditions de cens, permettant de présumer une coexistence plus ou moins durable de la fortune et du droit de naissance chez les mêmes hommes. On a borné son action à certaines lignes pour permettre plus souvent à la volonté des souverains de rétablir cet accord. 11 a fallu la concilier avec des principes qui s'entre-détruisent mutuellement au sein d'assemblées dont le dégradé savant exprime les
phases successives de la mctaphysîque parlementaire.
C'est alors que dans ces chambres hautes hétérogènes une lutte sourde a commencé. Les idées rivales qu'elles supposent, en une sorte de neutralité, ont représenté des rapports ne correspondant plus avec leur force dans l'opinion. L'hérédité législative aurait déjà disparu dans ce conflit, si, çà et là, des hommes ne défendaient leur bien dans ce qui ne devrait être qu'un ministère, si dans certains Etats, l'hérédité royale, sa grande sœur, n'avait cru se protéger en la protégeant, dans la crainte de se voir exposée seule aux flots démocratiques.
On s'est refusé trop souvent avoir que les secondes assemblées, devenaient les organes de plus en plus sincères de la souveraineté nationale, ouvraient leurs poii/Cs toutes grandes , réformaient leur législation électorale. Leur complexité, au contraire, le sépulcre qu'on tenait à conserver en elles de conceptions à leur déclin, ont empêché les chambres hautes héréditaires d'être afi'ermies dans des organisations sérieusement correspondantes. Vis-à-vis des conseils du peuple, elles ont été comme des chevaliers bardés de fer se trouvant, tout d'un coup, en face d'une armée munie d'engins scientifiques .
L'hérédité législative est donc appelée à disparaître par l'effet de causes politiques et économiques , devant lesquelles la volonté d'une nation ne pourrait rien, et que l'homme subit plus qu'il ne les engendre.
On aime à la représenter quelquefois comme incompatible avec les aspirations égalitaires de nos gouvernements démocratiques. Dans un jugement superficiel, on affirme que le peuple ne se résignerait jamais plus, en certains pays, à voir placer au sommet du pouvoir des hommes n'ayant eu qu'à se donner la peine de naître. La chose est peut-être vraie, mais, il y a plus.
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On se trouve en face de faits inéluctables, profonds.
S'il s'agissait d'un simple mouvement de sympathie ou d'antipathie de la part des foules, il serait permis de trouver que l'épreuve n'a pas été suffisante. Sachant combien elles sont faciles à se laisser convaincre, on pourrait espérer leur démontrer qu'il n'y a pas d'atteinte dans l'hérédité législative aux théories égalitaires. Peut-être finiraient-elles par croire qu'entre le droit de naissance et les théories plus modernes la différence unique c'est que l'un crée Tégalité entre les races, tandis que les autres l'attribuent aux individus.
Considérées dans la perspective de leur développement, ces races conduisent fatalement à un point initial : celui où l'hérédité a été conférée pour services rendus à l'Etat ou à ceux qui le gouvernent. 11 est certain que dans les pays où le droit de naissance existe tout homme peut en montrant les aptitudes nécessaires l'acquérir dans sa famille. L'égalité politique est une chose qui n'est pas continue. On n'en parle en général que pour savoir dans quelles conditions on pourra en sortir, s'élever au-dessus de ses semblables, en acquérant une autorité effective. L'essentiel c'est qu'il y ait pour tous un moment où elle existe, peu importe que ce moment se trouve au début d'une vie, ou de plusieurs, puisque les générations existantes ne sont point exclusives et en souffrent d'autres à leurs côtés s'élevant par les mêmes moyens.
