DES DIFFÉRENTES ESPÈCES' D'ANIMAUX
Les animaux particuliers à la Nubie
et à cette partie du continent africain paraissent, de même que l'homme , tirer leur origine d un foyer commun , que l'opinion place naturellement dans les contrées les plus méridionales, qui sont aussi les plus fertiles de l'Éthiopie. De là , émigrant au nord dans les solitudes qui présentaient quelque subsistance, ou en suivant les cours d'eau, un petit nombre d'espèces se sont répandues sur les deux rives du Nil , jusque dans la vallée inférieure du fleuve.
La Basse-Nubie, presque stérile, à peine habitée, nourrit moins d'animaux que l'Éeypte. On n'y rencontre d'autres quadrupèdes que des troupes de gazelles et quelques chacals. Parmi les oiseaux, on y voit davantage les espèces aquatiques qui , selon les saisons, gagnent les contrées du nord ou se rendent dans les vastes marécages de la région pluvieuse. Cette partie de la vallée du Nil doit être considérée , surtout sous le rapport zoologique, comme une contrée de passage. Mais en avançant davantage au sud , vers les pluies du tropique , des plaines étendues nourrissent de leurs herbages une grande quantité d'animaux. On y élève surtout des espèces domestiques , entre autres une race de chevaux réputée l'une des plus belles qu'on connaisse, valant à plusieurs égards la race arabe, et se distinguant par des formes plus arrondies , et en général par la couleur des jambes, ordinairement blanches jusqu'aux genoux. Ces chevaux ne peuvent guère vivre hors de leur climat; celui de la Basse-Égypte n'est déjà plus assez chaud pour eux. On les nourrit pendant dix mois avec de la paille de dourah. Au printemps ils mangent de l'orge verte. On y trouve aussi une espèce de vaches qui portent une bosse assez élevée sur le garrot; des chameaux d'une qualité supérieure, et des dromadaires meilleurs qu'en aucun autre lieu ; les ânes même y acquièrent plus de taille et de vigueur que partout ailleurs. A peu près à la même hauteur et après la saison pluvieuse , les montagnes entre le Nil et la mer
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pendant dix mois arec de la paille de dourah. Au printemps ils mangent de Forge verte. On y trouve aussi une espèce de vaches qui portent une bosse assez élevée sur le garrot; des chameaux d'une qualité supérieure , et des dromadaires meilleurs qu'en aucun autre lieu ; les ânes même y acquièrent plus de taille et de vigueur que partout ailleurs. A peu près à la même hauteur et après la saison pluvieuse , les montagnes entre le Nil et la mer Rouge nourrissent aussi des troupeaux d'une bonne qualité. Mais la végétation n'est pas encore assez abondante pour la subsistance des grandes espèces de quadrupèdes.
Dans le district appelé par les Arabes Abou-Heraze, non loin du confluent du Nil et du fleuve Bleu, s'élève une chaîne de montagnes, large de six à huit heures de marche, et qui atteint de
f>rès le lit du fleuve. Au midi de cette imite importante dans le système physique de la Nubie, on entre dans une zone nouvelle sous le rapport des productions et du règne animal. Les espèces y sont très-multipliées , et, à trespeu d'exceptions près , tous les animaux africains existent dans ces parages.
Soit insuffisance de nourriture, soit à cause de la température trop froide, les grandes espèces, évidemment originaires de l'Afrique centrale, et qu'on ne peut supposer venues d'ailleurs, passent rarement au nord de cette chaîne de montagnes. Le fait remarquable de cette délimitation naturelle paraît n'avoir jamais varié, et devient par cela même un point intéressant de l'histoire de ces contrées. Des monuments de la plus haute antiquité démontrent clairement qu'autrefois comme aujourd'hui, il fallait remonter à une hauteur déterminée de cette partie du continent africain pour rencontrer une multitude d'animaux, et surtout ces grandes espèces de quadrupèdes qui lui sont particulières. Il existe à Bet-Oually , dans la Nubie inférieure, un temple que Champollion le jeune a reconnu pour appartenir à l'époque de la dix-huitième dynastie pharaonique.
