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CHAPITRE IV

La richesse et le cens

La richesse n'est pas univcrsellemcntcinployéc comme mode de différenciation des chambres hautes électives.

On appuie sur les faits suivants son rôle pondérateur.

Les hommes qui détiennent la fortune sont naturellement prudents. Ils savent que, dans les agitations politiques, ils ont tout à perdre, rien à gagner. A leur influence correspond une grande tranquillité très favorable aux affaires. C'est Tidée que Mirabeau exprimait lors de la discussion sur le marc d'argent lorsqu'il disait : « Ceux qui payent l'impôt ont plus d'intérêt à ôtre bien gouvernés. »

L'acquisition de la richesse suppose de la dextérité et du travail. On peut donc dire que ses possesseurs ont fait leurs preuves, que le meilleur moyen de rendre prospères les affaires publiques est de les confier aux

citoyens qui ont su le mieux conduire les leurs. Par le régime censitaire ils trouveront le couronnement d'existences bien remplies. Tous ceux qui ont une certaine fortune ne seront pas, il est vrai, admis de plein droit au sénat. 11 leur faudra affronter un corps électoral, mais, ne pourra-t-on pas y remédier en se servant précisément de leur réunion pour le composer ?

Aux chambres appartient le vote du budget. N'est-il pas équitable que le consentement soit en raison i!es sommes que chacun abandonne ? Comment reconnaître à certains citoyens la faculté de donner à TEtat ce qu'ils n'ont pas, sans que le principe de Timpôt consenti, ne devienne un véritable leurre ? L'introduction dans le recrutement des chambres hautes du régime censitaire, réserve à chacun la part qui lui revient. La procédure suivie, la priorité à peu près générale de la seconde assemblée, en ce qui concerne les lois de finance, ne suppose-t-elle pas, elle-même, que les hommes les plus riches se trouvent dans Tautre ? Ne considère-t-ellc pas celle-ci comme la nation, celle-là comme Torgane d'une classe plus fortunée ?

Qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille point, Tingércnce de l'argent dans la politique et dans les élections est un fait incontestable. Là même où le cens n'existe pas, les plus grandes chances sont en faveur de ceux qui peuvent y jeter les plus fortes sommes. Sans parler de l'achat des voix, — acte que l'invalidation punit lorsqu'elle le surprend, — il y a une foule de procédés qui demeurant en deçà de la loi échappent à toute réprimande. On connaît les armées de camelots allumant l'enthousiasme, la mobilisation des agents électoraux, les affiches par lescjuelles le candidat s'étend le long des murs, faisant croire qu'il en a déjà fait autant dans l'estime des électeurs, les brocliures tirées à des milliers d'exemplaires pour lui attribuer un millier non

moins grand de vertus imprimées. Hospitalité, repas, services de toutes natures, réjouissances en commun par lesquels on groupe des partisans convaincus, longtemps à Tavance, tout cela ne constitue-t-il pas une sorte de cens ? Puisque ce cens existe, pourquoi ne pas le laisser fonctionner ouvertement ? Celui qui s'y refuse n'est-il pas semblable à la cigogne, cachant sa tète sous son aile, et croyant éviter le danger lorsqu'elle cesse de le voir ?

Tout d'abord, la prudence des détenteurs de la richesse présentera-t-elle de grands avantages dans un sénat? Il est à craindre que ces repus ayant tout à craindre des changements ne s'opposent même aux nécessaires, et ne se livrent, par cupidité, aux mêmes résistances que le vieillard, par routine. La bonne politique est progressiste en même temps que conservatrice. Or, il est douteux qu'ils se souviennent toujours (lu mot du baron Louis : « Faitesmoi de la bonne politique et je vous ferai de bonnes linances. »

I^'argent rsl loin dr supposer toujours le travail rt rhabileté. Autrement, Tallégorie de la fortune avec sa roue et son bîindeau serait un mensonge. On cite les gens qui s'enrichissent d'eux-mêmes. Pour une fortune due a des aptitudes exceptionnelles, ou a un labeur persévérant, combien viennent du hasard, de la chance ? On peut faire plus ou moins fructifier ce que l'on a, on l'a, presque toujours, reçu de quelqu'un. Le cens favorise aussi bien celui auquel il reste encore (juelquc chose, après avoir gaspillé une grosse fortune, que celui qui a réussi j)ar ses efforts à s'élever de la pauvreté à l'aisance. L'industriel, fils de ses cruvres, ne songera pas, au soir d'une vie fatiguée, à prendre part aux émotions dv la politicpie. (]o sont ses enfants qui viendront leur demander quelques distrac-

lions dans une existence paresseuse et oisive. Heureux lorsqu'ils ne s'y rencontreront point avec des coureurs de dots ou des chevaliers d'industrie triomphants. La fortune est souvent le résultat d'une loterie , là où on la trouve on n'est pas toujours sûr que la probité se rencontre.

