‹ Sénégambie et GuinéeChapitre 17 sur 25 · POPULATION · texte numérisé non relu

POPULATION

L'état actuel de nos connaissances •. sur les populations de la région du Nil nous y révèle une grande variété de l'espèce humaine, et, pour ainsi dire, les deux extrêmes de la création. Des tribus nombreuses , dont la physionomie décèle les origines diverses, vivent agglomérées dans l'étroite vallée du fleuve, ou répandues sur la vaste étendue de la zone pluvieuse où il prend ses sources. La Nubie présente particulièrement une foule de races caractérisées par des différences essentielles dans les traits principaux , la couleur et la constitution ; les unes sont évidemment indigènes de l'Afrique, les autres paraissent étrangères à ce continent. Au dernier degré de cette échelle et vers les confins méridionaux du sol nubien , nous trouvons la race nègre, qui, de toute antiquité, a été •considérée comme un type, une création à part, et dont tous les caractères physiques placent incontestablement l'origine sous les plus grandes ardeurs de la zone torride. Au nord de cette zone et sous une température moins brillante , on rencontre des tribus diverses de la grande famille connue aujourd'hui sous le nom générique de Berbère, et à laquelle paraissent avoir appartenu ces hommes évidemment originaires de l'Afrique, qui, les premiers, s'essayèrent à la civilisation sur ce continent. Le reste des habitants de la Nubie est un mélange de races venues d'ailleurs, et, pour la plupart , d'origine sémitique. Il est constant , et l'histoire nous apprend que

l'Europe et l'Asie ont, à différentes époques, envoyé dans la région du Nil des hordes nomades, ou des armées conquérantes qui ont occupé ou colonisé même plusieurs parties du territoire nubien, comme celui de l'Égvpte.

Nous distinguerons donc les habitants primitifs ou originaires de T Afrique, de ceux venus par migrations ou étrangers d'origine.

La présence de l'homme dans la région du Nil , vers une époque qui devance les calculs de la science et paraît remonter bien au-delà des temps connus, est attestée, et par une foule de faits et par les traditions les plus anciennes. Éclairée par les rayons naissants de l'histoire , cette contrée apparaît sur la scène confuse des premiers âges du monde. D'après des suppositions admises par plusieurs philosophes de l'antiquité, les hommes qui, dans l'origine, peuplèrent l'Éthiopie, devaient être considérés comme autochthones ou nés dans le pays mejne.

A l'appui de cette conjecture , ils disaient que , si la chaleur du soleil se joignant à l'humidité de la terre , lui donne à elle-même une espèce de vie, les contrées situées directement sous l'équateur doivent avoir produit, plutôt que les autres, des êtres vivants.

Cette opinion , que nous empruntons à Diodore, était, selon cet historien, une tradition généralement reçue parmi les Éthiopiens eux-mêmes, qui l'alléguaient comme preuve de leur antiquité. Ils se vantaient d'avoir précédé les autres peuples sur la terre, et la supériorité réelle ou relative de leur civilisation , alors que la plupart des sociétés étaient encore dans l'enfance, semblait justifier leur prétention. Aucun témoignage d'ailleurs n'attribuait une autre source aux commencements de la famille éthiopienne; un concours de faits importants, au contraire, tendit, de bonne heure, à lui assigner une origine toute locale. A une époque très -reculée, dans l'ignorance complète où l'on était de ces contrées qui nous sont aujourd'hui même si peu connues, on dut attribuer à des causes

1NUBIË,

surnaturelles la fécondité extraordinaire d'un sol privilégié, cette force de production, due à des phénomènes qu'on ne savait expliquer. Les superstitions dominantes aux siècles de barbarie, et le merveilleux qui, en général, préside aux commencements des nations , s'emparèrent de ces faits pour les rapporter à une influence supérieure. L'Ethiopie fut considérée comme une contrée a part ; de cette source, en quelque sorte céleste, paraissait émaner le principe de la vie , l'origine des êtres. Au temps d'Hérodote, et lorsque moins d'obscurité semblait envelopper cette partie de l'ancien monde, l'Éthiopie était regardée comme l'extrémité de la terre habitable ; on ne supposait au-delà de cette limite que l'immensité infinie de l'espace. Les notions sur l'espèce humaine qui peuplait ces contrées étaient pour le moins aussi arriérées. A l'exception de quelques renseignements donnés par le père de l'histoire sur ceux des Éthiopiens qu'on appelait Macrobiens , on savait confusément que l'Éthiopie produisait des hommes qui surpassaient le reste de l'espèce humaine par l'élévation de leur taille, la beauté de leurs formes et la durée de leur vie. Toutefois, on reconnaissait alors deux grandes nations indigènes de l'Afrique, les Libyens et les Ethiopiens. Sous cette dernière dénomination, on comprenait les peuples les plus méridionaux ou de race noire; on les distinguait ainsi des

Îiremiers , qui , occupant le nord de 'Afrique, étaient par conséquent moins brûlés du soleil. Tels sont les renseignements généraux que les anciens nous ont légués. Ils paraîtront sans doute bien insuffisants pour nous initier à l'histoire de l'homme sur le sol de la civilisation primitive, et nous aider à démêler les origines purement éthiopiennes, au milieu des races et des nations diverses qui ont successivement foulé cette terre antique, prédestinée, comme PÉgypte, à devenir le patrimoine des barbares ou des peuples conquérants.

Des découvertes récentes ont répandu un jour nouveau sur l'état an-

cien des populations de l'Éthiopie. Une foule de documents féconds en conséquences , enfouis depuis plus de trois mille ans dans l'obscurité des tombeaux , ont été exhumés naguère par les investigations laborieuses d'un génie des temps modernes, et sont venus nous révéler les sociétés et l'homme lui-même, à une époque qu'on pourrait regarder, d'après les textes sacrés, comme peu éloignée de son apparition sur la terre. Si nous interrogeons, sur les traces de Champollion le jeune , les monuments qui s'élèvent sur les bords du Nil, en Égypte et en Nubie , ils déroulent à nos yeux, avec la religion, les mœurs, les usages, toute la civilisation de ces contrées, l'ethnographie antique ou l'état de l'espèce humaine dans ces temps reculés. La plupart des races connues alors, les peuples africains ou autres qui parurent sur la scène du monde, vers l'époque la plus ancienne dont les annales humaines aient conservé la trace, y sont représentés avec la physionomie, la couleur et les vêtements qui furent particuliers à chacun d'eux ; ils y sont désignés aussi , en général , par les dénominations qu'ils se donnèrent réellement eux-mêmes, ou qu'ils reçurent dans la région du Nil. C'est ainsi que le savant voyageur que nous prenons pour guide* a reconnu , au milieu des tableaux et des scènes innombrables qui décorent les tombes royales des Pharaons, les grandes divisions géographiques ou ethnographiques de ces temps reculés , les premières sans doute qui aient été établies, et, sans contredit, le plus ancien monument connu de la statistique humaine. « Les hommes, dit-il (*), « guidés par le pasteur des peuples, « Hôrus , sont figurés au nombre de « douze, mais appartenant à quatre fa- « milles bien distinctes. Les trois pre- « miers ( les plus voisins du dieu } sont « de couleur rouge sombre, taille bien « proportionnée , physionomie douce , « nez légèrement aquilin, longue che- « velure nattée, vêtus de blanc, et leur

(*) Champollion le jeune, Lettres écrites d'Egypte et de Nubie , p. 248 et suir.

« légende les désigne sous le nom de « bot-kin -ne-boue, la race des h<m- « mes , les hommes par excellence , « c'est-à-dire les Égyptiens. »

« Les trois suivants présentent un « aspect bien différent : peau couleur « de chair tirant sur le jaune, ou teint « basané, nez fortement aquilin, barbe « noire , abondante et terminée en « pointe, court vêtement de couleurs « variées ; ceux-ci portent le nom de « namou. »

« 11 ne peut y avoir aucune incerti- « tude sur la race des trois qui vien- « nent après ; ce sont des Nègres ; ils « sont désignés sous le nom général « de n \ h as r. »

« Enfin , les trois derniers ont la « teinte de peau que nous nommons «couleur de chair, ou peau blanche « de la nuance la plus délicate, le nez « droit ou légèrement voussé, les yeux « bleus , barbe blonde ou rousse, taille « haute et très-élancée, vêtus de peaux « de boeuf conservant encore leur poil, « véritables sauvages tatoués sur di- « verses parties du corps ; on les nom- « me tamhou » (*).

Dans ce classement des hommes des temps antiques , qui nous a été légué par eux-mêmes, nous voyons la population africaine de la vallée du Nil

{iroprement dite former à elle seule 'une des quatre grandes divisions de l'espèce humaine , et occuper la première place auprès de la divinité, d'après un ordre invariable, reproduit en plusieurs autres endroits, et qui ne parait pas dd au hasard. Il faut, au contraire, y reconnaître, comme dans tous les ouvrages de cette civilisation, une intention bien motivée, peut-être même un système de hiérarchie sociale et morale à la fois, qui avait son expression dans les traits physiques.

Sans doute, par une analogie frappante avec la prétention que les traditions de l'antiquité ont attribuée à la race éthiopienne, et qui semblait justiliée

O Ces différentes races d'hommes sont représentées dans la planche u° I de la description de TÉgypte, publiée par M. Chainpollion-Figcac dans l'Univers pittoresque.

d'ailleurs par l 'évidence des faits, la nation égyptienne, fidèle dépositaire des doctrines de ses auteurs, était autorisée à admettre en principe qu'aucune partie de la terre n'avait été peuplée avant la région du Nil , et à se vanter d'une antériorité d'existence, et par suite d'une prééminence sociale sur le reste du genre humain. C'est par une conséquence de ce principe , et pour consacrer d'une manière plus authentique la pureté de leur origine, ue les anciens habitants de la vallée u Nil apportèrent le plus grand soin à noter les traits caractéristiques qui distinguaient essentiellement leur famille des autres races d'hommes. Us poussèrent leur système descriptif, ou pour mieux dire ,' l'orgueil de leur extraction, jusqu'à établir les différences les plus tranchées entre eux et les indigènes de l'Afrique qui les avoisinaient, tels que les populations de race nègre avec lesquelles ils n'avaient garde de se confondre, et qu'ils classèrent dans une division à part. Pour rendre plus sensible la distance qui les séparait du reste des hommes , ils s'attribuèrent à eux-mêmes , ainsi qu'à l'image de la divinité incarnée sous forme humaine , une couleur de peau d'un brun-rougeàtre peut-être un peu exagérée, ou même tout à fait conventionnelle, mais qui ne laissait aucun doute sur l'originalité de leur race.

Ils la caractérisèrent d'ailleurs sur les monuments de leur civilisation antique par des traits particuliers, mais qui décèlent une origine purement africaine.

Nous citerons comme le tvpe le plus pur et le mieux conserve de cette vieille race qui peupla jadis les bords du Nil , les quatre figures colossales qui décorent la façade du grand temple d'Ibsamboul, situé dans la Nubie inférieure , monument d'une date certaine et du plus beau travail. C'est l'un des édifices les plus remarquables de cette contrée, et il égale pour le moins tout ce que l'Egypte nous offre de merveilleux en ce genre ( voy. pl.

VII ). Ces grandes figures assises, qui, dégagées du sable où elles sont en-

NUBIE

fouies actuellement , n'ont pas moins de 60 pieds de haut, et dont trois seulement subsistent dans un état parfait de conservation, annoncent dignement l'entrée d'un vaste temple dédié à Phré, dieu -soleil, et entièrement creusé de main d'homme, dans une colline de grès baignée par le cours du Nil. La physionomie du personnage qu'elles représentent, vue du point convenablement éloigné qu'exigent des proportions si granuioses , est imposante de noblesse et de majesté ; elle est remarquable par la pureté des formes et la finesse du galbe; on y reconnaît surtout ce caractère de la race berbère primitive, dont on rencontre encore quelques exemples dans la population de certains cantons de la Subie. Ces figures, d'une ressemblance rigoureuse entre elles, retracent les traits si connus par tant d'autres monuments, du plus illustre des Pharaons , Sésostris ; et nous remarquerons en passant que l'opinion tendant à établir que l'art égyptien n'eut jamais la ressemblance pour but, ou lut réduit, par impuissance, à des imitations grossières , reçoit ici surtout un démenti formel.