On pourrait arriver auprès du peuple et lui tenir ce langage : « Vous tenez à voir l'égalité non seulement entre les races, mais, vous vous refusez h placer le simple citoven, celui dont la descendance n'est assurée d'aucune fonction en face du membre des familles héréditaires avec qui il faut faire la comparaison : le premier auquel l'hérédité a été conférée. Avec cette tendance des foules qui préfèrent voir plutôt que penser, vous
récusez une opération intellectuelle qui oblige à faire tibstraction d'années nombreuses. Vous ne voulez regarder dans la famille héréditaire et dans Tautre que les individus vivant simultanément à un moment donné et c'est ce contraste qui vous choque entre celui qui doit tout acquérir et celui pour lequel on a tout acquis. 11 vous plait d'appeler cela un privilège. Mais , le privilège est une chose faite dans un intérêt particulier. Si nous parvenons à vous montrer que l'hérédité législative est un incomparable instrument politique, qu'elle facilite d'une façon surprenante les conditions du gouvernement et fait par là même le bonheur des peuples, vous serez obligé de reconnaître que l'hérédité ne sacrifie pas le tout à la partie, qu'elle se sert au contraire de la partie pour le plus grand bien du tout. Résignez-vous donc à voir quelques citoyens profiter des avantages d'une pareille situation, du moment que ces avantages sont compensés par les services généraux qu'ils rendent. Oubliez qu'ils sont hommes comme vous. Fermez votre âme à hx jalousie, et ne voyez en eux que des utilités, ne refusez pas de faire avec des hommes intelligents ce que l'histoire naturelle fait avec les animaux qu'elle nourrit et expose dans les jardins publics pour entretenir et vulgariser la science.
Tout ce qu'on peut répondre à un pareil raisonnement c'est que si l'hérédité ne le détruit pas, elle amoindrit le droit des générations à venir qui ont aussi des hommes de talent à employer.
Le peuple l'aurait-il accepté ? Aurait-il perdu peu à peu cette irascibilité qu'un usage , trop court de la démocratie lui inspire à l'encontre de tout ce qui paraît de près ou de loin en contrecarrer les lois, ou se serait-il obstiné, à Ttgard de Ihcrûlité h'gislative .' 11 est hypothétique de répondre. Mais, la question de savoir si le droit de naissance pourrait se concilier avec
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la démocratie ogalitairc, ne prôte qu'à un jeu platonique de Tesprit. Dans les divers pays constitutionnels, des tempéraments plus ou moins vifs peuvent en varier le sort actuel, dans tous il s'en va, et Ton doit la considérer comme un malade irrémédiablement condamné à mourir.
Cependant , on ne peut s'empêcher de lui rendre justice, de reconnaître les grands avantages qu'il renferme, et de considérer avec une certaine mélancolie, les conceptions utiles qui dans une mesure plus ou moins grande sont appelées à échapper avec lui au gouvernement.
Cette indépendance qui a été "sa raison première chez les barons anglais, en face de l'absolutisme royal constitue une valeur inappréciable. En politique, surtout avec les idées modernes , il est rare que Ton jouisse d'une complète liberté, que Ton ne soit contraint de sentir comme quelqu'un. Avec l'hérédité l'homme qui parvient aux affaires est son seul maître. Il peut parcourir le champ illimité de la pensée. Pour lui aucun obstacle ne s'élève entre une idée qu'il croit féconde et son aveu public. Aucun sentiment personnel , aucune préoccupation électorale ne le détourneront de proclamer ce qu'il croit la vérité. Il pourra parler avec une conviction absolue. Son éloquence sera celle de la franchise. Cette hérédité législative à laquelle on reproche d'être une institution réactionnaire, a été une des armes du rationalisme, un des premiers moyens pour les doctrines avancées de parvenir dans le gouvernement, d'y être représentées et de se faire connaître. Alors que les tories étaient tout-puissants en Angleterre , manifestaient pour les efforts de notre pays le mépris que l'on sait, et encourageaient les tentatives faites pour les rendre infructueux, la Révolution française trouva parmi les
grands seigneurs de la Chambre des lords d'illustres partisans. On vit Tun d'entre eux lord Stanhopc, dans un élan d'exaltation, pousser l'esprit de renoncement jusqu'à se dépouiller lui-même de la pairie, et faire de ses fils un maçon et un tanneur. Dans cette mémo assemblée, c'est par l'hérédité législative que la liberté de conscience a pu commencer à s'affirmer timidement. Tandis que les protestants détenaient seuls le pouvoir , occupaient tous les sièges aux communes , c'était parmi les membres de la chambre haute que les catholiques d'Angleterre purent entendre soutenir leurs croyances par les lords qui s'y étaient convertis (1).
Evidemment l'indépendance héréditaire a été souvent plus théorique que réelle. Si le droit de naissance devait demeurer un moyen politique, il y aurait à protéger ceux qui en sont investis contre bien des séductions, d'irrésistibles conseils. Les pairs ne pouvaient être privés du droit de siéger à la chambre haute, mais^ les moyens étaient nombreux d'agir sur leurs votes. Il y avait ces dignités d'apparat dont on est si friand dans les cours, des décorations sans nombre, et de tous ordres, des honneurs révocables que leurs possesseurs tenaient à conserver. Il y avait la distribution de grasses sinécures et surtout les titres de noblesse. Leurs degrés mettaient entre les mains du pouvoir royal un appât toujours nouveau. Au pair il était toujours possible d'espérer monter, de devenir comte lorsqu'il n'était que baron, duc quand il n'était que marquis. Les honneurs sont une soif que l'on ne réussit jamais à satisfaire, et, plus nous en recevons, plus notre vanité en est encore avide.
