‹ Sénats et chambres hautesChapitre 42 sur 91 · TURQUIE · texte numérisé non relu

TURQUIE

si courte, elle a précédé, de si peu, la conclusion du traité de Berlin, que si nous n'avions vu qu'elle correpondait à une évolution intime et profonde, nous serions presque tentés de nous demander si la politique extérieure ne fut pas sa seule raison d'être. On a attribué sa prompte disparition au tempérament craintif d'Abdul-Hamid. On a donné à entendre qu'une fois sur le trône il avait pris peur des théories de Midhat-Pacha auxquelles il devait son élévation. Quant à nous, nous croyons qu'il faut chercher les causes de sa non viabilité dans la constitution de zilhid/é elle-même.

Si l'on veut, en effet, qu'une organisation dure, la première question n'est-elle pas de se demander qui aura intérêt à la détruire ? Sa première condition d'existence n'est-elle pas d'être préservée contre celuilà? Or celui-là était évidemment en Turquie le sultan. Nonobstant ce fut de son côté que la Constitution pencha toute. Par la nomination des sénateurs il jouait le rôle parlementaire principal. L'indépendance demande trop d'énergie morale pour qu'on pût l'obtenir sur les rives du Bosphore à l'aide d'un mandat à vie. On avait étiré l'organisation nouvelle jusqu'à la masse de la nation, représentée à la Medjliss-i-Mebouçan (Chambre des députés) en la faisant élire par les propriétaires payant certaines contributions, par les conseils administratifs des chefs-lieux de vilaîets, de sandjaks et de cazâs, eux-mêmes issus de la volonté populaire, mais, il était à prévoir qu'il y avait dans le pays une trop grande ignorance du droit de suffrage pour qu'il pût contrebalancer au travers d'un sénat nommé l'influence absolue du souverain.

Stuart Mill a eu raison d'écrire :

ce Si les autorités qui doivent contenir et modérer « l'exécutif ne sont pas soutenues par une opinion et c( un sentiment puissant chez le peuple, l'exécutif trouve

« toujours moyen do les mettre de cAté ou de les ré- « duire à Tobéissance, et il est sur d'être aidé à cette « œuvre. La permanence des institutions représenta- « tives dépend nécessairement de la bataille que le « peuple est prêt à livrer pour elles lorsqu'elles sont en « danger. Si on les estime trop peu pour on venir là, il « est rare qu'elles prennent pied et si elles y parce viennent, elles sont sûres d'être renversées dès que « le chef du gouvernement ou tout chef de parti qui « peut rassembler assez de forces pour un coup de main, « sera disposé à courir quelques petits risques pour « arriver au pouvoir absolu. (1) »

Les musulmans étaient trop fatalistes pour essayer de résister à la première confiscation des droits octroyés. Un sénat élu aurait peut-être pu le faire s'il avait été possible. Avec la nomination il eût fallu pour que le régime parlementaire réussît à s'établir à Constantinople, un monarque nonchalant. La fatalité a voulu qu'homme de haute valeur, travailleur infatigable , savant dans les questions financières , militaires, artistiques , économiques et industrielles , Abd-ul-Hamid résumât la plupart des qualités souhaitables chez un souverain absolu. Ne nous étonnons donc point si dès le mois de février 1878 le descendant d'Osman a laissé dissoudre le premier parlement turc et si la Constitution de zilhidjé a quitté la Corne d'Or avec le navire qui emportait sur de lointains rivages son auteur disgracié, l'infortuné Midhatpacha.

(1) Le gouvernement représentatif.

Page 1