‹ Sénégambie et GuinéeChapitre 6 sur 25 · VERS · texte numérisé non relu

VERS

une fois témoin d'une visite de ce genre du jeune prince Chtffau. Un corps de mille à douze cents hommes armés de sagaies l'escortait ; trente jeunes gens , couverts de pagnes blanches ou rouges, marchaient devant lui; quelques-uns dansaient et frappaient en mesure sur des tambourins. Son père le reçut dans la cour où reposait son aïeul, au pied même de sa tombe, et l'embrassa en pleurant, en présence d'une nombreuse assemblée, qui semblait partager son émotion. A la fin de cette cérémonie, le jeune prince repartit pour sa province sans entrer même dans le palais de son père. Landolphe, étonné, en demanda le motif au phidor Oyfou , l'un des plus intimes confidents du vieux roi. Oyfou lui répondit : «Les hommes grands ne souffrent jamais qu'un fils du roi destiné au trône parle à son père, de peur que celui-ci ne lui inspire des sentiments de haine ou de vengeance contre ses propres ennemis, et que ce fils n'en reçoive le conseil de changer nos mœurs et nos usages, que nous tenons purs de toute innovation depuis l'origine de la première dynastie. »

Pays et populations des bords du Niger inférieur ou Kouârâ. — Yaoury, point extrême des reconnaissances européennes sur le Niger inférieur ou Kouârâ des Haoussans , est situé vers 11° 10' nord et 2° 30' est de Paris , presque droit au nord de la grande ville de Bousâ, devant laquelle est venu sombrer l'infortuné Mungo-Park. On assura aux frères Lander que la partie du cours du fleuve comprise entre Yaoury et Bousâ était le passage le plus périlleux, qu'il n'y avait plus ni rochers ni bancs de sable audessus de Yaoury, et que le Niger ne formait plus à proprement parler qu'un seul canal.

C'est le 17 juin 1830 que les frères Lander , après avoir traversé les royaumes de Yarriba et de Borgou, atteignirent le Niger, à Bousâ. En approchantes furentsurpris de voir que, contre l'assertion du capitaine Clapperton, cette ville était située en terre ferme et non sur une île du Niger. Le fleuve coule à ses pieds; à cette époque de l'année, l'aspect n'en est guère majestueux; sa plus grande largeur est celle d'un jet de pierre ; seulement on voit s'élever, au milieu, des roches noires

(ITTINfcE.

gui produisent à la surface de l'eau de torts et de bruyants bouillonnements. La ville de Bousâ se compose d'un grand nombre de groupes decases, assez rapproches les uns des autres. Elleest défendue d'un côté par le fleuve et de l'autre par une muraille surmontée de tourelles, qu'entoure un fossé semi-circulaire. Malgré ces défenses , elle avait été prise quelques années auparavant par les Fellans : les habitants s'étaient réfugiés dans une des petites Iles du Niger ; mais les Fellans n'avaient pu tenir longtemps dans la ville contre les efforts réunis des chefs de Niki, de fVowou et de Kiama. Le sol est fertile et produit en abondance du riz, du blé, désignâmes. LecfowaA, grain d'une espèce particulière, qui donne cinq cents mesures par an dans ce pays, forme la principale nourriture des habitants, riches ou pauvres. Il croît aussi une autre variété de blé, remarquable par les huit épis que supporte chaque tige ; le grain est petit et agréable au goût , mais on la cultive peu. L'arbre à beurre abonde partout dans la ville et aux environs.

L'huile de palmier est rare et chère à Bousâ : elle vient de Nyffé. — Le roi de Bousâ est considéré comme le chef le plus

fmissant de l'Afrique occidentale après e roi de Bornou; et cette distinction est avouée par tous les chefs rivaux. Elle n'est due ni à l'étendue de son territoire, ni à sa puissance, ni à sa richesse; car de tous les princes souverains du Borgou , ceux de Bousâ sont peut-être les plus pauvres et les plus faibles ; elle tient a la noblesse de leur origine : on les croit issus delà plus vieilletamiliede l'Afrique, celle des fétiches. La Midiki ou reineetleroiontdes établissements etdes biens distincts et tout à fait séparés. Eux seuls ont le droit de posséder des troupeaux de bêtes à cornes, qu'ils confient a la garde et aux soins aesclaves fellans. Leurs sujets ne peuvent nourrir que du petit bétail. Le poisson du Niger, sec , dur et sans saveur , fait le fond de la nourriture des habitants de Bousâ.

Le gibier est excellent et abonde : ce sont des pintades, des faisans, des perdrix; et des oiseaux aquatiques de toute espèce ; les bois qui environnent la ville sont peuplés de daims et d'antilopes , mais les naturels sont de très-maladroits chasseurs. On apporte au marché de

Bousâ de très-bon sel d'un lac situé sur les bords du fleuve, à dix jours de marche à peu près vers le nord. Le poivre croît par toute la contrée. — Le despotisme illimité du roi n'a rien de violent ni de cruel ; tous les différends lui sont soumis. L'intelligence du roi, suivant le récit des frères Lander, était fort remarquable, et sa manière d'être avec eux, tout affable et bienveillante, ne manquait pas de dignité. Ils avaient eu soin de lui cacher que l'exploration du cours du Niger était le vrai but de leur voyage. On connaît la superstition mêlée de jalousie que les naturels attachent à ce fleuve célèbre. Ils lui avaient affirmé que leur dessein était d'aller à Bornou par Yaoury, et lui avaient demandé les moyens de traverser ses États avec sécurité;jtrès-satisfait de leurs explications, il leur promit toute son assistance, etleur recommanda expressément de ne point accepter de vivres dans leur voyage, surtout du lait et du miel , d'autres personnes que des gouverneurs de villes, car il craignait qu'on mêlât du poison. — Les femmes de Bousd aiment à l'excès la parure ; elles passent chaque jour plusieurs heures à arranger leurs cheveux, dont elles font trois longues nattes qu'elles laissent tomber en avant et de chaque côté du visage ; elles se teignent les lèvres et les dents avec la brillante couleur du henné, et quelques hommes même les imiteot.

— Presque tous les naturels du Borgou, jeunes et vieux , parlent la langue des Haoussans, comme la leur propre.

Le 23 juin, de bonne heure, les frères Lander sortirent de Bousâ, escortés par deux hommes à cheval et par un messager à pied, que le roi dépêchait à Yaoury. En suivant les bords du Niger au pas, à cause des inégalités du sentier, ils arrivèrent, au bout de deux heures, dans une jolie petite ville murée, nommée Kayoyie, (listante de la capitale de huit à neuf • minutes vers le nord, et peuplée seulement des esclavesdu roi, quiy mènent une vie douce et paisible, occupés surtout à soigner les chevaux de leur maître. Même dans cette petite ville il y a des écoles de langue arabe pour les jeunes garçons. La branche du Niger qui coule à Kagogie peut avoir un mille de largeur; mais a cette époque de l'année, sauf un canal fort étroit, il serait guéable pour un en-

fuit. Il y a, à ce qu'il paraît, de grands dangers entre Bousâ et Kagogie que le roi avait voulu éviter à ses hôtes en les envoyant par terre. A Kagogie, leurs chevaux traversèrent la rivière et gagnèrent l'autre bord ; de là on devait les mener par terre à Yaoury, caries canots du pays étaient trop frêles pour les porter. Ces canots sont fort longs, mais construits de la façon la plus grossière et la plus négligée. A défaut d'arbres de dimensions suffisantes , on lie ensemble deux blocs de bois par une grosse corde, et on bouche les interstices avec de la paille.

Après avoir bien souffert des lenteurs de leur équipage, nos voyageurs purent enfin s'embarquer. Cette branche du Niger se dirige presque de l'est à l'ouest; bientôt ils entrèrent dans le canal principal et virent le Niger coulant du nord au sud, et traversant de riches et fertiles contrées qui semblaient s'embellir pour eux , à mesure qu'ils avançaient. Ce canal, large d'abord d'un demimille, allait s 'élargissant sensiblement ; de grands arbres aux épais feuillages , à forme pyramidale, paraient les deux rives, et leur prêtaient l'aspect d'un immense paro ; des blés presque mûrs ondoyaient sur le bord même de l'eau ; de demi-heure en demi-heure apparaissaient de longs villages ouverts , et des troupeaux de toute sorte animaien t le paysage. L'aspect du fleuve lui-mémeétait enchanteur : uni comme un lac, il était couvert d'innombrables canots, chargés de moutons et de chèvres, et dirigés par des femmes qui, avec leurs longues pagayes, aidaient doucement au mouvement d'un courant presque imperceptible. La chaleur les incommoda fort jusqu'au soir.

Un peu après huit heures ils abordèrent sur la rive orientale, près d'un petit village; ils dressèrent leurs tentes auprès des blés, et passèrent ainsi la nuit. Au réveil, ils furent frappés du beau spectacle que présentaient a l'horizon, du côté de l'est, les monts d' 1 Engar&kie. — Le pays de ce nom, autrefois royaume indépendant, était devenu une province de Yaoury. — Le canot, dégagé de la plage sablonneuse où on l'avait tiré pour la nuit, fut poussé dans un petit bras, resserré entre la rive et un large banc de sable, qui les ramena dans le grand courant du Niger. La rivière présentait une iar-

geur de deux milles : elle ressemblait en cet endroit à un vaste canal artificiel ; les bords étaient taillés à pic. L'eau, trèsbasse dans quelques parties, était assez large en d'autres pour porter une frégate. Les deux rives étaient toutes couvertes de hameaux et de villages. Tout à coup leur aspect changea, et à cette rive unie composée de terreau, d'argile et de sable, qui se prête aux plus belles cultures, succédèrent d'âpres et de sombres rochers, et cette vaste nappe d'eau parut en même temps coupée eu mille petits canaux par de grands bancs de sable. Un épouvantable ouragan, contre lequel ils trouvèrent un abri bien insuffisant dans uue petite île à fleur d'eau, interrompit tristement leur navigation. La population de cette île est inoffensive et bonne , mais malpropre. Par leurs usages bizarres, comme par leur langue, ils diffèrent beaucoup des habitants de Bousâ. Mais par suite de cette

f position intermédiaire, ils parlent les angues des deux pays. La plupart des villages des îles, entre Bousa et Yaoury, sont habités par la même race de Cunibrien&y race pauvre, méprisée, opprimée, mais industrieuse et infatigable au travail. Les Cumbriens habitent aussi certaines parties du Haoussa ; ils parlent mém e entre eux plusieurs idiomes différents, mais ils ont tous les mêmes mœurs, les mêmes usages, auxquels ils demeurent fortement attachés daus toute condition.