(1) Pendant longtemps il n'y eut qu'un membre calholique à la chambre des lords.
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Mais, s'il est vrai, qu'il y a deux morales pour nombre d'hommes, l'une dans la vie privée l'autre en politique, que beaucoup croient pouvoir se permettre pour acquérir ou conserver une place de prendre des résolutions qui les feraient bondir si on leur offrait de l'argent, toutes les séductions que l'on peut susciter à un pair par droit de naissance sont de celles que repousse une conscience honnête. La haute vertu qu'elle suppose donne à la conception héréditaire une véritable grandeur.
Nous sommes ainsi faits que nous accomplissons avec un scrupule plus complet le devoir libre que le devoir imposé. C'est ce qui explique comment elle a pu traverser — bien qu'elle ait failli souvent — sans faillir beaucoup plus souvent encore, des temps d'universelle convoitise, se montrer dédaigneuse parfois des vains oripaux, laisser entendre le son de la parole libre au milieu des pires servitudes.
Nous ne pouvons nous empêcher de citer pour montrer comment, encore à l'heure qu'il est, beaucoup de pairs héréditaires, non seulement en Angleterre, mais, encore dans les autres chambres hautes entendent se servir de leur indépendance, les magnifiques conseils de lord Eldon à son petit-fds qui devait hériter de sa pairie :
« Laissez-moi graver dans votre esprit quelques vérités importantes, à savoir que si un pair n'honore pas son titre, son titre ne l'honore pas, que les honneurs sont reçus par celui à qui on les confère et transmis par lui à ses successeurs comme un dépôt très sacré, afin qu'ils remplissent fidèlement les uns et les autres les grands devoirs qu'en raison de leur rang social, ils doivent et continueront toujours à devoir à leur pays. Si c'est un bonheur de recevoir des distinctions qui donnent l'occasion et le moyen de travailler au bien public,
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celui-là est inexcusable qui, les possédant les déshonore, se déshonore lui-même en négligeant ces moyens et ces occasions de travailler au bien public. Croyez-moi, un rang élevé est un grand fléau pour celui qui le possède et pour les autres, s'il n'est pas rendu utile pour lui et pour eux par une conduite distinguée pendant toute la vie, par cette vertu qu'on a appelée la vraie et la seule noblesse et dont on pourrait dire très justement que sans elle il peut y avoir une noblesse nominale, mais, que la noblesse ne peut être honorable sans elle (1). »
Ainsi entendue il est certain que l'hérédité législative ne peut, ainsi qu'on le lui a reproché quelquefois, détruire l'émulation au sein d'une même famille, diviser les enfants par la jalousie, fausser l'idée de mérite et de démérite, en honorant les uns de ce qui est refusé aux autres. La place faite au devoir est si grande que celui qui en est investi peut regretter d'être absorbé par une charge aussi pesante.
Malheurseusement il s'est trop souvent laissé égarer par des idées étroites de caste. 11 n'a pas vu comme il aurait fallu, qu'excellente chose en tant que donnant aux trois pouvoirs une origine distincte, permettant «^ l'aristocratie de tenir équitablement la balance entre le roi et le peuple, elle devenait mauvaise si elle semblait faite pour son seul profit. Au temps où l'hérédité est incontestée il se laisse aller facilement à la considérer comme un titre honorifique. La chose a été constatée par nous aussi bien en Angleterre qu'en Hongrie. Cette fonction inaliénable, imprescriptible, destinée à demeurer fatalement adéquate à la descendance tend facilement à devenir dans l'esprit de ceux qui la possèdent, d'une manière indélébile, une simple satisfaction de vanité. Ils s'abstiennent d'assister
(i) Life of lord Eldon, II, m.
V\LKUh TilEOHlQUE -m
aux st'îances. l^our les rappeler, il faut (pi'ils croient leurs avantages sociaux compromis et viennent se servir pour leur intérêt particulier d'une institution ne pouvant trouver sa raison iVetre, que dans Tintérét général.
