‹ Sénats et chambres hautesChapitre 8 sur 91 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Obstacles pouvant s'opposer à l'organiM^tioii d'un Sénat fôdératif. — Le dualisme.

Il est permis d'élargir de plus en plus la question et de se demander si Tintroduction d'un sénat fédéral est pratique partout où des intérêts communs ont réussi à se tendre ?

Plusieurs obstacles sont susceptibles d'entraver la conclusion du pacte et sa mise en vigueur.

Les Etats-Unis font l'effet d'un damier. Prises isolément les parties contractantes formaient des touts homogènes irréductibles. La substance anglo-saxonne s'y était assimilée aisément un appoint étranger venu sans esprit de retour. On ne trouve pas partout des assises aussi solides. La subdivision entre Etats peut être accompagnée d'autres subdivisions non coïncidentes^ issues de la diversité des races et des aspirations. La crainte de les voir engendrer de nouveaux classements, de sentir des forces disséminées et ailfaiblies se reconstituer et leur faire échec, détourneront

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ceux qui dirigent la nation, grâce à un morcellement artificiel, de Tenvie de rapprocher ses éléments latents en un Sénat fédéral.

Dans tel Etat la race opprimée dans tel autre se trouve en majorité. Chacun voudra bien traiter avec le groupe initiateur, mais^ à la condition que Tautre soit exclu et ne puisse, par son contact, modifier la situation respective de ses écoles politiques.

La difficulté ira croissante si , au lieu d'avoir à faire à des pays presque sans histoire comme les Etats-Unis, les subdivisions non dégagées doivent leur vitalité au temps et, s'efforçant de recouvrer leurs formes anciennes, tendent à rétablir un état de choses enseveli dans les profondeurs du passé.

Elle deviendra presque insurmontable si, en outre, les parties à unir ne sont ni sensiblement égales, ni assez disproportionnées pour que Tune puisse annihiler les autres, si quelques-unes prétendent dominer Tensemble et flottent entre ridée de tout unifier ou de mettre un terme aux agitations en s'assurant un minimum d'autorité par des concessions fédéralistes.

Supposons un territoire ainsi tiraillé, soumis à la compression de redoutables voisins. Que la diplomatie des puissances environnantes vienne attiser d'un cdté les tendances unitaires, de l'autre les aspirations fédéralistes, et les vicissitudes s'engendreront, se brouilleront selon l'habileté de tel ou tel cabinet, et la supériorité variable de leurs hommes d'Etat. La nation qui en sera ^Hictime passera par les crises les plus longues et les plus douloureuses.

Ces complications, et beaucoup d'autres encore, F Autriche-Hongrie s'y débat, en cumule les exemples.

Qu'on songe seulement à sa configuration ethnographique.

Au centre , côte à côte , deux quadrilatères approximatifs. Celui d'ouest peuplé par les Allemands de

rAutricIie proprement dite, de Styrie, de Carinthie et du Tyrol. Celui d'est par les Magyars de Hongrie. Autour une large bande de territoires les enfermant comme un cadre dont on aurait brisé un côté, pour permettre de s'étendre à la Bavière et à la Suisse. Sauf les Roumains de Transylvanie que la frontière sépare impitoyablement de leurs frères de Bukarest, les Italiens de la Lombardie et de la Vénétie avant la formation du royaume d'Italie, la race slave couvre cette immense lisière. Au nord se sont les Tchèques de Bohème, les Moraves, les Slovaques, les Polonais et les Ruthènes de Galicie. Au sud les Crotao-Serbes de Carinthie et Dalmatie, les Slovènes de la Carniole.

Maintenant, que l'on place des Italiens en plein Tyrol germain, des Serbo-Croates en Carinthie et en Styrie, deux millions d'Allemands irritant de leur présence au cœur même de leur patrie les trois millions et demi de Tchèques de la Bohème, que l'on en saupoudre le reste de l'Empire, que l'on entremêle toutes les nationalités, qu'on les jette sur la carte en grandes taches multicolores, en les supperposant les unes aux autres comme les coups de pinceaux désordonnés d'une fantastique palette et Ton commencera à se faire une idée des grincements, des heurts et des secousses dont la confusion embrasse un théâtre allant du lac de Constance aux Carpathes et de la Drave à la Vistule.