Dans l'intérieur du temple , on découvre des parois couvertes de sculptures , en grande partie encore rev êtues de leurs couleurs, et qui représentent des seines de mythologie ou des tableaux historiques. Dans ces derniers, tous relatifs à des expéditions militaires et qui sont du plus grand intérêt, figurent plusieurs des différentes nations chez lesquelles Sésostris porta ses armes conquérantes, tant au nord qu'au midi de l'empire égyptien. Les distinctions de races et île nations deviennent plus sensibles dans ces tableaux , non moins par la représentation fidèle de leur couleur et des traits de leur physionomie, que par une foule de détails qui caractérisent le degré de perfectionnement social, et constatent l'état moral où chacune d'entre elles était parvenue. Au milieu du tumulte d'une bataille, du choc des peuples opposés , apparaît dans tout son jour la supériorité de la civi-

lisation sur la barbarie. L'art même de la guerre vient, comme point de contact et de comparaison entre les nations , rendre un témoignage éclatant en faveur des sociétés les plus avancées. Au nombre, à la fougue des hordes barbares et indisciplinées, qui semblent n'obéir qu'à un fatalisme aveugle en attaquant en désordre et au hasard, la tactique habile et raisonnée des hommes policés oppose un ensemble combiné d ordre, de calme et de manœuvres exécutées avec précision. D'un côté, les individus disparaissent pour se fondre dans la masse et s'associer au mouvement général sous une direction unique; de 1 autre, au contraire, chacun s'isole et combat pour son compte en se livrant à l'inv pulsion déréglée de son instinct individuel. Toutes ces nuances sont parfaitement senties ; partout dans cette peinture du désordre , règne l'ordonnance descriptive la plus claire , l'exactitude de détails la plus minutieuse (*) ; et malgré une foule d'épisodes et d'accidents pittoresques qui ajoutent à la vérité des scènes de tumulte, il n'y a ni confusion entre les masses belligérantes , ni doute sur la nation à la* quelle appartient la supériorité. Ici les lignes de chars, les bataillons serrés s'avancent en ordre contre les lignes opposées ; on reconnaît aisément l'armée égyptienne, bien caractérisée d'ailleurs par le costume, la couleur et des traits particuliers. Là, une cohue de chars en désordre qui se heurtent, se renversent et semblent en déroute complète, est conduite par des combattantsdont la chevelure rare estréunieen une longue mèche au sommet de la tête , à la manière des Tartares ; leurs longs vêtements recouverts d'un ample manteau indiquent , aussi bien que leur teint pâle , des habitants du nord. Si les inscriptions hiéroglyphiques qui accompagnent et expliquent ces ta-

(*) On peut puiser une idée de ces 1ablcaux que notre cadre trop étroit nom interdit do reproduire, dans les premières livraisons des monuments de PÉgv pte et de la Nubie, publics par Champolliou-le-jeune,

L'UNIVËRS.

bleaux ne nous apprenaient pas l'origine de cette race, on y reconnaîtrait, sans aucun doute , une branche de la grande famille asiatique que les Égyptiens connurent sous le nom génèri-

3ue de SchétOi évidemment les Scythes es auteurs anciens. Ainsi l'Éthiopie > conservait sur ses monuments les pages de l'histoire des Pharaons, et le souvenir de leurs exploits jusqu'au cœur de l'Asie.

En opposition avec ces hommes du Nord, les parois de ce même temple d'Ibsamboul nous montrent ceux du Midi, c'est-à-dire les populations de la haute région du Nil, ou celles qui l'avoisinaient au couchant. Le souvenir des victoires remportées sur ces méridionaux fut aussi consigné par la reconnaissance publique dans les annales nationales del'Égypte, et gravé sur les monuments religieux, moins comme faits d'armes glorieux pour le souverain, qu'à titre de services éminents par lui rendus à la civilisation. Pressée au nord et au midi par la turbulence toujours active des nomades , la société des bords du Nil dut constamment opposer des digues aux irruptions de ces hordes barbares. Elle eut surtout des ennemis redoutables dans ces populations flottantes, qui de tout temps paraissent avoir erré dans cette partie pluvieuse de la zone torride , dont le sol naturellement fécond leur procurait une subsistance facile. A aucune époque les idées premières de l'agriculture, à peine développées chez ces hommes, ne les attachèrent à la possession de la terre ; les cantons favorisés de la nature étaient leur domaine, et souvent ils se jetaient jusque sur les bords du Nil ; fléau comparable à ces essaims de sauterelles qui , parfois dans ces contrées , poussées par les vents au travers des déserts, s'abattent affamées sur la végétation des cam-

1>agnes, et dévorent en peu d'heures es espérances de récoltes.

Telles étaient ces hordes sans cesse agitées, dont l'existence insaisissable ne compta jamais au rang des nations, et que le voisinage de la société la plus perfectionnée ne put convertir a la

civilisation. Le témoignage des monuments ne nous laisse aucun doute sur l'origine méridionale de ces tribus.

Parmi les bas-reliefs du temple d'Ibsamboul précité, nous voyons le roi Sésostris revenant d'une expédition contre ces méridionaux ; plusieurs captifs précèdent son char. Plus loin , le monarque présente aux divinités locales deux groupes de prisonniers appartenant évidemment à une de ces peuplades sauvages ; offrande consacrée aux puissants protecteurs de la civilisation, qui ont favorisé le châtiment de ses ennemis. Nous citerons l'un de ces groupes comme une production complète de l'art égyptien, par le mouvement et la naïveté du dessin ( voy.

pl. VIII ). Ces hommes réunis par un même lien , et presque entièrement nus, à l'exception d'une dépouille de panthère qui leur ceint les reins , se distinguent par la peau , entièrement noire chez quelques-uns , ou nuancée de brun-foncé chez d'autres; l'angle facial allongé , la partie supérieure de la tète fortement déprimée, l'alliance des traits les plus grossiers avec une constitution généralement grêle d'ailleurs , caractérisent un tvpe à part , une race au dernier degré de l'espèce humaine. Les grimaces hideuses et les contorsions qui contractent la physionomie et les membres de ces nommes, décèlent en eux des habitudes sauvages; l'étrangeté de cette race, chez laquelle le moral semble à peine développé, tendrait à la placer dans un état pour ainsi dire intermédiaire entre l'homme et la brute. Ces faits sont d'autant plus saillants en présence de l'attitude noble et grave des égyptiens. Ce contraste si frappant démontre suffisamment que l'antique population des bords du Nil s'éloignait autant de l'espèce des Africains méridionaux que de celle des peuples asiatiques ; il détruit les systèmes qui avaient jusqu'ici essayé d'établir son origine purement nègre. Les races de l'Éthiopie méridionale formaient évidemment des tribus diversement nuancées de cette famille, classée, comme nous l'avons vu, sous le nom de Na-

NtJftIÊ.

A<wt, au troisième rang dans la hiérarchie de l'espèce humaine.

Les renseignements que nous donnent les monuments antiques sur les populations vagabondes de ces contrées sont tout ce qu'ils pouvaient être. Dans l'absence d'un état social, appréciable chez la plupart d'entre elles, les habitants des bords du Nil se bornèrent à caractériser cette existence errante et fugitive par ce qu'elle avait de saillant. Les expéditions dirigées contre ces hordes barbares furent moins un état de guerre réel qu'une suite de courses militaires , dans le but de châtier partiellement leurs diverses tribus , dont toutes les ressources belliqueuses consistaient bien plus dans la promptitude de la fuite que dans l'art de combattre. C'est sous cet aspect que ces populations sont représentées dans un bas-relief relatif a une expédition de Sésostris contre les Schari , déjà mentionnés comme habitants de i'Éthiopie méridionale.

(Voyez pl. IX.) Leur foule fuit eu désordre devant le char du monarque égyptien qui les poursuit de ses flèches jusques au milieu de leurs forêts.

Hommes, femmes, enfants et vieillards , épouvantés à la vue du carnage des morts ou blessés, essaient de se soustraire à l'extermination , et de trouver un refuge dans les retraites qu'ils partagent avec les animaux sauvages.

Souvent , lorsqu'il s'agissait des représailles infligées à un certain nom* bre de peuplades de peu d'importance, le souvenir en fut consigné d'une manière authentique sur les monuments, par la transcription exacte du nom des hordes châtiées, ou du canton qu'elles fréquentaient, accompagnée de la personnification ou des traits fidèlement reproduits de ces populations méridionales. Nous devons encore ces révélations aux découvertes récentes qui nous fournissent à ce sujet des renseignements curieux. Nous citerons entre autres une stèle trouvée par Champollion-le-jeune , auprès de la grande cataracte nubienne, parmi les ruines d'un temple et à l'emplace-

3' Livraison. (Nubie.)

ment de la ville antique de Béhéni.

Ces stèles, monolithes en général, sorte de monuments commémora tifs placés dans les édifices publics ou religieux, rappelaient, avec l'indication du règne et de la date, un fait, un événement important. La plupart des localités de la vallée du Nil étaient ainsi dépositaires de quelques pages de l'histoire nationale, qui Jes intéressaient plus particulièrement ; et l'usage de ces monuments, consacré de temps immémorial, forma dans son ensemble le corps des annales de l'empire égyptien. Celui dont il est question date du règne d'Osortasen, de la XVIe dynastie pharaonique, c'est-àdire d'environ 2,000 ans avant l'ère chrétienne (*). Il représente le dieu Mandou , une des grandes divinités de la Nubie, conduisant et livrant au roi quelques peuples de la Nubie , avec le nom de chacun d'eux , inscrit dans une espèce de bouclier ou de cartouche crénelé, attaché à la figure agenouillée dans l'attitude de la défaite et de la captivité, et qui représente chacun de ces peuples, au nombre de cinq.

(Voy. pl. X.) Voici leurs noms ou plutôt ceux des cantons qu'ils habitaient : 1° Schamik , 2° Osaou , 3* Schoât, 4" Oscharkm, 5° Kôs; trois autres noms sont entièrement effacés. Nous avons ici une série importante de matériaux propres à réédifier le système géographique de I'Éthiopie méridionale, et à restituer la nomenclature des peuples de la Nubie antique , ou de ceux qui Favoisinaient. D'autres monuments de FÉ-

§ypte et de la Nubie nous fournissent es renseignements non moins précieux pour l'histoire, des races de l'antiquité. Dans son dernier ouvrage (**), Champoilion le jeune cite les noms de plusieurs pays d Afrique qui paraissent encore avoir appartenu à l'Ethiopie Tels sont «eux de Oroki ou Oloki, de Phamioa ou Pamioa, de Bolo ou

(*) Champoilion le jeune. Lettres écrites d'Egypte et de Nubie, pag. 114.

(**) Grammaire égyptienne , chap. V , pag. i5tj.

L'UNIVERS

Balo, qu'il a recueillis parmi les ruines du Memnonium à Thebes, et sur des fragments qui consacrent le souvenir des conquêtes du Pharaon Aménophis III. Sur les parois du gigantesque palais de Karnak, qui témoignent encore de l'antique splendeur de la grande cité, notre auteur a lu au nombre des pays soumis par Menephtah Irr, le nom de Tekrror ou Datcror. qui rappelle la dénomination actuelle d'une localité de la Nubie. Ces noms propres de contrées ou de villes étrangères étaient exprimés en signes hiéroglyphiques ayant une valeur phonétique comme ceux de notre alphabet, avec un déterminatif particulier, et renfermés dans l'intérieur d'une sorte de plan d'enceinte fortifiée ou crénelée , ayant la même forme que les cartels ou cartouches employés pour les noms royaux. Ailleurs, le sàvant voyageur a recueilli encore les noms de plusieurs nations, personnifiées dans leurs chefs, avec tous les caractères de la race africaine du midi , et ayant les bras attachés derrière le dos avec des liens terminés par une fleur de lotus , symbole des régions situées au-dessus de l'Égypte ou méridionales (*). Tels sont ceux de Térosis et Toroao^ qui paraissent avoir formé des cantons ou subdivisions de la grande contrée désignée sous une dénomination générique , empruntée évidemment à la plus ancienne et la plus puissante d'entre les races éthiopiennes, celle appelée KouschL La contrée ainsi désignée fut signalée à la vindicte publique comme étant celle des pasteurs méridionaux, le foyer permanent de la barbarie, le fléau le plus redoutable à l'état social. Pour vouer ces hordes éthiopiennes à une réprobation plus flétrissante , une sorte de stigmate fut en outre attachée à cette dénomination générique. C'est ainsi que le mépris et la haine de la grande nation envers les nomades des terres méridionales de l'Éthiopie s'exhalent continuellement par cette épithète devenue pour ainsi

(*) Champollioii le jeune. Lettres écrites d'Egypte et de Nubie, pag. 334.

dire proverbiale : la mauvaise race de Kouschi; de même ses malédictions contre les pasteurs asiatiques, particulièrement ceux de la grande famille scythe, se résument dans cette expression : la plaie de Schéto. II y a dans cet anatheme plus que de l'exactitude descriptive, plus qu'un fait historique; il révèle une pensée de haute portée sociale et de politique profonde ; il caractérise au dernier point la lutte incessante de la civilisation contre la barbarie toujours réprimée, et toujours renaissante à ses cotés, plus acharnée , plus audacieuse. Dans leur isolement au milieu de ces hordes mouvantes, comparables aux sables des déserts qui menacent sans cesse d'envahir le sol cultivé ; des hommes forts de la supériorité de leurs lumières comprirent leur mission d'avenir et de perfectionnement. Ils s'appliquèrent a élever une barrière immense entre leur nation et des peuplades vouées irrévocablement à tous les désordres de l'état sauvage et de la brutalité, et dont plusieurs peutêtre passaient alors comme de nos jours pour anthropophages ; ils les signalèrent à l'animadversion générale , et proclamèrent l'extermination de la barbarie comme précepte de morale publique. A côté du contraste le plus prononcé de la diversité physique des races, l'énergie d'une seule expression établit toute la distance sociale qu'il y avait entre la nation des hommes par excellence (rot- en-ne rome) et ces hordes au dernier degré de l'abjection, qui composaient la grande famille des NaJiasi.

