‹ Sénégambie et GuinéeChapitre 19 sur 25 · BIE · texte numérisé non relu

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heure que la région du Nil résumait à elle seule la portion importante et principale du monde terrestre, et, pour ainsi dire , l'un des deux hémisphères constituant, d'après un système tout local, le grand tout de l'univers. A peine l'ère sociale remontait à quelques générations , et déjà pour le colon éthiopien la terre habitable paraissait n'avoir pas de limites plus reculées que celles de la vallée du fleuve; au delà , il n'y avait pour lui que l'espace ou le néant. Cette doctrine fondamentale , qui reposait sur la constitution physique de la contrée , avait, en revêtant Pautorité du dogme, formé la base des idées et des croyances locales ; elle avait été comme le point de départ du développement social et religieux.

Descendu de la région méridionale en suivant les rives du fleuve jusqu'à la mer, et à mesure que le sol cultivable se formait au-devant de ses pas, l'homme avait transplanté aussi ses mœurs, ses pratiques, ainsi que le germe de ses croyances et de ses institutions. Son existence n'avait pas cessé d'être entourée des objets de son culte et de sa vénération, qui déjà, sans doute, avaient droit à ses hommages, par cela même qu'ils étaient l'expression d'un principe utile ou bienfaisant, d'un élément essentiel de l'ordre moral ou de l'ordre matériel. Avec lui avaient émigré, au nord de l'Ethiopie, la plupart des êtres ou des productions de la nature qui jouèrent un rôle dans la symbolique primitive, et qui étaient évidemment originaires des climats méridionaux où les voyageurs les ont retrouvés de nos jours. C'est là un fait incontestable. Mais on est réduit à des conjectures lorsqu'on essaye de rechercher quelles furent les croyances naissantes, et par quels degrés les hommes fixés sur les bords du Nil s'élevèrent à la connaissance de la Divinité. On ignore si, déjà dotée de beaucoup d'autres avantages rjui lui étaient particuliers, cette société aurait eu encore, dès ses premiers pas, le privilège d'échapper aux essais d'un fétichisme grossier, et à ses supers-

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titions, et si elle se serait trouvée à son origine en possession du système religieux complet et perfectionné, dont témoignent les monuments de la plus haute antiquité. Il en est de même des institutions civiles et politiques. Aucune donnée positive ne nous est parvenue sur le degré d'avancement moral des premières colonies venues d'Éthiopie en Egypte. L'obscurité qui enveloppe les annales primitives de ces deux contrées a défie jusqu'ici les investigations de la science, et confond, à tous égards, dans une étroite communauté la part de chacune d'elles dans l'œuvre des perfectionnements.

Il faut . nécessairement reconnaître que de très-bonne heure l'idée d'une intelligence supérieure à toutes choses avait pu, en quelque sorte, éclore spontanément sur la terre dÉthiopie , et qu'un concours de circonstances particulières avait dû singulièrement prédisposer les esprits à révérer dans les faits naturels la manifestation d'une puissance préexistante à tout. Il est certain que le génie profondément observateur et religieux qui présida aux destinées sociales de cette contrée , avait étudié, scruté attentivement les mystères de la nature et de l'organisation du monde. Il avait puisé dans l'ordre et l'harmonie de l'univers, dans le cours régulier des astres, la périodicité des phénomènes, enfin, dans le mouvement et la vie imprimée aux productions naturelles et aux êtres animés, la révélation ou l'émanation d'une volonté, d'une intelligence éternellement féconde et toute-puissante.

En remontant des œuvres créées au principe créateur, ce génie éminemment philosophique s'était élevé à l'idée d'un Dieu « maître et auteur de «l'univers, supérieur à tous les élé- « ments, par lui-même immatériel, « incorporel, incréé, indivisible, invi- «sible, et tout par lui-même et en «lui-même, et qui, comprenant tout « en lui, communiquait à tout. » Telle est la définition que Iamblique nous en a transmise, d après ce qu'il avait appris des Égyptiens eux-mêmes. Ainsi

il aurait été donné aux âges primitifs de la civilisation de concevoir l'idée purement abstraite de Dieu dans son unité absolue. Il est aujourd'hui bien avéré

Î[ue, sous les apparences du panthéisme e plus étendu, les populations de la vallée du Nil n'avaient admis en fait et très-positivement que le mono' théisme manifesté par ses attributs infinis , et représenté par autant de personnifications mystiques qui en étaient l'expression sensible (*). Il reste encore démontré qu'une saine philosophie avait présidé à la formation de ces mythes religieux et aux idées cosmogoniques particulières à la contrée; qu'enfin une doctrine psychologique , puisée dans une morale épurée et dans une métaphysique de l'ordre le lus élevé, avait consacré le dogme de immortalité de l'ame avec les peines et les récompenses de la vie éternelle, sous les formes diverses delà matière.

L'organisation sociale tout entière reposait sur des vues d'une portée non moins haute, et une sagesse profonde se révélait dans la plupart des institutions civiles, politiques et religieuses, étroitement liées entre elles. Si l'on se livre attentivement à leur étude, un ordre de choses complètement réglé et parvenu à une maturité entière, apparaît entouré des signes certains de son existence prolongée et d'une antiquité qui devance tous les calculs. Ses lois étaient l'expression de la stabilité et de l'ordre immuables, de même que l'exercice du pouvoir semblait fondé sur l'autorité la plus inflexible et la puissance la plus étendue qui aient été données à des hommes. La hiérarchie sociale n'avait que deux degrés, que séparait, pour ainsi dire, toute la distance qui existe entre ïinteKigence et la matière. De la sphère supérieure, l'élite des intelligences, particulièrement réservée à l'exercice des facultés morales, planait au-dessus du reste de la population, vouée exclusivement

(*) Voir à ce sujet les Lettres écrites d'Egypte et de Nubie , par ChampoIJion le jeune, et PÉgyptc ancienne, par M. Chain poIlion-Figeac , p. a 44.

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aux travaux matériels. Le. pouvoir souverain était naturellement dévolu à ceux qui, revêtus du caractère sacerdotal, semblaient appelés, comme intermédiaires nécessaires entre la Divinité et le monde terrestre, à régir la société par des lumières et des vies supérieures. Dépositaire de l'autorité suprême et constituée en caste, sur des bases particulières et à certaines conditions mystérieuses , cette réunion d'hommes à part avait fondé le gouvernement théocratique le plus puissant; assumant la responsabilité de l'avenir social, cette caste avait en même temps consacré un principe absolu pour le reste de la nation : le travail et l'obéissance passive. Elle s'était réservé à elle-même les attributs d'une influence illimitée, et son action se manifestait à tous les degrés de la hiérarchie religieuse, politique ou administrative. En possession de la haute mission de veiller sur les destinées de l'État , elle aurait , selon quelques traditions , corroboré dans les temps primitifs, l'autorité de ses arrêts par la haute sanction des oracles. Cette théocratie avait aussi donné originairement les premiers chefs à la nation; de son sein était sortie une succession de prêtres rois auxquels fut déléguée l'autorité suprême, sorte de magistrature qui réunissait à la fois dans les mêmes mains les pouvoirs du pontife et de l'homme d'État. Ses archives, sanctuaire ouvert à ses seuls adeptes, renfermaient le secret des ressources publiques et de la science du gouvernement. On y avait consigné de temps immémorial les traditions et les saines doctrines qui devaient assurer au pays la perpétuité d'une administration éclairée. Cette institution puissante avait d'ailleurs porté sur tous les points son attention vigilante. Par ses soins, les ressources du travail et de l'industrie avaient pourvu aux besoins toujours renaissants d'une population accumulée et sans cesse croissante.

L'agriculture avait été particulièrement mise en honneur, et le partage annuel des terres entre les cultivateurs assurait, par une répartition propor-

tionnelle des labeurs , la subsistance de la grande communauté. En outre, une sage prévoyance amassait en réserve le superflu des années d'abondance pour les temps de disette , à laquelle le pays était exposé par suite de l'inégalité des inondations périodiques. Les procédés de la mécanique étaient mis en œuvre pour puiser les eaux du fleuve, les épancher sur les terres élevées qu'elles fécondaient en tout temps, et multiplier ainsi les récoltes. Enfin des canaux allaient fertiliser au loin les sables du désert, et reculaient les limites du domaine de l'homme jusque sur des plages ingrates, auparavant inhabitables et vouées à une stérilité éternelle.

Ce n'était pas assez d'avoir assuré, par les ressources premières, l'existence des masses 'et une partie de leur bien-être matériel; il était encore nécessaire de veiller à leur conservation, et de les préserver des causes de destruction nées de leur accroissement même. L'expérience d'un passé funeste avait sans doute révélé de graves perturbations dans l'ordre matériel, et signalé l'invasion , à différentes époques, de maladies epidémiques ou contagieuses qui avaient décimé les colons des bords du Nil ; fléaux d'autant plus actifs et redoutables que les populations étaient plus agglomérées. Ce mal , dont il serait difficile de déterminer l'origine, le siège et le caractère à l'époque de sa première apparition , avait alors sans doute frappé de terreur toutes les imaginations. Le retour de calamités semblables, en attaquant les classes inférieures ou les sommités elles - mêmes de la société , avait sapé l'édifice tantôt par la base, tantôt par le faîte ; il avait paralysé le travail et ses ressources, ébranlé la foi des masses et la persévérance des gouvernants, rompu l'équilibre des forces actives ou intelligentes de la nation, et mis peut-être plus d'une fois en question l avenir social. Prévenir le renouvellement de ces catastrophes , extirper un germe de destruction qui semblait inhérent au sol même, tel avait été le problème à résoudre.