Par son origine spéciale, Thérédité sauve une des branches du pouvoir législatif do Tun des plus terribles vers rongeurs de la démocratie : les (piestions de personnes. Elle a largement contribué à la longue cohésion des deux grands partis , représentant Tordre et le progrès, qui ont pendant si longtemps permis en Angleterre au régime parlementaire de fonctionner normalement , et sont indispensables à son usage même. Là, en elfet, où les questions de personnes sont trop dominantes, Tégoïsme a besoin de se dissimuler sous le masque des opinions. Il s'ensuit un émiettement complet des partis, qui rend impossible la formation des majorités gouvernementales et livre à la rencontre des scrutins les plus ingénieuses combinaisons ministérielles.
Si rhérédité législative, permet Téclosion des idées nouvelles, si elle dispense l'ambition de recourir à des classements artificiels , il serait paradoxal de laisser croire que les fils de pairs, toujours novateurs par vanité, dépassent tous les pouvoirs en audace. Avec cette liberté de pensée il est remarquable de voir combien Tesprit de suite se concilie.
A ce point de vue, on pourrait dire que l'hérédité législative est le mode de recrutement le plus en conformité avec l'essence même des chambres hautes.
Un de leurs buts principaux et distincts, est avonsnous indiqué, la défense des intérêts permanents. Mais, pour que ces intérêts dont la durée est plus longue que la série de bien des existences humaines puissent être soutenus d'une manière continue, sans que l'esprit du temps vienne, dans une trop large mesure, détourner
ceux qui en sont chargés de les garantir, il faut les soustraire aux variations de la faveur populaire. En un mot c'est la même indépendance qui permet au droit de naissance d'accueillir sans arrière pensée ses aspirations novatrices, qui lui permettra de sauvegarder la conservation des idées anciennes afin qu'elles puissent agir et fructifier.
Il sait ainsi réconcilier les doctrines politiques qui se détrônent à tour de rôle dans les engouements de la foule.
Il y a dans tout système même le plus mauvais quelques parcelles de vérité. Ce sont ces parcelles qui vues à la loupe des préjugés éphémères en ont assuré momentanément la vogue. Rien n'empêche le pair héréditaire de les conserver, de trier dans les conceptions gouvernementales ce que l'on doit sauver et détruire.
Il convient de lire l'histoire de Venise pour voir combien les aristocraties sont habiles à s'organiser en vue du temps, de la durée intérieure et extérieure de l'Etat. 11 est étonnant de suivre avec quelle patience, au Moyen- Age, le patriciat de cette République est arrivé à se clore dans le Grand Conseil, à anéantir l'autorité des doges et les libertés du peuple.
L'hérédité, dans les familles, ressemble à de longs canaux creusés pour fertiliser les pays qu'ils traversent. Par leur séparation avec le dehors, tout dépendra beaucoup des eaux que l'on y poussera dès le début. Sontelles claires et limpides ? Elles répandront la prospérité dans les campagnes. Ont-elles touché quelques matières empoisonnées ? Elles rouleront avec elles la dévastation et la mort. La générosité, l'amour du peuple, voilà ce que l'on fit couler au début dans les canaux de l'hérédité anglaise, ce qui explique son passé brillant. L*amour-propre fétide, l'ambition sans bornes, firent
Valeur théorique m
le malheur des Vénitiens pendant plusieurs siècles et condamnaient leur République à s'écrouler misérablement, en 1776, sous la main d'un général français.
Dans le monde des idées, nos peuples modernes sans hérédité sont ceux qui ressemblent le plus aux tribus nomados et errantes des temps primitifs. EII0 maintient une paix profonde, tandis que les autres pouvoirs se renouvellent. Elle constitue, durant les intervalles de leur fonctionnement, une autorité continue et réelle. Il n'est pas toujours possible de procéder à des élections , tandis qu'elle fournit une réunion d'hommes désignés à l'avance, prêts à paraître au premier signe^ à s'associer aux résolutions graves et urgentes qu'exigent les éventualités imprévues.
On a dit qu'elle intéressait plus que les autres modes de recrutement les hommes politiques aux affaires, parce qu'elle mettait dans leur esprit le désir de laisser l'Etat prospère à leurs descendants. Tel n'est pas notre avis. Un monarque , s'il a quelque affection pour les siens, peut trouver dans l'idée de leur éviter, après sa mort, des troubles dangereux, un salutaire stimulant. De simples pairs investis du droit de naissance, sentent leur propre volonté trop limitée par celles de leurs collègues, pour éprouver un sentiment pareil. Ils sont trop nombreux pour avoir la prétention d'encourir seuls des reproohes, et leurs descendants le seront également trop pour subir leur héritage.