Un homme était riche lorsqu'il se présenta à la chambre haute. On le supposait intelligent et laborieux. Il fut élu et l'on ne tarda pas à se convaincre que l'on ne s'était point mépris. Par ses capacités indéniables, il ne tarda pas à conquérir une place en vue. Mais, voilà que tout à coup il perd sa fortune à la suite de circonstances où il n'est pour rien. Aux élections suivantes la porte du sénat lui sera fermée. 11 sera réputé ne pas posséder des aptitudes dont il a pourtant donné l'éclatante preuve! Avec la nomination, le chef de l'Etat pourrait réparer une pareille injustice, mais, avec le droit de suffrage, celui qui en est victime se soumettra-t-il à l'humiliation d'être refait éligible par une souscription publique ?

Ainsi dire que celui qui a de la fortune est intelligent et travailleur, c'est soutenir que celui qui n'en a plus sans sa faute, où même pour s'être laissé entraîner dans de philanthropiques libéralités, a cessé de l'être, ce qui est absurde.

On pourrait bien inscrire dans la Constitution que le citoyen, ayant rempli une fois les conditions pécuniaires pour faire partie du sénat, demeurera rééligiblc. Mais, en quoi cela changera-t-il la situation de ceux qui ont eu delà fortune et Ton perdue avant de pouvoir devenir sénateurs ?

Dire que le principe du consentement de Timpùt suppose celui des détenteurs de la fortune au prorata de ce qu'ils abandonnent, c'est hii donner une extension trop forte. 11 exige seulement que la nation,

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coiisi(l(T<;c comme unité, ne puisse être pressurée par le pouvoir. Attribuer une trop grande influence dans son vote à ceux sur qui doit retomber la plus forte partie des ebarges, n'est-ce pas, par là-môme, rendre leur obtention difficile ? Ne seront-ils pas portés à accroître outre mesure les impôts indirects qui frappent la masse de la nation, et a diminuer les directs qu'ils seraient presque exclusivement contraints de payer ?

Au cours de cette grande lutte du libre écliange et de la protection, dans laquelle, nous Tespérons, la victoire restera à la liberté, permettant la facile expansion de tous les produits à travers le monde, lorsque la classe des censitaires se composera — ce qui est le cas le plus fréquent — d'un nombre considérable d'industriels et d'agriculteurs, ne seront-ils pas portés par leur intérêt à grossir à tort les circonstances passagères, et souvent impérieuses qui obligent le législateur à élever des barrières entre les peuples ? Que l'on se souvienne seulement du pacte de famine, qui devait être si fatal aux lords grands propriétaires qui le votèrent.

L'impôt doit être proportionnel aux revenus. C'est une vérité indéniable. Comment atteindra-t-on ce but si ce sont les plus fortunés qui doivent le réglementer. Des hommes considérables soutiennent même la théorie progressive. C'est là une question du plus haut intérêt, dans laquelle nous n'avons pas à prendre parti, mais, n'est-il pas vrai de din^ que lorsqu'elle se présentera devant les parlements pour y être débattue d'une manière impartiale, il faudra que la discussion ait lieu sans prépondérance des citoyens trop intéressés ?

Quant à l'ingérence de l'argent dans la politique, sa seule excuse, c'est qu'elle est librement et individuellement acce[)té(» par celui qui la subit 11 est vrai que l'élu accepté par la corruption sera considéré comme étant

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aussi celui de citoyens intègres, n'ayant rien reçu. Mais, que change la fixation d'un cens ? Si le corps électoral est vénal, peu soucieux du bien de son pays, lo combat à coups de bankes-notes ne recommencera-t-il pas avec des candidats remplissant les conditions prescrites. Tout ce que Ton pourrait dire c'est que, là où le cens existe, aussi bien pour la seconde que pour la première chambre , Tachât des voix sera moins facile pour cette dernière, parce que son collège étant presque toujours moins nombreux, la corruption éprouvera pour s'y dissimuler une peine plus grande.