Nous avons essayé, à l'aide de lumières nouvelles, de dissiper l'obscurité qui jusqu'ici enveloppait l'état ancien des populations de la Nubie , et nous croyons avoir atteint , dans l'histoire du passé et l'antiquité des temps , cette limite après laquelle, s'engageantdans le domaine des conjectures , la science ne doit plus attendre aucune certitude des témoignages authentiques des ouvrages de l'homme. On est arrivé à un système éthnoçraphique de l'Ethiopie ancienne, sinon complet, du

NUIÎ1E.

moins fondé sur des données certaines , sur l'autorité la plus grave, celle des monuments originaux. Grâce aux investigations de la science moderne , nous avons pu pénétrer des faits que les géographes de la Grèce et de Rome, eux-mêmes, semblent avoir ignorés,

r'que plus rapprochés des temps et lieux; c'est-à-dire, la hiérarchie physique et morale à la fois qui classait les populations éthiopiennes et les autres nations connues, il y a plus de trois mUle ans , avec les véritables dénominations que la plupart d'entre elles reçurent , ou se donnèrent à ellesmêmes dans ces temps reculés. On remarquera comme un fait bien important, que l'état physique de l'espèce humaine en général, et particulièrement dans les contrées qui nous occupent, apparaît dès lors tel que nous le voyons aujourd'hui. Dans cette antiquité la plus reculée à laquelle nous puissions atteindre , nous voyons des familles nombreuses déia répandues sur une grande surface du globe. Il est évident qu'on reconnaissait alors des différences tranchées et caractéristiques, des traits distinctifs des races , ouvrage de la création ou résultat des modifications apportées par le temps et les lieux. En présence de ces faîts , on conviendra sans doute qu'il serait difficile d'expliquer le nombre et la diversité de ces familles, placées à de grandes distances, dès une époque qui nous est donnée par certains textes comme si peu éloignée du commencement de toutes choses , surtout si on se renferme dans le principe consacré et absolu de l'origine commune de tous les hommes II paraît bien démontré que ces différences physiques qui, dans l'ordre naturel, avaient devancé de beaucoup le germe de toute civilisation , purent , dès la plus haute antiquité comme de nos jours, déterminer la position géographique des diverses races. Par la suite, ces mêmes différences servirent, pour ainsi dire, d'expression au degré d'état moral où chacune de ces familles se trouvait placée relativement à un peuple qui

avait devancé le reste des hommes dans la voie du perfectionnement social. En dehors de leur société éclairée , les Égyptiens des temps antiques ne paraissent pas avoir reconnu une autre race d'hommes jouissant d'un état régulier, avec les institutions et le degré decivilisation qui font les nations. Il serait même difficile de déterminer exactement quelles furent, dans la région méridionale de PÉthiopie audessus de l'Egypte, les dernières limites qu'atteignit cette civilisation particulière à une seule famille d'hommes supérieurs entre tous les hommes.

En s'arrêtant aux certitudes qui reposent sur les témoignages mêmes de l'antiquité, il ne faudrait pas chercher les vestiges d'une nation civilisée audelà des dernières ruines de' grands édifices, que nous voyons encore sur les bords du Nil, dans la Nubie supérieure , ruines qui se rattachent aux annales de cette contrée , et attestent la puissance et les lumières du peuple qui les éleva. Toutefois , l'histoire nous révèle l'existence d'un peuple, les Éthiopiens Macrobiens, qui , par sa position très-méridionale , paraît avoir été étranger à la domination égyptienne , et qui cependant , par les institutions dont il aurait été en possession depuis long-temps , semblait associé par une sorte de communauté à la civilisation des bords du Nil. On les appelait Macrobiens ou à longue vie, soit parce que leur pays étant très-salubre , ou renfermant, comme Hérodote l'a avancé , des sources d'eau dont le bain avait la çroriété de prolonger les jours , on attriua à la plupart d'entre eux une durée d'existence plus longue qu'aux autres Éthiopiens; soit parce que, en opposition avec les coutumes barbares de plusieurs tribus voisines, ils n'avaient pas l'usage d'abréger violemment les jours des vieillards devenus inutiles et embarrassants au milieu des vicissitudes de la vie active et misérable des nomades. Ce que nous savons, par Hérodote, des Macrobiens, delà nature de leurs institutions et du degré de leur civilisation, a l'époque où

L'UNIVERS

Cambyse marcha contre eux, révèle un certain état social. Mais l'absence complète de monuments nous laisse sans donnée positive sur cette race et sur le pays au elle a pu habiter pendant la durée de l'empire égyptien. Le territoire des Macrobiens était évidemment aurifère , et la marche de Cambyse , au travers de la Nubie , les place au midi de l'Éthiopie au-dessus de l'Égypte. Si une telle obscurité enveloppe l'état de l'un des peuples les plus célèbres de l'Éthiopie , nous ne devons pas nous étonner de l'incertitude qui règne sur des peuplades nombreuses confinées dans aes parages presque inconnus de la Nubie, où l'histoire a recueilli à peine des traces de leur existence.

Toutefois, nous devons aux relations des voyageurs de la Grèce et de Rome, des renseignements précieux sur quelques-unes d'entre elles. Au temps aes premiers Ptolémées, une voie nouvelle futouverte à l'activité aventureuse des Grecs ; les côtes de la mer Erythrée , fréquentées naguère par leurs devanciers les Égvptîens et les Arabes, devinrent bientôt pour eux une source de relations commerciales avec plusieurs cantons de l'Afrique orientale.

A la faveur des établissements et des comptoirs qu'ils fondèrent sur le littoral de la Troglodytique, leurs relations et leur langue même se propagèrent dans l'intérieur du pays , ainsi qu'en témoignent plusieurs monuments authentiques. Ils pénétrèrent chez un assez grand nombre de peuplades, à peu près ignorées avant eux ; ils furent a même de les observer ou d'en recueillir des renseignements précieux.

Ils établirent la nomenclature de la plupart des populations, en les classant, non sous les véritables dénominations par lesquelles elles se désignaient ellesmêmes dans leur idiome africain, mais en leur imposant une désignation par analogie , soit avec la nature de leur pays, soit avec leur existence et les traits les plus saillants de leurs mœurs. Ils eurent ainsi pour but d'enregistrer les faits mêmes, en écartant une vaine série de dénominations barbares et

inintelligibles, dont la rudesse blessait la délicatesse du langage hellénique.

Nous puisons des renseignements curieux dans Strabon et Diodore , qui citent les relations d'Ératosthène, d'Agatharchide de Cnide et d'Artémidore d'Éphèse, lesquels avaient voyagé dans ces contrées. Diodore , comme preuve de sa véracité à ce sujet , rapporte ce qu'il apprit lui-même par ses rapports, soit avec les ambassadeurs éthiopiens qu'il vit en Égypte , soit avec des Égyptiens instruits des choses de l'Éthiopie.

D'après le témoignage de ces auteurs, nous citerons les tribus dont les mœurs, empreintes d'une physionomie toute locale , semblent avoir déterminé la position géographique d'une manière invariable. Ainsi , sur une partie du littoral de la mer Érythrée, étaient placés des Ichthyophuges ou mangeurs de poissons. Les particularités que Diodore raconte de l'existence commune à ces peuplades et à quelques autres de plusieurs côtes des parages asiatiques, les dépeignent comme des hordes grossières au dernier degré de l'abrutissement, et tout à fait indignes du nom d'hommes. Il nous les représente à l'état de nature et dans une nudité complète, vivantdelapécheà laquelle ils s& livrent constamment au milieu des écueils qui bordent la mer, allant comme des troupeaux s'abreuver en foule aux sources lointaines, en poussant des hurlements, des cris inarticulés, chantant sans rhythme ni mesure , et enfin s'abandonnant à l'impulsion de leurs sens grossiers avec les premières femmes qu ils rencontrent, dépourvus qu'ils sont de tout sentiment, et pour ainsi dire, étrangers à l'organisation morale de l'homme.

Les traditionsde l'antiquité plaçaient dans l'intérieur du pays d'autres tribus, parmi lesquelles est mentionnée celle aes Créophages gui se nourrissaient de chair. Ils pratiquaient la circoncision et l'excision des femmes. Sur les rives de l'Astaboras , de l'Astapus et de l' Astasoba, c'est-à-dire du Taccazzé, du fleuve Bleu et du fleuve Blanc, vivaient , selon toute apparence, les Hé-

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léens ou habitants de* marais , parmi lesquels on distinguait les fthizophages ou mangeurs de racines; les roseaux des fleuves et des marécages leur donnaient cette nourriture; ils en préparaient une pâte en les broyant avec des pierres. Leurs plus grands ennemis étaient les lions qui , a l'époque des chaleurs excessives de Tété, leur dis-

Sutaient la possession des lieux humies, et ne se retiraient que lorsqu'ils étaient poursuivis par le fléau acharné d'essaims de mouches très - grosses , dont l'homme seul sait se garantir.

Âgatharchide paraît désigner cet insecte comme une espèce de taon , armé de quatre dents, et qui inonde aussi à certaines époques le pays des Acridophages ou mangeurs de sauterelles y peu éloigné de là , et qui confine à une immense étendue de désert. Les Acridophages , plus noirs et

5 lus petits que les autres Éthiopiens, épassent rarement l'âge de quarante ans. Par suite de leur nourriture habituelle, il s'engendre dans leur chair une espèce de ver, et selon Diodore, des poux ailés de différentes formes très-hideuses. Ceux qui sont atteints de cette maladie ne peuvent tn guérir.

Les remèdes augmentent le mal au lieu de le diminuer. Vers le printemps, des essaims de sauterelles fort grosses s'abattent sur la contrée en telle quantité qu'elles suffisent pendant l'année entière à la nourriture de ses habitants. On a soin de conserver les amas qu'on en a recueillis , avec le sel qui abonde dans le pays.

Vers l'extrémité méridionale de la contrée, Diodore place encore les Cynamynes ou peuples qui sont défendus par des chiens, qu'ils élèvent par troupeaux dans ce but , et aussi pour chasser des quantités innombrables de bœufs sauvages qui font irruption de la contrée voisine, et dont la chair est employée à les nourrir. On doit comprendre dans cette tribu les Cxjnamolguesy c'est-à-dire qui tettent les chiennes y cités par Strabon , et que les autres Ethiopiens appelaient sauvages.

Ils portaient les cheveux et la barbe très-longs.

Parmi les peuplades qui tiraient encore leur nom de leur manière de vivre , ou des lieux qu'elles habitaient , Diodore comprend sous le nom d7/ylogones ou hommes nés dans les forêts , la plupart de ceux qui se nourrissaient des animaux qu'ils tuaient à la chasse. En première ligne sont mentionnés les Éléphantomaques ou chasseurs d'éléphants dont ils mangeaient la chair , et que les nomades appelaient impurs peut-être pour cette ' raison. Nous avons parlé plus haut de leur manière de se rendre maîtres de cette proie terrible.

Non loin des Éléphantomaques vivaient les Struthophages ou mangeurs d'autruches. Ils dressaient des chiens à la chasse de ces oiseaux extraordinaires qui, lorsqu'ils sont poursuivis , lancent en arrière des pierres contre leurs ennemis. Cette tribu employait les cornes d'oryx comme armes défensives contre une autre peuplade voisine, les Sites , avec laquelle elle était souvent en guerre.