L'histoire des descendants de l'humble burgrave d'Argovie , ancêtre d'une lignée illustre , est une des plus propres à montrer comment se formaient les empires d'après les règles du régime féodal. La puissance des Habsbourgs a grandi en réunissant des pays complètement distincts par leurs chartes , leurs coutumes , leurs privilèges , leur extraction et sur lesquels le titre de leur autorité était différent. La couronne leur en échouait par succession ou par ma-

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riage, leur échappait de môme. L'aigle à deux têtes ne planait pas sur une nation, mms, sur un entasscm<;nt de nations qu'une rencontre fortuite avait poussées les unes sur les autres. Etre empereur d'Autriche, cela voulait dire : roi de Hongrie, de Bohème, de Dalmatie, de Croatie, de Slavonie, de Galicie, de Lodomirie, de Rama, de Serbie, de Roumanie et même de Jérusalem ! Archiduc d'Autriche et de Toscane, duc de Lorraine, de Salzbourg, de Styrie, de Garinthie et de Carniole ; prince de Transylvanie, comte suprême de Szeklus. margrave de Moravie, duc de Silésie, Modùnc, Parme, Plaisance, Guastalla, Frioul, Raguse, Zara, etc., comte de Habsbourg, Tyrol, Kybourg, Goritz et Gradisca ; prince de Trente et de Brixen ; marquis de Lusace et d'Istrie, seigneur de Trieste, de Cattaro, de la Marche

Wende, etc

Des incessantes réunions et séparations de ces fiefs, des figures toujours nouvelles formées par eux a résulté un complet oubli des races. Elles ne se mêlèrent pourtant jamais les unes aux autres et se trouvaient hachées à chaque combinaison.

De là sortira une situation inextricable. Les Etats de l'Empire réclameront leur autonomie, mais, intérieurement rongés, dévorés par des masses de sujets formidables, tantôt pouvant prétendre former elles-mêmes une nation, tantôt attirés ailleurs par des adinités antiques. Ils revendiqueront bien haut des droits que sous peine de décomposition ils se verront obligés de refuser à autrui. Leurs ardentes réclamations présenteront une curieuse antithèse de vie et de mort. Elles ne demanderont pas leur force à des arguments rajeunis et contemporains. On remontera les droits historiques, on exhumera de vieux actes, on interprétera des mots latins. Mais, toujours la race qui voudra se mettre en avant, s'arrêtera, poussera un cri de douleur, en sen-

tant s'agiter en elle des hommes s'agenouillant devant d'autres autels, traduisant leurs sentiments dans une autre langue, sinon d'autres sentiments dans la même.

Loin d'aller en s'efTaçant cette a polyarchie polyglotte x> , comme a dit un historien, s'est vue aigrie encore par l'entrée en scène d'un nouveau principe né de ce siècle : le principe des nationalités. A ses membres épars et se cherchant dans le chaos, il est venu dire que tout ce qui se rapproche par des traits communs de langue, d'origine, de religion, a droit à former un peuple distinct. 11 a été comme le premier chant de délivrance d'hommes se ressaisissant dans un moment d'accalmie, après avoir été pendant des siècles le jouet de la guerre et de l'esprit de conquête.

La politique d'un grand ministre, n'a pas peu contribué à amener l'efTort suprême dont il est sorti. Jusqu'au jour où la mutinerie devint révolution et où il dut quitter Vienne, M. de Metternich, suivant avec un art consommé la tactique de ses prédécesseurs, n'a cessé, partisan d'un despotisme éclairé, de se servir des rivalités, des haines sans nombre qui s'entrechoquaient audessous de lui, pour les bloquer les unes parles autres, jetant un ennemi toujours sous sa main contre ceux qu'il voulait contenir. Il s'efforça d'approfondir les fossés, de fortifier les dissentiments, de développer l'esprit des nationalités au lieu d'en préparer la fusion. Toutes les habiletés, les prudences, les virtuosités que demandait un procédé aussi hérissé de difficultés, on peut dire que M. de Metternich les posséda.

Pour gouverner ainsi il fallait n'entendre parler d'aucune des gênes d'une organisation représentative. Le vent de liberté qui en 1848 souflla de France et souleva Vienne, Pesth, Cracovie, Agram, ne trouva à renverser qu'une bureaucratie vermoulue et routinière. Pour la remplacer personne ne fut d'accord.