Par leur nature paisible, timide et insouciante, les Cumbriens paraissent voués à l'esclavage. Le tribut, ou plutôt la redevance que ceux du royaume de Yaoury payent au sultan pour la terre qu'ils cultivent, consiste dans la charge de blé que peut porter un homme. Si la Téeolte manque, ilssont libres dedonnerenplace de grains un certain nombre de cauris.

Si quelques gens pauvres ne peuvent acquitter l'impôt, le sultan envoie aussitôt dans les villages des cavaliers avec ordre d'enlever autant d'hommes qu'ils pourront. Quelquefois les populations cumbriennes sont sorties de leur apathie pour repousser énergiquement ces injustes agressions. Les Cumbriens sont de bons agriculteurs. Us cultivent surtout le blé et les oignons , mais semblent ne récolter que pour les rois de Yaoury et de Bousâ. Leur grand défaut

est une extrême malpropreté. Us se font d'énormes trous dans la partie charnue de l'oreille, et y passent des morceaux de bois de couleurs voyantes ; ils se percent de même la partie molle du cartilage du nez pour v introduire un long morceau de verre bleu. Par raffinement, quelques femmes se percent les deux lèvres avec une dent de crocodile, qui avance aussi loin que le nez. Leurs cases ressemblent à des ruches: il y a à la partie supérieure une ouverture unique, par laquelle ils pénètrent dans l'intérieur, comme ils peuvent, sans qu'il y ait de marches pour l'atteindre et qu'ils ferment avec une natte suspendue en dedans. Les huttes à dormir ont de sept à huit pieds de large; elles sont presque circulaires, faites de boue, couvertes de feuilles de palmier et élevées au-dessus du sol pour préserver les habitants de l'humidité et des attaques des fourmis, des serpents et des alligators. Elles peuvent contenir une demi-douzaine d'individus. Quelquefois les pieds ou piliers qui les supportent sont entourés d'un mur. La couzle* hutte commune, leur sert de cuisine et d'abri

Kendant le jour. Les Cumbriens sont fort abiles à chasser l'alligator : ils le tuent à l'aide d'un pesant épieu, long de dix pieds , terminé à un bout par un gros morceau de bois de fer destiné à donner plus de force à ses coups , et à l'autre d'une longue pointe en fer acérée et barbelée. Ils attachent cette arme formidable par le haut à la proue du canot avec une corde d'herbes tressées. Les femmes enduisent leurs cheveux d'une sorte d'argile rouge; elles ne portent, non plus que les hommes, aucun ornement ; sans doute par pauvreté. — Au delà de la petite île où ils avaient passé la nuit, les frères Lander virent le fleuve partagé de nouveau en canaux étroits par des terres basses, couvertes de hautes herbes marécageuses ; la navigation était très-gènée par les rochers et les bancs de sable. Ils s'engagèrent dans le canal le plus large ; mais il leur fallut bientôt descendre à terre et alléger leur canot pour le faire passer pardessus uu barrage. Pendant toute la matinée, ils heurtèrent sans cesse contre des rocs et des bancs de sable cachés sous les eaux, mais sans grand dommage; seulement ils durent renouveler plusieurs fois lapénibleopération dedescen-

2îic Livraison. (Guinée.)

dre à terre et d'alléger leur embarcation. Us s'arrêtèrent à deux heures après midi auprès d'un village appelé Soulou , où ils remarquèrent surtout d'immenses cultures d'oignons : les naturels les conservent dans de vastes magasins pour les expédier ensuite au loin et dans toutes les directions. Un oignon, qui à Soulou même se paye 2 cauris, en vaut 40 à Katunga, et 100 à Badagry. — On leur avait fait tellement peur d'un des passages du ûeuve dont ils approchaient, que leurs gens mirent pied à terre et longèrent ses rives jusqu'à ce que le danger fût passé. Le barrage est, en effet, "effrayant : un mur de roches noires coupe la rivière et ne laisse qu'une étroite ouverture par où les eaux se précipitent avec une force irrésistible. Il fallut que leurs bateliers , aidés de bon nombre de naturels qui &e tenaient sur les rochers de chaque côté de l'ouverture et dans l'eau à l'arrière du canot, le levassent à force de bras. Mais au delà on leur assurait qu'il n'y avait plus dans tout le cours du Niger un seul endroit dangereux. Ils dépassèrent deux derniers îlots, lieux charmants, couverts de verdure et de fleurs, et virent le fleuve se déployer avec magnificence : pas un rocher, pas un banc de sable, n'interrompaient cette belle nappe d'eau; les rives aussi avaient repris leur riant aspect. Ils débarquèrent de bonne heure au pied d'un petit village de la rive orientale, où leurs gens et leurs chevaux les avaient précédés. Des porteurs de Yaotiry vinrent les chercher, et aussitôt ils se mirent en route. Le sentier se dirige au nord-nord-est. Le pays s'élève graduellement; le sol, à mesure qu'on approche de Yaoury, est. d'une nature meilleure. On aperçoit de tous côtés de vastes champs cultivés en blé, en riz, en indigo, eu coton. Les hommes occupés a ces cultures semblaient animés au travail par le son continuel d'un tambour. Au sommet d'une colline escarpée, ils trouvèrent un autre sentier tout obstrué d'arbrisseaux épineux, qui laissait place à peine au passage d'un homme : ce sentier les conduisit jusqu'au pied des murs de Yaoury. L'entrée de la ville est défendue par une immense porte, toute revêtue de plaques de fer. Yaoury est située à huitmilles environ au nord nordest du village où ils avaient débarqué.

L'UNIVERS

Yaoury est un royaume étendu, florissant, borné à Test par leHaoussa, à l'ouest par le Borgou, au nord par le Cubbie, et au sud par le Nyffé. La couronne est héréditaire et le gouvernement despotique; cependant le dernier sultan avait été déposé par ses sujets pour sa violence. Quand les frères Lander visitèrent la ville de Yaoury, il y avait trenteneuf ans que régnait son successeur. Il entretenait alors sur pied une force militaire considérable pour repousser les attaques continuelles des Feilans et pour réprimer l'insurrection naissante d'/Tnyarskij province éloignée qui refusait le payement du tribut ordinaire. — La ville de Yaoury est d'une étendue prodigieuse, et fort peuplée. Ses murailles, de vingt a trente milles de circuit, sont très-hautes et très-solides quoique faites en terre. Elles sont percées de huit vastes entrées ou portes bien défendues, à la manière du pays. L'industrie des habitants est active et assez avancée: ils fabriquent de la poudre a fusil, mais de médiocre qualité, de très- jolies selles, des toiles, etc. Néanmoins ils sont pauvrement vêtus, ont peu d'argent et se plaignent toujours de leur misère. Les femmes de la classe aisée, comme celles de Bousâ, ont unsoin particulier de leur coiffure ; elles se teignent les cheveux en bleu et se les font très-artistement tresser. Elles se barbouillent aussi les lèvres de jaune et de bleu, et se noircissent les yeux avec de la poudre d'antimoine ou quelque autre drogue de même nature qu on apported'un pays appelé Jacoba. Elles font aussi une grande consommation du henné, pour les dents et les ongles des mains et des pieds. Les femmes pauvres en sont réduites au tatouage. — La résidence du sultan et les maisons des principaux habitants ont deux étages.

Un escalier en terre conduit aux appartements de l'étage supérieur. Toutes les portes de communication sont assez hautes pour qu'on y puisse passer sans se baisser. La plupart des maisons sont de forme circulaire ; il y en a peu de carrées ; celles du sultan sont grou pées très-i r régulièrement . Dans l'enceinte même de la ville on a laissé beaucoup de terrains libres, propres à servir de pâturages ou de champs et de jardins. Çà et là sont jetés en abondance

les citronniers, les palmiers, les arbres à beurre et les dattiers : ce dernier arbre, à qui le terrain paraît convenir, y acquiert une grande force de végétation, sans donner jamais de fruits.

De Yaoury nos voyageurs voulaient redescendre le Niger jusqu'à son embouchure ; mais le but avoué de leur voyage était lé Bornou; il fallut donc feindre auprès du sultan de Yaoury que , leurs présents et leurs provisions étant épuisés, ils étaient obligés de retourner vers la mer; ils lui représentèrent que le moyen le plus court et le plus facile de le faire était de descendre la rivière en canot. Je ne saurais rappeler ici toutes les circonstances de leur négociation ; le sultan voulait les retenir pour les dépouiller complètement. Ayant eu le bonheur d'intéresser à leur cause, et de faire intervenir le roi de Bousâ , après un séjour de six semaines, ils réussirent à sortir de Yaoury, le 2 août. Ils avaient passé dans cette ville le temps des pluies et des tornades ; quand ils la quittèrent la végétation avait repris toute sa force. Ils ne s'engagèrent pas dans le sentier qui les avait amenés à Yaoury, mais en choisirent un autre situé plus au nord, qui devait les mener presque en ligne droite à la rivière Cubbie. Ce sentier tout comme l'autre était raboteux, coupé de torrents profonds et rapides. Vers midi, ils arrivèrent près des murailles d'une villeassez considérable, nommée Guada, et tirent halte auprès d'une petite crique de fa rivière Cubbie, où se trouvaient deux bateaux de dix-huit à vingt pieds de long, assez différents de ceux de BousA et conduits chacun par quatre rameurs. La rivière de Cubbie tombe dans le Niger à quatre milles delà crique où ils s'étaient embarqués ; ils ne tardèrent donc pas à naviguer dans le fleuve même, par un courant de deux à trois railles à 1 heure. Ils le descendirent très-rapidement jusqu'après le coucher du soleil, et débarquèrent auprès d'un petit village cumbrien. Le temps de la moisson approchait : sur toutes les rives des nombreuses branches du Niger ils n'apercevaient que de vastes et fertiles champs de blé. Partout des gens montés sur des plates-formes, à la hauteur et mêmeau-dessus des blés, qui s'élèvent jusqu'à dix ou douze pieds, ef-