Après en avoir étudié et reconnu les

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causes, une sollicitude intelligente était parvenue à dompter le mal par les prescriptions les plus efficaces , par des mesures d'hygiène, de propreté, et enfin, par l'usagede l'embaumement des corps, suivant certains procédés. Cette pratique qui, dans le principe, n'avait eu évidemment d'autre motif, remontait à une époque d'une antiquité assez reculée qu'on ne saurait déterminer même approximativement. Le but paraissait avoir été complètement atteint. L'histoire, du moins celle des temps antérieurs à l'ère chrétienne , n'a d'ailleurs conservé aucune trace positive d'une maladie pestilentielle née dans la région du Nil , et semblable à celles qui ont désolé depuis cette partie de l'Afrique, et ont envahi fréquemment et l'Asie et l'Europe (*). Quelles qu'aient été la nature et l'extension des maladies qui auraient affligé, dès l'origine, les établissements des hommes dans cette contrée, il est certain que les mesures de salubrité , évidemment destinées à les combattre , furent rigoureusement en usage partout où un

(*) Le savant docteur Pariset établit dans un écrit intitulé : Mémoire sur les causes de la peste et sur les moyens de la détruire, imprimé en 1837, que 1* partie inférieure de l'Égypte, connue sous le nom de Delta, est le foyer permanent de la peste d'Orient ; que celte maladie contagieuse qu'on peut considérer comme nouvelle, en ce qu'elle diffère par ses principaux caractères de celles décrites par les auteurs anciens , y parut pour la première fois à Péluse en l'année 542 de l'ère chrétienne. Il en attribue néanmoins l'apparition à la désuétude dans laquelle était tombé l'usage des embaumement» , par suite de l'invasion du christianisme qui, avec les croyance» anciennes, avait détruit la plupart des pratiques qui y étaient inhérentes. Cette institution semblerait donc avoir fait disparaître dans l'origine un fléau qui aurait affligé les premières colonies de la vallée du Nil. Le mal se serait reproduit dans la suite, bien que son caractère et ses symptômes aient pu varier, et à cause du temps écoulé, et par suite d'une combinaison d'influences ou de circonstances nouvelles et de changements survenus dan-, la constitution même de la contrée.

certain degré de civilisation avait pénétré dans ces parages, et qu'elles étaient répandues au midi , sur une grande étendue de la contrée. Au nombre des faits contenus dans le récit deslchthyophases , sur ce qu'ils avaient vu cnez les Éthiopiens Macrobiens , où le roi Cambyse les avait envoyés pour reconnaître le pays, on remarque les

{>rocédés employés par ce peuple pour a sépulture des morts. En lisant ce qu'en rapporte Hérodote, dont, en cette occasion , la véracité ne semble pas devoir être suspectée , on est frappé de l'analogie qui existe entre ce qui se pratiquait chez ces Éthiopiens et les usages consacrés pour le même but dans la vallée inférieure du Nil (*). On ne peut méconnaître dans cette coutume , soit une tradition conservée depuis l'origine de l'institution, dans le haut pays où elle aurait pris naissance, soit un emprunt fait, par imitation, à la sagesse de l'Égypte qui avait déjà répandu au loin ses bienfaits.

On en peut conclure qu'au temps de Cambyse , c'est-à-dire , dans le sixième siècle avant l'ère chrétienne, cette institution, ainsi que plusieurs autresdont nous parlerons ailleurs, était en vigueur dans la région considérée alors

(*) « Les Ichthyophages, dit cet historien, visitèrent ensuite les tombeaux des ttliiopiens qu'on dit fabriqués en verre; on dessèche le corps suivant la méthode des Egyptiens ou autrement ; on l'enduit d'une couche déplâtre, ornée d'un dessin, approchant, autant qu'il est possible, de la ressemblance du mort. Après cette préparation , on renferme le corps dans une colonne creuse de verre fossile, très-commun dans le pays, et qui se travaille facilement. Au travers «le cette enveloppe on voit le mort saus qu'aucune odeur désagréable se fasse sentir et sans que cette vue ait rien de choquaot.La colonne est placée de manière qu'on peut b contempler de tous cotés ainsi que le corj a qu'elle renferme. Les parents les plus proches du mort gardent ces sortes de colounts pendant un an dans leurs maisons , font servir devant elles les prémices des victimes, et leur offrent même des sacrifices. Ce temps écoulé , elles sont emportées dehors et placées autour des murs de la ville, »

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comme la plus méridionale de l'Éthiopie. Mais on ne saurait déterminer si cette coutume y était fondée sur les mêmes causes et due à des circonstances semblables, et si elle y avait revêtu au même degré un caractère religieux puisé dans un ordre d'idées et de croyances entièrement analogues.

Il est certain que dans la vallée inférieure du Nil , cette mesure importante de salubrité publique avait été consacrée, dès le principe , sous la forme d'un rit, avec la solennité de ses pompes particulières. Son utilité réelle n'avait pas été entourée de cérémonies purement vaines, i 1 y avait là encore un grave enseignement moral et social tout à la fois , qui fortiûait dans les cœurs l'attachement à la famille et au sol héréditaire de la patrie : un dogme d'une haute portée philosophique et religieuse était aussi venu s'y confondre.

Pour atteindre complètement son but véritable, ce système d'embaumement et de conservation des corps dut s'emparer de la dépouille de tous les animaux de la nature sans aucune exception ; et , sous ce point de vue , ce rit fut rattaché aux idées psychologiques et à la transmigration de l'âme éternelle sous les formes diverses de la matière périssable, c'est-à-dire, à l'existence régénérée, renouvelée par des métamorphoses extérieures , successivement modifiées selon les mérites de chacun ; car tous les êtres que la création avait animés de son souffle, sans distinction d'instincts bons ou mauvais , étaient considérés comme une manifestation ou une émanation de la Divinité même, une parcelle de l'intelligence supérieure. En même temps donc que cette institution avait une utilité actuelle, elle était aussi l'expression du lien moral qui unissait les nommes entre eux par les sôuvenirs et les affections du passé, et elle se rattachait intimement à l'avenir par les crovances religieuses et les idées psychologiques qu'elle représentait. Ainsi s'expliquent ces honneurs merveilleux dont, après la mort, la dépouille de tous les êtres de la création , celle des

était entourée, de toute antiquité, sur les bords du Nil. C'est par suite de l'observation rigoureuse de cette pratique, que des momies de toutes sortes d'animaux , rangées en ordre et par espèces, surgissent encore aujourd'hui par myriades, presque à la surface du sol qui les recouvrait naguère, ou bien remplissent des souterrains creusés par la piété des hommes, dans le but de soustraire ces restes respectés à une destruction complète et funeste. Une destination bien plus élevée était réservée à ces hypogées immenses, décorés avec toute la magnificence des arts , et par les représentations symboliques ou mythologiques de la plus haute signification , alors qu'il s'agissait de la demeure dernière des rois auxquels le jugement des populations, d'accord avec le vœu de la loi , rendait un témoignage éclatant de vénération et de reconnaissance, en leur décernant les honneurs de la sépulture. De là enfin cette multitude de catacombes s'ouvrant au flanc des montagnes et sondant leurs profondeurs ; vastes nécropoles souterraines où reposent encore ensevelies depuis des siècles des générations successives , conservées à ce point qu'elles y semblent récemment déposées. Elles y apparaissent avec leurs traits, leur couleur; et, comme pour compléter en quelque sorte cette illusion d'un reste de l'existence prolongée au sein même de la tombe, chacun y est entouré, selon son rang ou sa profession , de tous les objets , de tous les attributs qui l'ont accompagné sur la terre. Les parois de ces demeures sépulcrales reproduisent avec exactitude et naïveté l'image écrite et peinte des scènes de la vie terrestre de l'homme , de ses occupations agricoles ou industrielles ; le tableau de ses usages domestiques, civils et religieux , comme des actes qui consacraient les affections de la tamille, la piété et la vénération envers les ancêtres,et enfin le culte de la divinité.

Ainsi la religion était intervenue dans la plupart des institutions, et avait, par sa sanction , assuré l'exécucelle des hommes»., Ijpn des mesures d'utilité générale. De

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plus , un sens moral d'une haute portée était attaché à la plupart des actes de la vie privée ou publique de chacun, soit comme être isolé, soit comme fraction de la grande communauté.

Une sage prévoyance avait envisagé l'œuvre sociale sous ce double point de vue, et elle en avait compris toute l'étendue. Quelle que soit l'opinion

3u'on a cherché à établir sur le sort es classes inférieures dans la valléedu Nil , malgré des erreurs répandues peut-être à dessein , et perpétuées dans des temps d'ignorance , il n'en est pas moins constant aujourd'hui que la condition morale de l'homme fut de bonne heure l'objet d'une attention sérieuse.

Vainement , pendant des siècles , on a déversé le mépris et le ridicule sur les croyances de ce peuple , en le présentant comme voué à l'adoration aveugle des fétiches , et plongé dans un chaos impur de préjugés et de superstitions.