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A Vienne le peuple, excité par la jeunesse des écoles, voulait que tout TEmpire formât un Etat unitaire. Cette ville est le quartier général des Allemands d'Autriche. On s'efforçait encore à cette époque au-delà du Danube de conserver la première place dans la Confédération germanique. A cette fin il fallait réussir à se faire passer à tous les yeux comme une nation uniformément allemande, étouffer toutes velléités fédéralistes. On attachait donc au mot de liberté un sens très voisin de celui que nous lui attribuons. Il désignait l'obtention de toutes les réformes démocratiques auxquelles peut se livrer un Etat unitaire.

Pour les autres pays de l'empire, la liberté c'était surtout l'indépendance. On voulait bien du nouveau, mais on voulait le décider soi-même, sans se sacrifier aux intérêts et aux vues d'autrui. Comment, représentant le nombre, n'y était-on pas d'accord pour réclamer une constitution fédérale ?

Au premier plan, la Hongrie demandait une complète autonomie, mais, se refusait à toute concession. Elle tenait sous son joug les Croates et les Slaves du sud. Dans un sénat central, les opprimés, unis aux autres Slaves de l'empire, lui auraient, par un retour de la fortune, imposé toutes leurs volontés.

Ils le comprendront, ces pauvres Slaves ! Ce sont eux qui soupireront avec le plus d'impatience pour une organisation fédérale. L'idée panslaviste deviendra chaque jour de plus en plus populaire et le génie du poète KoUar a déjà, dans la Fille de la gloire^ montré une patrie nouvelle rassemblant , en pansant leurs blessures, les frères dispersés. Comme la Prusse sur les Allemands de l'empire, la Russie slave veille en grande sœur sur ces exilés dans leur terre natale. La chimère panslaviste a provoqué chez les Hongrois un effroi tel qu'ils deviennent chaque jour

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moins farouches vis-à-vis des Allemands de Vienne et se contenteraient presque d'un état de choses dans lequel, sous les dehors d'une unité factice, l'autorité serait divisée en deux parts, basée sur l'entier oubli des autres nationalités afin que chacun puisse, comme le dira M. de Beust « contenir ses hordes. »

En définitive, la bataille allait s'engager entre les Allemands au nom de l'unité, les Slaves au nom du fédéralisme, les Magyars au nom de la dualité. Pendant de longues années l'issue demeurera obscure. L'empereur, lui-même, ne saura vers qui aller, favorisera tantôt les uns tantôt les autres , séduit aujourd'hui par les commodités qu'au pouvoir absolu offre un Etat unitaire, demain épouvanté par la promptitude avec laquelle les idées s'y meuvent.

L'émeute de 1848 faisait à peine entendre ses premiers grondements que M. de Ficquelmont essayait de l'appaiser en accordant aux révolutionnaires de Vienne une constitution unitaire, plat pastiche de celle que la Belgique s'était donnée dix-huit ans auparavant. Ce ministre s'imagina-t-il calmer l'orage en jetant une proie à ceux qui hurlaient le plus près de lui ? Toujours est-il qu'il eût aussitôt un échantillon des agréments qui attendaient son pays. Il avait abaissé la bascule du côté des Allemands, de façon à ce que ceux-ci pussent y monter; mais, du mémo coup, il l'avait rendue trop haute pour les autres. On protesta partout. Même, chez ceux qu'il avait cru favoriser, pour ne pas demeurer en retard.

L'empereur Ferdinand IV n'avait qu'à céder. Il promit une assemblée unique, nommée au suffrage universel, et quitta Vienne avec précipitation pour aller se réfugier au sommet de la colline d'Innsbrûck.

Cette fois, la bascule penchait du côté des Slaves. Les Allemands qui avaient réclamé des réformes très démo-

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cratiques n'osaient pas trop se plaindre de leur extension à tout Tempire. Mais, les Hongrois refusaient catégoriquement de venir à la diète. Les Croates et les Slaves du sud s'y rendirent au contraire avec enthousiasme, pendant que leur ban Jalacié^ de concert avec Windischgraetz, à la tête des troupes allemandes, commençaient contre les Magyars, dont la manière de pratiquer Tabstention n'était rien moins que pacifique, une guerre terrible. Entre ceux qui combattaient les Hongrois pour leur refuser l'indépendance et ceux qui les attaquaient pour leur arracher la leur, une alliance n'était-elle pas chose toute naturelle ? On sait comment la lutte se termina par l'écrasement des Magyars à Comorn, la Russie ayant précipité en faveur des Slaves sur leur ennemi les torrentueuses cohortes de Paskievitch.