GUINÉE

frayaient et chassaient des milliers de petits oiseaux. En quelques endroits on avait tendu des cordes de la plate-forme à un arbre, et suspendu à ces cordes des calebasses trouées et enfilées dans des bâtons, qui au moindre mouvement des cordes s'entre-choquaient avec grand bruit et faisaient fuir toutes ces volées d'oiseaux. Nos voyageurs soupèrent fort mal dans ce village. A cette occasion, ils nous apprennent que, le sel étant une denrée de trop grand prix dans ces pays, les naturels emploient en place des cendres de bois contenant quelques particules salées. — Le 4 août, leurs rameurs prirent terre à Warri, le marché le plus célèbre de toute la provinced'£ngarski, où affluent des milliers de naturels de différentes parties du pays, indépendamment de ceux de Yaoury, de Bousâ et de Wowou; à cause du bas prix des denrées nos voyageurs traversèrent le fleuve à Warri, et, passant du côté de Bousâ, descendirent dans une petite ville murée, appelée Garnicassa, habitée par des Cumbnens et située à cinq milles a peu près au nord de Bousâ. A peu de distance et en vue de Garnicassa , toutes les branches du Niger se réunissent et forment une belle et magnifique nappe d'eau de sept à huit milles de large. « Que de- « vient cette richesse du fleuve à Bousâ, « où il n'a pas plus d'un jet de pierre de « largeur et une profondeur proportion- « née? C'est ce qui est vraiment inexpli- « cable, d'autant plus qu'à la distance « d'une heure de marche, le fleuve, rede- « venu nobleet vaste, conserve sa largeur « même, dit-on, jusqu'à Funda. Ce fait « singulier favorise l'opinion qu'une « grande partie des eaux du Niger fui t par « des passages souterrains de la ville de a Garnicassa jusqu'à quelques milles au- « dessous de Bousâ. Comme nos voya- « geurs parlaient de la rivière à I un « des naturels, un Fellan, qui les écou- « tait, s'avança pour émettre l'étrange « assertion qu'au lieu de se rendre à « Funda le fleuve tourne à l'est et se « décharge au lac Tchad dans le Bor- « nou. Les théories sur le Niger dans le « pays même sont plus variées et plus * contradictoires que les hypothèses « des savants en Europe. » — A Garnicassa , les frères Lander assistèrent aux jeux des Cumbriens. L'asservissement

n'a pas abattu ni assombri ce peuple : rien de plus animé que la danse des femmes de ce pays ; jeunes filles et femmes mariées avec leurs enfants sur le dos, toutes s'y mêlent. Elles forment d'abord une ronde, se tenant Tune à l'autre fortement par le bras et tournant lentement en traînant les pieds à terre. Cet exercice exige de pénibles efforts, et quelques jeunes filles dès les premiers tours sont obligées de quitter le, cercle. Peu à peu cette ronde si lente s'anime, se presse et arrive à tourbillonner avec une effrayante rapidité , si bien que quelques anneaux de la chaîne se brisent et que l'on voit de pauvres femmes lancées violemment contre terre. Les hommes contemplent avec le plus vif intérêt ces jeux de leurs compagnes; debout, à l'écart, appuyés sur leurs longs épieux, la tête couverte de leurs singuliers chapeaux à trois cornes, faits de jonc ou de paille tressée, ils ajoutent à l'effet pittoresquede la fête, qui dure souvent toute une nuit. — De Garnicassa les voyageurs longèrent la rive du Niger jusqu'à Bousâ. Le sentier était tout défonce par les pluies, et il leur fallut une heure de marche à cheval pour faire ce court trajet. La Midihi les reçut à genoux, et leur souhaita encore une fois la bienvenue à Bousâ, au nom du roi, puis les conduisit vers un groupe de maisons habitées par les Fellans, et par des émigrés du Yarribaetdu Nyffé, esclaves du roi pour la plupart. Peu de minutes après leur arrivée, on leur envoya du lait en abondance et de grandes calebasses de riz et de poissons cuits dans l'huile de palmier, et le soir ils reçurent la visite du roi. La première chose qu'il leur dit fut qu'ils ne pouvaient se dispenser d'aller visiter JVowou avant d'aller à Funda.

Et il fallut qu'ils promissent de le faire. La Midiki, sœur du roi de Wowou, voulait lui ménager les présents des voyageurs européens. Le roi , du reste, leur renouvela la promesse qu'il avait faite à leur messager de leur procurer un canot pour descendre le fleuve. Mais avant désengager tout à fait, il dut aller demander au Bekewouah ( l'eau noire, c'est ainsi que le Niger est partout appelé) s'il était prudent à des hommes blancs de s'embarquer sur ses ondes. La réponse ayant été tavorable,le roi les in-

L'UNIVERS

vita à acheter au roi de Wowou un canot fait d'un seul troncd'arbre, embarcation plus solide et plus sûre que celles de Bousâ.

Le 1 1 août, sur un nouvel avis du roi, ils partirent à cheval, pour Wowou. Le chemin était dans le plus mauvais état, rempli de trous et envahi par des herbes tellement élevées qu'elles les couvraient d'eau, pendantque les épinesdes buissons leur déchiraient leurs habits et les mains. De distance en distance il leur fallait passer de petites rivières, rapides comme des torrents et encaissées dans des rives raboteuses et taillées à pic. À quelques milles de Bousâ, ils traversèrent en canot une branche du Niger qui tourne à l'est et forme une charmante rivière. On leur assura qu'elle ne se réunit au fleuve qu'après avoir fait le tour de l'État de Wowou. « C'est cette même rivière qu'on avait « représentée au capitaine Clapperton « comme entourant la ville et une par- « tie du royaume de Bousâ. Trompé par « cette fausse information, il crut qu'elle « rentrait dans le Niger à l'endroit « même où elle s'en écarte. » On leur dit aussi qu'elle allait joindre YOly : si cela était vrai, le Kiamaet le Wowou formeraient une espèce d'île. Entre une heure et deux de l'après-midi, ils s'arrêtèrent dans une ferme du roi de Bousâ, où ils trouvèrent du blé grillé et de l'eau ; puis ils allèrent coucher dans un agréable petit village, entouré de plantations de blé et d'ignames, et voisin du mont Georges H'. Le lendemain, après une marche de douze milles à peu près sur une excellente route, ils entrèrent dans la ville de IVowou par la porte de l'Ouest : arrivés au galop devant la résidence royale, ils s'annoncèrent par deux coups de pistolet. Le roi vint à leur rencontre ; mais comme le messager de Bousâ n'était pas là, et que, suivant l'étiquette, on ne peut commencer aucune conférence sans lui, le vieux chef attendit avec une patience admirable qu'il fût présent, et de deux heures ils ne purent l'approcher. Un grand nombre de Mallams bien vêtus marchaient devant le roi ; un homme, portant sur l'épaule une pesante épée, les suivait, et une longue procession de femmes et d'enfants fermaient le cortège. Enfin le messager de Bousâ arriva et lesconduisit au roi. L'entrevue ne dura qu'un

moment, et ils allèrent occuper la maison où avait logé le capitaine Clapperton.

Le roi leur envoya des œufs, du lait, des ignames et un mouton gras. — Le vendredi 13 août, jour du sabbat musulman, fut consacré à des divertissements de tous genres. Les musiciens du roi, beaucoup plus habiles que ceux de Katunga, de Kiama et de Yaoury, ne cessèrent de jouer. Vers le soir commença la course de chevaux qui a lieu toutes les semaines à'pareil jour ; huit ou dix poulains aussi beaux qu'agiles y prirent part. Comme elle finissait le roi parut, précédé d'une troupe de chanteuses et de danseuses. Il s'avançait tranquillement au pas. Il portait ses vêtements avec grâce ; son cheval était élégamment et presque richement caparaçonné. Une seconde course s'engagea en sa présence, et son lils fut l'un des coureurs ; en passant devant le roi ils se découvraient tous. Le départ du roi clôt ordinairement la fête. Les voyageurs reçurent le soir la visitede plusieurs filles dû roi, de son frère et de son ami. L'ami du roi (Avoikin Soullikia) est un personnage fort important dans le Borgou : il y occupe le second rang dans l'Etat et remplace le roi dans toutes ses fonctions, en cas de maladie ou d'absence. Le lendemain, ils assistèrent à une longue et bruyante procession de femmes attachées à l'ancienne religion du pays; elles traversèrent la ville en marchant et en dansant alternativement; elles tenaient à la main de grosses branches, d'arbres. La prêtresse venait de boire l'eau fétiche : elle était portée sur les épaules d'une de ses disciples enthousiastes, et deux autres soutenaient ses bras tout agités de frissons. Des convulsions tordaient ses membres et décomposaient son visage ; ses yeux hagards erraient sur toutes ces femmes,

3ui semblaient , comme elle , possédées u démon. Derrière elle on portait de même une plus jeune femme, en proie à un délire moins violent. Elles pouvaient être au nombre de quatre-vingt-dix à cent ; elles étaient vêtues de leurs habits de fête ; de temps en temps le son du tambour et des fifres réglait leur marche ; elles y mêlaient des cris perçants en brandissant dans l'air les branches qu'elles tenaient à la main : c'était un spectacle plutôt étrange que grotesque.