Encore si la corruption venant du candidat était la seule, mais, pour le gouvernement quel excellent emploi des fonds secrets ? Grâce à eux, il sera facile d'accorder à qui l'on voudra la capacité censitaire.

« De nos jours, la Bourse a pris une influence toile, écrivait dans ses Mémoires le maréchal de Moltke, que pour la défense de ses intérêts, elle peut faire entrer les armées en campagne. » Combien le système actuel des opérations linancières, l'agiotage, seraient plus puissants encore sur les armées politiques, si on leur donnait, par le cens, le moyen d'en tenir toutes h»s troupes! On a employé le mot de féodalité. Ce nVst point sans raison. 11 est deveiui presque impossible aux petits capitaux de vivre d'une existenecî propre, de tenir tête aux acca|)arements, au bon plaisir de la haute banque. Aucun placement n'échappe à ses hausses et à ses baisses fallacieuses. Les sénateurs, tremblant sur leurs portefeuilles, n'obéiraient menu» pas à une bande de trali(|uants de leurs pays, mais, auraient à chaque instant à se défendre contre la tentation d'en livrer les lois à ce syndicat d'hommes sans patrii» (jui disposent des destinées de la fortune internationale.

Déjà il s'est passé, en Hollande, un fait étrange. Dans de récentes élections, la majorité a été déplacée

pour les deux chambres ccusitaircs. Le parti vaincu a pu déclarer, sans une sérieuse réfutation, que la seule cause de son insuccès avait été dans les millions lances contre lui par un Néerlandais richissime. Dépit ou protestation fondée, Taccusation ne montre-t-elle pas, avec une vive lumière, les dangers de Tavenir ?

En réalité le cens n'a été pour les chambres hautes qu'un mode de recrutement aussi transitoire que Thérédité et la nomination. Lorsque la propriété mobilière s'est développée, nous avons vu quels efforts Tune et l'autre ont dû accomplir pour concilier sa forme insaisissable avec la fixité du principe aristocratique, et la toute-puissance du pouvoir royal. Le cens électoral marque un pas en avant. C'est l'influence politique des détenteurs de la fortune, non plus subordonnée à une investiture du clief de l'Etat pouvant leur être refusée individuellement, mais, livrée à eux-mêmes et ne dépendant plus que de leur savoir faire.

A ce moment, lu possession de la richesse est encore le meilleur indicateur de l'instruction de chacun. Ce sont en effet ses favoris qui se préoccuperont de fournir des connaissances à leurs enfants. Ceux-ci pourront en profiter peu ou prou, écouter avec plus ou moins d'attention les leçons du maître, il leur restera toujours à l'état vague, quelque chose dans l'esprit. Aux autres, il a fallu donner tout de suite un gagne-pain, de quoi se loger, se vêtir. Cette préoccupation les jette aussitôt à la merci de l'entrepreneur, du directeur d'usine, du commerçant, de l'armateur. Comme celle des honneurs, la possession de l'argent ne fait qu'accroître l'envie d'en acquérir davantage , mais, lorsqu'on cherche l'indépendance , c'est encore chez les riches qu'il faut la prendre.

Ija fortune a sur les masses un véritable empire. Celui qui a, possède, sur la vie, sur la famille de celui

qui n'a pas. une autorité indiscutée. La législation civile consacre sa supériorité. Elle fait du patron un homme d'essence difFérente. La rareté et la cherté des moyens de communication attachaient le travailleur à lui comme le serf à la glèbe. Lui refusait-on le prix juste de sa besogne, il devait se soumettre, dans l'impossibilité de proposer ses services ailleurs. Lui arrivait-il de résister ? Préférait-il errer de ville en ville, un léger paquet sous le bras, sollicitant un emploi ? On le regardait d'un mauvais œil, on poussait les chiens sur lui, comme contre un vagabond.

Aujourd'hui le numéraire intellectuel ci financier se répand à la fois dans les esprits et dans les bourses. Presque tout le monde sait lire o.i écrire. Des publications populaires, des cours gratuits, des bibliothèques publiques, un enseignement professionnel libéralement organisé, tendent, déplus en plus, à élever le niveau de l'ouvrier à la hauteur de celui du maître. Les travailleurs constituent une immense armée , forte , disci|)linée , loin de subir les prétentions pîitronales, à même de leur imposer le plus souvent les siennes.

