LES PHILOSOPHES
desqu'cUes s'élevait une grande municipalité nationale chargée d'administrer la France (1).
Turgot avait eu des conversations fréquentes avec Franklin lors de son fameux voyage à Paris. L'homme d'Etat américain fut un des adversaires les plus acharnés de l'idée des deux chambres. Il emprunta au pays où il était de passage sa verve mordante pour la combattre. A cet effet il trouvait des comparaisons inépuisables. Il inventait le transparent apologue du serpent à deux têtes. Un ruisseau est là, tout près, dans lequel l'animal veut aller boire. Mais, devant lui, se trouve un buisson. Une des têtes veut passer à droite, l'autre à gauche. Bref la pauvre bête finit par mourir de soif. Il disait : « Un gouvernement avec deux chambres fait l'effet d'une charrette attelée par devant et par derrière , avec des chevaux tirant en sens contraire. »
On aurait pu répondre qu'il n'est pas nécessaire pour mettre deux chevaux à une charrette que l'un soit attelé par devant et l'autre par derrière. A un même timon leur effort concourant enlèvera des chargements qui eussent été au-dessus d'un seul.
Franklin ne devait pas tarder à se voir obligé d'y recourir à cette charrette qu'il raillait. De retour en Pensylvanic, son pays, il avait fait établir une seule chambre. Or lui-même dut, devant les nombreux inconvénients que lui révéla l'expérience , recourir au dualisme législatif.
Turgot eut-il connaissance de la conversion de Franklin ? Nous l'ignorons. En tous cas, il aurait bien pu méditer cette réponse que John Adams, futur président
(1) Les assemblées de Turgot devaient être purement consultatives. D'accord en cola avec tous les économistes, il est pour l'absolutisme royal.
des Etats-Unîs, fit en 1787 à une lettre dans laquelle rencyclopédiste avait exprimé ses idées :
« Toutes les nations, tous les gouvernements, ont et doivent avoir des partis politiques ; le grand secret est de les contrôler Tun par Tautre. Pour cela, il n'y a que deux moyens : une monarchie soutenue d'une armée permanente ou une division du pouvoir et un équilibre dans la constitution. Là où le peuple a une voix et où il n'y a pas d'équilibre, il y aura des fluctuations perpétuelles, des révolutions, des horreurs, jusqu'à ce qu'une armée avec un général à sa tête impose la paix ou jusqu'à ce que la nécessité d'un équilibre soit vue et acceptée par tous. »
Au moment où John Adams écrivait ces paroles prophétiques, Robespierre n'était encore qu'avocat à Arras, et Napoléon venait de sortir sous-lieutenant d'artillerie de l'école de Brienne.
Quelle prescience de la raison ! Comme elle déchire le rideau de l'avenir ! Il y a dans l'avertissement d'Adams comme un de ces prologues dans lesquels les auteurs dramatiques donnent au début un résumé de leurs œuvres tragiques.
Deux ans vont s'écouler et la pièce commence.