GUINÉE

La religion que professent ces enthousiastes était naguère dominante dans le pays , et y est encore , comme on voit, fort révérée. Il est à croire même que jamais la doctrine musulmane dans ces pays de l'intérieur de l'Afrique ne paraîtra complètement dégagéedes traditions et des cérémonies du fétichisme. Cette ancienne religion est exempte de sacrifices humains. — A Wowou, dès que la mort d'un homme riche est connue, tous ses amis se rendent dans sa maison, et, couverts de leurs plus mauvais vêtements, y restent sept jours à le pleurer. On l'enterre dans la cour même de sa maison. Pour les pauvres, il y a un lieu de sépulture commune dans un bois voisin de la ville; les parents du pauvre, en l'y accompagnant, font également une espèce de station ou de retraite , même plus prolongée. — Dans cet État, comme dans celui de Bousâ, l'esclavage est une condition perpétuelle dont rien ne relève. Si un homme libre achète une esclave pour en faire sa femme, les enfants qu*l aura d'elle appartiendront à celui qui l'a vendue ; il pourra les enlever des qu'ils commencent à courir, et leur mère même, quoique mariée, doit retourner près de lui, et le servir à son premier appel. — Les frères Lander, dans leur séjour à Wowou, recueillirent d'importants renseignements sur l'état politique du Borgou. Ils apprirent avec etonnement que Bousâ et Wowou n'étaient pas considérés comme parties de cet empire, mais qu'ils formaient des États séparés, distingués par un idiome etdes usages particuliers; que les gens du Kiama, nui appartient bien au Borgou, ont pris dans un commerce habituel la langue , les usages et les fêtes de Wowou et de Bousâ, ne retenant du Borgou que le caractère hardi , orgueilleux , féroce , rapace, toutà fait opposé à l'humeur douce et humble des naturels de Wowou et de Bousâ. La prééminence dans le Borgou appartient au roi de Niki, qui prend le titre de sultan de Borgou et domine, indépendamment du Niki, sur \eBouoy, le Kiamay le Sandero, le Kingka, le Â'orokou, \e Lougou et le Pundi. Niki est à sept jours de marche à l'ouest de Wowou; il a au nord le Bouoy, à l'ouest Kingka, à l'est Kiama, au sud Sandero, tous éloignés de lui d'une même distance

de trois journées dans leurs directions respectives. Quant aux autres États ou provinces, Korokou est à seize journées et Pundi à vingt journées à l'ouest de Wowou, et Lougou à vingt jours au sudouest de la même ville. La ville de Niki n'est pas entourée de murs, mais fort peuplée ; elleest, dit-on, aussi grande que Yaoury. Le roi n'a pas moins de mille chevaux. Ses soldats sont courageux et entreprenants. Niki est presque le seul royaume de l'ouest que lesFellans n'aient pas encore osé attaquer. Les fantassins de Niki ont un côté de la tête rase, pour se distinguer du reste des habitants. On compte dans cet État au moins soixante-dix villes du premier ordre, qui toutes ont dans leur dépendance plusieurs petits villages. Une fois dans sa vie, le gouverneur de chacune de ces grandes villes est tenu d'envoyer en présent au sultan une jeune et jolie tille pour être admise dans son sérail. Bouoy ne le cède guère à Niki ; ses nombreuses villes acquittent de même en femmes leurs contributions. Bouoy et Sandero nourrissent beaucoup de chevaux ; mais il n'y en a pas un seul dans Kingka , Lougou et Korokou ; ces derniers États, à 1 exception de Lougou, sont dans la dernière misère. La prospérité de Lougou tient à ce qu'il est situé sur le passage des milliers de marchands qui tous les ans vont à Gonja, ancienne province de l'Aschanti, chercher des noix de goura. Il paraît (jue Pundi avait récemment secoué le joug de Niki ; les habitants de cet État ont la plus mauvaise réputation. On les redoute comme les plus hardis voleurs et le plus méchant peuple du monde.

De retour à Bousâ, pour l'époque des grandes fêtes annuelles , les frères Lander purent observer la ville sous un aspect tout autre que celui qu'ils connaissaient déjà. Habituellement le séjour de Bousâ est triste et insipide, et fort différent de celui de Wowou. Quelaues jours avant l'ouverture de la grande fête mahométane, les habitants des villes et villages des environs affluent à Bousâ. « L'ap- « proche des jours de plaisir semble épa- « nouir tous les cœurs; tous les yeux « sont brillants, la joie éclate sur tous « les visages; les chiens même, qui en « d'autres temps sont traités avec tant

LUNIVERS

« de rudesse, courent ça et là, joyeux, « en agitant leurs queues avec une cer- « taine assurance. Les hommes et les « femmes, animés par l'attente desplai- « sirs du lendemain, causent, chantent a et dansent dans tous les coins de la « ville; tandis que les enfants, entière- « ment nus, joueurs, gais, se roulent et « sautent sur le gazon comme déjeunes « faons. Pour cette solennité, un bœuf « parvenu à moitié de sa croissance a été « égorgé par la Midiki , pour subvenir « aux besoins du bon peuple de Bousâ « et des nombreux étrangers qui encom- « brent la ville, en sorte que tous ceux « qui ont de quoi payer peuvent acheter « et manger. On a aussi approvisionné le « marché d'une plus grande quantité de « riz et blé. Le mercredi l*f septembre, « vers le milieu du jour, le roi sortit de « son palais pour se montrer au peuple; « il était accompagné de ses principaux « capitaines, qui le suivirent a travers la « ville, jusque hors des portes, où il allait « d'abord offrir une courte prière aux « dieux de sa religion : car, bien qu'il « emploie des prêtres mahométans à « prier pour lui , il est encore païen , « comme étaient ses aïeux. Plusieurs mu- « siciens faisaient partie de l'escorte, et « précédaient le roi en jouant de toutes « leurs forces du tambour, du fifre et de « la longue trompette de cuivre des Ara- « bes. Le monarque rentra, puis ressor- « tit presque aussitôt, et parcourut lente- « ment la promenade à cheval, accompa- « gné d'hommes et de femmes fort sin- « gulièrement accoutrés, chantant et « dansant devant lui; par derrière ve* « nait une troupe de cavaliers bien vê- « tus, montés sur de vigoureux chevaux « et équipés comme pour la guerre.

« Lorsque nous le saluâmes, le roi s'ar- « réta et nous fit remettre une noix de « goura, ce qui, en pareille occasion, « passe pour une marque de faveur par- « ticulière ; il resta au moins dix minu- « tes en face de nous , afin de nous lais- « ser admirer sa grandeur et de nous « divertir par les gambades de ses bouf- « fons. Souriant de notre étonnement, « et charmé de l'hommage que nous lui « avions rendu en déchargeant nos pis- « tolets tout près de lui , il nous fit un « gracieux salut, et passa. 11 montait un « très-beaucheval gris, somptueusement

« caparaçonné, ettoute sa personne avait « quelque chose de noble et d'imposant; # sur sa calotte rouée il avait un large tur- « ban de même couleur; sa robe était am- « pie et flottante, ses pantalons en drap « rouge, et ses bottes à l'arabe. Sous cha- « que arbre étaient assis des groupes de « gens parés, armés de lances, de longs « arcs, de carquois pleins de flèches.

« Quelques-uns, tenant à la main des « queues de vaches entremêlées d'or- « nements, les faisaient tourner rapi- « dément au-dessus de leurs têtes en « chantant, et les lançaient à une hau- « teur prodigieuse dans l'air, les rat- « trapant dans les intervalles de la « danse la plus extraordinaire : ils je- « taient leurs jambes et leurs bras, « comme agités par une puissance surna- « turelle; tout le monde était exalté et « en mouvement, cavaliers et piétons, « femmes et enfants; les musiciens aussi, « non contents de faire retentir tous les « échos de Bousâ des sons les plus rau- « ques et les plus discordants, chan- « taientou plutôt beuglaient, dansaient, « se tordaient la bouche, et faisaient « force grimaces et contorsions. Cegro- « tesque spectacle défiait toute descrip- « tion. La suite du roi tirait des coups « de fusil, et le peuple luttait avec elle « de bruits assourdissants et bizarres.

« Jamais nous n'avions vu le monar- « que si heureux; il souriait eracieuse- « ment à tout ce qui l'entourait, et lan- « çait à ses hôtes, de temps à autre, un « coup d'œil significatif et fin. La céré- « monie fut longue et fatigante, et, quoi- « que le roi fût abrité du soleil par deux « immenses ombrelles, et que deux hom- « mes, debout près de lui, fussent sans « relâche occupés à l'éventer, de larges « gouttes de sueur tombaient de son « iront, et il paraissait épuisé. Après son « départ commencèrent les préparatifs « pour la course : la carrière a parcourir « était courte, le terrain inégal, et la « lutte entre les cavaliers fut médiocre- « ment animée et dura peu. Kn général , « les courses sont ici fort inférieures à « celles de Kiama ou de Wowou. — « Avec le coucher du soleil les jeux ces- « sèrent; la foule se réunit alors devant « la maison royale , afin d'entendre un « discours du prince; car il est d'u- « sage, et c'est une coutume ancienne-

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« ment établie, que le roi de Bousâ ha- « rangue son peuple pour la célébration « de cet anniversaire. Le monarque dé- « passe de la tête tous ses sujets, de « sorte qu'il était vu de tout l'audi- « toire. 11 commença parassurersonpeu- « pie de la tranquillité intérieure de remit pire et des dispositions amicales qu'a- « vaient pour lui les puissances étrangè- « res ; if l'exhorta ensuite à s'occuper « avec zèle de la culture du sol , à vice vre avec tempérance , et conclut en « enjoignant à tous d'user très-sobre- « ment de la bière ; il déclara que l'usage « immodéré de cette boisson était la « source de beaucoup de maux, et la « cause de la plupart des guerelles et « des troubles qui avaient éclaté dans la « ville. Son improvisation dura trois « quarts d'heure ; il parlait avec beau- « coup de vivacité et d'éloquence, ses « expressions étaient graves et fortes, « ses gestes imposants ; et il congédia « l'assemblée d'un air gracieux et noble. « En guise de sceptre, il tenait la touffe « d'une queue de lion. — Cette première « journée était consacrée aux exercices « des hommes à cheval ; le lendemain il « y eut des danses, des chants et d'autres » jeux, auxquels pouvaient prendre part m des individus de tous rangs, hommes et « femmes. Le matin, de bonne heure, « des groupes nombreux, accompagnés « de musiciens, commencèrent à parcou- « rir les rues, en chantant et en dansant. « Il y avait gaieté et bonne humeur géné- « raie ; tous les traits rayonnaient de joie « et d'une joie peu commune. Il y eut un « court répit à tout ce tumulte pour se « préparer à aller rejoindre le roi et sa « suite, qui se réunissaient en hâte ; d'ail- « leurs des amusements si vifs et si vio- « lents épuiseraient bientôt les constitu- « tions les plus robustes, surtout dans u cet étouffant climat. L'assemblée du « palais offrait un aspect tout à fait sin- « gulier : une troupe de soixante à « soixante-dix Fellans, hommes, fem- « mes et enfants, se tenaient, les uns « debout , les autres assis en face de la « porte -d'entrée conduisant aux appar- « tements intérieurs; leurs vêtements, « d'une propreté remarquable , étaient « variés et d'une coupe agréable ; les che- « veux longs et noirs des femmes, artis- « tement tressés, étaient retenus par