Il nous reste à citer les habitants de ces parages que les Grecs connurent plus particulièrement, les Troglodytes ou habitants des cavernes, heur position est invariablement fixée dans certains cantons montagneux de cette partie orientale de l'Ethiopie au-dessus de l'Égypte , qui a emprunté des demeures de la plupart de ses habitants son nom de Troglodptique. Les faits curieux qui caractérisent les mœurs singulières de ces Éthiopiens méritent d'être rapportés tels que les présenta le texte de Diodore de Sicile. « Les Grecs , dit cet historien , les appellent nomades, parce qu'en effet ils vivent de leurs troupeaux. Ils sont divisés en différentes tribus qui ont chacune leur chef. Chez eux , les enfants sont en commun ainsi que les femmes, à l'exception toutefois de celle du chef; si quelqu'un a eu commerce avec elle , il paie a ce dernier une amende d'un certain nombre de brebis. Pendant toute la durée des vents étésiens qui amènent les grandes pluies , ils n'ont d'autre nourriture que le lait et le sang mêlés ensemble, qu'i ls font un peu cuire*

Après cette époque , la chaleur excessive desséchant leurs prairies, ils se réfugient dans les lieux marécageux , et se disputent la possession des meilleure pâturages. Ils font leur nourriture habituelle des plus vieux ou des plus malades de leurs bestiaux. Refusant à leurs semblables le titre de parents, ils le réservent pour le taureau, la vache , le bélier et la brebis , parce

3ue la subsistance journalière leur vjent e ces animaux et non des hommes dont ils ont reçu la naissance. La boisson ordinaire des particuliers est une liqueur tirée du pafiurus; mais on prépare pour les chefs de tribu , le suc de certaines fleurs dont le goût ressemble assez à celui du moût le plus commun.

Krrants à la suite de leurs troupeaux , ces nomades changent souvent de canton et séjournent peu dans le même lieu. Ils sont nus jusqu'aux reins, qu'ils recouvrent d'une peau. De même que les Égyptiens, les Troglodytes sont circoncis , excepté ceux qui , par suite d'une opération qu'on leur pratique de bonne heure , sont appelés les Colobes ou mutilés. Ces derniers sont relégués dans des vallées étroites, et, dès le bas âge, on leur retranche avec un rasoir la totalité de la partie du corps qu'on ne fait que circoncire chez les autres. Parmi les Troglodytes, ceux qu'on nomme Mégabares ont pour armes des boucliers ronds couverts d'une peau de bœuf crue, et des massues garnies de pointes de fer; les autres portent l'arc et la pique. Leur manière de rendre les derniers devoirs aux morts est toute particulière. Ils leur passent la téte entre les jambes , et les lient dans cette posture avec des branches de paliurus. £ posant ensuite ces restes sur une éminence , ils leurs jettent , tout en riant , des pierres de la grosseur du poing , jusqu'à ce que le corps en soit entièrement couvert.

Enfin ils placent au-dessus de cet amas de pierres une corne de chèvre , et se retirent sans avoir donné aucun signe d'affliction. Les Troglodytes sont souvent en guerre entre eux, non pas comme les Grecs, par ambition ou par ressentiment de quelque injure,

mais pour la possession, des meilleurs

pâturages. Dans ces luttes, on s'attaque d'abord à coups de pierres; mais du moment où il y a des blessés de part et d'autre, le combat prend une tournure plus sérieuse. Les Troglodytes s'arment de l'arc , avec lequel un exercice continuel les a rendus fort habiles à décocher des flèches. Entière* ment nus qu'ils sont , et dépourvus d armes protectrices , ils sont faciles à frapper, et en un instant un grand nombre de morts tombe des deux côtés. Les femmes avancées en âge, objets d'une grande vénération parmi eux, terminent ordinairement ces combats , en se jetant au milieu de la mêlée. C'est une loi sacrée de ne jamais frapper ces matrones, dans quelque cas que ce soit, et leur présence seule suffit pour faire cesser tout combat.

Dès que l'âge avancé rend les hommes incapables de conduire leurs troupeaux, ils renoncent à vivre et s'étranglent avec une queue de vache dont ils se serrent le cou. Mais si quelqu'un de ces Vieillards diffère à se donner la mort , il est permis à chacun de lui passer la corde au cou pour lui rendre service , et, en l'avertissant préalablement, de l'étrangler comme par amitié.

Ils ont également la coutume de se tuer lorsqu'ils deviennent estropiés ou qu'ils tombent dans des maladies incurables; car ils pensent que le plus grand des malheurs est de vivre lors-

3u'on ne peut plus rien faire qui soit igne de la vie. Aussi on ne voit parmi les Troglodytes que des hommes vigoureux et dans la force de l'âge, >arce qu'aucun d'entre eux ne passe amais l'âge de soixante ans. » Ce ta* )leau des mœurs des Troglodytes est, sans contredit, ce que l'antiquité nous a légué de plus complet sur les populations de l'Ethiopie ancienne, et nous aurons plus d'une occasion de signaler des rapports entre ces nomades et certains habitants de la Nubie moderne.

Telles furent et telles on retrouve encore aujourd'hui la plupart de ces populations fixées dans les lieux que la nature semble leur avoir assignés

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invariablement, comme a certaines espèces d'animaux , en leur imposant des mœurs appropriées au sol , et un état stationnaire dans des limites étroites et immuables. A aucune époque , le voisinage des sociétés éclairées ne paraît avoir influé sur ces tribus diverses, vouées dès leur origine à l'existence des brutes , et qui se sont perpétuées dans leur grossièreté native; elles ont résisté au contact de l'homme civilisé, et sont restées constamment étrangères à tout perfectionnement social. Ainsi les relations des voyageurs modernes placent dans les cantons voisins du Taka, quelques-unes de ces peuplades primitives, entre autres les Sckihos et les Hazoras qui , couverts de peaux de chèvres, habitent encore des cavernes comme les Troglodytes des anciens, etvivent aussi de leurs troupeaux. Dans une position plus méridionale , on trouve le pays des peuples chasseurs, connus sous le nom de Schangallas , \ mu i mes presque aussi féroces que les animaux qui , selon Burckhardt , peuplent en abondance les forêts de ces

Î>a rages. La plus puissante de leurs ribus, les Dobenah, se nourrit de la chair de l'éléphant et du rhinocéros, séchée au soleil. D'autres encore, les Jiaasa, mangent celle des lions , ou même des serpents, qui dans ces contrées atteignent une grosseur démesurée. Enfin, Burckhardt a reconnu le pays des sauterelles , où ces insectes s'abattent par essaims innombrables , et dont les habitants font leur nourriture pendant une partie de l'année.

Selon le témoignage de Bruce , d'au* très tribus encore, telles que les Jahali et les Hadendoa, vivent dans un état d'abrutissement qui confirme tout ce que les auteurs anciens ont rapporté des mœurs sauvages, et souvent féroces, de la plupart des anciens Troglodytes. L'origine de ces peuplades diverses ne saurait être douteuse; leurs traits physiques, leurs mœurs, et leurs idiomes caractérisés jusque dans les noms qu'ils se donnent, tout chez ces hommes est purement africain comme le sol qui les a vus naître; ils sont restés ce que les ont faits

la nature, le climat où ils vivent.

Bans la période que nous venons de parcourir, et qui comprend les temps les plus reculés , nous avons vu la plupart des populations de l'Ethiopie ancienne classées d'une manière distincte , selon les régions de cette vaste contrée qu'elles habitaient.

Leur état, clairement défini par les monuments mêmes de l'antiquité , fixe avec quelque certitude leur origine et le rang qu'elles occupaient dans la hiérarchie aes races humaines. Cet ordre de choses , qui remontait à la plus haute antiquité, et dont l'origine échappe aux investigations de l'histoire, parait avoir subsisté invariablement pendant cette longue période de temps assignée à la durée de l'empire égyptien et de la monarchie éthiopienne, qui lui survécut quelque temps en recueillant l'héritage des Pharaons. Toutefois , du moment où l'Égypte , entièrement subjuguée, offrit un libre passage aux peuples conquérants de l'Europe etde-i'Asie, l'empire d'Éthiopie se trouva seul exposé aux envahissements de tous ses ennemis. Son éloignement et sa position au-delà desdéserts, routes presque inaccessibles à des armées, protégèrent seuls son indépendance contre les conquérants les plus ambitieux. Mais il était menacé d'un ennemi bien plus dangereux : le christianisme franchissant T'espace, eut bientôt sapé et détruit le reste de ces institutions si fortes qui, pendant tant.de siècles, avaient fait la supériorité de la société éthiopienne sur toutes les populations grossières dont elle était entourée. La terre de la civilisation resta ouverte sans défense à toutes les entreprises de la barbarie qui avait vu si long-temps ses efforts infructueux.

La barrière une fois rompue, des hordes à peine connues, des races diverses , venues de toutes les directions, se révèlent pour la première fois dans l'histoire. Elles se succèdent tour à tour, se pressent confusément au sein de la vallée du Nil sous vingt dénominations. Bans ce mouvement des populations de l'Éthiopie , et en présence de ces fluctuations continuelles

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qui jettent sur les ruines de la civilisation des nations d'un jour, dépossédées bientôt par des puissances non moins éphémères , les annales humaines ont à peine recueilli quelques noms des plus fameuses de ces peuplades obscures. Encore est-il difficile d'en apprécier 'la véritable valeur.

Tels sont les Noubas ou Nobœ, qui apparaissent, dès les premiers temps de Père chrétienne, comme peuplades de PKthiopie vouées à la vie errante et aux courses lointaines. Cette dénomination a semblé avec quelque raison à plusieurs érudits dériver du mot noûb, qui, dans l'idiome antique de TÉgypte, signifie or. Primitivement restreinte à la contrée aurifère de Noubah, elle aurait par suite servi à désigner çénériquement les populations qui passaient pour originaires des pays qui produisent l'or, ou celles qui se livraient au commerce dece métal précieux. Plus tard , enfin , cette même dénomination h1 est évidemment étendue à la contrée entière qui nous occupe , la Nubie moderne. Les historiens chez lesquels il est question des Nobse , fournissent plusieurs variantes dérivées de ce nom particulier peut-être, dans l'origine, a la population d'un seul canton. Elles lurent appliquées arbitrairement à autant de tribus différentes entre elles de race et de position , qui sans doute s'appelaient en réalité tout autrement.

Ainsi, selon Strabon et Agathemère, il y avait des Nubœ à l'orient du Mil, vers le golfe Avalites. Les Nubei, d'après Ptolémée , s'étendaient au contraire bien loin à l'occident du Nil, jusque dans le voisinage des Garamnntes. Pline les plaçait a a près du fleuve. Dans la même direction, les Nobatae , d'après Procope , touchaient h la grande oasis libvque. Enfin Eratosthenes considérait les Nubie comme un grand peuple de la Libye méridionale, établi à l'ouest du Mil. lin seul témoignage authentique détermine la position occupée à une certaine époque par une population importante, désignée du nom de cette grande famille éthiopienne. Une inscription grecque, monument demi barbare trouvé à

Kalabschè (l'ancienne Talmis), dans la Nubie inférieure, nous fait connaître, d'après la savante interprétation qu'en a donnée M. Letronne, le peuple qui l'a érigé et qui se désigne lui-même sous le nom de Nobades. Il résulte de ce texte que les Nobades étaient établis au VIe siècle de l'ère chrétienne , date à peu près certaine de l'inscription , dans la région moyenne de la vallée du Nil, au-dessus de la grande cataracte , jouissant d'une «orte d'état social, reconnaissant l'autorité d'un monarque qui s'intitule roi de tous les Éthiopiens, et paraissant convertis au christianisme, qui avait déjà pénétré au cœur de la Nubie. On ne peut reconnaître dans ces Nobades que l'une des dernières branches de la puissante race d'Ethiopie, assise encore sur les ruines de l'antique civilisation de ses anoétres , et qui , en acceptant une foi nouvelle , avait subi l'invasion des hordes de l'Ethiopie supérieure , leur empruntait un nom et conservait à peine un pâle reflet des institutions naguère dominantes sur les bords du Nil.

Ce même monument de Kalabschè nous apprend qu'à cette époque une race évidemment africaine disputait aux Nobades l'occupation de la vallée du Nil au-dessus de l'Êgypte. Elle est désignée dans cette inscription du nom de hlemyes , qui paraissent être les mêmes que les lialiiemmôoui des écrivains coptes. Leur existence se révèle assez tard, et l'histoire paraît n'en faire mention, au moins sous cette déno~ mination, qu'à leur apparition dans la Nubie inférieure, position dont Olympiodore les trouva en possession vers le Ve siècle de notre ère , et d'où ils inquiétaient sans cesse les provinces romaines de la Haute-Éçvpte.- On a émis une opinion peut-être assez fondée , qui tendrait à rapporter le nom des Blemyes à une tribu sortie primitivement du désert occidental de Jîilmah. Quoi qu'il en soit de l'origine des Blemyes, toujours est-il positif que dès l'époque de la conversion entière de TÉgypte au christianisme, et plus tard, lors "de son introduction en Nubie, il est souvent question des tribus de ce

ÎSTÎBIK

nom établies dans la vallée inférieure du Nil d'Éthiopie, où elles auraient assez long-temps exercé une domination redoutable à leurs voisins.