L'idée fédéraliste était victorieuse. A ce moment, Ferdinand IV transféra la diète à Kremsier et là, lui apprit par un coup de théâtre, qu'il venait d'abdiquer au profit de son neveu François-Joseph.

Le nouvel empereur ne pouvait que demeurer favorable aux Slaves. Pour satifaire les Allemands, il aurait dû consentir à sanctionner leurs idées subversives. Les Hongrois étaient vaincus, mais, non soumis.

A ce moment, la diète offre un spectacle rempli d'intérêt. Elle écoute la parole de l'historien tchèque Palacky, qui lui expose un plan de réorganisation fédérative, tracé par la sagesse et le bon sens. D'abord, on dégagera avec soin les nationalités. Une fois triées, on leur accordera des diètes particulières dont une des fonctions consistera à choisir les députés composant la diète centrale. Ainsi, chaque province conservera autant que possible son autonomie. Les affaires communes seront limitativcment désignées et exécutées par quatre ministres fédéraux

La diète centrale de Palacky n'était pas sans analogie, on le voit, avec le Sénat des Etats-unis. Une chose manquait. L'historien tchèque qui devait son crédit à une assemblée sortie du suffrage direct n'avait pas pensé à placer au-dessous des Etats la représentation du nombre. Avec ce complément son œuvre eût peut-être rallié ceux des Allemands qui voyaient moins dans Funité un moyen de règne qu'une manière d'opérer des réformes démocratiques. Nous disons : peut-être, car, à cùté des Allemands du dedans il y avait ceux du dehors et il est peu probable que, s'excitant entre eux, ils eussent jamais consenti à sentir indépendante cette Bohême qu'ils aimaient à appeler : « un pieu dans de la chair allemande. »

On le vit bien par la suite. Le projet de Palacky paraissait près d'aboutir lorsqu'un jour, les députés, se rendant à la diète, trouvèrent des grenadiers qui leur dirent poliment qu'elle n'existait plus et que s'ils avaient le mauvais goût d'insister ils seraient dispersés à la pointe des baïonnettes.

Ils ne s'y trompèrent point et comprirent que cette surprise leur avait été préparée par les agissements souterrains de l'Allemagne. Coup sur coup on apprit dans l'empire la nomination par François-Joseph de doux ministres à poigne : le prince de Schwarzenberg et M. Stadion , l'octroi d'une constitution revenant aux errements do M. de Ficquelmont, proclamant l'Etat un, indivisible, réduisant les diètes locales à une subordination complète.

Le plus juste châtiment de certains actes est d'en faire connaître le jugement porté par leur auteur. M. de Schwarzenberg a avoué, en i.851, ce que l'on doit penser de cotte nouvelle caricature de la Constitution belge de 1830, à laquelle s'ajoutaient, cette fois, quelques traits d'une récente Constitution prussienne :

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« La Constitution que j'octroyais au nom de Tempereur ne fut qu'un moyen de rétablir Tautorité souveraine. Pressé ainsi qu'on l'était, comment aurait-on eu le temps d'étudier les principes fondamentaux d'une Constitution nationale ? On la copia sur des modèles étrangers. Il ne fallait rien attendre d'un acte semblable, et la vérité, c'est qu'il n'a rien donné. »