C'est en vain aussi que, se fondant sur l'immensité prétendue vide et le faste en apparence inutile des travaux accomplis par les habitants de la vallée du 1S il , on en a tiré la conséquence que l'homme y fut réduit à l'esclavage le plus dur, a l'état misérable et dégradant de la brute , et qu'il ne fut sur cette terre que l'instrument passif et inintelligent des caprices et de la cupidité d'un petit nombre de dominateurs. Une critique éclairée a , de nos jours, fait justice de ces idées erronées , et rétabli les faits dans leur véritable jour. Il est bien reconnu que la raison et l'équité avaient présidé à l'établissement d'un état de choses qui trouvait , dans le bien-être des masses et leur participation à l'oeuvre commune, les garanties les plus solides d'ordre et de stabilité. Par un ins- "tinct admirable des destinées sociales , l'homme des dernières classes semblait avoir été associé, pour ainsi dire, dès l'origine, au mouvement de ce vaste mécanisme, par le travail dont la caste privilégiée était la première à donner I exemple, bien que dans une sphère plus haute et avec un but plus élevé. Le travail fut donc la loi commune, l'état permanent et habituel

des deux classes de cette société ; l'une vouée aux occupations toutes matérielles et assujettie à l'autorité de l'autre qui était adonnée aux spéculations de l'intelligence. Ainsi l'obéissance était facile à l'homme , qui ne perdait rien de sa dignité en passant sous le niveau commun de cette organisation, faite de telle sorte qu'elle n'était en réalité qu'un échange mutuel de laheurs, et que l'oisiveté n'y avait pas trouvé place. Que la caste' dominante ait usé de sa supériorité et du prestige de ses lumières pour frapper les imaginations; qu'elle ait accru par là son autorité , et suppléé par son ascendant, à son infériorité numérique, on ne saurait le révoquer en doute; mais l'usage modéré qu'elle fit de cette puissance extraordinaire qui ne dégénéra jamais en tyrannie, et le but moral, élevé, sur lequel elle reposait, en légitimaient l'exercice le plus étendu. Les collèges sacerdotaux en s'attribuant exclusivement la pratique des sciences abstraites, des plus hautes spéculations de la métaphysique et la culture des arts, n'avaient pas assumé la part la moins laborieuse dans l'œuvre entreprise en commun. L'influence de leur concours actif et de leur vigilance infatigable s'était également manifestée à tous les degrés de l'organisation sociale. Le règne des lois, la hiérarchiedes pouvoirs, nvaient,comme nous l'avons dit, établi un ordre de choses régulier ; d'autres effets encore avaient signale cette action puissante.

La division du temps et l'établissement du calendrier furent du nombre des plus belles institutions dont une société primitive ait pu être dotée, et qui lui aient donné le plus de titres à l'admiration de la postérité. Les usages civils, les travaux divers de l'agriculture, ainsi que les solennités religieuses, avaient été réglés sur les différentes saisons et fixés à certaines époques de la période annale. Les observations de la docte caste ne s'étaient pas arrêtées aux phénomènes de la nature terrestre; elle avait porté plus loin la profondeur de ses méditations. Elle était arrivée par la contemplation assidue

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de la voûte céleste et une puissance d'observation merveilleuse, à une série de calculs astronomiques dont quelques monuments attestent la haute antiquité; elle avait déterminé selon des règles Gxes et constantes le cours des astres et le mouvement des constellations. Le résultat d'une partie de ces travaux, qui sont encore les vérités fondamentales de la science, nous est

{>arvenu soit par les zodiaques , dont 'institution semble aussi ancienne que les connaissances qu'elle consacrait , soit par unemultituded'autres tableaux astronomiques ou même astrologiques ; car l'astrologie fut au nombre des matières spéculatives qui exercèrent l'infatigable sagacité des collèges sacrés.

Les croyances inhérentes à une société primitive, la nature d'une religion qui embrassait l'univers dans son domaine, expliquent suffisamment l'existence d'un art en quelque sorte divinatoire, à côté des sciences exactes et positives et d'un ensemble d'institutions d'ailleurs fondées sur la raison la plus grave et la plus élcvée.Toutefois, il faut se garder de confondre les idées philosophiques et purement cosmogo niques dont l'astrologie fut l'expression sur les bords du Nil, avec les superstitions et les spéculations de la science cabalistique qui a été en crédit même chez la plupart des peuples éclairés de l'antiquité, et dont nous voyons d'ailleurs des exemples parmi plusieurs civilisations plus modernes, où la politique de quelques hommes instruits , spéculant sur la crédulité du vulgaire ignorant, a trouvé dans les mystères de la science astrologique , comme les anciens dans les oracles, un moyen d'influence et de gouvernement! intimement liée à l'astronomie dont elle procédait, l'astrologie avait établi des rapprochements particuliers entre les chosesde la terre et certaines combinaisons de faits astronomiques. De Faction directe et réelle des astres sur les diverses saisons , sur les productions et la

tilupart des phénomènes de la nature, 'esprit superstitieux des premiers âges avait déduit des influences sur les êtres, leur nativité, leur existence et leur

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mort, et par suite la philosophie y avait rattaché les doctrines psychologiques et certaines croyances locales. La notation et la collection de ces rapports constituèrent de bonne heure une théorie particulière. La caste sacerdotale s'était emparée de cette source précieuse d'autorité sur les esprits, et 6'était réservé d'en formuler les lois, dont le recueil nous a été transmis en partie dans un texte que Champollion le jeune désigne sous le nom de Table des influences. Par sa nature abstraite et toute spéculative, la science astrologique dut rester en dehors du domaine vulgaire, de même que la plupart des choses de la métaphysique et des matières d'un ordre supérieur. Aussi les monuments de cette science, c'està-dire, les textes astrologiques, sontils beaucoup plus rares en Ethiopie et en Egypte que ceux qui intéressaient directement l'état moral ou matériel de la société. Nous sommes naturellement amenés à jeter ici un coup d'oeil rapide sur les procédés graphiques qui furent le plus communément en usage dans presque toute l'étendue de la vallée du Nil. Il rentre dans notre sujet d'examiner leur origine , leurs développements et les éléments divers qui y concoururent dès la plus haute antiquité, sous l'inspiration éclairée et la direction unique de l'ordre sacerdotal, dont cette création, comme toutes les autres , atteste les vues d'avenir et le génie social. Les découvertes modernes neus ont appris toute l'importance de ce mode primitif de transmission de la pensée, en nous révélant sous un jour nouveau sa véritable constitution , son but et sa portée.

La plupart des traditions de l'antiquité font honneur à l'Éthiopie de l'invention de l'écriture hiéroglyphique, comme des notions premières qui enfantèrent les autres institutions de la civilisation égyptienne. Aucun doute ne s'élève sur la probabilité de cette origine, si l'on considère la nature même des signes de cette écriture: la plupart des objets qu'ils représentent

[>ar imitation , et qu'il est facile d'aileurs de reconnaître, appartiennent évi-

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demment au règne animal ou au règne végétal , de même qu'aux phénomènes de la région méridionale de PÉthiopie au-dessus de l'Egypte. Mais on ne saurait décider et on ignorera toujours dans laquelle de ces deux contrées cette invention aurait échappé à l'imperfection des essais primitifs, et serait parvenue à un système complet et régulièrement constitué. Il serait difficile de déterminer par quelle série d'élaborations successives et de phases diverses a dû passer cette institution , quand on la prend à son point de départ, isolée, sans antécédents,alors que l'homme essaye de reproduire et de transmettre sa pensée au moyen du mode le plus simple, le plus élémentaire, c'est-à-dire, par la représentation toute matérielle ou la figure même de l'objet qu'il veut exprimer , ou bien dans l'ordre moral des idées , par des signes symboliques ou idéographiques , à l'aide des analogies. Puis, à mesure que la société grandit, se perfectionne et parvient à un état d'organisation tel qu'il ne reste plus qu'à en assurer la perpétuité, en fixant d'une manière immuable ses lois et ses institutions civiles et religieuses, en léguant ce dépôt précieux aux générations à venir autrement que par la tradition vague et fugitive, comment arrive- 1- elle à se créer par son propre génie, et sans secours étranger, des moyens de communication plus certains, plus rapides, en harmonie avec les rapports plus fréquents entre les classes diverses de la hiérarchie sociale, et même entre les individus? Qui pourrait dire parquels travaux merveilleux, parquets efforts de l'esprit, cette société s^élevant graduellement de l'insuffisance du symbolisme primitif jusqu'à l'emploi du phonétisme, c'est-à-dire, des signes alphabétiques, se trouve dès lors dotée d^une écriture , instrument perfectionné dont les procédés se prêtent à l'expression de toutes les nuances de la pensée, à toutes les formules de la langue parlée , et répondent complètement aux besoins de la civilisation et du mouvement intellectuel? Le mystère le plus profond plane sur la for-

mation de ce système graphique, non moins que sur le travail intérieur qui a développé tant de créations diverses.

Comme la plupart des autres institutions, celle-ci nous est parvenue à l'état de maturité entière, et ayant accompli toutes les phases ou transformations successives que doivent de toute nécessité subir progressivement les œuvres de l'homme pour atteindre une certaine perfection. Vainement chercherait-on ailleurs que dans la nature et l'essence même de cette écriture et dans la constitution toute particulière de ses procédés évidemment dérivés les uns des autres, des traces d'une transition, d'un progrès, d'une innovation. Les investigations de la science la plus attentive ont constaté partout, dans les textes les plus anciens comme dans les plus récents, l'emploi combiné des éléments divers de ce système arrivé à sa formation entière, y compris l'élément phonétique. C'est donc une question qui semble irrévocablement jugée , que cette antiquité prodigieuse du système graphique, et en particulier de l'écriture alpnabétique, que n'a devancée aucun des monuments existants , et qui est prouvée par ceux-là mêmes qui sont considérés comme ce qu'il y a de plus ancien, par les pyramides de Memphis. Des découvertes récentes ont révélé, parmi les matériaux employés dans le massif intérieur du plus considérable de ces mausolées, l'existence de plusieurs pierres portant le nom du souverain auquel l'histoire en attribue la construction, écrit dans un cartouche, en caractères alphabétiques , dont la lecture donne Sckôufôu, selon Champollion le jeune, qui l'avait trouvé

f»lusieurs fois dans les tombes particuières , voisines de cette même pyramide. Ainsi ce renseignement précieux, tracé sur ces matériaux lors de leur extraction de la carrière, comme simple désignation du monument dans la construction duquel ils étaient desti- . nés à entrer, devient un témoignage d'une haute portée pour l'antiquité de l'usage des signes graphiques, et peut corroborer celui d'Hérodote, jusqu'ici

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révoqué en doute , leouel nous apprend que son interprète lui expliqua une inscription gravée sur le revêtement extérieur de cette pyramide, revêtement qui aujourd'hui a complètement disparu. Ne peut-on pas en induire sans trop de présomption, que cette légende contenait ce nom de Schôufôu, le même selon toute apparence que celui de Chéops, que toutes les traditions , et Hérodote en particulier, d'accord avec le fait irrécusable tiré du monument même, désignent comme le prince qui , s'il n'en fut le fondateur primitif, paraît avoir conquis l'immortalité en le terminant et en le consacrant à sa sépulture royale.