Sous l'influence d'une célébrité trop justement acquise aux Blemyes , et qui effaçait le renom de toutes les autres tribus éthiopiennes, les relations du temps durent s'emparer de cette dénomination , comme expression de tout ce qu'il y avait dans ces contrées de

Eeuplades barbares vouées aux mêmes abitudes de mobilité et de déprédations. Une fois accepté comme désignation générioue, le nom de Blemyes s'appliqua indifféremment aux populations les plus éloignées par leurs positions respectives ; on vit des Blemyes sur tous les points de l'Éthiopie.

L'histoire les représente tantôt comme peuplades des déserts occidentaux , et tantôt comme habitant les contrées à l'orient du Nil, depuis Axum, frontière de l'Abyssinie , jusqu'à Éléphantine, et même dans le Saïd. Pomoonius Mêla et Pline les placent au loin, à l'occident du Nil , auprès des Garamantes , des Atlantes et des Augiles.

D'autres géographes les citent comme voisins des Nasamones et même des Lotophages. Etienne de Byzance les désigne comme une nation barbare de la Libve. Cosmas, au contraire, parle de relations commerciales entre les Blemyes et les Axumites leurs voisins.

Selon Agathemère , il y avait auprès du golfe d'Adulis des Blemyes struthophages, ou mangeurs d'autruches. C'est aussi vers les mêmes parages , entre le golfe d'Adulis et le fleuve Astaboras, oue Ptolémée les place. KnOn, d'après Procope, tout le pays à l'orient du Nil , compris entre Axum et Éléphantine , était habité par les Nobates et les Blemyes; les premiers sur les bords du fleuve, les seconds dans l'intérieur des terres. Parmi tant d'opinions contradictoires en apparence, mais qui peuvent se conciliera la rigueur par la mobilité habituelle des nomades , il est de fait que les Blemyes occupent une place importante dans l'histoire des premiers temps de la Nubie chrétienne, comme voués à une

sorte de culte d'Isis ou d'Osiris, dont les autels étaient encore debout dans l'île de Phila3.au VI* siècle de notre ère.

Telle était l'extension donnée à cette dénomination, qu'elle fut appliquée, vers la même époque, à d'autres Éthiopiens déjà convertis au christianisme , puisqu'il est fait mention d'un évêque des Blemyes. Toutefois les relations du temps désignèrent plus particulièrement de ce nom les tribus féroces et belliqueuses que l'Ethiopie vomissait sur les provinces de la Haute- Égypte, et long-temps il a retenti, répété par la terreur qu'il inspirait, et en souvenir des luttes que soutinrent ces peuplades contre les légions romaines, victorieuses du monde. Les mœurs extraordinaires et féroces , les habitudes belliqueuses de ces barbares, dont quelques-uns passaient , selon Procope, pour offrir au soleil des victimes humaines, contribuèrent, non moins que leur physionomie étrange , à faire paraître leurs traits hideux et repoussants. La vue des Blemyes traînés en captifs au triomphe d'Aurélien, et ensuite de Probus, jeta une sorte de stupeur chez les habitants de Rome; et d'après les idées vulgairement répandues au temps de Pline qui en fait mention, comme pour mieux caractériser par l'exagération de la difformité l'effroi qu'inspiraient ces barbares, on disait qu'ils étaient sans tête, et qu'ils avaient les yeux et la bouche placés sur la poitrine.

Au milieu des renseignements nombreux puisés à des sources si diverses, on peut établir comme positif que les différentes dénominations de Noubas, Noba?, etc., et celle de Biemyes, quoique appliquées arbitrairement ét d'une manière générique à presque toutes les populations des contrées au midi de l'Égypte , ne désignèrent jamais que des races africaines, sinon purement éthiopiennes, et dont le sang paraissait n'avoir jusque-là subi l'altération d'aucun mélange étranger.

Mais au VIIe siècle de notre ère , les conquêtes de l'islamisme vinrent pour la première fois implanter une race nouvelle sur le sol d'Ethiopie. Il

est permis d'admettre que, dès une haute antiquité, des tribus vagabondes sorties de l'Arabie, et devançant la venue de Mahomet, purent émigrer à plusieurs époques sur le littoral africain , et prendre possession de quelques cantons du territoire nubien.

Une longue occupation , en modifiant les traits physiques et le langage de ces hommes , avait pu aussi, par l'alliance du sang , une communauté de mœurs et d'habitudes nomades, opérer une sorte de fusion, identifier pour ainsi dire ces premiers émigrés de l'Arabie avec les indigènes du sol éthiopien, et faire disparaître entièrement les traces de leur origine asiatique. Ces migrations partielles durent rester oubliées ou même inaperçues dans l'immense étendue de la terre envahie. Mais en Arabie devait s'allumer un vaste embrasement dont les étincelles rapides allaient voler bientôt jusqu'aux extrémités occidentales du continent africain et de l'Europe elle-même. Électrisé par la parole du prophète , obéissant aveuglément aux préceptes inflexibles que sa bouche proclame comme la loi de Dieu , tout un peuple se lève en armes pour courir a la conquête du monde. L'épée du coran , secondée du génie mercantile de cette nation, fit des progrès d'une rapidité inouïe. La Nubie, séparée par un étroit bras de mer de cette terre volcanisée, ne fut pas la dernière à subir l'invasion des Musulmans. C'est vers l'an 21 de l'hégire, ou 642 de notre ère , que les Arabes , déjà maîtres de l'Egypte, paraissent avoir pénétré en Nubie. Des lors ils s'établirent dans cette contrée, moins en vainqueurs qui prennent possession que comme des hôtes passagers, asseyant leurs camps au milieu même des populations nubiennes , mais sans les déposséder, sans se mêler à elles, et là seulement où leur indépendance étant hors d'atteinte, ils pouvaient , au besoin, imposer la loi et non la recevoir. Ces positions , ils les ont conservées jusqu'à nos jours. Occuper la vallée fertile du Nil , était aussi facile en Nubie qu'en Egypte pour les con-

quérants de l'Afrique. Cependant on ne rencontre aujourd'hui les Arabes proprement dits, sur les rives du fleuve nubien, qu'à de rares intervalles. Chez le plus grand nombre , l'instinct de la vie patriarcale, sucé pour ainsi dire avec le lait , les mœurs austères et là liberté du désert ont prévalu sur l'existence agricole , plus facile et plus certaine, mais moins indépendante.

Groupés autour des sources , ou campés au milieu des pâturages, dans l'immensité des solitudes , ils n'y reconnaissent d'autre autorité que celle du chef de la famille ou tribu ; évitant de se fixer dans des cantons fertiles , où les populations agglomérées et soumises au joug de fer au despotisme oriental , végètent au milieu de l'abondance. Malgré un séjour de douze siècles parmi les populations diverses de la Nubie, ces tribus arabes sont restées à peu près ce qu'elles étaient le jour où , pliant leurs tentes à la voix du prophète, elles sont venues les planter sur le sol africain ; elles n'ont fait , pour ainsi dire, que changer de campement. Obéissant à leur ferveur, ces Musulmans ont accompli une mission religieuse en conquérant une nouvelle patrie. Pour 1 Arabe, doué d'ailleurs de l'instinct le plus mobile , le plus aventureux , la patrie est partout où il rencontre, avec l'indépendance, une source et quelques herbages pour ses troupeaux. Ainsi isolées au milieu de solitudes dont l'étendue est sans limite, où aucune puissance ne saurait les atteindre , ces tribus ont, en général , conservé la pureté de leurs mœurs et de leur langue. La facilité de se procurer des femmes noires, qu'ils achètent à vil prix des caravanes, n'a que légèrement contribué à altérer chez ces Arabes le caractère asiatique de leur race. Nous citerons les Hassanyeh , qu'on trouve à plusieurs journées à l'occident du Nil, auprès des sources dans le désert de Bahiouda, et au milieu des herbages d'EI-Guelif , où ils élèvent des troupeaux de toutes sortes. En avançant davantage au sud-ouest dans la région pluvieuse , on rencontre encore la famille nombreuse des Kababychjtn

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possession des valions , à trois jours de marche des bords du fleuve. M. Cail- Jiaud, à l'exactitude duquel nous devons ces renseignements, indique encore sur l'atlas qui accompagne son intéressant voyage, la position de plusieurs tribûs considérées comme arabes, et auxquelles on peut en effet attribuer cette origine asiatique. Tels sont les Beni-Dgerar et les Djaleyn,

3u'il place dans ces mêmes solitues de Bahiouda, mais à une moindre distance du fleuve. Il fait encore mention dans sa relation de deux autres tribus du nom de Magdyeh et Ellahouyeh, qu'on rencontre aussi sur la rive occidentale du Nil , où elles habitent sous des huttes de paille, et vivent du poisson qui abonde dans ces parages , c'est-à-dire vers le confluent du fleuve Blanc et du fleuve Bleu. Ils sont d'ailleurs reconnaissables , dit-il, par la douceur de leurs mœurs et leur accueil cordial et bienveillant. Ce voya-

Îçeur semble aussi assigner à peu près a même position occidentale a des familles arabes du nom de Kererât, Kenaouy et Kemehab. En remontant davantage vers le sud, il place dans la province d'El-Aize, sur la rive orientale du fleuve Blanc , les Hetsenat , les Mohammedyek, les Djemelyeh ou Djemedyeh. Dans la Nubie orientale, il indique comme errant dans les solitudes de l'ancienne île de Meroè les Arabes Choukryeh, et plus au midi , les Kaouâleh qui occupent l'espace compris entre le Dender et le Râad , tous deux affl uents d u fleuve Bleu ; et d'autres enfin dont l'origine est moins authentique. Vers les mêmes parages, les Adjallab se livrent à la recherche du sel gemme. D'autres voyageurs citent encore comme Arabes des environs de Sennâar, les Erfara et les Rafarah. La plupart de ces tribus ont conservé les habitudes nomades et les traditions de la vie patriarcale ou errante de leurs ancêtres, non moins que l'instinct du négoce, si éminent chez ceux de leur nation. D'après plusieurs auteurs orientaux, il paraît que, dès les premiers temps de l'hégire, quelques tribus arabes s'étaient établies à

l'orient du Nil , dans le voisinage des mines; telles que celles de K ah tan , de Modar et d' Yémen ; et que plus tard celles de Rebiah, ûeRe/aak, de Djohaïnafh, et autres , étaient venues aussi en partager la possession, en s'alliant aux populations africaines les

Elus puissantes de la contrée. Ces trius durent nécessairement laisser des traces de leur séjour dans ces parages. Quelques-unes partagent encore l'intérieur du désert oriental avec les nomades africains, et y vivent de l'éducation des troupeaux ou du pillage des caravanes. Quant aux Arabes établis en petit nombre, de loin en loin, sur les bords du Nil, qu'ils cultivent comme les fellah d'Égypte, ils sont encore reconnaissables par la pureté du langage, les habitudes et les traits physique^ , qui ont conservé une certaine physionomie de race sémitique, malgré le mélange du sang et l'influence du climat et du temps. On ne rencontre les Arabes en assez grand nombre que dans les villes de la Nubie de quelque importance commerciale, où affluent toutes sortes de nations par la voie des caravanes.

Les conquérants arabes ne s'étaient donc confondus que partiellement avec les Africains ; leur nombre n'était pas assez considérable pour produire une altération de la race inaigène et absorber'en quelque sorte les populations de la Nubie. Le vaste territoire de cette contrée leur permettait d'y vivre isolés et indépendants; de même que les habitants primitifs avaient pu, a trèspeu d'exceptions près , conserver la possession de la plus grande partie du sol , aussi bien que la pureté de leur race. Toutefois la préoccupation dominante dans le monde chrétien , à la vue des progrès rapides de l'islamisme , dut exagérer , dès l'origine , l'étendue de ses conquêtes. L'erreur accréditée naguère sous la domination romaine , par l'effroi du nom des Nobates ou des Blemyes , se renouvela dans les temps de ferveur et de luttes religieuses , au sujet des Arabes musulmans. Dans la plupart des contrées envahies par les tribus sorties de l'Yémen et du Hedjaz, on ne voulut plus voir d'autres popu-

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lations que des Asiatiques, et, par un abus de mots, on prodigua la dénomination d'Arabes à des races évidemment indigènes de l'Afrique. De plus, les nombreuses conversions des Nubiens à la loi du coran , et l'usage presque généralement répandu de 1 idiome arabe, devenu la langue vulgaire du commerce, et parlé même chez la plupart des peuplades chrétiennes ou idolâtres , n'ont pu que tendre à perpétuer jusqu'à nos jours une confusion" qui n'est qu'apparente. De là vient que la plupart des géographes , et même des voyageurs modernes, ont admis comme Arabes les ^6a6ûfe', les Bichari, et d'autres populations purement Berbères, qui furent toujours et sont restées empreintes du caractère authentique de leur origine africaine.

