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CHAPITRE

Le système de Philadelphie peut-il garantir aux Etats contractants une mesure d'influence inégala ?

Nouvel empire Germanique.

En Suisse, l'absorption du faible s'opère sous le couvert du régime fédératif à l'avantage d'un parti. L'Allemagne va nous le montrer agissant au profit d'un Etat.

Consciencieusement employée, l'idée américaine peut devenir un instrument de cohésion incomparable. Il faut une certaine disposition des unités à réunir, une résolution ferme chez chacune d'elles, de se contenter d'une part d'influence sensiblement égale.

Cette condition semble, au premier abord, interdire tout pacte à des groupes dont la force antérieure serait disproportionnée. Demander à un Etat puissant de faire abandon en entrant dans la confédération d'une partie de son ascendant, pour le réduire à la portion congrue, serait lui proposer un arrangement de dupe. Peut-on, lorsque des unités se fédèrent, évaluer l'apport de chacune en puissance et en sécurité ? Arrivera-

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i-on par d'ingénieuses modifications dans le recrutement du Sénat central à avancer où à reculer le cran d'une manière stable, de façon à garantir à chaque Etat son importance comparée ?

L'empire germanique parait l'avoir essayé.

M. Bancroft, l'éminent historien américain , avait raison lorsqu'il écrivait que les principes essentiels de la constitution allemande de 1867 étaient empruntés aux fondements de celle des Etats-Unis. C'était aussi l'avis de l'empereur Guillaume, lorsqu'après Sedan, il répondait aux compliments : « Nous avons profité des leçons des autres peuples. »

Un emprunt toutefois peut être tellement dénaturé qu'il devient méritoire de le reconnaître.

Le nouvel Empire germanique possède deux Chambres. Le Bundesrath ou Conseil fédéral, le Reichstag ou assemblée populaire.

Lorsque la Prusse eut réussi, dans le désarroi du Parlement de Francfort, à arracher à la maison d'Autriche le sceptre et le globe de Charlemagne, la grande lutte entre le principe fédératif et le principe unitaire qui constitue l'histoire d'Allemagne, sembla s'arrêter un moment. Le royaume victorieux se trouvait dans une situation singulière. Au nombre de vingt et un, les Etats qu'il entendait s'agréger renfermaient, à eux tous réunis^ une population cinq fois moins nombreuse que la sienne (1).

Trois partis s'offraient.

S'incorporer immédiatement ces royaumes, grandsduchés, principautés sans moyens de défense, démanteler leurs gouvernements , constituer une seule et même nation.

(1) Depuis, bien que trois grands royaumes aient été contraints de s'afiQlier à la Prusse, sa population représente encore les deux tiers de celle de TËmpire.

Calculer avec la plus grande exactitude leur valeur respective en ascendant, en hommes, en richesse; immobiliser constitutionnellement les rapports obtenus.

Organiser un régime fédératif dont la partialité voulue développerait chaque jour Thégémonie prussienne.

M. de Bismark, alors au faite de sa puissance, rejeta le premier, non pour ménager les susceptibilités particularistes — il se sentait le plus fort et n^était point homme à s'émouvoir pour si peu — mais, parce qu'il avait vu dans un pays fédératif, dont un des Etats serait aussi puissant que la masse, où la tiare impériale d'Allemagne viendrait se poser sur la même tète que la couronne royale de Prusse, dans la création de deux pouvoirs fictifs, une équivoque grâce à laquelle les responsabilités pourraient toujours, lorsqu'il en serait besoin, se dérober et fuir, se retrancher et se taire. Mieux valait donc l'absorption déguisée sous les apparences d'un trompeur statu quo.

Pour faire croire à ce statu quo, on donnera au Bundesrath l'air de conférence diplomatique du Sénat des premiers temps de l'Union américaine. L'exagération le grossira même. Les membres du Conseil Fédéral ne seront pas élus pour un temps invariable, mais, nommés comme de vrais plénipotentiaires par les gouvernements divers de l'Empire, et toujours par eux révocables. Pour comble, ils bénéficieront à Berlin du même privilège d'enterritorialité que les ambassadeurs de France, d'Angleterre ou d'Autriche. La règle employée pour les votes du Sénat américain ne suffira pas à la Prusse animée d'intentions si belles. Comme avant la Convention de Philadelphie chaque Etat enverra au Bundesrath le nombre de représentants qu'il voudra pour y disposer du vote indivisible à lui accordé.