S'il ne nous est pas donné de pénétrer le secret des élaborationsqui amenèrent le système hiéroglyphique à un état perfectionné et le complétèrent par des règles fixes et constantes , le doute sur la nature et la destination de cette écriture n'est plus permis aujourd'hui à quiconque se plaçant à un certain point de vue, même abstraction faite des révélations que nous devons aux découvertes modernes, veut de bonne foi et sans prévention, tenir compte d'un ensemble de faits de la première évidence. Il est essentiel de remarquer avant tout que, de nos jours seulement, on a fait justice des erreurs répandues à dessein , et qui se sont perpétuées pendant plusieurs siècles, sur un système d'écriture qu'il s'agissait d'anéantir pour renverser en même temps les croyances auxquelles il était étroitement lié. Sa nature réelle et ses applications si fréquentes, dont la tradition s'était peu a peu perdue dans les premiers temps du christianisme, ont été pleinement remises en lumière par les théories ingénieuses de la science moderne ; et à l'aide de cette première révélation et d'une foule d'autres qui en ont découlé, il nous a été permis d'entrevoir sous un jour tout nouveau des parties jusqu'ici peu connues ou entièrement obscures de cette organisation intérieure qui passe à bon droit pour le modèle des sociétés antiques. Le mystère absolu qui , depuis cette époque de lutte religieuse,

avait enveloppé les notions premières de récriture hiéroglyphique , le doute où était la science elle-même sur la langue dont cette écriture était l'expression, n'avaient pas peu contribué a fortifier la fausse direction dès Ionstemps imprimée aux idées touchant la plupart des œuvres de cette civilisation. De là, et non sans quelque apparence de raison , avait pu s'accréditer l'opinion que les prêtres seuls s'étaient réservé la connaissance exclusive de cette écriture, et que la tradition s'en était éteinte avec l'institution sacerdotale. On avait même été jusqu'à supposer qu'au moyen de cette science mystérieuse dont seul il avait la clef, cet ordre privilégié aurait pu transmettre de génération en génération à ses affiliés, et pendant la durée incalculable de son existence, des théories occultesdontlapossessionauraitassuré en même temps et à perpétuité à cette caste, celle des richesses, des moyens de domination et des avantages de toutes sortes dont elles étaient la source. Mais de telles suppositions tombent d'elles-mêmes devant le plus simple examen des faits. Toute incertitude a cessé sur la véritable constitution de l'écriture hiéroglyphique et deceJles qui en dérivent. D après la nature même de ce système aujourd'hui bien clairement défini , par sa destination à peu près générale et pour ainsi dire vulgaire , par les usages multipliés auxquels il était consacré, on ne peut plus douter de l'étendue de sa portée et du degré d'action que devait exercer sur les populations l'interprétation de ses constantes applications à la langue nationale. Cette langue vulgairement parlée dès une antiquité si reculée, dans toute l'étendue de la vallée du Nil, depuis la région méridionale de ce fleuve jusqu'à son embouchure, avait laissé des traces trop imposantes de son existence pour demeurer à jamais ignorée ; elle a été reconnue de nos jours avec toute évidence dans l'idiome copte par les autorités les plus respectables de la science. L'antiquité savante, cellelà même qui attribuait à l'Éthiopie l'invention de l'écriture, ne nous donne1

ce

H est vrai , que des notions très-vagues sur cette langue et sur le système graphique qui servait habituellement à la trarscrire. Mais doit-on s'en étonner quand on réfléchit à la difficulté qu'éprouvaient les philosophes voyageurs de? temps anciens, qui parcouraient ces contrées, à pénétrer, même à l'aide d'inteipyèttf , les seciels d'une organisation intérieure qui piquait si viment leur curiosité, et dont une caste, gardienne austère de ses privilèges, protectrice zélée des intérêts nationaux, réservait la révélation à ses seuls adeptes? Aussi est-ce par défaut d'informations précises et par suite d'une demi-initiation, bien plus que pour ajouter à l'intérêt de leurs récits , que la plupart de ceux mêmes qui avaient vu les choses de l'Égypte, Hérodote entre autres, ont été conduits à suppléer souvent à la vérité ou à la compléter par leurs propres conjectures.

On doit admettre, d'après les données que nous possédons , que l'idiome national formé dans l'isolement , vierge de tout contact étranger, sans aucune espèce d'aftinité ou d'alliance au dehors , s'était perfectionné et maintenu immuable , consacré dans sa pureté native, comme la représentation du dogme, la formule de la parole sainte

{>rimitivement révélée et transcrite par es ministres de la Divinité, et comme la plupart des institutions au milieu desquelles il avait pris naissance. On conçoit dès lors l'ignorance où l'antiquité classique , peu soucieuse d'ailleurs de l'étude des origines des nations qu'elle avait soumises, était restée sur ce fait et sur une multitude d'autres non moins importants. Pour reconnaître les causes qui en ont retardé la révélation jusqu'à nos jours, il faut se reporter aux premiers siècles du christianisme, alors que dans la vue d'une conversion plus générale et plus prompte des populations de l'Egypte et de l'Ethiopie à cette foi nouvelle, le système d'écriture hiéroglyphique, trop intimement identifié avec les croyances primitives, fut réformé et remplacé par l'alphabet grec complété à l'aide Se quelques lettres égyptiennes seule-

ment. Si l'on remarque en outre mie la langue égyptienne, déjà modifiée par cette première réforme , eut bientôt une rivale lors de l'invasion des Arabes, et fut insensiblement remplacée par celle de ces conquérants qui l'imposèrent aux masses au nom dit Coran, on s'explique comment la dernière tradition du véritable idiome antique des rives du ISil avait pu se perdre, s'anéantir, en présence même d'une quantité prodigieuse de monuments impérissables, témoignages palpables de l'usage fréquent de cette lan-

5ue et de cette écriture , comme de la urée prolongée de leur existence. Ce point une fois éclairci, on admettra facilement que la langue égyptienne ne fut pas particulière à une 'caste, non plus que la connaissance de l'écriture hiéroglyphique ne fut exclusivement réservée à cette caste. Il est encore une vérité qui ne peut qu'ajouter à l'évidence , parce que longtemps elle a été méconnue ou défigurée, c'est que sous le double rapport d'écriture sacrée et de science complexe qui exigeait une variété d'autres connaissances assez étendues, la pratique de l'art graphique dut être primitivement concentrée dans les sanctuaires de la caste instruite et éclairée. A une époque où l'organisation sociale était toute religieuse, où le contact d'aucune civilisation étrangère n'avait encore influé sur cet état de choses en apportant des besoins nouveaux, l'ordre sacerdotal , en possession de la science du gouvernement, chargé de propager les hautes leçons du dogme moral ou religieux et les branches diverses de la science, dépositaire (idèledes traditions de l'expérience et des archives nationales, avait naturel lement seul mission detransmettre à la masse les saines doctrines, de régler dans certaines proportions la diffusion des lumières et la marche du mouvement intellectuel; à cet ordre seul était en conséquence dévolu le soin de conserver dans leur intégrité les attributions d'un si haut ministère, et de ne permettre à aucune main profane d'en altérer les idées fondamentales, ou l'expression consacrée qui les forrou-

MJBIE.

lait. Il y eut donc nécessité pour cette caste de réserver à ses seuls adeptes l'usage ou l'exécution des procédés matériels, mais non pas la connaissance exclusive du système hiéroglyphique.

. Au sein des collèges sacerdotaux, des hiérogrammates ou scribes sacrés se formaient à l'élude de cet art graphique. Car ce fut aussi un art en quelque sorte, (jue cette pratique habituelle du dessin linéaire, cette promptitude et cette habileté si merveilleuses pour ces temps reculés, ce goût exquis, cette distribution harmonieuse des couleurs dans des représentations pour ainsi dire purement graphiques, et enfin cette hardiesse, nous dirons même cette sorte de géniequi, alors qu'il pouvait se dégager des entraves des sujets religieux et de Taustéritédes types consacrés, prenait un certain essor et s'élevait parfois jusqu'au pittoresque et à la poésie par la naïveté, le mouvement et le grandiose de quelques compositions.

Les scribes étaient particulièrement chargés d'appliquer leurs œuvres aux monuments publics, ou même particuliers, et d'ajouter un sens moral et utile, une haute signification au prestige déjà si puissant que l'ensemble de constructions majestueuses exerçait nécessairement sur les imaginations. Déjà , dans le cours de ce précis , on a eu occasion de juger par quelques citations, du but et du degré d?intérêt énéral qui se rattachaient à ces sortes e représentations multipliées sur les édifices; elles étaient une partie essentielle du système de décoration tant intérieure qu'extérieure des monuments, et surtout le complément indispensable de la pensée qui avait présidé à leur destination. C'est ainsi que les temples, les palais, les habitations particulières ou la demeure même des morts, présentaient, dans une série de tableaux sculptés et peints, accompagnés de textes , autant de pages toujours déroulées à tous les yeux, etdont l'éloquence imposante retrempait incessamment les esprits dans les inspirations religieuses ou morales, leur communiquait des enseignements que le vulgaire même m devait pas ignorer. Les préceptes de

cette sorte d'éducation publique se reproduisaient sur les parois de tous les édifices, presque sans exception. La Divinité y figurait généralement au premier rang, présentée au respect et aux hommages des populations sous les formes multipliées ue ses attributs divers. La personne royale était souvent associée à ces honneurs divins, et par une flatterie habile du corps qui avait intérêt direct à rehausser une dignité émanée de son sein, ou dont il partageait la puissance, elle apparaissait dans des relations habituelles d'égalité avec la plupart des personnages mythologiques, et se trouvait ainsi honorée avec eux par les actes mêmes de piété et de vénération que la foule adressait à ces images sacrées. Cette haute suprématie était attribuée à la royauté en toute occasion ; elle se manifestait aussi souvent dans la réalité des scènes purement terrestres, que par la fiction dans une sphère plus élevée , alors même qu'il s'agissait de retracer le plus fidèlement les faits positifs de l'histoire nationale et la participation du souverain aux actes religieux , civils ou militaires. Dans la représentation des grandes solennités , le roi , dominant la foule par la supériorité de sa taille poétiquement gigantesque, était constamment entoure du prestige de la magnificence et en rapport seulement avec les membres de l'ordre sacerdotal, classe d'hommes à part, qui, par leur caractère en quelque sorte divin , avaient seuls droit de former le cortège royal dans les cérémonies publiques. Il en était de même du rôle que le monarque était appelé à remplir dans la plupart des actions militaires. Au milieu des scènes de carnage et du tumulte de la guerre , dans des tableaux reproduisant avec fidélité le mouvement des masses belligérantes selon les règles d'une certaine stratégie , le royal chef de l'armée était encore au premier rang , non moins remarquable entre tous les combattants par les insignes de sa haute dignité que par les attributs de la force et du courage physiques, manifestés par ses exploits contre l'armée eanemie qu'il