L'erreur tombedevant l'examen attentif des faits. Il est hors de doute que l'invasion des Musulmans n'avait pas même subjugué les races indigènes, loin de les avoir anéanties. Les Arabes d'ailleurs , qui ont mis de tout temps une sorte d'orgueil dans la pureté de leur extraction, attentifs à conserver leurs généalogies intactes, et à distinguer leurs tribus des populations étrangères, ont pris soin d'établir clairement la position et l'état où la conquête trouva les indigènes de l'Afrique, et de constater leur situation dans les temps postérieurs.

C'est ainsi qu'ils placent dans le désert à l'orient du Nil, jusque sur le littoral de la iner de Kolzoum, c'est-à-dire dans toute l'étendue de la Troglodytique des anciens, des populations nomades qu'ils désignent genériquemcnt , de même que la vaste étendue de pays qu'elles occupaient ^ sous le nom de Bodja ou Bedjah. Macrisy rapporte , d'après l'opinion commune, que les Bedjah sont d'origine berbère. Il est, en effet, à peu près démontré que fort antérieurement à l'invasion des Arabes, la race des Bedjah était bien connue dans ces contrées. Il faut reconnaître une analogie évidente entre les Bedjah des auteurs orientaux, et les BougaUes, ou Bogaïtes , mentionnés dans une inscription des ruines d'Axum , au noml.re

des peuples soumis par un prince de cet empire à une époque qu'il est permis de supposer antérieure à 1 ère chrétienne. Dès ce temps - là , les populations bogaïtes jouaient un rôle très-important , puisqu'il est question , sous cette dénomination générique, de six peuplades gouvernées par des chefs particuliers, qui sont décorés dans le texte antique du titre de roitelets ( reguli ). Parmi ces dernières étaient compris sans doute les Tanqaïtes, signalés dans une autre inscription, monument célèbre de l'ancienne Adulis, comme peuples également vaincus par un roi des Axumites. Les Tangaïtes de cette époque n'étaient autres que les habitants d'un canton vaste et fertile de la Nubie, le Taka actuel, auquel ils ont évidemment laissé leur nom.

Les mœurs des Bedjah , décrites par les auteurs arabes, ne fournissent pas moins que la position qu'ils leur assignent, des témoignages de l'ancienneté de leur existence dans les mêmes parages. En eux se révèle la race des anciens Troglodytes, dont nous avons déjà fait connaître la manière de vivre d'après les traditions de l'antiquité.

On ne saurait méconnaître non plus une certaine affinité entre les Bedjah et ces tribus fameuses de Blemyes ou de Nobates , dont il a été question plus haut. De même encore, sous les noms (Vsibabdé, de Bischari etd'autres, cette grande famille semble s'être perpétuée jusqu'à nos jours en possession du même sol, avec des habitudes et des mœurs parfaitement analogues. On peut juger de ces rapports par quelques traits de l'histoire des Bedjah, empruntés aux récits curieux de Macrisy et de Masoudy, dont nous devons l'interprétation à M. Ét. Quatremère.

Ces historiens paraissent d'accord sur l'étendue et la nature du pays habité par ces populations. Il contient beaucoup de mines. On y trouve l'argent, le cuivre, le fer, le plomb et l'émeraude, et enfin l'or en abondance.

D'après la tradition, les Bedjah passent, suivant les uns, pour descendre de Kham, fils de Noë, ou de Kousch,

fils de Kanaan; selon d'autres, ils Bedjah sont faits de peaux de boeuf, sont originaires d'Abyssinie. Ils avaient garnies de leur poil. Ceux qui leur autrefois un chef suprême , auquel viennent d'Axum et de Dahlak , sont étaient subordonnés des chefs parti- en cuir de buffle. Avec leurs arcs culiers ; mais par suite , ils ne recon- grands et épais en bois de sidr ou d'if, naissaient plus que l'autorité du chef us décochent des flèches empoisonnées, de la tribu. Les Bedjah ont unecom- Les Bedjah sont d'un caractère généplexion saine et grêle; leur teint tire reux et libéral ; ils montrent généralesur le jaune. On ne saurait lutter avec ment une grande bonne foi , et sont eux pour la légèreté de la course.. La extrêmement hospitaliers. Ils ont pluchair est leur nourriture, et leur bois- sieurs coutumes oui leur sontparticuson le lait. Tous les hommes de leur lières. Chez eux, l'héritage passe au fils nation subissent une sorte de mutila- de la sœur et à celui de la fille , au tion qui les prive d'une certaine partie préjudice du fils du. mort. Pour jusdes organes de la génération. On pra- tifier cet usage , ils allèguent que la tiquait aussi aux femmes une espèce naissance du fils de la soeur et de la fille de circoncision, et par suite une su- n'est point équivoque, et qu'ils apparture presque complète de l'organe; ce tiennent incontestablement à la famille, qui , lors du mariage des filles , né- soit que leur mère les ait eus de son cessitait une opération en sens con- mari ou d'un autre. Quelques tribus traire, c'est-à-dire une incision ; mais des Bedjah passaient pour n'avoir aucette coutume n'a plus lieu que rare- cune religion. Celles de l'intérieur des ment. Voués à la vie nomade, les Bed- terres paraissaient avoir été long-temps jah n'ont ni villes, ni bourgs, ni terres livrées à l'idolâtrie, adorant Je diable en culture. Ils habitent sous des ten- et obéissant en tout à des devins, tes de cuir, qu'ils transportent d'un Chaque famille avait un de ces devins pâturage à l'autre. Ils élèvent des trou- auquel était dévolue de droit la meilpeaux nombreux de bœufs et de mou- leure part du butin. Mais l' Egypte tons. Ces bœufs ont la tête armée de étant au pouvoir des Musulmans, et fortes cornes. Leurs brebis ont la peau sous le califat d'Abdallab-ben-Saadtigréc et donnent beaucoup de lait. Aby-Serah, un grand nombre d'entre lis nourrissent une grande quantité les Hadareb f tribu puissante, la fleur de dromadaires de couleur fauve, qui et l'élite des Bedjah, embrassa l'islasont d'une vitesse extraordinaire et misme, par suite des alliances qu'ils supportent parfaitement la soif et les avaient contractées avec les Arabes de marches forcées. Montés sur ces ani- llebiah, qui, vers l'an 250 de l'hégire, maux qu'ils manient à leur gré, les étaient venus s'établir dans le voisi- Bedjah devancent les chevaux et par- nage des mines. Cependant ils paraiscourent des espaces immenses. Ils s'en saient n'avoir renoncé qu'imparfaiteservent aussi dans les combats , les ment à l'ancien culte des idoles , et se dressent à se baisser à volonté, afin livraient encore long-temps après à de ramasser les javelots dont ils ont une foule de pratiques superstitieuses, percé leurs ennemis. Leurs armes sont Les Hadareb tenaient dans leur dépendes lances appelées sabaïah, dont le dance une tribu d'autres Bedjah , apfer a la longueur d'une épée. Geslan- pelés Zénafedj, autrefois plus puisces sont fabriquées par une tribu de sants qu'eux, mais qui, bien que plus femmes qui vivent dans un lieu retiré, nombreux , leur étaient devenus infén' ayant commerce qu'avec ceux qui rieurs. Vassaux des Hadareb, ils étaient viennent leur acheter des armes. De réduits à les escorter, les défendre, et leurs enfants elles ne laissent vivre à garder leurs troupeaux. Chaque chef que les filles ; elles tuent leur progéni- d'entre les Hadareb possédait en proturemâle, prétendant que les nommes- priété un certain nombre de Zénafedj ne sont propres qu'à faire naître le considérés comme esclaves , et qui se trouble et la guerre. Les boucliers des transmettaient par héritage. Les au-

L'UNIVERS

teurs orientaux , pour mieux donner une idée du degré de puissance que les tribus arabes avaient acquis par leur alliance avec les Bedjah , rapportent que ceux de Rebiah et leurs alliés, lorsqu'ils se mettaient en campagne au nombre de trois mille, total de leurs forces, avaient avec eux trente mille guerriers bedjah montés sur des dromadaires, et armés de boucliers à la manière de leur pays. Cette disproportion démontre assez rinfériorite numérique où se trouvaient les Arabes conquérants vis-à-vis de ceux d'entre les indigènes qui étaient leurs voisins et leurs alliés.

La plupart des faits que nous venons de rapporter au sujet des Bedjah paraissent s'appliquer parfaitement aux populations qui, sous les noms d'^/babdé, de Bichari ou Bichdryn et autres moins connus , habitent aujourd'hui les mêmes parages. Les Ababdè, dont le nom a quelque analogie avec les Adei que Ptolémée plaçait vers les mêmes lieux, semblent avoir particulièrement conservé la tradition des usages des Bedjah. Une couleur de peau passablement foncée , une chevelure épaisse sans être laineuse et des traits qui d'ailleurs n'ont rien du nègre, et sont généralement réguliers , ne laissent pas de doute sur leur origine berbère. Comme les Bedjah , les A babdé errent dans une grande partie du désert oriental de Nubie , ayant pour tout vêtement un simple morceau de toile qui leur ceint les reins, armés d'une lance et d'un bouclier rond de peau d'éléphant ou autre animal. Ils se livrent de même à l'éducation des troupeaux, des chameaux et surtout d'une espèce de dromadaires appelés en arabe hedjin, très-vites à la course, dont ils se servent dans les combats au lieu de chevaux, et au moyen desquels ils peuvent parcourir jusqu'à 100 lieues en quatre jours au travers des sables. Ils font métier d'escorter les caravanes et leur fournissent des chameaux. Par suite des relations des A babdé avec les marchands de l'Egypte et du Hedjaz, la langue arabe s'est introduite assez généralement parmi

eux , et même un grand nombre des leurs se sont convertis à l'islamisme.

C'est là surtout ce qui a pu tromper plusieurs voyageurs sur leur origine; mais il est certain que les Ababdé se servent aussi d'un idiome particulier qui parait être celui des aborigènes ou 1 ancien éthiopien. Selon Bruce , ce serait le Geez , ainsi appelé du nom des Jgaazi, population de pasteurs montagnards des environs deSouakem, qui n'ont pas d'autre langue. Cet idiome passe en outre pour être parlé dans cette ville et son territoire, dans le Habab , et jusque dans l'île deDahlak.

Les mêmes mœurs , les mêmes habitudes se rencontrent encore chez les Bichari, qui occupent aussi une grande étendue de l'ancien Bedjah. On a pu , avec quelque raison et d'après une analogie de nom comme de position, faire remonter leur origine à l une de ces tribus errantes de nomades méridionaux, qui, sous la dénomination de Schari(*\ lurent châtiées dans l'antiquité par Sésostris , et dont il a été question précédemment (page 17). Leur race semble s'être perpétuée avec toute sa pureté, dans l'isolement du désert, dans les campements au milieu des pâturages et autour de sources héréditaires dont la possession non interrompue les a Gxés dans la limite des cantons où ils ont erré de toute antiquité. De nos jours , les Bichari se servent encore des armes et des boucliers en cuir jadis en usage parmi les Bedjah , de même que le dromadaire est aussi leur monture ordinaire. Diverses relations modernes signalent d'autres peuplades moins considérables qui vivent dans les mêmes parages , vouées au pillage des caravanes et aux excursions lointaines.Tels sont les/a/m/t, qui gardent les sources et rançonnent le voyageur qui vient s'y désaltérer, les HaUenhah, qui exercent le brigandage aux dépens des tribus voisines , et vont en cacher les fruits dans des excavations souterraines qui semblent exister de toute antiquité dans les monts Fassala et At*

(•) Champollion le jeune, Lettres écrites d'Egypte, p. iSg.

NUBIE

tuesse, aux environs de Taka. On cite encore les tribus beaucoup moins connues des Hadendoa, des Hammedeh , des AmareSj des Adareb, et celle des Bartoum, qui parait être la plus puissante d'entre elles. Burckhardt a cru reconnaître le Mégabares, ou Mekaberi de Strabon , dans les Mékabérab voisins de Chendy. Enfin les pasteurs nommés Agaezi, race belliqueuse, qui, selon Bruce, habitent les montagnes d'Habab, dont la chaîne s'étend depuis Massouah jusqu'à Souakem , paraissent descendre directement des anciens Troglodytes, et ont dû nécessairement faire partie, avec les Tangaites déjà mentionnés , de la famille BugaUè citée dans l'inscription d'Axum.