« des réseaux, ou de petites calottes, et « leurs tuniques de cotonnade rayée flot- « taient et descendaient jusqu'à terre; « les hommes portaient des calottes rou- « ges, de larges tobés blanches et d'am- « pies pantalons ; les petits enfants, gra- « cieusement habillés, étaient chargés « de toute la parure et de tous les orne- « ments que les parents avaient pu se « procurer. Les Fellans ont beaucoup « plus de vivacité dans le regard et « dans le geste que leurs compagnons ; • ils formaient fa portion la plus inté- « ressante et la plus belle à voir de toute « l'assemblée. A leurdroite, dans un pe- « tit enclos entouré d'un mur de terre a très-bas, était assise la reine de Bousâ, « vêtue de riches et belles soieries anela i- « ses, qui n'étaient point ajustées a sa « taille, mais dont le désordre avait de « l'élégance; elle assistait de là aux jeux. « Derrière elle étaient rangées les « autres femmes et esclaves du roi, en « grand nombre ; ce groupe, d'assez « bonne apparence, ne le cédait qu'au « premier. De chaque côté des Fellans « et derrière eux, on voyait la foule im- « mense des spectateurs. Beaucoup « d'hommes portaient le costume ma- « hométan , la calotte, le tobé, les pan- « talons; et la plupart des femmes « étaient vêtues de fines et solides étof- « fes du pays, jetées nonchalamment « sur l'épaule gauche , retombant jusqu'à « terre, et laissant découverts 1 épaule, « le bras, etunepartiedelajambedroite:

« quelques-unes portaient des coton na- « des communes de fabrique anglaise à « dessins larges et vulgaires; leurs pro- « près étoffes surpassaient de beaucoup « ces produits étrangers. — Quoique le « roi n'eût pas encore paru , les amu- « sements reprirent avec une grande « ardeur. Loin de paraître las , les dan - « seurs semblaient redoubler de vigueur « et d'activité, tandis quehuittambours, « assistés d'un fifre, les excitaient de leur « mieux. D'abord , un homme s'élança « hors de la foule, tenant à la main un « faisceau de joncs, qu'il faisait tournoyer a au-dessus de sa teteavec une inconce- « vable dextérité. Bientôt, il fut rejoint a par deux femmes fellanes,qui imitèrent « ses mouvements. L'une d'elles donnait « la main à une petite fille, et les quatre « personnages, Fhomme, les deux fem-

ï/UNIVEFvS.

« mesetPenfant,continuèrentleurdanse « jusqu'à ce qu'ils fussent complètement « épuisés; alors trois ou quatre autres in- < « dividus les remplacèrent , et les qua- « drilles se succédèrent ainsi , sans la « moindre interruption. Ils suivaient « la mesure de la musique et du chant ; « mais, au lieu des mouvements rapi- « des et animés que nous avions vus « dans ces occasions, les danseurs mar- « chaient d'un pas lent et cadencé, et « figuraient d'une façon tout à fait dé- « cente et grave. Les femmes se servaient « pour s'éventer de petites nattes ron- « des, de diverses couleurs, et nous « nous amusions fort à les voir mettre '« ces nattes devant leur bouche, quand « elles voulaient se cacher la figure ou « rire à la dérobée. — Cependant cha- « cun attendait le roi avec anxiété et r. impatience, car il n'avait pas encore « assisté aux amusements du jour. A « quatre heures, il se montra enfin sur » le seuil d'une de ses huttes. Sa pré- « sence fut saluée d'un roulement gé- -* néral de tambours. Il s'assit sur un « tabouret, entre l'enclos de la reine et « le groupe deFellans; et, nous démê- «' lant dans la foule, nous invita à nous « placer près de lui. Plusieurs servi- « teurs qui avaient suivi leur maître , « debout à ses côtés , formaient, pour « ainsi dire , sa garde d'honneur. Un de « ces hommes portait deux gros faiso ceaux de lances, dont les pointes « étaient contenues dans des espèces de « couvercles de cuivre poli. Il appuyait « sa tête avec solennité sur ces faisceaux « d'armes en inclinant légèrement le « corps en avant ; tandis qu'un immense « chapeau d'herbes ou de joncs, descen- « dant de ses tempes jusqu'à terre, lecou- « vrait comme un bouclier. D'autres « hommes tenaient des piques, des éven- « tails, des flèches, et les deux prodigieu- « ses trompettes arabes dont nous avons « déjà parlé. Ainsi entouré, le roi sem- « blait jouir avec délices des divertisse- « ments. Plus ravi qu'aucun autre , il « exprimait sa satisfaction aux danseurs « et aux chanteurs qui lui plaisaient par « des regards charmés et des paroles en- « courageantes. Un joyeux sourire ani- « mait sa physionomie, et donnait à ses • traits cette expression de contente- « ment et de belle humeur qu'il ne man-

« que jamais d'avoir dans les fêtes et les « réjouissances publiques. Du reste, « il était naturellement d'un carac- « tère doux et gai. Une vieille femme, « grande et forte, mal taillée, à l'air « gauche et masculin se mit ensuite à « danser seule devant le roi ; elle affec- « tait un grand sérieux , conservant en « dessous une expression de malice, et « lançant au roi et à sa suitedes regards « de côté pleins de tendresse et de co- « quetterie, sans cesser cependant de « danser et de donner à toute sa per- « sonne le mouvement le plus extraordi- « naire. Elle eut le plus grand succès; « et, piqué au jeu, le roi se leva, dès « qu'elle eut fini , et entra dans le cercle « pour déployer à son tour ses talents. « Chacun se tint debout par respect pour « lui, et aussi pour l'applaudir et le mieux « voir. Le roi commença avec beaucoup « de roideur et de gravité; et le peuple « exprima son admiration par des cris de « joie à percer la nue; il est vrai que les « tentatives du monarque pour plaire à « ses sujets et les amuser méritaient bien « cette vive sympathie. Pour nous, spec- « tateurs plus indifférents et plus froids, « il nous a semblé que la nature n'avait « pas doué le roi de Bousâ de grandes « dispositions pour la danse : il a une « taille majestueuse, marche avec ai- « sance, monte bien achevai, mais il a les « pieds comparables, pour la grosseur, « a ceux d'un dromadaire, et sa légèreté « est à l'avenant. Quand la première « danse fut terminée, le roi en commença « une seconde, imitant le trot d'un che- « val du pays partant pour la guerre.

« Cette imitation était, comme on rimait gine, des plus burlesques , mais elle ne « dura pas longtemps. Au bout dequel- « ques minutes, le roi regagna une de ses « huttes, toujours trottant, et disparut « suivi des bruyantes clameurs d'enthou- « siasme de toute la foule. — Le soleil « était couché, et au départ du prince les « chants et les danses cessèrent ; le peuple « n'en persista pas moins à attendre pa- « tiemment son retour. Cette fois il ne se « fit pas trop attendre, et revint bientôt « suivi d'un jeune garçon portant deux « calebasses de cauns, qui turent distri- « bués aux assistants. Avant tout, « le roi en prit une poignée, et en donna « à chacun des chanteurs, danseurs,

GUINÉE

« danseuses et musiciens. La grande « vieille, qui avait dansé seule, ne fut « pas oubliée, et reçut double paye.

« Cette première distribution faite, à la « satisfaction apparente de tous, le reste « des cauris fut jeté par le roi au milieu de «• la fou le. A lors, parents, enfants, frères, « sœurs, étrangers, amis, tous se ruèrent « les unscontre les autres, se culbutant, « tombant sur la figure, sur les genoux. « La mêlée dura dix minutes; enfin la « multitude assemblée devant la maison « duroi aJlaitse disperser, lorsque le bon « monarque, qui aime ses sujets avec la « tendresse d'un père, ne voulant pas les « renvoyer chez eux sans leur procurer « un nouveau plaisir, se mit à danser de « côté jusqu'à mi-chemin de la prome- « nade , et revint de même à sa demeure, « avec une majestueuse gravité. C'était « vraiment là un royal effort : la Mi- « diki souriait de satisfaction et d'or- « gueil; le peuple faisait entendre un « tonnerre d applaudissements : le souci verain n'avait jamais été aussi aimé « qu'en ce moment. Cependant à me- « sure que la nuit venait, le silence se « rétablissait peu à peu, et chacun re- « tournait chez soi. C'était le dernier « jour de féte et la clôture des réjouis- « sances. »

Le 20 septembre seulement, les frères Lauder quittèrent Bousâ pour commencer à descendre le fleuve. Après une heure ou deux de navigation , ils débarquèrent dans une petite île de la rive occidentale, nommée Mélalie, assez bien cultivée par une population toute composée de gens du Borgou. Depuis Bousâ le fleuve est couvert d'îlots semblables, séparés par des canaux profonds, et presque tous habités et bien cultivés comme les deux rives : ils estimaient le courant de cinq à six milles à l'heure. Quoique les eaux fussent alors très-hautes, ils eurent quelque peine à passer certains récifs. — Ils ne tardèrent pas à dépasser les limites de Bousâ, sur la rive orientale, et longèrent dès là le territoire du roi de Nyffé , et d'abord une île très-boisée, appelée la Terre de chacun (Any MarCs hand) ; elle est fertile, mais inhabitée à cause du grand nombre de chevaux sauvages qui s'y trouvent. Le même jour, à cinq heures après midi, ils atteignirent Inguazilligie, immédiatement après avoir passé

devant une très-grande ville, fort agréable, nommée Congie (sans doute la même que la Songa de Clapperton, qui la traversa en se rendant de Comie à Bousâ).

Inguazilligie , que Clapperton nomme Comie ou plus proprement IVojerque, est la première ville du royaume de Wowou que l'on rencontre, sur la rive occidentale du Niger, eu descendant le fleuve.