Ce vote, il est vrai, n'aura pas pour chacun une égale valeur. On lui adjoindra un chiffre. Celui de la Prusge

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sera équivalent à 17 voix, celui de la Bavière à 6, celui de la Saxe et du Wurtemberg à 4, celui de Bade et de la Hesse à 3, ceux du Meklembourg-Schwerin et du Brunswick à 2, ceux de tous les autres Etats, principautés et villes libres à 1.

Rien que de très équitable dans ce procédé. Il fait à chacun sa juste part. La totalité des suffrages équivaut à 58 , la majorité exige 30. La Prusse ne pourra Tatteindre avec ses voix seules. On parait donc réserver aux autres Etats Tinfluence plus restreinte, à laquelle ils peuvent prétendre. Tout est donc de savoir comment ils nommeront leurs envoyés au Bundesrath ? Dans quelles conditions leurs gouvernements se trouvent ?

C'est ici que le lot de l'absorption commence.

M. de Bismark le savait. Ces gouvernements ne pouvaient plus être que l'extrémité de fils venant aboutir dans sa main dominatrice. Leurs souverains ont à pourvoir aux destinées d'une nombreuse famille. Ils se trouvent souvent fort embarrassés pour la perpétuer sans déchoir. Une alliance avec la Maison impériale est leur rêve à tous. On l'entretiendra. On suscitera s'il le faut, de tendres inclinations. C'est le secret de ces romans de princes, que nous avons vu pousser dans les bras l'un de l'autre tant de crédules amoureux puis se dénouer par l'étouffemcnt de leur flamme ou par la servitude dissimulée sous une protection familiale. Politique odieuse, qui est pour beaucoup par les haines et les tristesses qu'elle a soulevées au sein môme du Hofburg dans la chute retentissante de l'inflexible artisan de l'Allemagne nouvelle.

Ces jeux de l'amour, dans lesquels le hasard n'est pour rien, ne sufTisent-ils pas ? Il y a les vacances des trônes. Voilà un grand-duché qui ne sait à qui se confier. Quel choix plus pratique pourrait-il faire que de

s^adresser à on prince prussien ? N^acquierra-t-il pas un rang plus élevé dans la Confédération, et la certitude d'être toujours écouté par son chef? Si le vide nécessaire se fait trop attendre, on saura bien s'arranger pour s'en emparer. On contractera avec lui une série de traités, auxquels il ne pourra se refuser^ par lesquels son administration passera, bribes par bribes , à la Prusse.

Veux-t-on savoir jusqu'où s'est avancée la mainmise? Un seul souverain avait paru vouloir s'opposer à ses progrès, montrer quelques velléités d'indépendance en refusant de coiffer ses soldats du casque à pointe : le roi Louis de Bavière. Ses délégués au Bundesrath curent maille à partir avec M. de Bismark. C'était pour eux plus qu'un droit, un devoir. Leur maître s'empressa de les rappeler et de les jeter en disgrâce.

Un prince allemand ne pourrait rester longtemps récalcitrant vis-à-vis de l'empereur. En somme il en est le vassal et ce qu'il prendrait pour de la fierté paraîtrait à beaucoup de la révolte. Le chef de la Confédération gère un syndicat de souverains, profitant des mêmes avantages, exposés au mêmes récifs. Que gagneraientils à l'indisposer ?

Comme si cette raison ne suffisait point pour tenir les princes en respect, M. de Bismark, confiant dans le magnétisme de son regard ouvrira la fosse aux lions , il laissera rugir le suffrage universel pour l'élection des députés au Reichstag dans toute l'étendue de l'empire. La mesure ne s'imposera guère, le chancelier de fer en l'introduisant dans certains pays où survit encore le pouvoir absolu, n'aura pas plus en vue le bien de l'humanité que les Etats de la Nouvelle- Angleterre combattant pour l'abolition de l'esclavage. Mais, il faut, aux pieds de la Sainte-Alliance des souverains d'Allemagne, placer un moteur d'unification auquel ils soient

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incapables de résister, faire battre les cœurs en une union spirituelle , étreindre les intellects dans les mêmes idées, d'un bout à Tautre du pays germain.