Au dedans non moins qu'en dehors de la vallée du Nil, on trouve encore des traces de ces dénominations systématiques et arbitraires qui ont pu jeter une sorte de confusion sur les origines des populations de la Nubie. Mais bien que , par une trop large extension de mots, l'usage ait désigné les anciens possesseurs du sol sous le nom des conquérants qui s'y établirent par la suite des temps , le fond de la population n'en éprouva aucun changement, et la race antique de l'Ethiopie fut toujours et est encore dominante dans la vallée du Nil nubien. C'est donc à tort, et seulement d'après les traditions arabes, que quelques géographes ont anplique aux habitants de la Nubie inférieure, établis sur les rives du fleuve, la dénomination de Kennous, du nom de Kenz-ed-Doutah , chef d'une tribu qui, venue du Hedjaz, prit autrefois possession d'Assouan et de ses environs, où elle fit un séjour d'assez longue durée. Mais l'origine de ces Nubiens, qui touchent à la frontière méridionale de l'Egypte et occupent même certaines localités du Saïd , est aujourd'hui bien connue. La plupart des voyageurs modernes les ont appelés Baroarins ou Berberins , du nom de Barâbra ou Berberi, qu'ils se donnent eux-mêmes, et qui parait dériver de celui d'une province de la Nubie

moyenne , le Barbar ou le Berber, A ■

cette province se rattache évidemment la dénomination de Berbère admise par les auteurs orientaux et oar l'ethnographie moderne pour designer une Branche importante de la grande famille africaine.

Cette racé berbère qu'on trouve encore aujourd'hui sur tous les points de la vallée du Nil au-dessus de l'Égypte , pourrait être considérée , avec quelque raison , comme descendant directement de ces Nobades , que nous avons vus établis dans la Nubie moyenne vers les premiers siècles du christianisme, purgeant le sol fertile, patri- / moine légué par leurs ancêtres, de l'envahissement des hordes barbares.

Au milieu de toutes les vicissitudes qui , à plusieurs époques , ont pesé sur cette contrée, reroulée tantôt par des envahissements au midi , tantôt par les conquérants de l'Égypte au nord, et les nomades des déserts à l'est et à l'ouest, cette race n'aurait été dépossédée que partiellement. L'aridité des rochers qu'ils habitent fut de tout temps pour ces hommes une protection naturelle , dont les vainqueurs ne furent jamais tentés de les dépouiller à leur profit. Ces descendants des anciens Éthiopiens se maintinrent donc entre les deux cataractes , eo possession des vallons étroits et resserrés où le Nil , encaissé comme dans un lit de rochers, pénètre par intervalles et fé- » conde à peine l'espace nécessaire à la subsistance de quelques familles'. On les voit encore aujourd'hui, dans l'isolement de leur chétive existence , empreints d'une physionomie particulière et livrés à des habitudes paisibles , qu'ils paraissent tenir de Tantiquité.

Les témoignages de la plupart des voyageurs, dont nous avons été à même de vérifier l'exactitude, s'accordent, en effet, à reconnaître dans cette race le type du vieux peuple que tant de monuments nous représentent. Chez elle , on remarque la même régularité des traits, la même couleur d'un rouge brun foncé et toutes les couleurs caractéristiques notées avec un soin si minutieux par les anciens, afin d'éviter

L'UNIVËAS.

que la grande famille, celle des hommes par excellence, fût confondue avec les . hordes grossières de l'Afrique. Les habitudes , les poses, la manière de se vêtir, sont traditionnelles parmi ces Nubiens , de même qu'une foule d'usages pour ainsi dire attachés au sol héréditaire, comme les générations successives de cultivateurs, qui s'y sont perpétuées par la fixité des établissein en ts. La taille des Barâbra est svélte et élancée, leurs membres sont généralement bien proportionnés, mais parfois grêles et amaigris; les jambes, légèrement arquées, révèlent l'habitude contractée dès l'enfance , chez les deux sexes, de s'asseoir dans la position accroupie , coutume dont certaines peintures attestent l'antiquité. Leur

Ï>eau est naturellement très-douce ; ils 'entretiennent de plus au moyen de la graisse dans un état onctueux , soin que favorise d'ailleurs une nature peu velue. Ils ont en général la barbe rare.L' un et l'autre sexe font usage , pour les autres parties du corps, d'une poudre épilatoire. Chez eux, toute la sève paraît surtout se porter vers la tête , dont la chevelure épaisse, sans cependant être laineuse , semble une protection naturelle donnée à l'homme de ces climats, contre les rayons perpendiculaires du soleil des tropiques. Ils activent le développement de cette masse chevelue et la rendent plus compacte au moyen d'une sorte de graisse mêlée de girolle, dont l'odeur forte est un préservatif contre la vermine. Dans cette coiffure particulière, si souvent reproduite sur les monuments de l'antiquité, il est impossible de méconnaître la tradition directe qui en a perpétué la forme exactement semblable parmi les populations agricoles de ces contrées. La couleur de la peau chez les femmes barâbra , inoins brune que celle de l'homme, présente une nuance jaunâtre que les peintures anciennes ontexprimée, arbitrairement sans doute , par une teinte tranchée , éloignée de la vérité , mais qui servait à mieux distinguer les sexes. De même que dans l'antiquité , les femmes des bords du Nil font généralement usage d'une sorte de collyre ou antimoine

pulvérisé, qu'on appelle koël, aont elles se noircissent tes cils, et qui sert à prolonger, par une fente apparente, l'ouverture de l'œil , genre de beauté qui a toujours été fort apprécié dans ces contrées. Elles ont encore le soin de se teindre les ongles des mains et de se faire des dessins sur les bras et parfois au menton au moyen d'une plante appelée henné. Leur parure consiste d'ailleurs en colliers, en bracelets, dont elles s'ornent les bras et les jambes , en anneaux qu'elles portent aux mains , ou qu'elles passent quelquefois dans l'une des narines du nez; mais ce genre d'ornement est moins commun. Les enfants sont généralement nus ; les filles impubères , c'est-à-dire qui n'ont pas encore atteint 10 à 12 ans, portent au bas des reins, pour tout vêtement, une espèce de ceinture appelée raltân, de laquelle pendent des lanières de cuir ou des tresses de fil ornées de coquillages. Les superstitions qui ont remplacé dans la vallée du IN il les lumières de la civilisation, ont mis en usage les talismans, les amulettes et autres objets qu'on porte assez généralement suspendus au cou et renfermés dans un sachet de cuir.

Le costume des hommes se réduit à une large chemise de toile ou de laine, uelquefois même à une pièce d'étoffe râpée sur les épaules et autour du corps, à l'instar de la toge antique.

La plupart portent pour armes une lance et un poignard dont la gaîne est attachée au bras gauche. Par suite de leur isolement, les Barâbra ont conservé la pureté de mœurs et le caractère qui leur furent toujours particuliers. Leur probité et leur fidélité à toute épreuve sont encore vantées aujourd'hui. Aussi on les emploie au Caire de préférence aux Arabes leurs voisins , pour tous les postes de confiance , tels que la garde des bazars , des maisons et des narems. Ils sont à l'Égypte ce que sont à la France les Savoyards et les Auvergnats. L'influence durable des institutions antiques, transmise d'âge en âge, semble avoir perpétué chez eux quelques traditions sociales et une douceur de

NUBIK.

moeurs qui se révèlent dans les délassements de leurs loisirs, non moins que dans leurs habitudes de travail et d'occupations sédentaires. Leur manière d'être , leur port habituel, ont même quelque chose d'efféminé , qu'on rencontre à un moindre degré , chez la plupart des populations plus méridionales des bords du Mil. Les passe- temps favoris des Barabra sont les conteurs et leurs improvisations soutenues de l'accompagnement monotone d'une espèce de guitare ou lyre à six cordes , qui rappelle à peu près la forme antique qu'on en retrouve dans les peintures des hypogées. Hommes et femmes , vieillards et enfants se groupent autour de ces conteurs , qui s'en vont psalmodiant de village en village<juelqties couplets dont le sujet bien naïf suffît pour captiver la foule pendant plusieurs heures de suite ( voy. p/.xi ). Les Barabra ont un attachement remarquable pour le sol qui les a vus naître. Ils préfèrent unechétive existence au séjour des villes qui présente plus de ressources , mais qui semble répugner à leurs habitudes d'indépendance.

Lorsque le besoin les a obligés à s'exiler pour exercer pendant un temps quelque industrie au dehors, ils se hâtent de revenir s'établir dans leur pays avec des économies qui facilitent leur mariage. On observe d'ailleurs chez eux fort peu de disposition pour le commerce, et il y a encore là, non moins que dans la fixité de leurs demeures , un trait distinctif de leur caractère, bien différent en cela de celui de la race arabe.

Le christianisme a laissé des traces parmi les Barabra; plusieurs familles observent encore les rites des Coptes, mais la plupart ont embrassé 1 islamisme , et en suivent les pratiques avec exactitude; quelques-uns, en petit nombre à la vérité, font le pèlerinage à la Mecque par le port de Souakin , sur la mer Rouge. Ceux que leur séjour en Egypte a familiarisés avec l'arabe, récitent chaque jour leurs prières dans cette langue; les autres se bornent à invoquer Dieu par cette seule exclamation : Allah ahbar,

4* Livraison (Nubie.)

La langue arabe est généralement répandue en Nubie; on parle aussi chez les Barabra un dialecte particulier trèsdoux , qui n'a pas les sons gutturaux de l'arabe, et n'offre d'ailleurs rien de commun avec ce dernier idiome. Ce dialecte des Barabra, qui semble plus particulièrement propre au pays et familier à ses habitants , est considéré comme originaire de l'Afrique même.

On n'a pas découvert d'ailleurs qu'il ait conservé quelque trace de la langue égyptienne antique qu'il a dû remplacer sans doute dans cette partie de 1'Éthiopie inférieure , par suite de l'invasion du christianisme , et alors que l'arabe n'y avait pas encore pénétré, ou du moins n'y était pas devenu dominant. II est certain qu'aujourd'hui ce dernier idiome s'est propagé par le commerce ; on parle l'arabe, on le comprend jusque chez les peuplades à peu près sauvages des contrées les plus reculées, qui se livrent à un trafle quelconque. Mais en outre , chaque province possède un dialecte particulier qui pourrait , jusqu'à un certain point, servir d'indication pour déterminer l'origine de ses habitants. Ainsi le dialecte de Sokkot et de Mahas paraît être un mélange de celui du Barabra dont ces districts sont voisins, et de celui du Dongolah qu'ils touchent au midi.

Au Dongolah, qui, pendant le inoven Age de la Nubie, a formé un royaume ou État indépendant , on parle un dialecte à part , dont on a pu recueillir le vocabulaire usuel , et qui a son caractère propre et purement africain , malgré les locutions arabes qui s'y sont introduites avec le temps. Cette circonstance et la situation assez reculée de cette province, renfermée au fond de l'un des Contours du Nil, pourraient expliquer la présence sur ce point , jusu'à une époque rapprochée de nous , es restes d'une population agricole , naguère nombreuse et florissante ; d'un côté protégée par le fleuve , df l'autre par le désert de Nubie, elle se serait maintenue en possession de «en territoire, et aurait pu résister longtemps aux envahissements venus de l'Orient.

D'ailleurs, les traits physiques bien ca-

L'UNIVERS

ractérisés, quelques détails de mœurs et certains usages domestiques évidemment légués par l'antiquité, témoignent encore bien mieux que les idiomes , d'une certaine affinité de la plupart des races agricoles de la Nubie actuelle , avec celle qui colonisa jadis la vallée du fleuve. Car l'esprit se refuse à admettre la descendance tout à fait directe de ces populations qui ont éprouvé des vicissitudes si fréquentes; elles ont du nécessairement subir le mélange du sang étranger de toutes les hordes conquérantes, et de cent nations diverses qu'attire sans cesse le commerce sur les principaux marchés de la Nubie. Malgré ces causes d'altération du sang , il est facile de constater chez les habitants des provinces de Sokkot et de Mahas, et plus au midi encore, au Dongolah, au Berber, et jusqu'au Sennâar même, les principaux traits caractéristiques du type qui est figuré sur tous les monuments de l'antiquité. On les retrouve conservés chez la plupart de ces populations, à peu près au même degré que parmi les Barabra : la taille svelte et élevée , les jambes et les bras grêles et allongés , cette chevelure toute particulière, retombant le plus souvent jusque sur le cou , et garantissant la tête des ardeurs du soleil de ces climats, par la masse épaisse et compacte de ses tresses graissées avec de l'huile de palma - christi ; coiffure que les peintures antiques nous représentent comme ayant été à toutes les époques celle du peuple et des cultivateurs de la vallée du Nil. Au Berber, les cheiks et les vieillards seuls se couvrent la tête d'une pièce d'étoffe , soit parce qu'ils l'ont rasée ou qu'ils sont chauves , soit que , par une tradition qui remonte aux dignitaires de l'ancienne Égypte, ils veuillent distinguer ainsi leur coiffure de celle qui est l'attribut particulier des masses vouées au travail. Par une autre analogie assez remarquable avec l'antiquité, les chaussures généralement en usage dans les différentes provinces ont exactement la forme des sandales qu'on découvre tous les jours dans les

tombeaux de l'Égypte. Une espèce de support demi-circulaire, qui servait au* tretois à soutenir la tête, en guise d'oreiller, et qu'on retrouve jusque sous la tête de quelques momies , est encore employé assez communément.