Le lit du fleuve, libre de rocs en cet endroit, a permis qu'on y établît un bac ; on l'appelle le bac du Roi. C'est la route du commerce, le passage habituel de tous les marchands allant et revenant» du Nyffé aux pays situés au nordest du Borgou. Au bout d'un quart d'heure ils s'arrêtèrent dans un petit village situé sur une belle et grande île qu'on nomme Patashie , où se tient un grand marché , et distante de Bousâ de quarante à cinquante milles. La^première chose qu'ils aperçurent à vingt ou trente pas du bord de la rivière fut une plateforme toute couverte d'ossements énormes et de crânes d'hippopotames, sortes de trophées de chasse amassés depuis longues années. Patashie est une île étendue, du séjour le plus riant, tout ornée de bosquets de palmiers et d'autres grands et beaux arbres. Elle produit beaucoup de blé et d'ignames; avec cette fertilité du sol, les habitants sont si actifs qu'ils n'ont,pas négligé un seul acre de terrain. Les chevaux, les ânes, les bœufs, les chèvres, les moutons, la volaille, y abondent. Quoique ses habitants soient tous originaires du Nyffé, ils sont tributaires de Wowou. Un canal fort étroit sépare Patashie de 7 ïah, autre île, peut-être encore plus grande et plus peuplée, et tout à fait semblable à Patashie par le charme des sites, la fécondité du sol et l'abondance des productions. Les habitants des deux îles ont même origine et mêmes habitudes.

Nos voyageurs restèrent plusieurs jours dans l'île de Patashie, les chefs des deux îles leur envoyèrent pégulièrement d'énormes bols d ignames pilés et de viande cuite dans l'huile de palmier. Entre autres choses , la vue d'une prison pour femmes les y frappa vivement ; c'était une case plus vaste, mieux située et plus ornée que les autres. Ea dehors, de chaque coté de la porte d'entrée , et adossées à la muraille, étaient placées

deux ligures en terre, à peu près degrandeur naturelle, l'une censée représenter une femme debout et nue, et destinée sans doute à rappeler à toute heure l'objet de cet établissement, et en pendant un crocodile, un peu mieux imité.

Les jeunes gens des deux sexes vont entièrement nus, et ne prennent de vêtements qu'après le mariage. Toutes les femmes se servent d'une terre rouge pour se teindre les cheveux. Les habitants de ces contrées sont sujets à peu de maladies, et encore ne sont-elles nullement dangereuses. La petite vérole y est trèscommune , mais se termine rarement d'une manière funeste. Le ver solitaire, des lièvres intermittentes assez légères, des maux d'yeux, et des coliques, sont les affections les plus ordinaires. Mais les ulcères dégoûtants et effrovables qui frappent les habitants de la cote y sont inconnus. Du reste, les naturels n'ont aucun médicament actif, quoiqu'ils prétendent connaître une multitude de plantes médicinales. — Aquelques milles au-dessous de Patashie on rencontre un groupe de trois îles rangées à la suite l'une de l'autre, et toutes verdoyantes, qu'on appelle collectivement Raak. Dans l'une de ces îles est bâtie une grande ville marchande. Nos voyageurs continuèrent à naviguer quelque temps sans trouver d'obstacles; mais pour se tirer dune chaîne de récifs il leur fallut bientôt s'engager dans un canal fort étroit, couvert, et presque caché par les épais ombrages du bord, et embarrasse de. roseaux et de fortes herbes. Ce canal, d'un passage assez difficile, les ramena dans le grand courant du fleuve. Us passèrent encore devant une ou deux villes, et débarquèrent, trois heures environ après leur départ de Patashie, à Lever, ville importante située à vingt milles de cette île. — Lever ou Layaba, quoique située sur son territoire, n'appartient pas au roi de Wowou ; il n'y possède pas un • sujet, pas un canot. La population de cette ville est fort nombreuse. Malgré sa vaste étendue, elle ne paraissait construite que depuis quelques années. Les habitants viennent tous du Nyffé ; ils résidaient auparavant dans un village sur l'autre rive du fleuve; mais ils ont passé sur la rive droite, pouréchapper aux Fellans, leurs cruels ennemis. Ils n'y ont

réussi que très-imparfaitement, et trois ans avant le passage des frères Lander, la ville de Layaba avait été complètement dévastée par les Fellans; il leur fallut même, pour prévenir le retour de pareilles calamités, se soumettre à payer un tribut au prince des Fellans qui réside à Rabba, ce qui ne les exempte pas des contributions continuelles que leur imposent de nombreuses bandes errantes de Fellans. — iLes bords du fleuve près de Lever sont taillés à pic, et s'élèvent à peu près de quarante pieds au-dessus de l'eau. En cet endroit, le fleuve est profond et débarrassé de tous récifs. Il se dirige droit au sud ; nos voyageurs le descendirent donc très-facilement pendant douze ou quatorze milles. Sa largeur variait de un à trois milles ; le pays de chaque côté était plat, et un petit nombre de villages, sales et bas, étaient épars sur les rives. Le terrain commençait alors à devenir plus montagneux; îles collines rompaient la monotonie de l'horizon. Ils rencontrèrent deux petites îles , et trois hautes et remarquables collines se dessinèrent du côté de l'est, toutes trois sortant brusquement de la plaine et à la distance de quelques toises les unes des autres. Sur les deux bords de la rivière se courbaient d'immenses arbres à feuillages touffus, entre lesquels on apercevait un sol ouvertet bien cultivé; et a en juger par le nombre de villes et de villages épars sur tout ce qu'on pouvait voir du pays , il doit être fort peuplé. — A une heure après midi nos voyageurs prirent terre aune grande et spacieuse ville, nommée Bajiébo , habitée par des naturels du Nyffé , quoiqu'elle soit située sur le territoire du Yarriba (rive occidentale). Cette ville n'est pas murée et cependant très-florissante, d'une grande importance commerciale , et fort peuplée. Des échanges continuels se font entre les habitants des deux rives , et le fleuve, à cet endroit, est couvert d'innombrables canots, d'une forme particulière. Le fond est fait d'un seul tronc d'arbre , puis on y adapte des planches qui en élèvent les bords à une hauteur considérable. Dans la plupart on bâtit des abris, véritables maisons, comme les appellent les naturels : on y allume du feu, on y fait la cuisine, on y couche. Le faîte est couvert en paille et

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circulaire. Ces cahutes sont fort utiles; elles permettent aux marchands de voyager avec leurs femmes et leurs enfants, et de remonter ou de descendre le Niger à des distances de plusieurs jours sans avoir à aborder nulle part. Comme les naturels n'ont rien qui ressemble à la poix, au chanvre, ni au goudron, ils se servent de crampons de fer pour relier les planches ensemble et les rapprocher quand un canot fait eau ou, ce qui arrive fréquemment, qu'il se dessèche et se fend au soleil. Le séjour de Bajiébo est aussi désagréable que possible ; les huttes sont si rapprochées les unes des autres , qu'il n'y a pas dans toute la ville de passage commode pour un homme seul.

L'air n'y circule pas, et l'absence de tout ombrage, la saleté et l'odeur infecte de ces ruelles fangeuses achèvent de rendre ce séjour insupportable. Le peuple de Bajiébo habitait primitivement la rive opposée ; mais, comme celui de Layaba, il a cherché à mettre le fleuve entre lui et ses redoutables ennemis, sans que ce rempart l'ait protégé davantage. La ville paraît être gouvernée pardeux chefs, l'un au Nyfjfé, l'autre Fellan ; mais celuici a une supériorité incontestée sur l'autre. — Juste au-dessous de Bajiébo, une île sépare le Niger en deux branches de largeur presque égale. A une heure de là on passe devant deux villes d'une étendue considérable; bientôt on longe, du côté du Nyffé, la base d'énormes rochers de granit de couleur sombre, et on atteint la grandeville de Litchi, habitée par des Nyfféens et gouvernée par les Fellans. La largeur du Niger en cet endroit est de trois milles à peu près, et les habitants ont de nombreux canots pour traverser la rivière et pour aller à la pêche. Nos voyageurs s'arrêtèrent deux heures seulement à Litchi , et, repassant la rivière, descendirent assez vite le courant le long d'une île d'une étendue considérable qui est à une portée de fusil de Litchi. Après avoir dépassé un grand village ouvert, d'assez bonne apparence, qui est sur le bord occidental, ils descendirent dans une petite ville, peu de milles plus bas, et sur la même rive, pour y prendre d'autres bateliers, ceux de Litchi refusant d'aller plus loin, quoiqu'ils n'eussent rame que pendant quarante minutes

et avec peu d'efforts. Aussitôt après l'avoir quittée, ils longèrent une autre île qui parait fertile, mais qui est, diton, inhabitée ; puis ils passèrent en vue d'une double rangée de montagnes rocheuses, dont l'une proprement borde le fleuve. Les deux chaînes courent du nord-est presque droit au sud. 11 leur fallutbientot prendre terre à un petit vilhge sur une île, pour changer encore de bateliers, les leurs ne voulant pas plus que ceux de Litchi s'éloigner trop de chez eux, « L'aspect de ces montagnes sauvages est « triste, mais très-pittoresque : des ar- « bres secs et rabougris , des buissons « chétifs, dont les feuilles semblent « grises et flétries, sortent des creux ou « interstices des rochers et pendent sur « d'immenses précipices dont ils cachent « en partie les crêtes dentelées. Ces lieux « semblent voués à la désolation et n'être « visités que par les bêtes féroces, les oi- « seaux de proie ou l'ombre des nuages, « qui, en passant, assombrissent encore, « s'il est possible, le sauvage aspect de « ces sites. Sur un des sommets s'élève « un large et singulier bloc de pierre « blanche, qui, de loin , ressemble tout « à fait à une ancienne fortification. » Vers la lin de la journée (mardi 5 octobre) , ils dépassèrent l'extrémité de la

f première chaîne de montagnes, et , sur es quatre à cinq heures de l'après-midi, prirent terre à un village de pêcheurs sur une petite île, nommée Marljie, qui appartient aux Nyfféens. Ils y furent gracieusement accueillis par le chef, qui disposa pour eux d'une hutte spacieuse, leur envoya quantité de vivres apprêtés, et les traita enOn à tous égards de la meilleure grâce du monde. Les rives qu'ils avaient vues ce jour- là sont hautes et bien cultivées; la rivière se dirige à l'est-sud-est , et la distance de l'Ile où ils étaient à Bajiébo leur parut être de trente milles. Le thermomètre avait marqué durant le jour soixante* dix-huit, quatre-vingt-douze et quatrevingt-quatorze degrés. — Le lendemain, verssept heures, ils quittèrent l'Ile deMadjie, et poursuivirent leur vovage sur le fleuve, qui tourne d'abord à l'est, côtoyant une nouvelle chaîne de montagnes, puis coule pendant plusieurs milles un peu au sud-est. Près de l'île de Madjie, le Niger se divise eu trois bras :

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le plus oriental est le plus profond et le plus sûr. En dépassant une autre lie, ils découvrirent tout à coup un roc élevé, appelé par les naturels mont Keza ou À'ezy, et au même instant ils l'eurent en front. « Il fait, à lui seul, une petite « île et n'a guère moins de deux oent « quatre-vingt-un pieds ; l'aspect en « est grandiose. Excessivement escarpé « et sortant brusquement de la rivière, <t son effet est prodigieux; sa base est « frangée d'antiques arbres, et plusieurs « jeunes rejetons essayent de s'accrocher « à ses flancs arides et presque nus. La « bauleurdu mont Keza, sa position iso- « lée, sa forme étrange, le distinguent « de toutes les autres montagnes et le « rendent l'objet d'une attention parti- « culière. Il est grandement vénéré par « les naturels de ces contrées. La tra- « dition attachée au mont Keza est « d'une nature très-romanesque : ils « croient qu'un génie bienveillant en « fait sa demeure habituelle et favorite , « dispensant autour de lui de bénignes « et célestes influences. Ici les affligés « sont déchargés de leurs misères, les « nécessiteux sont pourvus; les larmes.

