CHAPITRE VU
SuffV*age à deux degrés
Le suffrage à deux degrés repose sur le raisonnement suivant : Télection est une sorte de filtrage. Des consultations successives augmentent les chances d'éliminer les incapables.
Il est clair que Ton ne peut recourir à Tensemble des mêmes électeurs en séparant leur vote par un intervale. Ou ses électeurs demeureraient dans leur état d'esprit antérieur et se contenteraient de ratifier leur premier choix, sans examen nouveau, et la seconde élection ne servirait à rien, ou ils Tinfirmeraient, ce qui jetterait sur Texercice du droit de suffrage le discrédit de Tincohérence.
Mieux vaut, dès la première votation, réunir un plus grand nombre de citoyens, ne considérer leurs élus que comme des électeurs et confier à ces derniers le soin de choisir les législateurs définitifs. Les hommes du second collège seront forcément plus éclairés que ceux
du premier, leur désignation en est la meilleure des garanties. Ils rempliront les conditions nécessaires pour faire un choix, en dernier ressort, empreint de haute sagesse.
Défendu par les hommes d'ordre, par les conservateurs, c'est chez les représentants des idées avancées que le suffrage à deux degrés a rencontré ses plus sérieux adversaires. 11 lui livrent, sous le nom de suffrage restreint^ une guerre sans merci. Cette expression leur est chère. Elle a, pour eux, le mérite de faire ressortir l'ostracisme du plus grand nombre dans les choix définitifs, qu'ils reprochent au système.
Les conservateurs ont pensé trouver en lui un moyen de donner à la masse l'illusion d'un rôle politique, sans le péril de la réalité. Ils ont cru écarter les hommes à idées subversives et violentes, l'esprit de réforme rigide. Là est le secret de l'engouement qu'il excite d'une part et des attaques violentes qu'il a provoquées de l'autre. Ici et là, selon nous, on a eu le tort d'envelopper dans un sentiment invariable une organisation dont les faveurs sont inconstantes.
Pour que le suffrage à deux degrés devienne un instrument conservateur, il faut que, prises en elles-mêmes, les idées d'ordre soient déjà les plus nombreuses dans le collège inférieur. Alors les hommes rêvant de bouleverser les lois qui parviendraient à franchir le premier degré, ne réussiraient pas à gravir le second. Ils seraient sûrs d'échouer devant des électeurs, contre eux , homogènement hostiles. Ainsi resteraient à la porte du parlement, des hommes qui, sans cette dernière épreuve, yseraient entrés de plein pied et n'auraient pas manqué de faire retentir aux oreilles du pays un langage dangereux pour son innocence.
A vrai dire sera-ce bien l'ordre qui aura été ainsi assuré ? N'est-ce pas plutôt Tétouffement des idées, de
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celles qui, égrenées, sur une grande partie du pays, sont incapables de réunir isolement la majorité d'une circonscription électorale ? Conservateurs et radicaux n'y ont jamais songé, mais, si les opinions avancées avaient pour elles le nombre au premier degré , le suffrage restreint fonctionnerait à leur jjrofit. Il suppose donc réalisée l'œuvre que ses partisans lui demandent d'accomplir.
Les différentes opinions sont-elles en possession chacune de circonscriptions électorales? Où sera reflicacité conservatrice ? Les idées bâillonnées ici , ne baillonneront-elles pas ailleurs à leur tour ?
Que l'opinion combattue ne soit forte qu'exceptionnellement dans un ou deux collèges, ou mieux encore nulle part, c'est la condition indispensable, pour que le parti visé puisse être entravé dans sa marche et placé dans l'impossibilité d'atteindre le champ de bataille parlementaire. Si on demande seulement au suffrage h deux degrés d'affaiblir la voix des minorités, le scrutin de liste n'offrira-t-il pas un moyen moins compliqué ?
Oui, mais, la fameuse théorie du filtrage !
On pardonnerait beaucoup au suffrage restreint si la comparaison empruntée à l'hydrographie, que l'on emploie traditionnellement dès qu'il s'agit de prendre sa défense, était fondée. Amène-t-il dans une assemblée des hommes épluchés, et fera-t-il entrer au sénat l'élite du personnel politique ?
On s'est trompé en lui attribuant une pareille vertu. Par une curieuse aberration on n'a cessé, en ce qui le concerne , de se placer dans un monde imaginaire , où , à quelques exceptions près , la victoire électorale ap{)artiendrait toujours à l'homme favorisé de plus de lumières. On n'a jamais vu l'exercice du droit de suffrage tel qu'il est. On l'a considéré tel qu'il . devrait être. Si les choses se passaient comme on les
suppose, c'est pour le coup que le suffrage à deux degrés deviendrait une superfétation I
L'élection est nécessaire. Elle constitue dans un gouvernement d'opinion, le seul moyen de connaître exactement la pensée du nombre. Mais, elle est fantasque et ce serait se montrer singulièrement crédule que de la croire toujours attirée par les hommes dont la valeur est la plus grande. Elle décerne souvent le succès au plus remuant, disons le mot^ au plus faiseur. L'habileté qui élève l'individu le rendra quelquefois aussi utile aux affaires, mais, n'est-il pas impossible de contester que si pour escalader un degré d'élection il faut une certaine capacité d'intrigue, cette capacité devra être double lorsque l'on demandera d'en franchir deux ? Il y aura bien une sélection, mais, elle aura pour effet d'écarter précisément les hommes que l'on entendait favoriser.
Cette question de l'influence du double degré sur le niveau moral des membres d'une chambre haute est une de celles qui ont le plus préoccupé les publicistes américains et, avec eux, la plupart des écrivains qui étudient le recrutement du Sénat des Etats-Unis. L'élection par les législatures équivaut en effet au système dont nous nous occupons.
M. de Tocqueville lui attribue la supériorité du Sénat, dans le portrait classique qu'il nous a laissé des deux chambres de l'Union :
« Lorsque vous entrez dans la salle des représentants à Washington vous vous sentez frappé de l'aspect vulgaire de cette grande assemblée. L'œil cherche souvent en vain un homme célèbre. Presque tous ses membres sont des personnages obscurs dont le nom ne fournit aucune image à la pensée. Ce sont pour la plupart des avocats de village , des commerçants ou même des hommes appartenant aux der-