Il faut voir surtout dans l'hérédité législative une grande école d'éducation publique. C'est en effet une science que la politique, une science composée à la fois de procédés et de principes, et dont la connaissance est d'autant moins facile qu'on ne la trouve dans aucun livre. Le jeune homme que sa naissance voue aux affaires, s'habituera, de bonne heure, quelles que soient son in-
différence, sa légèreté, à accorder au moins une certaine curiosité à des choses qu'on Thabitue à considérer comme faisant partie de son patrimoine. Il se trouve placé dans un monde de législateurs, de fonctionnaires, de diplomates. Les sujets de leurs conversations, de leurs préoccupations, de leurs intrigues mêmes, laissent si distraite que soit son oreille, dans son cerveau maléable, une ineffaçable empreinte. Il finira forcément par s'y intéresser, car la politique ne quitte jamais son entourage, et trouve des ailes pour accaparer la badinerie des salons.
Que le futur pair soit un esprit supérieur, de retour en sa demeure, il se recueillera pour demander aux enseignements de riiistoire, la confirmation ou Terreur de ce qu'il voit faire et de ce qu'il entend dire. Il est l'apprenti qui suit l'ouvrier pendant quelques années, afin de pouvoir travailler aussi bien un jour. Il ne faut pas lui appliquer le mot de d'Aguesseau : « Celui qui est déjà un petit homme à quinze ans, ne sera jamais un grand homme. » S'il est petit homme, c'est qu'il est nécessaire d'avoir été petit pour devenir grand.
Un des esprits les plus libres de ce temps, dont la raison équitable à su le mieux disséquer les hommes et les choses, a fait ressortir ce grand avantage de l'hérédité législative :
« 11 n'y a que ce haras spécial, à écrit M. Taine, pour fournir une recrue régulière de chevaux de courses et de temps en temps le coureur admirable qui, dans la lice européenne, gagnera le prix sur tous ses rivaux. »
Nous n'allons pas aussi loin que M. Taine. Nous croyons, qu'en fait de haras de ce genre, la démocratie saura en trouver d'autres, que la politique est devenue la chose de tout le monde, n'est plus affaire de boudoir. Mais, nous trouvons étrange de voir l'hérédité législative disparaître, précisément au moment où la science.
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et la philosophie érigent de plus en plus en dogme les deux bases principales sur lesquelles elle repose : Tinfluence du milieu et Tatavisme.
Elle acceptait depuis longtemps comme règle Taphorisme de Sydney-Smith : « Les bonnes manières sont les images des vertus. » Elle plaçait les hommes qu'elle élevait sous le rapport du luxe, de Tapparât, dans une situation intermédiaire entre le peuple et les pompes du trône. De même que les grands écrivains cherchent dans Tendroit où ils écrivent à s'entourer d'un cadre propre à impressionner leur pensée, en plaçant les pairs héréditaires dans des palais somptueux, en leur faisant revêtir des uniformes brillants, l'idée de tout un régime fut, qu'en haussant leur situation, il haussait leur moralité. Non seulement on songeait par le faste à éblouir ceux sur lesquels on voulait conserver prise, mais, on voulait surtout, par le même déterminisme, qui faisait enfiler à BuiTon, au moment où il s'avançait vers sa table de travail, ses légendaires manchettes, proportionner chez le pair la notion du devoir à Tabondance des honneurs.
L'hérédité législative s'accorde surtout avec cette effrayante conviction de la science moderne , que l'homme est la résultante de siècles sans nombre d'impressions, de perceptions, de modelages physiques et moraux. Elle aussi se refusait à voir dans rindividu isolé un tout, considérait la race comme une môme plante , dans la vie de laquelle rien ne s'efface depuis le premier jour, ni les maladies, ni la faiblesse intellectuelle, ni la santé du jugement et de Tâme. Elle admettait que sous l'influence de circonstances complexes, les capacités intérieures peuvent paraître variées entre le fils et le père, mais, elle supposait nécessaire un temps plus ou moins prolongé pour modifier, dans de sensibles proportions, la valeur de leurs facultés primordiales.