« se changent en sourires; le mal, le « chagrin, la souffrance, sont ignorés; « l'austérité intime s'y égayé, etles inquié- « tudes de l'avenir y lont place aux « jouissances du présent et à uneinsou- « criante gaieté. Mais surtout, disent les « naturels, c'est ici que le voyageur ha- « rassé trouve asile contre l'orage, rc- « nos pour ses membres fatigués, les « délices de la sécurité et de l'abondance, « et le sommeil et les rêves du bien-être. «« Pour obtenir tout cela il n'a qu'à faire « connaître ses besoins et ses désirs à « l'esprit de la montagne ; la réponse a « sessupplicationsest instantanée. Il re- « çoit de mains invisibles la nourriture « la plus délicate et la plus exquise ; et « quand sa vigueur est revenue il peut « en liberté continuer son voyage ou « s'arrêter pour jouir quelque temps des « bénédictions de l'esprit du lieu. » TJn peu au nord , un autre roc nu s'élève seulement de quelques toises au-dessus de l'eau. — A neuf heures du matin les voyageurs prirent terre près d'une petite ville, pour se pourvoir de nouveaux rameurs, qu'ils attendirent près d'une heure. Ils longèrent ensuite le bord

oriental de la rivière; et à onze neures ils commencèrent à apercevoir la fumée de la oélèbre ville de Rabba, à plusieurs milles devant eux. En une demi-heure ils eurent atteint l'île plate et marécageuse de Bili. Là ils s'arrêtèrent dans une grande ville, basse et sale, bâtie à fleur d'eau , et reçurent un messager de Mallam-Dendo4, prince fellan de Rabba, chargé de les assurer que son maître partageait tous les sentiments de bienveillance du roi de Nyffé pour eux , et de leur annoncer pour le lendemain la visite du grand roi des Eaux noires. — Le cours du fleuve de Maiijie à l'île de Bili est au gud-est ;-la distance de douze milles ; les bords du côté oriental ou du Nyffé sont d'une hauteur moyenne et parsemés de petites collines. Les deux rives paraissent bien cultivées. — Le jeudi 7 octobre , entre neuf et dix heures, les voyageurs, qui avaient été attendre la royale visite dans leurs canots à l'ombre d'un grand arbre, à peu de distance de la ville, entendirent des chants accompagnés en mesure par le battement des pagayes, et quelques minutes après ils virent un canot conduit par un petit nombre de rameurs , puis à une certaine distance derrière, un second canot, beaucoup plus large, aue vingt beaux et jeunes esclaves faisaient glisser sur le fleuveen chantant. « Leur mélodie rappe- « lait, bien que plus lente, celle que nous « avions entendue sur plusieurs points « de la côte occidentale. Le roi des Eaux « noires était avec eux. Nous demeurâ- « mes surpris, à mesurequ'ils appro- « chaient, non-seulement de la longueur « extraordinaire du canot, -mais de sa « propreté inaccoutumée, et surtout de « la pompe et de l'éclat de ses décora - « tions. Au centre, une petite tente « bigarrée s'appuyait contre le mAt, et « au-devant tombait une large pièce de « drap écarlate ornée de morceaux de ga- « Ion d'or cousus en différents endroits. « A la proue se tenaient trois ou quatre « enfants de même taille, vêtus avec pro- « prêté et élégance, et à la poupe, « nombre de musiciens de bonne mine.

« Les jeunes rameurs rivalisaient avec « leurs compagnons de parure et de « beauté; tous faisaient le meilleur ef- « fet possible. Aussitôt que son canot « eut touché à terre, le roi des Eaux sor-

GUINÉE

« tit de sa tente , et, suivi des musiciens « et d'une partie de l'équipage , se rendit « à la case où se traitent les affaires pui bliques, et où peu de minutes après on « nous invita à entrer. Le chef de l'île et « les anciens étaient assis de chaque côté « du roi ; et mon frère et moi , comme « marque de distinction,nous fûmes plaît ces en face. Quand les compliments <t d'usage eurent été échangés, il nous in* « forma avec beaucoup de solennité de « son rang et de son titre, et du motif de « sa visite tout honorifique pour nous. « Cela fait,il nous présenta un pot d'excel- « lent miel et deux mille cauris, sans « compter unegrande quantité de noixde « goura, qui sont cultivées dans le pays. « N'ayant rien déplus à dire ou à faire, •< nous serrâmes la main de sa noire ma- « jesté, dont le nom est Suliken Rouah, « en lui exprimant notre reconnaissance pour son magnifique présent, et nous «. retournâmes à nos bateaux. Le roi «•. des Eaux noires est un homme de « bonne mine, un peu battu des ans; « sa peau est couleur de charbon, ses « traits grossiers sont bienveillants , et « sa taille avantageuse et imposante. Il a portait un burnous entier de drap bleu « commun ,* et par-dessus une tobé bi- « zarre, faite d'une imitation de satin, « de morceaux de drap du pays et de « damas cramoisi cousus ensemble ; son « bonnet était de drap rouge, de larges « pantalons de Haoussa et des sandales u de cuir de couleur complétaient son « costume. Deux jolis petits enfants de « dix ans à peu près, tous deux de même « taille, le suivirent dans la case en qua- « lité de pages. Leurs habillements « étaient propres et gracieux, et leurs pe- « tites personnes fort soignées : chacun <« d'eux tenait une queue de vache enjo- « livée d'ornements ; et se plaçant l'un « à droite, l'autre à gauche du chef, ils p. chassaient loin de lui les mouches et « les insectes, et l'approvisionnaient de « noix de goura et de tabac. Le roi « était aussi accompagné de dix de ses « femmes, très-jolies tilles, au teint bril- « lant, couleur dejais, portant de gracieux « bonnets du pays bordés en soie rouge; « des étoffes coton et soie étaient atta- .. cliées autour de leur taille, et leur tuni- « que de dessous était très-courte. La « coutume de se teindre les ongles des

« doigtset des orteils avec du henné sem- « ble générale parmi elles ; elles avaient « les poignets ornés de jolis brace- « lets d'argent et le cou de plusieurs « rangs de coraux. Il était juste midi « quand Suliken Rouah, remontant « dans son canot royal , quitta l'île de « Bili. L'auguste roi des Eaux noires « avec sa suite en vingt-huit canots eut « la condescendance de nous céder le a pas ; et nous ouvrîmes la marche, nous « dirigeant vers Rabba. » Après une agréable et facile promenade de huit à neuf milles, le cortège s'arrêta devant l'île fie Zangoshie. Cette île est extraordinairement basse; la ville est bâtie sur un marais, et chaque hutte, pendant toute la saison des pluies, distille l'eau par son toit et ses planchers , faits d'une terre humide et molle. Les murs sont bâtis de la vase du fleuve, et les poutres et les lattes qui les soutiennent ne les empêchent

f>as de craquer en mille endroits; de arges crevasses ouvertes au vent et à la pluie se dessinent sur les murs de toutes les maisons. Près d'une centaine de cases sont, à vrai dire, construites dans l'eau. Naturellementellessoutinfestéesde mosquites et de toutes sortes d'insectes dégoûtants. Lorsque le Niger se retire et que tout le limon du fleuve reste exposé aux ardeurs du soleil, le séjour de la ville doit devenir très-dangereux. Les naturels de Zangoshie montrent peu de soin et de propreté dans l'arrangement et l'entretien de leurs habitations, mais ne négligent pas de même leurs personnes; ils sont toujours bien vêtus, et nos voyageurs avaient rarement rencontré un aussi grand nombre d'hommes grands, beaux, bien faits et de femmes agréables. Si le Fellan chérit par-dessus tout son cheval, l'habitant de Zangoshie fait de son canot l'objet de ses affections et de son orgueil. Le Niger est couvert de ces légers esquifs que leurs maîtres mettent toute leur gloire à diriger adroitement. Le gouverneur de l'île, qui est ce roi des Eaux noires , possède six cents embarcations.

Travailler sur l'eau ou dans l'eau est un bonheur pour les naturels, c'est une passion, ils s'y livrent avec excès. Tout le commerce par eau, dans cette partie de l'Afrique, est entre leurs mains. Ilssont maîtres du bac de communication avec Rabba ; et le passage est une source de

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L'UNIVERS

revenus immenses pourceuxqui sont intéressés dans cette spéculation. Ils excellent à la pêche; de fait la population de Zangoshie est en quelque sorte amphibie ; les habitants se jouent continuellement dans la fange des marais ou nagent et s'ébattent dans l'eau. Cependant l'année n'est pas consacrée tout entière aux travaux sur la rivière; car le sol est bien cultivé, et divers objets de manufacture témoignent de l'adresse et de l'art des ouvriers. La toile qu'ils fabriquent, comme leurs compatriotes du Nyffé, les tobés et les pantalons qu'ils en font sont parfaits et ne déshonoreraient pas une manufacture européenne. Ces vêtements sont recherchés des chefs , des hommes puissants, et des rois; ils font l'admiration des nations voisines , qui s'efforcent en vain de les imiter. Les frères Lander virent aussi des bonnets qui ne sont qu'à l'usage des femmes ; c'est un tissu de coton entremêlé de soie, d'un travail exquis. Hommes, femmes, tous sont laborieux, sans cesse occupés, soit de la préparation des aliments, soit d'autres travaux domestiques. Dans leurs promenades, ils rencontraient des groupes de naturels filant du coton et de la soie, d'autres fabriquant des vases et des plats de bois, des nattes de différents dessins , des souliers, des sandales, des parures et des bonnets; d'autres façonnant des éperons en enivre, en fer, des mors de bride, des houes, des chaînes de fer, des selles, des équipages de cheval , tous articles destinés au marché de Rabba et attestant beaucoup de goût et d'invention.