Il en est de même des armes oui semblent empruntées aux modèles antiques : telle est l'épée à lame droite et large qui est commune à toute la Nubie, mais plus particulière aux Àbabdés ; la lance ou javelot , comme aussi le bouclier ovale en peau de crocodile ou d'hippopotame. Ainsi que nous l'avons indiqué pour les Barabra , les femmes ont, en général , une nuance de peau plus claire et moins basanée que les nommes ; cette distinction notée par l'antiquité, doit être attribuée à des habitudes plus sédentaires. En effet , les occupations intérieures ou domestiques leur sont dévolues , quelque fatigantes qu'elles soient souvent. Elles sont chargées de réduire le grain en farine par un procédé pénible , et qui consiste à le broyer à la main , entre deux pierres. De cette farine elles font du pain ou des espèces de galettes.

A Berber et à Sennaar, on en tire de la îueryse, sorte de boisson nourrissante, qu'on y nomme bouza, et qui s'obtient de la fermentation du dourah réduit en pâte.

A mesure qu'on remonte au midi , on remarque que la race devient plus mélangée. Les centres de commerce»

rendez- vous de toutes les nations, présentent , à cet égard , la plus grande variété. L'époque du passage ou du séjour des caravanes sur les grands marchés offre surtout le spectacle le plus curieux (voy. pl. xu). La plupart des habitants divers de la Nubie s'y rencontrent, et beaucoup d'étrangers y affluent sans cesse, et finissent, avec le temps, par s'y fixer et se fondre dans la population indigène, sans perdre tout à fait le caractère particulier à leur race. C'estainsi qu'à Sennâar, selon M. Caiiliaud, on reconnaît jusqu'à six variétés de l'espèce humaine. « Le mélange du sang nègre , dit-il , celui des étrangers du Soudan, des Arabes nomades et des Ethiopiens, avec celui des

NU

indigènes proprement dits , a produit par suite du temps six classes tellement distinctes, qu'il n'est aucun individu qui ne sache -reconnaître à laquelle il appartient. Voici comment on désigne dans le pays ces six races d'hommes dont se compose la population ; i° El- As/ar. Ce sont les moins colorés; ils appartiennent aux tribus d'Arabes nomades; ils ont les cheveux plats; cette race croise rarement avec les autres ; les mœurs et les usages qui lui sont propres s'opposent à une altération sensible de la physionomie primitlye. Ces Arabes sont originaires du Hedjaz; et il est facile de le reconnaître non - seulement aux traits de leur visage, mais à la pureté avec laquelle ils parlent encore la langue arabe; 2° El-Ahmar (les rouges). Ceux-ci ont le teint roux , les cheveux rougeâtres et crépus , les yeux rougeâtres aussi ; cette race tient peut-être des originaires du Soudan sa nuance caractéristique ; elle est la moins nombreuse; 3° El - Soudan -Azrak (les bleus) : leur couleur est cuivrée; ce sont les Foungis; 4° El~Ahkdar (les verts). Ils ont les cheveux comme ceux des Foungis, et leurs traits se rapprochent beaucoup de ceux des nègres; 5" El-Kat-Fatitolem. Les individus de cette classe tiennent de la première et de la quatrième, c'est-àdire, qu'ils sont à demi jaunes et à demi verts ; ils ont les cheveux plats , parfois un peu crépus : le sang qui domine en eux est celui des Ethiopiens, peuple agricole, dont la couleur ressemble à celle des Abyssins , et qui doit tirer son origine de là race la plus nombreuse des hommes qui composaient la population de l'ancienne Égypte; 6° Ahbits, Ahbd, ou Nouba. Ce sont des peuplades nègres venues de l'ouest, et qui habitent les montagnes du pays de Bertât , où ils vivent isolés. Ils ont les cheveux cotonneux , généralement noirs , un peu roux; ils ont ie nez moins plat , les lèvres moins épaisses, et les joues moins proéminentes que les nègres de l'Afrique méridionale. On trouve fréquemment parmi eux des individus

qui ont , à la couleur près , une figure régulièrement belle. » La tradition loeale rapporte que les Foungis cités dans cette variété de races sont originaires du Soudan d'où ils vinrent dans le quinzième siècle conquérir le Sennâar, dont une partie, le Bouroum, appelé aussi Djebel-Foungi, a pris son nom.

Cette confusion du sang sur quelques points de la Nubie s'explique aisément, ainsi que nous l'avons dit, par le commerce qui met constamment en contact les populations diverses.

Elle est produite et entretenue par une dissolution de mœurs, dont la cause est encore moins dans le climat que dans la liberté excessive à laquelle on est accoutumé dès longtemps sur les principaux marchés du haut pays.

L'accueil empressé des femmes et leurs manières faciles surprennent, par un contraste sensible, le voyageur qui a parcouru l'Egypte et surtout la Nubie inférieure, où régnent, sous ce rapport, des mœurs et des habitudes tout a fait opposées. C'est particulièrement à Sennâar que la débauche et la prostitution sont dominantes, et, pour ainsi dire, organisées en système, alimentées qu'el les sont par la quantité d'esclaves qui affluent de tous côtés sur ce marché. Il faut dire aussi que les femmes du pays sont fort séduisantes de leur nature , et que, pour plaire, elles savent employer toutes sortes de ressources et d'artifices de toilette. En général , les Sennariennes ont la démarche aisée et le maintien noble. Elles paraissent, en outre , conserver au delà du terme ordinaire dans les pays chauds, les signes extérieurs de la jeunesse; et elles se maintiendraient plus longtemps encore dans leur fraîcheur, si la vie n'était la plupart du temps usée par desexcès continuels et des maladies • sans nombre dues en partie à l'insalubrité du climat. Malgré ces causes de dépérissement précoce et l'appauvrissement qui semblerait devoir en résulter, l'espèce du Sennâar est très-belle , grande et robuste ; on pourrait croire qu'elle se retrempe ou se régénère par le croisement même. Les jeunes gens y sont remarquablement beaux

L'UNIVKRS.

jusqu'à douze ou quinze ans. Il n'en est pas de même du caractère et des mœurs de ces Nubiens. Les Sennariens passent pour être fourbes , plus intéressés que jaloux, très-superstitieux, et peu zélés observateurs de la religion mahométane qu'ils ont embrassée depuis longtemps.

De cet assemblage incohérent de races et de mœurs diverses, et du contact des passions, des habitudes les plus opposées , il était cependant résulté un certain ordre de choses durable, fondé sur une étroite analogie de vues et d'intérêts. Par suite d'un concours de circonstances qui réunissait vers un centre commun les éléments les plus disparates , s'était élevé une sorte d'état social assez puissant, qui, jusqu'à son démembrement, a porté au moyen âge le nom de royaume de Sennâar. Et telle est Ja force vitale des institutions primitives et des coutumes traditionnelles qui tiennent au sol , qu'au travers des usages et des préjugés apportés par des hommes d'extractions différentes, elles se sont perpétuées en s'imposant constamment à ces derniers. C'est ainsi qu'on ne saurait méconnaître une tradition évidente des colons primitifs des bords du Nil, dans ces habitudes agricoles dont le roi de Sennâar , quelle que fût d'ailleurs son origine, deviiit donner le premier I exemple, en cultivant annuellement un champ de sa main royale, ainsi que le rapporte M. Cailliaûd. Il y a là bien certainement analogie avec cet attribut de la royauté dont les Pharaons s'étaient , de toute antiquité, réservé l'honneur exclusif, pour en relever davantage la portée aux yeux du vulgaire , celui de présider aux travaux de l'agriculture et de les inaugurer avec la plus grande pompe. Par une autre coutume évidemment antique, en ce qu'elle a de moral, et que PÉgypte et la Nubie modernes paraissent avoir conservée, au moins en partie, jusqu'au Sennâar, lorsqu'il arrive qu'une personne tombe malade, on irempresse d'en prévenir ses parents et les amis de la maison. Ceux-ci se réunissent dans la chambre du malade

qu'ils étourdissent de leurs lamentations bruyantes. On attache à ces démonstrations d'une affliction factice une efficacité merveilleuse. On va même jusqu'à payer des pleureuses de profession pour venir, à plusieurs re-

f>rises , comme étourdir le malade et ui faire oublier ses maux. S'il succombe , toutes ces femmes arrivent de nouveau , et font retentir la chambre du défunt de leurs cris lamentables.

Les plus zélées d'entre elles vont jusque dans la rue se rouler par terre, et couvrir leur chevelure de poussière ou de cendre ; et enûu elles se croisent les deux mains au-dessus de la tête comme la plus grande marque de détresse qu'elles puissent donner. C'est ainsi que les hypogées de l'Égyptenous montrent , dans la représentation des scènes funéraires , des femmes et des jeunes filles réunies, dans l'attitude du désespoir, se livrant à des manifestations analogues de regrets , mais sur l'expression vraie desquels on ne saurait se tromper. Il y a entre la scène antique et l'imitation moderne toute la distance qui sépare le culte pieux et sincère de la famille, de la tradition tout extérieure d'un usage dont le sens moral a disparu avec le principe social et religieux qui l'avait produit- Il en est de cette coutume comme de la plupart des meubles et autres ustensiles dont la forme primitive , consacrée par le temps , s'est perpétuée exactement la même, et qui n'ont pas cessé d'être employés aux mêmes usages , en passant aux mains de générations successives d'hommes d'origines les plus diverses.

Au milieu de ces populations, il existe dans la Nubie moyenne une race, celle des Chaykiés, qui passe pour étrangère à l'Afrique. Les Chaykiés, s'il faut en croire la tradition, seraient venus de l'Arabie il y a 600 ans environ. Leur caractère plein de bravoure et de fierté , leurs habitudes plus belliqueuses qu'agricoles, leurs mœurs où se révèle la séve native, et surtout la pureté avec laquelle ils parlent l'arabe, sembleraient confirmer cette origine. Leurs femmes partagent,

dit-on , le courage et le dévouement de leurs maris, et quelquefois même leurs dangers dans les combats. Après le démembrement du royaume de Sennâar dont ils étaient tributaires, ils se rendirent redoutables à leurs voisins.

Les Mamelouks réfugiés à Marakab par suite de leur expulsion totale de l'Egypte, eurent à souffrir de leurs attaques. Établis sur la rive orientale du Nil, dans une position que le fleuve enceint de son- cours, par la direction qu'il prend au sud-ouest, puis au nord , ayant le grand désert de Nubie pour rétraite , ils ont défendu leur indépendance contre les armes du pacha d'Égypte. De là ils se livraient à de fréquentes incursions au midi dans les provinces limitrophes , Berber et Halfay ; au nord, dans le Mahaset le Sokkot, qui sont peu éloignées en suivant la route du désert. Ils employaient les prisonniers qu'ils faisaient dans ces deux dernières provinces à cultiver leurs terres dont ils recueillaient le produit en véritables suzerains. Si, obéissant à l'instinct de leur origine, lesChaykiés dédaignent les occupations agricoles et leur préfèrent l'existence vagabonde et les courses lointaines; ils ont cependant des demeures fixes où ils se montrent très-hospitaliers.

Leurs femmes poussent même , dit-on, les égards pour les étrangers , en l'absence de leurs maris, jusqu'à l'oubli du devoir conjugal. liurcknardt rapporte que les Chaykiés professent au respect pour les hommes de science; plusieurs savent bien lire et même écrire l'arabe , qui est enseigné dans des écoles. Depuis les conquêtes de l'islamisme, les Arabes n'ont fondé des établissements fixes en Nubie que dans ce canton.peu étendu, ainsi qu'à Damer, petit État plus méridional, renommé pour ses écoles de théologie, et dont la population est entièrement de race arabe.

Malgré la diversité des races, les populations de la Nubie actuelle sont soumises pour la plupart à un même état, à une condition commune, sous le rapport des intérêts matériels et politiques. Leur existence y repose

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