En théorie, cette armée se refuse obstinément à voir dans le vote une fonction réservée à quelques-uns, elle le considère comme une conquête inq)rescriptible pour tous. Le cens est devenu incompatible avec cette conception nouvelle du droit de suffrage . (^onnnent, en elfet, un droit pourrait-il être siq)posé exister au-dessus et s'éteindre brus(|uement au-dessous d'un chillVe arbitraire ?

Dans la pratique, les établissements de crédit se sont développés partout, sont destinés à se développer encore davantage, mettant chaque jour plus facilement à la portée de tous de belles espèces sonnantes. C^omment pourra-t-(m empêcher dans les pays censitaires, celui qui n'a rien, de se rendre élcM-teur (m éligible par un

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onipriint (liscrètomout contraeto ? Qui sora à inonio do découvrir , daus rol)scurilc'' des couvcnlions privées, que les revenus de la somme reçue sont employés intégralement à on payer les annuités à une société créan-

cière ?

Exposée fi de furieuses attaques, la fortune ne peut plus constituer, en général, une force pondératrice. C'est contre elle que Ton se masse et so concentre. Autrefois on était conservateur, libéral, radical. Aujourd'hui, ces dénominations s'usent, on sent qu'elles sont destinées à disparaître devant d'autres non encore formulées. On comprend (pie certaines notions que Ton avait cru borner la régénération politique, ne sont pas aussi simples qu'on les avait supposées, que l'égalité n'est pas une chose uniforme et abstraite, que pour l'atteindre par le sommet, il faut y songer un peu plus à la base, qu'il importe moins de proclamer les droits de l'homme que les droits du patron et ceux de l'ouvrier. Partout de longues lois se déroulent, cherchant à atteindre par la diversité dans le détail ce que l'on avait cru trouver dans la généralité d'expressions brèves.

Une chambre haute censitaire, avec la direction où s'engagent les travaux législatifs constituerait un réel danger. Si la seconde assemblée est elle-même nommée on tenant compte de la fortune, le pays, ne pouvant résoudre, dans les enceintes qui doivent naturellement lui partenir, les problèmes qui l'agitent, s'aviserait de les solutionner en dehors. Ainsi se trouveraient écartés les gens sensés et dont la persuasion peut seule conserver à des transformations peut-être inévitables , leur forme pacifique. L'intransigeance impatiente compromettrait pour longtemps ce que, dans le rêve lointain dos fjiibles, il^iout y avoir do juste et d'applicable.

Suppo.sons. au contraire, la chambre basse élue au sudrago universel. On pourrait être wduit par l'idée de

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fairo (lu sénat, dans los luttes do l'avonir, uuo assemblée eharg«'îe de défendre les intérêts des citoyens qui possèdent contre celles où Tonvoitpartout se multiplier, avec une vertigineuse rapidité, les représentants des espérances prolétaires. C'est une combinaison dont la netteté permettrait de faire de la première chambre, comme elle Ta été longtemps pour la noblesse , le point de ralliement d'une aristocratie de fortune, considérablement élargie , comprenant tous ceiix qui d'une manière ou d'une autre bénéficient du droit de propriété.

Mais, si la noblesse a rempli un moment les conditions nécessaires à la pondération, son emploi dans les chambres hautes en a-t-il arrêté le dépérissement. Un sénat de défense de la propriété , opposé à une assemblée voulant la destruction de ses avantages, ne ménagerait même pas aux droits do ceux qui possèdent la transition lente dans laquelle on voit s'éteindre les derniers vestiges des faveurs de la naissance. Entre ceux qui veulent et ceux à qui l'on veut prendre s'élèverait immédiatement une conflagration terrible. Dans la chambre haute, les convoitises de la masse ne verraient qu'un cofl're-fort, dont à grands coups de marteau il faudrait défoncer la serrure. A la première résistance opposée par la solidité du blindage, l'exaspération serait à son comble.