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mettait en désordre et dont il châtiait les chefs de sa propre main, r * Il y avait sans nul doute plus que l'enregistrement d'un fait dans ces représentations où Part des hiérogrammates avait pour but ici, de mettre en évidence le personnage important, ailleurs de rapporter toute la eloire du succès à son çénie et à sa valeur personnels. Les légendes entremêlées a ces tableaux exaltaient, dans le style pompeux de Pépopee, les actes du souverain évidemment placé sons l'influence protectrice de la Divinité qui présidait et participait, pour ainsi dire, à sa généalogie comme à tous les actes de son règne ; elles contenaient aussi Pénumération des trophées et des tributs, prix de la victoire; le nombre des ennemis tués dans Pactiôn y était supputé par celui des membres qui leur avaient été retranchés ; enfin , le nom des peuples vaincus s'y trouvait inscrit a coté de la figure de leurs chefs agenouillés, et dans l'attitude humiliée des suppliants, en présence du monarque vainqueur. La date du jour et de 1 année où ces fait? mémorables avaient eu lieu y était aussi soigneusement notée, et pour la plus grande gloire du rè-

§ne qui les avait vus s'accomplir, et afin e rendre chaque page de ces annales ainsi décrites, positivement instructive pour tous les degrés d'intelligence. En même temps que cette consécration des faits d'armes et des nobles souvenirs de la guerre entretenait l'orgueil national et le patriotisme des populations, elle avait surtout pour but de rehausser l'éclat du trône par cette prééminence accordée sur les champs de bataille comme en toute occasion, au souverain en qui se personnifiaient à la fois les idées de supériorité physique et d'ascendant moral.

D'autres sentiments moraux, non moins essentiels, étaient ainsi propagés et entretenus parmi les masses. A l'aide de ces mêmes procédés graphiques, les hiérogrammates leur inoculaient le respect de toute autorité , à guelque degré de la hiérarchie que ce tût, Pobéissance à la loi, l'amour des institutions et la foi dans les dog-

mes religieux ou psychologiques. Ce système universel de décoration s'appliquait à tous les édifices , et s'appropriait constamment à leur destination spéciale par la diversité infinie des sujets qu il embrassait. Il se reproduisait jusque dans l'ombre mystérieuse des vastes catacombes ouvertes dans les profondeurs de la terre , qui recevaient la dépouille mortelle clés rois, des prêtres, des grands personnages, ou même des simples particuliers. Sur les parois de ces hypogées funéraires se déroulaientdans un ordre consacré, l'exposé solennel de ce qu'il y avait de plus élevé dans la métaphysique, de plus mystérieux dans la philosophie du dogme*, l'ensemble des doctrines religieuses et psychologiques relatives au passage des êtres du monde terrestre dans l'hémisphère inférieur, la réunion des divinités qui y présidaient, le texte des prières et de la confession des défunts , rituel funéraire qui accompagnait généralement les momies, même les plus vulgaires , la scène du jugement et de la transmigration des âmes, cause finale de leur passage sur la terre sous les formes diverses de la matière. Et quel plus grave enseignement que cette épreuve rigoureuse et universelle à laquelle nul ne pouvait échapper, pas même la royauté qui la subissait en quelque sorte doublement, en comparaissant d'abord au tribunal du peuple, puis à celui des quarante-deux juges divins appelés à confirmer la sentence terrestre qui décernait ou refusait les honneurs de la^épulture au monarque défunt! La répartition des peines et des récompenses, la série des épreuves que Pâme avait à subir dans son immortalité, complétaient, avec une multitude de thèmes astronomiques ou astrologiques, les décorations funéraires particulièrement attribuées aux tombeaux des rois ou des grands. Les hypogées qui étaient destinés à la sépulture d'un particulier, d'une famille, ou même d'une classe tout entière d'individus, reproduisaient, outre le rituel funéraire et les actes de piété consacrés , les scènes les plus variées, prises dans les mœurs, les habitudes, les usages

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ri

de la vie civile, Tordre des travaux divers de l'agriculture , le tableau complet des occupations domestiques ou industrielles, des différents métiers; des exercices du corps , la gymnastique, la lutte, la chasse, la pêche; des arts, la peinture, la sculpture, la musique, la danse; enfin de tout ce qui remplit l'existence vulgaire et terrestre de l'homme. Ce même principe de décoration graphique s'étendait encore à une multitude de meubles, ustensiles, instruments, amulettes, talismans, et à toutes sortes d'autres objets consacrés à former le mobilier funéraire de chaque momie ; sans parler d'une grande quantité de rituels ornés de ligures peintes sur papyrus, et d'autres textes qui traitaient de sujets relatifs aux actes de la vie des défunts , et dont le souvenir se trouvait ainsi déposé auprès de leurs restes.

Telle était l'œuvre que les hiérograminates étaient appelés à accomplir, œuvre importante et qui avait une portée éminemment utile, en maintenant les esprits dans une disposition religieuse et morale. La science sociale s'y résumait tout entière, et, par leur ministère efficace, le code, à la fois religieux et civil de la nation, recevait de l'ensemble de ces représentations la publicité la plus éclatante.

Dans l'ordre des idées psychologiques, la vie terrestre,présentée comme une période de transition et d'épreuves , après laquelle l'âme dégagée de la matière subissait la destinée méritée par les actes qui avaient rempli cette période, exerçait une influence directe sur la moralité des populations. Les honneurs rendus aux défunts étaient une consécration perpétuelle du culte des ancêtres et des liens de famille. Sous un autre point de vue, les préceptes inculqués par la tradition et profondément enracinés, rattachaient au devoir et aux professions utiles et ne contribuaient pas peu à entretenir les dernières classes dans des habitudes d'ordre et de travail; c'est ainsi que, par la satisfaction des intérêts prives et pur l'exaltation des sentiments moraux, chacun, retenu et satisfait dans sa con-

dition individuelle, apportait sa part de labeurs à l'œuvre commune, et concourait à assurer la puissance et la stabilité sociales.

Les monuments du système graphique multipliés à profusion et pour ainsi dire en toute circonstance, renfermaient donc des enseignements de tous les jours et de tous les instants, mis à la portée du vulçaire le plus ignorant comme le plus éclairé. Il est évident que la nature mixte de ce système dans lequel la représentation matérielle du sujet, l'image même de l'idée principale, était combinée avec des textes explicatifs, se prêtait merveilleusement à une interprétation facile pour tous les degrés d'intelligence. Quant aux hommes d'une certaine classe de la population, doués de auelque degré d instruction, qu'une étude particulière avait familiarisés avec la lecture des textes mêmes , ceuxlà avaient l'avantage de pénétrer le sens le plus intime de la pensée peinte et de la parole écrite, ainsi réciproquement expliquées l'une par l'autre. Nous n'avons pas besoin de dépasser le cercle qui nous est tracé, et d'entrer dans l'analyse de la constitution du système hiéroglyphique pour démontrer que des procédés graphiques dont l'emploi fut prodigué a ce point sur les monuments publics et particuliers, ne purent être une écriture secrète, adaptée à l'usage d'une langue mystérieuse et de théories occultes dont la connaissance fût exclusivement réservée à un certain nombre d'adeptes. La raison se refuse à admettre que chez un peuple dont les ouvrages et les institutions attestent la profonde sagesse, l'invention la plus précieuse du génie humain n'ait eu d'autre but que de servir de vaine décoration, sans profit

(*) Pour se former une idée précise de la constitution du système hiéroglyphique, de ses applications à la langue antique de PÉgyple, et de la nature même des éléments de cette langue, nos lecteurs pourront recourir aux aperçus généraux donnés à cet égard par M. Champollion-Figeac,pflge ai i et suiv. de l'Histoire de l'Égypte, qui forme une partie de celte publication.

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pour le progrès et les lumières de la nation. Et ne répugne-t-il pas au bon sens le plus ordinaire de supposer qu'une caste dont les vues positives et utiles se manifestaient en toutes choses, eût négligé un moyen d'action aussi puissant, pour se complaire à étaler à tous les yeux des énigmes indéchiffrables, et à porter même, il faut le dire, une sorte de défi perpétuel à l'intelligence des masses ?