On n'avait pas eu le temps d'étudier les principes fondamentaux d'une Constitution nationale]! Mais , qu'avait donc fait la diète de Kremsier, dans sa consciencieuse ardeur ? Le prince de Schwarzenbcrg se trompe en disant que son œuvre ne donna pas de résultats. Mieux eût valu, qu'elle n'en donnât point, car ces résultats furent terribles ! Durant la période de dix années qui séparent 1850 de 1860, l'Autriche connut toutes les souffrances , toutes les désillusions qui accompagnent l'entêtement à vouloir implanter quelque part un système impossible. On appliqua à toutes les parties de l'empire les vexatoires procédés de germanisation que nous voyons aujourd'hui pratiquer sous nos yeux , par d'autres Allemands , en un pîiys qui nous touche de près. Administrations , écoles , tribunaux ne purent plus parler d'autre langue que le teuton. A Pesth, on établit une simple lieutenance royale. 11 y avait loin de là au ministère responsable réclamé par les Magyars. Puis, au hasard du ciseau, se flattant de faire oublier les anciennes divisions, on découpa à tort et à travers des cercles arbitraires. Toute cette époque se résume dans cette phrase de Springer : « Le provisoire fut le mot d'ordre que l'on entendit pendant dix longues années. Si on l'eut pu, on aurait imaginé un provisoire du provisoire. »

Est-ce à dire que la Constitution du 4 mars vécut aussi longtemps que le mal qu'elle fit ? Elle s'était évanouie comme un fantôme, après avoir jeté sur l'Au-

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triche sa malédiction. Dès le 1*"^ janvier 1852, Tempereur dut accorder une lettre patente, et Alexandre de Bach endossa les suites d'une politique qui se terminera en 1859, aux sinistres lueurs de Solférino , par la perte de la Lombardie.

L'Autriche Tapprit alors par une dure leçon, le seul moyen de cimenter un peuple compact avec des éléments hétérogènes c'est de commencer, quelle que soit la difficulté, par leur accorder à chacun la part d'indépendance à laquelle ils ont droit. Des nuées de cavaliers slaves et magyars avaient, à l'heure décisive, quitté au galop le champ de bataille pour ne pas voir victorieuse une patrie qu'ils ne voulaient point reconnaître. A la nouvelle du désastre, on dansa joyeusement et l'on alluma chez les paysans d'immenses feux de joie, tant on était pénétré partout de la vérité de cette parole d'un narrateur des gestes de la Hongrie primitive : « La Hongrie n'est jamais plus près d'être asservie que lorsque l'empereur est puissant en Allemagne. »

Les catastrophes rendent toujours sages, mais, il est rare que ce soit pendant longtemps. On allait essayer de refaire du fédéralisme. Il allait falloir recommencer l'œuvre de Kremsier, renouer les mutuelles concessions déjà faites, effectuer un nouveau partage entre la diète centrale et les diètes locfiles, et, pour rendre plus malaisée une entreprise dans laquelle on avait déjà échoué,défaire toute l'œuvre de Schwarzenberg et d'Alexandre de Bach. Comme pour donner toutes espérances aux Slaves et anéantir celles des Allemands, l'empereur appela auprès de lui le gallicicn Goluchowski. Les finances, le commerce, les voies de communication, la guerre tombant sous la compétence du Reichsrath, conseil de l'empire dont les diètes particulières devaient nommer les membres, en reprenant la connaissance de tout ce qui n'entrait pas dans les quatre branches d'af-

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faires communes, le pouvoir législatif exerce simultanément par ce Reichsrath et par Tempereur, telles furent les grandes lignes de la patente du 20 octobre 1860.

Cette patente ne contenait qu'un programme, il restait à rinterpréter, c'était une force vitale à laquelle il fallait donner un corps. M. Schmerling en fut chargé.

Devant l'Autriche anxieuse il organisa deux chambres. La première prit le nom de Chambre des seigneurs. Elle devait s'ouvrir aux prin?es de l'empire et à ceux de l'Eglise, aux grands propriétaires du sol et aux hommes de talent que le souverain désignerait. La seconde comprendrait les 343 élus des diètes.

Cette interprétation ne demandait qu'à être loyalement appliquée. Elle avait pour elle une certaine logique. Si, dans une démocratie comme les Etats-Unis c'est la chambre haute qui doit représenter les Etats et la chambre basse la loi du nombre, là où l'on ne veut pas reconnaître cette loi, où la souveraineté au lieu d'émaner du peuple se concentre dans un monarque autocratique, il faut intervertir Tordre des facteurs, c'est la chambre basse qui représentera le particularisme tandis que les volitions pures se dégageront d'une assemblée plus spécialement inspirée par le trône.

Seule en cet arrangement l'irréconciliable Hongrie pouvait s'élever devant la part trop belle faite à l'idée slave. Pour l'amadouer M. Schmerling hiissa s'accentuer les tendances dualistes. En temps ordinaire les députés magyars ne devaient pas venir à Vienne. On délibérerait sans eux au Reichsrath , quitte lorsqu'il s'agirait d'intérêt d'un ordre tout-à-fait général à les convoquer en réunion plénièro.