Au cours de la lutte contre les classes privilégiées, il faudra se garder de séparer les intérêts , de les mettre brusquement en face les uns des autres. Ce serait comme le choc de deux obus. Il importera d'employer le vieux procédé des Anglais, lors de la formation du Parlement , en cherchant à mêler les passions, à les confondre,!^ les rendre méconnaissables. Ce sera un précieux auxiliaire (jue rintimité que pourra faire naîtn^ entre adversaires le coudoiement de la vie

(liîlil)orativo. Lo salut de principes, comme la propriété, ne sortira peut-être des sombres combats où uous entrons que de par la génération ou Taccroissement de certains droits chez ceux qui prétendent les détruire.

Dire que la fortune a pu jouer le rôle pondérateur, c'est dire qu'exceptionnellement elle est encore à même de le remplir dans certains pays où se sont conservées les conditions qui la rendaient utilisable. Ce sont ceux où la grande aristocratie industrielle et commerciale, qui s'est substituée à Taristocratie héréditaire, a pu garder plus longtemps sa puissance, où placée en face de classes encore ignorantes, elle est seule capable de fournir un sudlsant savoir. Elle se rendra compte de son monopole naturel, regrettera peutêtre intérieurement d'y mettre un terme en s'occupant de l'instruction du pays, mais, il y a partout un tel désir d'apprendre, qu'elle sera obligée, à son corps défendant, de suivre le mouvement général.

Là, où certains hommes ont seuls les connaissances nécessaires pour faire de bons sénateurs, ils seront à peu près seuls capables de fournir des députés. Ceci nous explique pourquoi, à côté des chambres hautes censitaires, les secondes chambres le sont presque toujours aussi. Entre les unes et les autres, on n*a pu établir qu'une différence de plus ou de moins, on s'est contenté d'exiger des sénateurs une fortune plus grande.

11 y a là un fait intéressant à constater. Dans l'évolution des chambres hautes, si les sénats censitaires marquent sur les assemblées héréditaires un pas en avant, ce pas n'a pas correspondu à un avancement équivalent chez les secondes chambres. Prises dans leur ensemble, elles ne sont guère plus largement ouvertes que les assemblées pondérées par le droit de naissance.

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Toutes los chambos eousitairos sont loin d'cMro construites sur le mrnic modèli\

Le cens peut être ap|)Ii(]ué, chez les électeurs et chez les éligibles, chez les uns ou les autres seulement.

Le cens, chez les éligibles seuls, permet de se manifester à un nombre d'aspirations plus grand, mais, il s'oppose à ce cpie ces aspirations soient présentées par ceux que le corps électoral considère conmie les plus aptes à en assurer le triomphe.

Le cens chez Télecteur seul, au «contraire, lui permet de nommer des hommes pensant n'importe comment, mais en fait, il ne les choisira pas (mi d«»hors du cadre très rc\streint de ceux professant ses opinions propres.

Le cens, chez Téligible, est donc beaucoup plus libéral que celui chez l'électeur. Si c'est une infériorité, de ne pouvoir choisir qu'entre un nombre limité de représentants, grâce à la concurrence des candidats, le corps électoral sera toujours libre d'imposer à un certain point son programme. Ce programme, l'éligible aura beau ne l'accueillir qu'en maugréant avec parti-pris, il sera obligé de l'accepter, s'il veut réussir, de le suivre sous peine de non réélection.

Ces distinctions sont surtout spéculatives. Kntre le cens chez l'éligible et chez l'électeur, il n'y a dans la pratique comme entre le cens chez le sénateur et chez le député que des différences de chiflVe. Ce que nous venons de dire servira surtout à en faire comprendre la portée.

L'inégalité des fortunes, sur laquelle repose le cens, se révèle de bien des manières : par les impositions, par le revenu. Quels sont les avantages respectifs de l'une et de l'autn» de ces indications ?

Le revenu est plus juste, rinq)osition plus commod«'.

Le revenu est plus juste parce que, du momeut que l'avoir de chacun mesure son influence politique, il importe de tenir compte aussi bien de la fortune imposée que de celle qui ne Test pas. M.ais, comment le constater ? Comment pénétrer dans les situations privées et feuilleter les livres de comptes des particuliers ? Voir ce qu'ils payent au trésor constitue un critérium très simple. Ceux qui se plaindraient n'auraient qu'à transformer en propriétés imposables toutes les parties de leur fortune. Quelquefois ils ne le pourraient qu'avec perte. Des taxes identiques ne frappent pas également toutes les matières. Celle-ci paye le 1 0/0, celle-là le 20. Mais, quelle noble et peu coutumière émulation , le système de l'imposition crée au point de vue des intérêts du fisc !