Parmi plusieurs bas-reliefs de l'ancien
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pronaos de ce monument , et qui sont relatifs à une expédition faite par Sésostris encore jeune , çt du vivant même de son père, contre des peuples africains , entre autres les Komchi (les Éthiopiens), et les Schari, qui seraient probablement les Bischari d'aujourd'hui ; nous en citerons un très-remarquable et dont Champollion le jeune donne l'explication détaillée (*). Nous la rapportons textuellement , comme rentrant dans notre sujet, puisqu'elle offre des renseignements positifs sur l'état physique de l'Ethiopie méridionale, 1600 ans avant l'ère chrétienne. « Il représente le roi assis dans un naos et accueillant avec un geste de la main , son fils aîné ( Sésostris ), qui lui présente, 1° un prince éthiopien nomme Aménémoph,Jils de Poeri , soutenu par deux de ses enfants , dont l'un lui offre une coupe , comme pour lui donner la force d arriver au pied du trône du père de son vainqueur ; 2° des chefs militaires égyptiens ; 3° des tables et des buffets couverts de chaînes d'or, et avec elles des peaux de panthère; des sachets renfermant de l'or en poudre: des troncs de bois d'ébène ; des dents d'éléphant; des plumes aVautruche ; des faisceaux d'arc* et de flèches; des metibles précieux , et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou imposé par la conquête ; 4" à la suite de ces richesses, marchent quelques prisonniers , hommes et femmes , l'une de celles-ci portant deux enfants sur ses épaulés et dans une espèce de couffe ; suivent des individus conduisant au roi les animaux vivants, les plus curieux de l'intérieur de l'Afrique, le lion , des panthères , Vaxdruche , des singes et la girafe parfaitement dessines , etc. , etc. » Le bas-relief, ouvrage de la plus belle époque de l'art égyptien , reproduit en effet avec une fidélité naïve le galbe particulier aux différents animaux (xoy.pl. IV), et il est facile d'y reconnaître les espèces qui étaient, à cette époque comme aujour-
(*) Lettres écrites d'Egypte et de Nubie en i8a8 et 1819, page 16 et suiv.
d'hui, étrangères non-seulement à l'Egypte, mais aussi à une grande partie de la Nubie, puisqu'elles y étaient amenées en tribut, ou comme des raretés provenant d'une contrée méridionale éloignée, avec une foule d'autres produits propres à cette même contrée , et sous la conduite d'une race d'hommes différant essentiellement des Egyptiens par les traits de la physionomie , par une taille plus svelte et plus élancée, et enfin par le costume consistant en peaux de bêtes qui leur ceignent les reins.
Ce n'est donc qu'au-delà de cette limite naturelle d'Abou-Heraze , vers le quinzième degré de latitude , que vivent de nombreuses espèces de carnassiers ou de grands quadrupèdes , sans contredit les géants de la création , telles que la girafe représentée dans le bas-relief précité, ainsi que dans les peintures des hypogées de l'Egypte; une espèce de bœuf dont nous voyons dans le même bas-relief les cornes trèslongues , contournées et travaillées artificiellement ; deux sortes de panthères, dont une petite que les naturalistes appellent once; enfin le lion, qui figure très-fréquemment sur les monuments antiques. Cette particularité mérite quelque attention. Le lion , dans les bas-reliefs de plusieurs époques en Egypte et en Nubie, accompagne presque toujours la personne royale, soit assise sur le trône ou montée sur un char de bataille; et, lorsque par une fiction toute poétique, le monarque, représenté dans des proportions colossales, tient d'une main un faisceau d'ennemis vaincus , et les accable tous d'un seul coup, ainsi que despygmées, le lion du roi est encore la , aidant son maître à assouvir sa vengeance.
Ce rôle de vaillance , de force et de puissance tout à la fois, par lequel cet animal parait continuellement associé à la royauté , semblait justifier l'opinion que sa présence était souvent allégorique comme la plupart des scènes où il figure. Mais ChainpolUon le jeune nous apprend que, dans l'un des Das-reliefs qui décorent l'intérieur du temple de Derri ( >ubie inférieure ) ,
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et au-dessus du lion se jetant sur des barbares renversés par le roi Sésostris, se lit l'inscription suivante : « Le lion, serviteur de Sa Majesté, mettant en pièces ses ennemis. » Ce qui prouve ue le roi était en réalité accompagné 'un lion jusque dans les combats. C'est d'ailleurs un usage conservé parmi les Orientaux d'avoir auprès d'eux des lions apprivoisés à l'état de domesticité.
Le plus grand des animaux de cette région est YéUphcmt. D'une taille moins colossale que celui d'Asie , il est remarquable par la longueur de ses défenses; d'un naturel plus sauvage, il parait redouter ce dernier, et fuit, dit-on, devant lui. De tout temps on lui a fait une chasse active, moins pour l'apprivoiser et le dresser au combat , que pour dépecer ses parties de derrière dont on mange la chair , et surtout pour s'emparer desesdéfenses , delà plusfinequalité d'ivoire ; cette matière a été , dès la plus haute antiquité, un objet de commerce important pour les habitants de ces coutrées. Diodore raconte la manière adroite et audacieuse à la fois par laquelle les Éthiopiens, appelés Éiéphaniomaques parce qu'ils se livraient particulièrement à cette chasse, parvenaient à se rendre maîtres de leur proie monstrueuse. Lorsqu'un éléphant isolé passe auprès d'un arbre qu i cache le chasseur, celu i-ci , saisissant promptement d'une main la queue de ranimai , appuie ses pieds sur sa cuisse gauche; armé d'une hache très-tranchante et assez légère pour être maniable d'une seule main , il eu frappe le jarret de l'éléphant jusqu'à ce qu'il lui ait coupé les nerfs. Cette sorte de combat exige une grande dextérité; il y va presque toujours de la vie de l'un pu de l'autre des deux ennemis.