Ainsi que nous l'avons suffisamment démontre, il importe à la vérité des faits, et surtout à la dignité d'une caste qui avait si bien compris les intérêts sociaux, de revendiquer pour son génie l'honneur d'une invention qui facilitait ses rapports avec les hommes qu'elle prétendait gouverner, non moins par la conviction, que par son ascendant moral et la supériorité de ses lumières. A l'aide de cet instrument, intermédiaire précieux, les doctes collèges, comme nous l'avons exposé, faisaient germer jusque dans les dernières classes de la population une foule de notions élémentaires, de principes utiles; ils dispensaient par là les bienfaits d'une certaine instruction et d'une sorte d'éducation commune. Mais en même temps, pour ne pas détruire l'équilibre d'une société aussi régulièrement constituée, ces enseignements, tout en relevant la dignité de l'homme à ses propres yeux , devaient se répartir à des degrés divers parmi les différentes classes de la population , vouées chacune invariablement à une part de l'œuvre toute hiérarchique tracée à cette société. La diffusion des lumières se renfermait donc nécessairement, à l'égard du plus grand nombre, dans un cercle d'idées assez restreint, dans un ordre de matières strictement convenu, d'après des règles que l'esprit traditionnel et la discipline des castes peuvent seuls maintenir et faire observer rigoureusement.

Dans cet ordre de choses immobile résida la véritable cause de l'état stationnais et pour ainsi dire immuable, où l'art nous apparaît dans la région du Nil, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'époque de sa

décadence, alors que l'influence étrangère en altéra le type primitif et original, en même temps que les principes fondamentaux. On doit attribuer à cette immobilité qui prenait sa source dans la nature même des institutions, le caractère constant d'unité que respirent à un si haut degré les œuvres de Ja science et des arts de cette civilisation. L'art n'eut pas pour but, comme plus tard chez les Grecs, la recherche du beau , l'idéal de la perfection et l'essor poétique dans ses conceptions. Austère dans son principe, grave dans sa forme, il ne tut qu'un reflet de l'organisation sociale, assise elle-même sur les bases les plus inflexibles. On conçoit dans quelles limites étroites il fut renfermé, alors surtout qu'il s'agissait de revêtir le dogme ou le mythe d'une forme sensible, et d'en éclaircir le sens mystique à l'aide d'une formule invariable et nécessairement sacramentelle. Les hiérogramraates se renfermaient, à quelques exceptions près, dans l'étude (le types religieusement consacrés, positivement graphiques avant tout, et d'une interprétation facile, même pour le vulgaire qui devait se familiariser de bonne heure avec les idées dont ces types étaient l'expression. Ils avaient en même temps pour but d'ajouter à la pompe des édifices une décoration éloquente et significative , dont la nature était toutefois déterminée parla destination de ces édifices, et subordonnée aux règles d'une certaine ordonnance. .

Obéissant à cette loi immuable, les architectes formés à la même école, coordonnaient le plan général et les détails des monuments en un tout harmonieux , et en donnant surtout à leurs ouvrages un caractère grandiose et imposant , ils se renfermaient rigoureusement dans les données sévères conçues sous cette inspiration éternellement grave et religieuse, émanée de la pensée primordiale et de toutes parts dominante, le symbolisme.

De l'ensemble de ces faits, il paraît ressortir avec évidence que, sur 1 ordre sacerdotal pesait, avec la responsabilité la plus imposante, tous les poids

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des travaux de l'intelligence: l'étude et la pratique constantes des branches diverses de la science, des arts et de l'industrie, et enfin des procédés multipliés de l'agriculture; ce qui ne formait pas la part la moins importante des charges publiques. Aucun effort, aucun labeur n'avait coûté à son génie et à sa sollicitude, pour arriver à constituer la puissance sociale sur des bases durables. Par là , il avait conquis des titres éclatants aux respects et à la reconnaissance éternels des populations.

PBÉCIS HISTORIQUE.

Les annales primitives de l'Ethiopie , de même que celles de l'Égypte , échappent à l'appréciation exacte de l'historien et à l'ordre chronologique.

Les origines communes de ces deux contrées se confondent dans un ensemble de notions incertaines et générales, mélange obscur de traditions et de croyances. Des faits mystérieux et quelques noms sans date ne se révèlent à peine dans l'espace d'une période vague, qu'au travers du voile de la cosmogonie locale et des fictions de la mythologie. Entre ces âges fabuleux ou héroïques , champ de conjectures sans limites, où la saine critique ne saurait s'aventurer , et les temps de l'histoire humaine proprement dite, s'ouvre d'ailleurs une lacune qu'on peut supposer des plus étendues , qu'il est impossible de mesurer à l'aide d'aucune donnée. Et cependant , de tous les peuples de l'antiquité, il n'en est

Ct-étre pas un qui ait marqué d'aussi ine heure et avec autant de certitude sa place dans le monde; aucun ne semble avoir devancé cette vieille société dans les annales humaines, et avoir le droit de revendiquer des témoignages aussi positivement anciens de son existence prolongée et de son état perfectionné. Il est même permis d'admettre-, d'après les indices précieux qui nous en sont parvenus , que si des révolutions successives et le fanatisme religieux de plusieurs époques n'avaient pas tour à tour boule-

versé de fend en comble le sol et les ouvrages des hommes dans cette région, nous posséderions aujourd'hui l'histoire la plus complète d'un peuple primitif, écrite par lui-même depuis son origine, pour ainsi dire, le monument le plus imposant et le plus curieux à la fois pour les annales humaines. On est fondé à supposer, sans trop de témérité, que sur aucun autre point de la terre il ne se serait rencontré une civilisation dont la marche nous fût apparue entourée de plus de certitudes et de signes plus incontestables de sa priorité, puisqu'elle nous eût été révélée par les contemporains mêmes de ses essais primitifs , de ses progrès et de sa maturité , et alors qu'elle semblait avoir devancé de beaucoup la plupart des nations dans les voies sociales. On sait, en effet, que les premières lueurs de l'histoire éclairent à peine les commencements des empires les plus puissants de l'Asie, lorsque déjà une organisation mûre, complètement, réglée florissait depuis longtemps sur les bords du Nil, ou les autres nations venaient successivement puiser des lumières, fruit d'une longue expérience, et recueillir des institutions et des leçons de sagesse consacrées par la sanction du temps. D'accord avec les monuments originaux , les écrits de l'antiquité savante et philosophique déposent authentiquement de cette antériorité ; il n'existe peut-être pas dans l'histoire des sociétés primitives un fait dont l'évidence repose sur une unanimité plus complète et plus décisive.

A l'aide ce ces notions, les seules qu'il soit permis d'admettre, et qu'une foule d'ooservations locales viennent d'ailleurs corroborer , nous avons essayé de tracer un aperçu du mouvement civilisateur à son origine, de ses essais naissants, de ses premières phases sur les rives du Nil, qui semble en décrire l'itinéraire et les progrès successifs par les accidents multipliés de son cours d'une si vaste étendue.

Il était essentiel de fixer ce point initial des anuales de l'Éthiopie et de l'Egypte; car, à partir de cette ère de

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formation primitive commence une période d'obscurité complète dont il ne nous est pas donné d'apprécier la durée. La société , comme renfermée en elle-même, se dérobe alors totalement; elle enfouit, pour ainsi dire, dans cet espace de temps, le secret de ses élaborations intérieures pour révéler par la suite son organisation déjà vieille , parvenue à maturité entière, et dont la formation mystérieuse semble, comme les œuvres sorties du moule de la création , défier les investigations de la science. Toutefois, si les procédés de ces perfectionnements nous sont inconnus et doivent demeurer impénétrables, s'il nous est interdit d'en constater positivement les tentatives et les procédés préliminaires, les notions que nous possédons nous font suffisamment apprécier l'ensemble des résultats et la place importante qu'ils occupent dans ces annales. Seul, ainsi

au'un jalon dans l'espace, le fait même 'une civilisation aussi avancée apparaît dans ce vide de l'his oire, comme le témoignage précieux d'une association primitive et aurable des hommes, d'un état de choses organisé depuis longtemps , préexistant a toute espèce de traditions , reposant sur les seules forces de sa propre vitalité, et qui semble enfin à nos faibles lumières, pour ainsi dire immuable dans son mouvement comme sur ses bases. Nous avons donc dans cette civilisation seule un renseignement important pour restituer la série chronologique, et rattacher les /iges héroïques ou fabuleux aux époques purement Historiques; elle est en quelque sorte le lien qui unit les origines de la société à la maturité de son existence; et particulièrement en ce qui concerne l'Egypte, qui apparaît d'abord dans l'histoire positive, une lacune des premières périodes de ses annales se trouve, par ce fait important, sinon comblée , du moins suffisamment expliquée. Quant à l'Ethiopie, le voile épais qui enveloppe sa chronologie primitive paraît plus difficile, pour ne pas dire impossible à soulever.

Du moment qu'avec ses colonies elle a doté la vallée inférieuredu Nil de ses >*

croyances et de tous les germes d'une organisation sociale , après avoir ouvert la plus brillante carrière aux destinées a'un empire, cette région semble se reposer dans son œuvre et rentrer pour longtemps dans le silence et le mvstère. Pendant une longue période elle n'apparaît plus qu'au milieu du prestige que lui prêtent et son cloignement et certaines idées cosmogoniques ; elle n'est plus pour l'antiquité que le sanctuaire auquel remontent les origines divinisées de l'Égypte et des merveilles de sa civilisation. Les superstitions des premiers âges, dont les écrits des anciens conservent l'empreinte dans presque toute leur naïveté , n'attribuent à cette terre que des faits surnaturels ; ces idées se perpétuent par l'ignorance complète d'une contrée sur laquelle l'antiquité n'a recueilli, même a une époque fort avancée , que des notions très-imparfaites.