Accuser une plus grosse fortune que leur avoir réel sera pour beaucoup un moyen de forcer l'entrée des listes. Fraude découvrable tout comme celles lésant le trésor, mais, chacun ne cherche-t-il à faire prospérer le service dont il est chargé ? Souvent la perspective d'atteindre un chiffre flatteur, fera que beaucoup de perceptions passeront outre. On pourra, sans avoir la fortune exigée, prendre part à la vie politique en faisant à l'Etat un don de joyeux avènement. Le revers de la médaille c'est que les agents du fisc, avec des apparences d'équité, en se mouvant dans la marge que toute évaluation suppose , oindront des censitaires ou en supprimeront à leur guise.

Par contre, la non taxation de certaines matières imposables signifie souvent que leurs détenteurs ont su montrer les dents, mais, elle indique aussi quelquefois, qu'en eux, le pouvoir a des amis auxquels il tient à être agréable. Grâce kV imposition^ le gouvernement sera détourné par la crainte de perdre ses plus fidèles sou-

tiens, de l'idée de faire des libéralités, au détriment de la fortune publique.

Le cens est encore uniforme ou variable, apparent ou caché.

On peut désirer ne pas tenir compte seulement de Tavancement de la culture intellectuelle en ayant en vue le pays tout entier, proportionner dans chaque partie de ce pays, dans chaque localité, Tinfluence politique aux rapports propres des capacités et de la fortune. D'après ce système, employé en Suède, on sera censitaire ici, ailleurs on cessera de Tétre. Il a l'avantage d'attirer par la perspective de jouer un rôle politique, vers les parties du territoire les plus ignorantes et les plus pauvres, les hommes intelligents que la loi laisse de côté dans les centres éclairés. Mais, quel moyen de règne pour le pouvoir, si au lieu, pour fixer dans chaque endroit le cens, de tenir compte deTexacte correspondance du savoir et de la richesse, il préfère n'y considérer que la situation de l'opinion et des partis !

Aussi, croyons-nous meilleur, soit le cens uniforme, soit le système suivi dans certaines parties de l'Allemagne, qui consiste à diviser les électeurs par catégories et à leur attribuer un nombre variable de représentants.

L'organisation de tous ces régimes censitaires est encombrante, compliquée. 11 y a, pour les assemblées parlementaires, une autre espèce de cens, c'est le cens dissimulé, celui que l'on obtient par le défaut de traitement.

La gratuité du mandat législatif est chose qui . au premier abord, sonne bien à l'oreilles des foules. Elles commencent par trouver désintéressés, généreux, les hommes qui acceptent de servir la chose publique pour l'honneur seul et sans demander le prix de leur

dévouement aux caisses de TEtat. Ce sentiment est si naturel, que l'on a, pour beaucoup de chambres hautes, adopté la gratuité, sans arrière-pensée, dans le seul but d'en augmenter le prestige.

Mais, Tanalysc ne tarde pas à voir que la générosité des uns ne sert, au seuil du sénat, qu'à masquer aux autres une porte inexorablement fermée. La masse comprend, ([u'au moyen de Tenchantement du mandat gratuit, on arrive purement et simplement à écarter des assemblées les citoyens que Ton n'y veut point voir. Bien que , dans certains pays , les compagnies de transports délivrent aux législateurs des permis de circulation, il y a des frais de déplacement que beaucoup ne peuvent se permettre. Il faut deux installations, Tune dans la capitale, l'autre au milieu des électeurs, des voyages rendus souvent fort onéreux par la nécessité de traîner avec soi une nombreuse famille.

De là, dans les pays démocratiques, la nécessité ou d'établir un traitement invariable, une sorte de forfait, après avoir évalué approximativement la dépense entraînée par l'exécution du mandat, ou de fournir à chacun, en tenant compte de son train de vie, une indemnité proportionnelle au supplément de frais occasionnés.

L'adoption d'un traitement fixe est préférable bien qu'elle favorise ceux qui n'en ont pas besoin, se trouvent à la tête d'une industrie pouvant être dirigée à distance. Elle évite d'entrer dans une foule de détails et de constatations aussi difficiles que celle du revenu.

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