Les Éthiopiens ont une autre manière moins dangereuse de prendre ce colosse terrible. L'éléphant a l'habitude, après avoir mangé, de dormir, non en se couchant, parce qu'il ne peut plier le genou, mais en s'appuyant contre un arbre , qui est presque toujours le même; celui dont il a fait choix est remarquable par les branches cassées et la fiente dont il l'environne,
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à défaut des traces de ses pieds, toujours reconnaissantes. Quand ils ont trouvé Parbre , en son absence ils le scient à' fleur de terre , de manière qu'il ne tienne presque à rien, en ayant bien soin de ne pas laisser de traces de leur ouvrage. Le soir à son retour, lorsqu'il est plein de nourriture, l'éléphant voulant prendre du repos , s'appuie contre l'arbre dont il décide la chute, et perdant lui-même l'équilibre, tombe au même instant sur le dos ou sur le côté ; il ne peut se relever, à cause de l'énorme pesanteur de son corps, et passe ainsi la nuit. Au point au jour, ceux qui ont coupé l'arbre reviennent et tuent ranimai. Cette manière particulière aux Éthiopiens de chasser l'éléphant méritait d'être mentionnée.
Après l'homme, l'ennemi le plus redoutable ppur l'éléphant paraît être le çhuiocéros. Le rhinocéros est en effet , après ce dernier, le plus puissant des animaux terrestres de ces climats.
On lui donne généralement douze pieds de longueur et 6 ou 7 de hauteur. Il porte sur le nez une corne longue d'en- Yiron 3 pieds, arme terrible qui protège ses parties antérieures et la tête, seul endroit vulnérable de cet énorme quadrupède. Le reste du corps est revêtu d'une sorte d'armure de couleur brune, d'une dureté à toute épreuve , et généralement impénétrable , à l'exception toutefois du tissu intérieur des plis formés aux jointures ou, principales articulations , pour faciliter les mouvements de. l'animal; cette peau, d'une légère couleur de chair, e$ en cet endroit , de même que sous le ventre, plus facile à entamer. Mais ù l'extérieur, insensible, inerte, inflexible, ainsi qu'une écorce îlpre et rude, cette enveloppe du rhinocéros ressemble assez à un appareil composé de parties assemblées comme autant de pièces diverses d'une armure, qui recouvrent son dos, ses flancs et ses cuisses.
Cuirassé de la sorte, il n'a rien à redouter ni de la balle du chasseur, ni de la griffe du tigre ou du lion; et s'il est vrai, comme on l'a avancé, qu'il livre des combats furieux aux
plus grands éléphants, il peut éventrer son gigantesque rival et lui faire une blessure mortelle ; mais s'il manqueson coup , la lutte ne saurait être égale, et il doit succomber sous le poids énorme de l'éléphant qui le terrasse et le tue. Toutefois rien ne semble justifier l'inimitié assez généralement présumée exister entre ces deux puissances, les )lus colossales parmi les êtres terresres. Cette opinion pourrait bien ne reposer sur d'autre fondement que la tradition des combats du cirque, à Rome, où la frénésie pour les spectacles sanguinaires mettait souvent aux prises les animaux comme les hommes qui avaient le moins de motifs d'animosité ou de rivalité mutuelle , et qui , par leur nature, paraissaient trèspeu portés à s'entre-tuer. Le rhinocéros est d'un caractère assez généralement paisible, comme la plupart des grands animaux qui vivent de végétaux, et chez lesquels l'instinct belliqueux n'est pas stimulé parla soif du sang:
il n'attaque pas sans motif; mais il est vrai que son humeur inquiète et farouche le rend très-irritable , et, à la moindre provocation , il entre facilement dans une fureur aveugle qui ne connaît plus de bornes. Alors son grognement , ordinairement sourd comme celui des pourceaux , devient soudain un cri aigre ; il part avec la rapidité d'un trait, droit devant lui, renverse tous les obstacles, déracine les arbres , laboure la terre avec sa défense terrible , et assouvissant sa rage sur tout ce qu'il rencontre, il déplote une violence et une promptitude de mouvements qui le rendent très-redoutable.
Il paraît cependant qu'on peut l'éviter facilement en le voyant venir; si dans sa course rapide et directe, il dépasse son ennemi , il ne se retourne qu avec leuteur et lui laisse le temps d échapr à ses poursuites. Sans intelligence, rhinocéros joint à ses emportements déréglés un naturel brusque et farouche qui fait désespérer de le dompter.
Cependant certaines relations affirment quen Abyssinieon l'élève au travail, et qu'on le soumet , comme l'éléphant, au service domestique. Les nègres font