Elle n'a donc pu nous transmettre que des renseignements vagues , des idées presque mystiques, telles qu'elle les avait reçues et que nous les avons exposées , en recherchant les origines de la civilisation. Elle garde d'ailleurs un silence absolu sur le laps très-important des temps que nous appellerons intermédiaires. Les textes écrits les plus anciens que l'antiquité nous ait légués sur la région du Nil , ne commencent à donner quelques renseignements positif» suri Égypte elle-même, que vers l'époque où lés dynasties des hommes parviennent à la domination, et alors qufe la société semblait avoir été dotée déjà de ses perfectionnements par une longue période du gouvernement théocratique. En effet, nous possédons, sinon pour les annales primitives de l'Égypte, du moins pour atteindre une espèce de certitude chronologique dans ses fastes, un document précieux qui mérite toute confiance, la chronique de Manéthon, de Sébennytus, grand prêtre et serine sacré, qui la rédigea en grec par les ordres du roi Ptolémée Philadelphe, d'après les archives et monuments historiques de l'Égypte tout entière. Les fragments de cet ouvrage, parvenus

jusqu'à nous, forment un ensemble qui nous a été conservé par George le Syncelle, chronographe du huitième siècle de Jésus-Christ, d'après les extraits qu'en avaient faits deux écrivains chrétiens, Jules l'Africain et Eusèbe, qui vivaient dans les premiers siècles de notre ère. Cette chronique, tirée des archives sacrées des temples de l'Egypte, formée d'éléments puisés aux sources les plus pures, revêtue par cela même de tous les caractères de l'authenticité, et dont les découvertes modernes ont d'ailleurs constaté la concordance générale avec les monuments originaux les plus anciens, cette chronique, disons-nous, remplit d'abord la plus ancienne période de l'histoire des hommes , celle qui précède la fameuse invasion des peuples pasteurs asiatiques, par la liste des seize premières dynasties ou maisons royales dont l'Egypte vit les règnes successifs, et qui ensemble présenteraient une durée totale évaluée à environ trois mille huit cents ans , d'après le calcul et la somme des années attribuées à chacun de ces règnes par les compilateurs de Manéthon.

Durantce laps considérable de temps, l'Ethiopie, du moins d'après ce nue nous en savons par l'antiquité , semble renfermée dans son rôle tout mystique, et étrangère au mouvement et aux révolutions terrestres; son apparition sur la scène historique et ses annales réelles précèdent tout au plus d'un intervalle de quelques années l'époque désastreuse de la conquête étrangère. Il n'v a pas lieu toutefois de s'étonner si cette contrée est devancée

fiar l'Égypte, nous ne dirons pas sous e rapport de la filiation sociale et de la première impulsion dans la voie des perfectionnements, que tous les faits concourent à rapporter à la région la plus méridionale, mais bien quant à la place que chacune occupe dans l'opinion générale et les notions du vulgaire, comme dans les écrits des anciens. Plus rapprochée, et par conséquent mieux connue de l'antiquité savante, l'Égypte, s'élevant d'ailleurs au-dessus de toutes les sociétés par ses

institutions, dut frapper de bonne heure l'imagination des peuples, et prendre le premier rang dans les annales du monde primitif. Objet de l'attention générale, tout ce que les anciens purent apprendre de cette contrée fut soigneusement enregistré; tout ce qui s'y rapportait de loin ou de près obtint l'intérêt des hommes; et plusieurs nations n'ont dû leur célébrité ou même une place dans les fastes des sociétés humaines, qu'à leurs relations avec l'Égypte qui avait le don d'immortaliser tout ce qui la touchait. Lors donc que nous essayons de saisir à son origine la succession des faits de l'histoire positive, nous devons recourir aux traditions de l'Égypte et à ses monuments : c'est par eux que nous pénétrons, aussi avant que le permet l'antiquité de ces témoignages authentiques dans la connaissance des choses de l'Ethiopie elle-même. Car jusqu'ici , il n'est nullement démontré que cette dernière contrée présente , pour sa propre histoire, des renseignements puisés dans des vestiges relativement plus anciens que ceux que la science a constatés dans les restes précieux qui gisent sur le sol thébain ou memphiticjue. Malgré l'étendue et le caractère imposant des ruines qui attestent qu'un état puissant a fleuri naguère dans l'Éthiopie méridionale , et contrairement à l'opinion que plusieurs autorités ont paru ad mettre à cet égard, de fortes présomptions s'élèvent pour établir que la tradition presque fabuleuse et le mystère qui , jusqu'à notre temps, ont enveloppé l'empire connu sous le nom de Méroé , ne sont pas un motif plausible de lui attribuer la priorité des perfectionnements intérieurs. Il faut se garder de conclure que parce qu'il se serait formé plus près des sources de la civ ilisation, ce même état social en aurait vu éclore les premiers germes, qu'il pourrait avoir devancé l'Égypte, avoir été le foyer primitif de ses institutions et le point de départ des premières migrations humaines qui la colonisèrent. Alors que l'ordre cnronologiaue que nous avons adopté nous y amènera , nous produi-

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rons notre opinion sur la place historique que doit occuper cet empire dont l'existence a , dans l'antiquité comme de nos jours , partagé les érudits et les voyageurs les plus éclairés. Nous devons d'abord , ainsi que nous l'avons dit , entrer dans l'histoire de l'Egypte pour remonter aux sources les plus pures des notions positives et aussi les plus anciennes slt l'Éthiopie, et en même temps pour arriver à ce point où les annales communes de ces deux contrées, longtemps confondues, commencent à se dérouler par une succession à peu près non interrompue et dans un ordre qui permet d'apprécier le rôle particulier à chacune d'elles.

Les populations de la vallée du Nil paraissaient avoir eu le privilège de donner au développement de la civilisation et de ses perfectionnements une période des plus étendues , et dont on ne saurait établir la durée sur aucune base. Le temps se révèle de toutes parts, dans cette organisation antique, comme élément essentiel , comme agent puissantet fécond. La jouissance prolongée de cet état de choses semblait fondée sur la sagesse et la haute raison qui y présidaient, non moins que sur la position géographique de la région et son isolement de tout contact étranger, sous la protection d'une ceinture de déserts. Aussi longtemps que le secret de cette organisation et de ses bienfaits resta renfermé dans le sein de la contrée, la société put se maintenir dans cette possession paisible, et se mouvoir en toute sécurité dans le cercle de son organisation intérieure , élaborée, constituée dans des temps de calme et dans des vues toutes pacifiques , sans aucune prévision de perturbations extérieures et de périls jusqu'alors inconnus. C'est à cette période a'un ordre de choses primitif et régulier que se rapporte évidemment le rçgne des demi-dieux , ou des dieux dynastes, qui ne fut autre chose que la suprématie du pouvoir sacerdotal et purement religieux, la théocratie dans le sens le plus absolu. Cette autorité révérée , pour ainsi dire , à l'égal

de la puissance divine, semblait assise depuis l'origine de la nation sur des fondements inébranlables et éternels.

Mais ces prospérités ne devaient pas demeurer toujours ignorées, et la renommée de la fertilité extraordinaire de la vallée du Nil , des biens de toutes sortes qui y étaient accumulés, de l'abondance où vivaient ses habitants, avait fini par franchir l'espace , et était arrivée jusqu'aux races nomades répandues dans les vastes contrées du continent asiatique. Ces races, ne reconnaissant d'autre lien social que celui delà famille ou de la tribu, d autre frein que l'autorité de la force, ignorant les premières notions de l'agriculture , vivaient uniquement de leurs déprédations, cherchant toujours de nouvelles conquêtes et non de» alliances, en état d'hostilités permanentes avec toute espèce de société ou de civilisation, et par conséquent, soumises à toutes les vicissitudes d'une existence précaire et d'une condition misérable. Elles apparaissent pour la première fois dans l'histoire sous la dénomination générique de peuples pasteurs. Que ces hordes devenues plus nombreuses avec le temps , unissant leurs efforts en commun, eussent d'abord cédé à la nécessité impérieuse de chercher sur un sol plus favorisé une nature féconde, une subsistance assurée , en même temps qu'elles obéissaient à leur instinct de rapine et de déprédation ; soit qu'elles eussent mis la fougue de leur multitude aventureuse au service de l'un de ces empires naissants qui occupèrent

fiar la suite une place importante dans 'histoire asiatique, toujours est -il constant qu'à une certaine époque, une puissance formidable s'était constituée incessamment menaçante, et prête à fondre de l'Orient sur la terre de la civilisation. D'un autre côté , vers les parages méridionaux de l'Éthiopie, au sein même de cette région ou le mouvement civilisateur avait naguère pris naissance, s'était multipliée une foule turbulente de peuplades de race à peu près noire , au dernier degré de la brutalité et de la barbarie , qui se

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disputaient la possession des rives du baut Nil , désertées par la race primitive pour une terre plus hospitalière , et que leur instinct conduisait à descendre sur les traces de leurs devanciers. Ainsi la vallée du Nil était menacée à ses deux extrémités, au midi aussi bien qu'au nord; sa conquête était devenue le but constant de ces ennemis naturels ; les tribus barbares léguaient cet héritage par tradition à la fougue de leurs entants ; les générations le montraient aux générations comme une proie qui tôt ou tard ne pouvait leur échapper. Lorsque, pour la première fois , ce fléau tout nouveau vint surprendre la civilisation, des populations vouées exclusivement aux occupations agricoles, amollies par des siècles d'une existence facile, sous un gouvernement influencé par la théocratie, furent tirées brusguement de cet engourdissement séculaire. Mais à peinele réveil avait succédé à cette longue torpeur, que déjà les nomades avaient reconnu Tes routes gui conduisaient à cette terre promise, désormais exposée à leurs attaques sans cesse renaissantes , et dont le danger allait croissant avec l'audace et le nombre de ces ennemis. Dès lors il était devenu nécessaire d'opposer la force à la force , et d'organiser un système permanent de défense assez énergique pour repousser en tout temps les irruptions soudaines de la fcarbarie, garantir l'indépendance nationale et surtout cet état social et ses institutions , fruits de tant de siècles d'essais préliminaires et de laborieuse persévérance. Une ère nouvelle s'était donc ouverte, et avait fait appel à toutes les forces actives de la nation ; et les bras naguère adonnés aux paisibles travaux de l'agriculture et de l'industrie, avaient dû se retremper au métier des armes. Des hommes , tels qu'il s'en rencontre aux jours de crise , avaient surgi tout à coup avec l'énergie et le talent nécessaires pour diriger l'emploi de la force publique ; la société avait trouvé des chefs capables de conduire les populations armées pour la défendre contre des périls jusqu'alors igno-