A Palacki le parti allemand par un brusque changement avait substitué Schwarzenberg, quelques années auparavant. Après Solférino il ne pouvait songer à recourir à un coup de théâtre. Il ne se montra pas pour

cela moins avisé. Tandis que partout ses ennemis regardaient Schmerling comme un libérateur, ils le suivaient avec confiance, le sachant partisan de Thégémonie germanique, et comprenant qu'à celui qui veut remonter un courant il est parfois habile de paraître se laisser entraîner. Mais la volte du ministre ne fut pas assez prudente. A peine eut-il terminé sa constitution que sous prétexte de réorganiser les diètes particulières, il s'arrangea de manière à donner aux Allemands la supériorité dans toutes, au moyen d'une répartition dont l'iniquité était criante. On eût dit qu'il avait demandé à l'Angleterre de lui envoyer le résidu de ces bourgs-pourris qu'elle avait dû abolir.

Aussitôt la Bohême, la Vénétie, la Croatie, la Transylvanie refusèrent de se prêter à la ruse. La Hongrie trouva qu'elle n'avait nul avantage à être dispensée de se faire représenter à Vienne si on l'empêchait de choisir qui elle voudrait chez elle. Elle disait par la bouche de Deak, un de ses plus patriotiques enfants : « Je ne connais que la constitution hongroise et ne puis traiter que sur ses bases. »

Schmerling avait échoué. Le morave Belcrcdi fut appelé à reprendre les essais fédéralistes là où ils en étaient lorsque l'instrument des intrigues allemandes les avait fait tourner court. Admirateur sincère de la constitution américaine, voyant en elle la seule planche de salut après tant d'angoisses, le nouveau ministre s'efforça pour pouvoir appliquer ce qu'il appelait le grappe ii'Sy stem ^ de débrouiller, fil à fil, comme on aurait du faire depuis longtemps, «nu lieu de vouloir le trancher d'un coup de sabre, l'ccheveau confus des divisions naturelles.

Il était trop tard. Après Solférino le coup de tonnerre de Sadowa éclata tout à coup dans le ciel sombre des Autrichiens. En vain l'Empire avait refusé pour satis-

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faire r Allemagne, de laisser son organisme se développer normalement, repoussé au milieu d'agitations terribles le seul système qui eût pu lui apporter de la cohésion intérieure, négligé de résoudre dans le recueillement un des plus redoutables problèmes constitutionnels qui fut jamais. Le seul résultat de cette attitude était d'apprendre que le général Klapka, le plus illustre des magyars depuis le mémorable défense de Komorn, avait écrit au roi de Prusse pour lui proposer de réunir un corps d'investissement hongrois contre Tarmée de François-Joseph.

L'unitarisme avait amené tant de malheurs. Le fédéralisme n'avait pu le vaincre. Le dualisme apparut alors comme le seul moyen de mettre un terme à une aussi longue crise. Valait-il mieux ? Nul ne pouvait répondre puisqu'on ne Tavait encore sérieusement essayé et c'est pour cela que Ton allait à lui. Il fallait pour réaliser au mieux ses desiderata un homme n'appartenant à aucune des nationalités de l'Empire, qui n'eût point été mêlé aux dernières luttes. On fit venir du fond de la Saxe M. de Beust, ancien ministre d'un de ces royaumes dont la Prusse venait d'escamoter la suzeraineté. La Hongrie le mit en rjipport avec Dcak et de leur commun travail est sorti V Ausgleich de 1867.

L'Empire était divisé en deux parties la Cisloithanie et la Transleithanie, tirant leurs dénominations d'un modeste affluent du Danube dont on eût fort étonné les eaux marécageuses si on leur avait annoncé tant de gloire. Chacune possédera un parlement et un ministère distincts réglés comme elle l'entendra.

Jusque là la tâche de M. de Beust et de Dcak était facile, mais, pour éviter de voir se cabrer l'indomptable Hongrie, en même temps que i)0ur ménager l'unitarisme allemand au-dessus des deux organismes il fallait jeter quelque chose de tenu et d'aérien comme

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