La représentation de la Prusse au Bundesrath, celle pour qui toutes les autres sont ligotées, elle-même n'est pas indépendante.

La constitution allemande se rapproche de la constitution américaine de 1787 par la consécration apparente des deux souverainetés, mais, elle s'en sépare complètement par la complexion du pouvoir exécutif.

Vrai Jupiter tonnant, armé des foudres d'une puissance redoutable, le Président des Etats-Unis est seul chef d'une innombrable armée de fonctionnaires, assez fort pour entrer en lutte avec le Congrès lui-même. Au sommet de la Confédération germanique, comment aurait-on pu songer à élever un monarque tirant son autorité de la souveraineté populaire ? Son titre au royaume de Prusse était bien l'hérédité, mais, celui à l'empire n'était que le droit du plus fort. Dans le monde de la pensée les meilleurs régiments ne peuvent rien. Placé face à face avec le Parlement l'homme n'ayant qu'un pareil appui, n'était rien moins que sûr de voir pencher en sa faveur les sympathies de la Confédération. Son peuple aurait grossi, engloutissant, en un jour d'orage, lui et son veto.

M. de Bismark eut une véritable inspiration.

Au lieu de mettre aux prises le pouvoir suprême et le Parlement, l'exécutif et le législatif, en les fortifiant l'un et l'autre dans deux places séparées, il a pris le premier et l'a confondu avec le second, les a mélangés étroitement. La nation aura beau faire elle ne réussira pas à distraire ce que ses représentants voudront de ce que l'empereur voudra pour elle.

On pouvait réaliser le plan en attribuant à cet empereur la présidence de la Chambre haute. Là , il

aurait, à Fabri des regards indiscrets , accompli la complexité des actes du gouvernement^ participé à la rédaction des projets de loi comme en un conseil d^Etat, pourvu à la nomination des fonctionnaires comme en un conseil des ministres. Mais, c'eût été trop abaisser le monarque. Point n'était nécessaire d'aller jusque là. En se décernant la présidence du Bundesrath à luimême, en sa qualité de grand-chancelier, M. de Bismark, alors vrai maire du palais, la donna beaucoup plus à l'empereur que s'il l'y avait fait descendre en personne. Quant au Reichstag, tout frémissant de liberté, le pouvoir absolu aurait eu de la peine à s'y dissoudre, on l'y amena déjà liquéfié en accordant au Bundesrath la faculté, dont il use sans cesse, d envoyer ses membres dociles prendre part aux discussions de la seconde chambre et y faire prévaloir ses vues parmi les envoyés du suffrage universel.

La double confusion du titre de roi de Prusse et d'empereur d'Allemagne (1), pour qu'au sein du Bundesrath l'un puisse attribuer à l'autre les atteintes qu'il lui plairait de porter à l'autonomie des gouvernements fédérés, du pouvoir exécutif et du législatif, pour permettre au souverain de jouer ce jeu sans les jeter aux prises^ démontre péremptoirement que l'organisation du Conseil fédéral de 1867 ne promet à l'évaluation des apports respectifs des puissances aucune durée, qu'au contraire, elle travaille contre leur équilibre.

Nous devrons donc renoncer à interroger l'expérience pour savoir s'il est possible d'immobiliser le rapport d'Etats inégaux en serrant l'écrou d'un Sénat. C'est moins dans la Confédération germanique que partout ailleurs que cette expérience aurait pu être faite. La

(i) Ce n'est qu'en 1870 que le roi de Prusse prit le titre d'Empereur. Jusque là il était appelé seulement le Président de la Confédération germanique.

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Prusse savait que pour échapper à la force centrifuge du régime fédératif, il faut non seulement que les Etats secondaires réunis ne puissent isoler le principal, le violenter, lui imposer leurs désirs, mais encore qu'ils soient au moins assez armés pour s'opposer à ses usurpations et déjouer ses tentatives.

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