rés. Par un rapprochement historique , qui paraît indiaué dans Tordre des temps et par la force des événements, il semble très-naturel de faire coïncider avec l'origine de ces invasions des nomades dans la vallée du Nil , le premier fait que l'histoire mentionne comme une révolution appartenant aux annales humaines : l'avènement du roi Menés en qui se personnifie le pouvoir militaire. Ce personnage dont l'existence a été révoquée en ou te par plusieurs auteurs , est en effet présenté , selon une opinion différente, et par la plupart des historiens de l'antiquité , comme le premier homme qui ait régné sur l'Égypte après les demi -dieux , ou, en d'autres termes, comme un prince guerrier qui aurait substitué une autorité mixte à la puissance toute religieuse ou théocratique de la caste sacerdotale, qui avait jusque-là régi seule et sans partage les destinées sociales. Quant à l'existence réelle de Ménès, la tradition en est aujourd'hui corroborée par le témoignage authentique des monuments originaux. Champollion le jeune a retrouvé plusieurs fois le nom de ce protodynaste , écrit hiéroglyphiquement Meneï, dans un cartouche, en téte des listes rovales et particulièrement d'une procession figurée sur l'un des monuments de Thèbes, où des prêtres sont représentés portant les images des princes de la dix-huitièmedynastie.Leroi Ménès ouvrecette série, comme fondateur des autres dynasties humaines qui précédèrent celle-ci, et en témoignage de la déférence et de la vénération qui s'attachaient à la souche primitive de ces grandes familles régnantes , toujours attentives à payer un juste tribut d'hommages à leurs auteurs.

Des événements imprévus, et un danger pressant peuvent seuls expliquer d'ailleurs l'élévation d'un chef militaire, en présence û> l'ordre sacerdotal si puissant et si révéré. C'est à cette même époque que paraîtrait devoir se rapporter aussi l'institution de la caste militaire, née de la nécessité des circonstances, et qui, par suite des services qu'elle avait été ap-

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pelée à rendre, était devenue un ordre doté par la reconnaissance publique d'immunités et privilèges particuliers, quoique toutefois, dans ta hiérarchie des pouvoirs comme par son origine, elle ne marchât qu'après sa devancière.

Il est constant que la société s'était trouvée tout à coup placée dans des conditions nouvelles, et qu'elle avait été appelée à un rôle bien éloigné des antécédents que lui avait faits jusque-là le cercle pacifique de son organisation éminemment laborieuse , de son œuvre toute intérieure. Un temps de lutte presque incessante avait commencé pour les populations de la vallée du Nil; l'esprit militaire s'y était développé; et, bien que la mission de défendre le sol de la patrie eût été dévolue à une caste , le Courage du soldat n'en avait pas moins été mis au rang des vertus publiques du citoyen. Lors donc qu'une seconde puissance s'était élevée a côté de la suprématie théocratique qui avait naguère résumé en elle toute l'autorité, la force seule des choses avait amené ces résultats ; et ce serait méconnaître une organisation si fortement constituée et le véritable caractère de la révolution qui la modifia, que d'en rapporter la cause à un accident fortuit et à un de ces coups d'État d'ambition individuelle, dont l'histoire présente de nombreux exemples. C'est sous l'empire de circonstances critiques et en présence des périls les plus imminents , que le chef de l'État avait dû sortir du rôle à peu près passif que lui avait assigné dès l'origine une caste vigilante et jalouse de ses prérogatives. Placé primitivement, pour ainsi dire, dans un sanctuaire , comme une sorte d'idole offerte aux pieux hommages dans lesquels la foule le confondait avec la Divinité elle-même, le souverain descendit de cette sphère élevée sur la terre , pour défendre en homme et aux premiers rangs l'état social menacé. Le génie de la guerre et les talents du général étaient devenus non moins indispensables chez les princes appelés au trône, que la sagesse du législateur et les autres qualités nécessaires à une mission naguère toute

pacifique. Dès lors le souverain avait absorbé en lui la haute autorité de son double caractère de premier pontife et de chef suprême de la force nationale.

Tout avait donc pris une face nouvelle dans la vallée du Nil. A une période incalculable de développements et d'élaborations favorisés par un état paisible avait succédé une ère de mouvement et d'activité au dedans et à l'extérieur. Plus d'une fois , sans doute, l'Égypte avait repoussé par les armes loin de ses frontièreSj l'étranger qui menaçait son indépendance; souvent elle avait envoyé ses enfants au Nord et au Midi répandre la terreur de son nom et de sa puissance. Mais l'ennemi de la civilisation pouvait être repoussé , vaincu même , mais non anéanti. Refoulées dans l'immensité des déserts et des steppes sans bornes où des armées régulières ne pouvaient plus les atteindre, les hordes nomades revenaient plus hardies et plus nombreuses , fondre à l'improviste sur la région du Nil. La période qui précède et qui suit l'avènement de Ménès dut être marquée par des alternatives et des épreuves dont la puissance sociale paraissait être sortie presque constamment victorieuse, jusqu'au jour où une entreprise redoutable, combinée avec ensemble et dans la conjoncture la plus favorable , finit par triompher d'une résistance persévérante, et produisit enfin un cataclysme fameux qui déborda sur la terre de la civilisation et la mit en grande partie au pouvoir de ses ennemis pendant près de trois siècles. Toutes les données historiques concourent à placer cette invasion célèbre des populations asiatiques vers le vingtième siècle environ avant l'ère chrétienne; elles pénétrèrent dans l'Égypte par sa partie orientale. Mais une autre agression des peuplades africaines avait devancé celle-ci par le Midi, sons le règne d'Osortasen, l'un des derniers rois que la vieille chronique , extraite de Manéthon , as* signe à la seizième dynastie , et le prédécesseur de celui-là même qui , selon l'annaliste égyptien, succomba quelques années plus tard devant la formi-

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dablé invasion des peuples venus par l'Orient. Il est digne de remarque que le souvenir le plus ancien d'une lutte contre des peuplades éthiopiennes avait été consigné sur le sol même de l'Éthiopie en partie conquise à cette époque, si môme elle avait cessé d'appartenir à la domination égyptienne. Le monument qui la consacre, et que nous avons eu occasion de citer précédemment (page 33) , à propos de la nomenclature des races de l'Ethiopie, est une stèle reproduite dans la planche X.

L'une des divinités locales y est figurée présentant au roi Osortasen les chefs des peuplades vaincus, avec leurs noms, au nombre de dix, et lui disant : a Je te livre toutes les contrées de la terre de Kenous. » Et plus loin, le texte de l'inscription , selon les habitudes d'adulation alors admises, qualifie le roi de « taureau blanc qui a mis en fuite les peuples de Phot (la Libye). » Ce renseignement curieux , entièrement neuf, et qui appartient, ainsi que tant d'autres, à la science historique fondée de nos jours par Champollion le jeune, a été, nous l'avons dit déjà, découvert par cet illustre savant , parmi les restes d'une ville ou d'un établissement antique dont il nous révèle en même temps le nom, Béhéni, et dans la partie d'un temple où il avait été déposé anciennement, comme témoignage d'un événement important, et selon la coutume qui faisait de chaque sanctuaire le dépôt sacré des archives nationales. Les vestiges mêmes de cette ville, aujourd'hui enfouis sous le sable , nous les avons fouillés et, pour ainsi dire, exhumés avec notre voyageur; ils présentent le us haut intérêt non-seulement par

le

eur date, puisqu'ils sont, que nous sachions , ce qu'on a jusqu'ici constaté de plus ancien sur le sol éthiopique, mais encore par leur situation , et sous le rapport des circonstances qui déterminèrent le choix de cette localité, placée auprès de la seconde cataracte

au'on rencontre en remontant le cours u Nil , et qui a pris le nom du village moderne d'Ouadi-Halfah, peu éloigné de là et de l'emplacement de l'antique

Béliéni. Au point de vue stratégique, cet établissement était évidemment une pince avancée, renfermant une force militaire permanente, destinée soit à contenir les populations éthiopiennes de la province inférieure qu'elle surveillait de cette position méridionale, soit à intercepter la voie de terre aux irruptions soudaines des hordes barbares du Sud dans la vallée du Nil, que la cataracte* barrière naturelle, protégeait suffisamment du côté du fleuve; de ce point on menaçait encore les populations de l'Ouest, celles de Phot (les Libyens), dénomination générique fréquemment citée dans les légendes hiéroglyphiques , comme appartenant à l'une des races le plus constamment hostiles à l'Ésypte ; et l'on était à portée de couper la retraite à celles de leurs tribus qui tenteraient de s'aventurer par le désert sur le territoire de la civilisation ; c'était enfin un lieu de rassemblement et de départ

()Our les expéditions destinées à châtier es peuplades turbulentes au delà des cataractes , à leur imposer des tributs, ou à exercer des représailles actives jusque chez les déprédateurs les plus éloignés de la frontière. L'importance de cette position est d'ailleurs attestée par les accroissements successifs qu'elle paraissait avoir reçus sous plusieurs règnes, par suite de l'intérêt permanent qui s'y rattachait. Outre ce monument déjà cité du règne d'Osortasen, qui l'avait déposé dans le sanctuaire d'un temple dédié par lui à Horammon (Ammon générateur) , et dont la date paraît être jusqu'ici ce qu'il y a de plus ancien à Béheni, Champollion le ieune a reconnu une autre partie du même temple , élevée sous le roi Aménophis II, de la dix-huitième dynastie.

Notre voyageur a de plus découvert sous le sable (*) : « une grande stèle engagée dans une muraille en brique du temple, portant un acte d'adoration et la liste des dons faits au temple par le roi Rhamsès IeP, avec trois lignes ajoutées dans le même but par le Plia»

(*) Champollion le jeune, Lettres écrites . de Nubie et de l'Égypte, p. ia3 et suiv.

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