Ils n'assistèrent pas à un seul divertissement public pendant leur séjour a Zangoshie. Les habitants pourraient servir d'exemple à leurs voisins: laborieux, indépendants, ils ne reconnaissent d'autre autorité que celle du roi des Eaux noires, et s'ils lui obéissent, c'est gu'il est de leur intérêt de n'obéir qu'à lui. Ils ne s'inquiètent pas plus des Fellans que ceux-ci ne s'inquiètent d'eux. Leur situation les protège contre toute invasion étrangère. Ils ont la liberté empreinte sur leurs traits, une légèreté, une activité dans tous leurs mouvements, remarquables surtout dans ce pays de paresseux. Ils sont hospitaliers /obligeants pour les étrangers, et vivent en bonne intelligence avec leurs voisins.

Il serait difficile d'estimer au juste leur nombre. Le terrain plat sur lequel la ville est située, l'absence de toute colline dans les environs d'où l'on puisse embrasser l'ensemble , rendent impossible tout calcul approximatif. Mais la population doit être très-considérable. C'est, suivant les frères Lander, une des cités les plus étendues et les plus populeuses, aussi bien qu'une des plus importantes places de commerce de tout le royaume de Nyffé. L'île peut avoir quinze milles de long et trois de large. Habba est située en face de Zangoshieet apparaît de là vaste , populeuse et florissante. Elle est bâtie sur le penchant d'une colline peu élevée, dans un lieu tout à fait dégarni d'arbres. Elle n'a pas d'enceinte de murailles et présente un ensemble fort irrégulier. En grandeur, en population et en richesses, c'est la seconde ville des Fellans; Sackatou seule lui est supérieure. La population est un mélange de Fellans, de Nyfféens, d'émigrés et d'esclaves de divers pays. Les Arabes et les étrangers y ont un quartier à part dans les faubourgs; le marché de Rabba est très-célèbre ; c'est proprement un entrepôt général. On y trouve une grande variété d'articles des manufactures étrangères et indigènes. 11 est toujours bien fourni d'esclaves des deux sexes , pour la plupart prisonniers de guerre. On dit que les Fellans les traitent habituellement avec douceur. Un jeune homme fort et bien portant se paye quarante mille cauris (deux cents francs à peu près), et une jeune fdle, cinquante mille et plus, si elle est belle. Le marché est aussi fort approvisionné d'ivoire; une grande défense d'éléphant se paye mille cauris. Ce sont, en général, des marchands des bords du Niger, demeurant beaucoup au-dessous de Rabba, qui viennent au marché acheter des esclaves et de l'ivoire pour les faire passer jusqu'à la côte.

Comme je l'ai dit, Rabba est toute au pouvoir des Fellans; et le roi légitime du Nyffé, à l'époque où les frères Lander y passèrent, était complètement dépossédé. Il se nommait Edérésa; peu de temps après favoir succédé à son père, son plus jeune frère, le Magia, avait excite contre lui un soulèvement, et intéressé à sa cause Bello , le fa-

GUINfo,

meux sultan de Saekatou. C'est ainsi <jue les INyfféens appelèrent eux-mêmes imprudemment les Fellans dans leur pays. Avec ce puissant secours, Magia renversa aisément son frère. Il se soumit à payer.*! Bello, tous les six mois, un tribut consistant eu esclaves et en tobés des meilleures manufactures du

(mvs; et les soldats fellans restèrent dès ors dans le Nyffé comme pour protéger le nouveau roi , puis leur nombre s'accrut sans cesse, et ils ne tardèrent pas à mettre le trouble partout. Bientôt ils renversèrent le roi qu'eux-mêmes ils avaient fait, et rétablirent Edérésa; mais comme celui-ci avait formé le généreux dessein de chasser les étrangers de ses États, ils se rangèrent de nouveau du parti de Magia et l'affermirent dans son usurpation. Leur chef était un cousin de Bello, nommé Mallam-Dendo, cnn en peu de temps avait réduit le Magia à la dernière impuissance et s'était fixé à Rabba. Il était même parvenu à se rendre indépendant de l'illustre sultan de Saekatou , son cousin. Quand les frères Lander arrivèrent a Zangoshie; prévoyant sa fin prochaine, il s'occupait très-activement d'assurer sa succession à son fils. C'était un chef habile et rusé, mais tout ensemble homme de cœur; et il avait su s'attacher les Nyfféens euxmêmes en leur donnant des postes importants et lucratifs, soit près de sa personne, soit dans l'armée, soit dans le gouvernement des villes. On dit aux voyageurs qu'il pouvait mettre en campagne mille cavaliers bien équipés et bien montés et un nombre incalculable de fantassins. Il se préparait alors aussi à faire une expédition au delà du Niger dans le Yarriba : ce peuple conquérant tend à s'avancer jusqu'à la mer.

La largeur du canal entre Zangoshie et Rabba n'est pas de plus de deux milles. Il court dans une direction sud-est. En partant, nos voyageurs suivirent le rivage de l'île qui regarde Rabba, et au bout de vingt minutes en atteignirent la pointe. Le fleuve coulait alors vers l'est, et sa largeur paraissait de quatre milles environ. Dans la matinée, ils virent de loin une foule de canots passant et repassant d'un bord à l'autre , chargés de passagers et de chevaux, qu'ils transportaient sur la rive du Yarrina. On leur

dit que tous ces gens allaient au marché (ÏAlorie. Deux chaînes de petites collines, presque parallèles, s'étendaient sur les deux rives, aussi loin que la vue pouvait atteindre. Elles ne semblaient éloignées du bord quedecinq milles environ.

Ils passèrent même au pied d'une haute et large colline, de forme conique, entièrement détachée de la chaîne, et s'élevant brusquement à quelques pas de l'eau. Les bords de la rivière étaient extrêmement plats et marécageux ; des parties semblaient inondées. En avançant, ils découvraient des villes grandes et petites, mais toutes situées sur des terrains bas, ce qui leur donnait un aspect chétif et misérable. Outre le poisson, les habitants se nourrissent de riz. Leurs rizières dans ce temps-là étaient presque toutessubmergées.ïlsn'avaient fait halte nulle part sur la rivière, pas même pour leurs repas, leurs hommes laissant le canot glisser avec le courant, tandis qu'ils mangeaient. A cinq heures après midi, tous se plaignirent de la fatigue, et on commença a chercher aux alentours un lieu de débarquement; mais ils n'en trouvaient pas; d'immenses marais et de bourbeuses fondrières, infranchissables, les séparaient de tous les villages qu'ils apercevaient. Bon gré mal gré, ils continuèrent leur course. Dans la journée, ils avaient vu plusieurs belles îles, toutes cultivées et habitées, quoique basses et plates. La largeur du fleuve variait beaucoup : tantôt elle semblait être de deux ou trois milles, tantôt du double. Le courant était fort rapide, et ils pouvaient faire trois à quatre milles à l'heure. La direction était presque tou- , ours à l'est. Un épouvantable orage, et a rencontre et les poursuites d'un nombre incroyable d'hippopotames, les mirent plusieurs fois en danger. La pluie tomba par torrents jusqu'à trois heures du matin, puis le ciel redevint pur , il faisait assez clair pour distinguer les objets ; ils dépassèrent plusieurs grandes villes et villages, mais n'apercevant aucun natu rel hors des huttes, ils craignirent les suites d'une descente si matinale, si on les prenait pour une bande de voleurs ou de jacallis. Ce ne fut que deux heures plus tard qu'ils se décidèrent à prendre terre dans une île à un petit village de pécheurs appelé Dacannie. D'après leur

L'UNIVERS-

calcul, ils avaient dû faire cent milles environ dans leur navigation du jour et de la nuit. La direction du fleuve s était maintenue à Test; en plusieurs endroits, il leur avait présenté une largeur de huit milles. — Ils trouvèrent à Dacannie plusieurs Mallams mahométans envoyés par le chef de Rabba pour l'instruction des naturels. L'île est peuplée de pécheurs nyfféens , race douce et inoffensive, qui depuis quelques semaines seulement avaitrenoucé au culte de leurs divinités pour le Coran. C'est un des effets des conquêtes des Fellans dans le pays; partout où ils régnent, ils propagent le mahométisme. Par suite de I abdication d'Édérésa en faveur de Mal- Iam-Dendo, ses sujets étaient devenus mahométans, et cette croyance ne pouvait manquer de s'étendre bientôt dans tout le Yarriba. — Nos voyageurs se rembarquèrent entre neuf et dix heures du matin. Ils découvrirent d'abord plusieurs montagnes dont trois en forme de pain de sucre, entourées d'autres plus petites. Elles étaient situées au nord -est, à peu de milles du bord du fleuve. Une grande chaîne de montagnes plus élevées, el de toutes formes, bornait au loin l'horizon. Vers le milieu du jour, ils abordèrent à un petit village situé sur l'île Gungo f au-dessous de deux villes d'une étendue prodigieuse, assises de chaque coté de la rbv ière au bord de l'eau , et juste en face l'une de l'autre. A la hauteur de l'île Gungo, les rives étaient hautes et bien cultivées, les palmiers croissaient en abondance. Toute la rive du Yarriba avait été désertée par les naturels et abandonnée aux Fellans. La rivière décrivait une légère courbe au sud-est , le courant continuait à être très-rapide, et la largeur variait de trois à cinq milles,. L'île Gungo , qui se trouve presque au milieu du fleuve , a environ un mille et demi de circonférence. Les naturels semblent doux et inoflensifs; ils vivent de pêche et échangent du poisson avec leurs voisins contre du blé et des ignames. — Là , pour la première fois depuis leur départ de la côte , les frères Lander ne purent se faire comprendre; et cependant ils parlaient, eux et leurs gens, différentes langues de l'Afrique; mais l'idiome haoussan, ni aucun de ceux qu'ils possédaient n'était en-

tendu des naturels. — Le lundi 18 octobre ils quittèrent de bonne heure l'île de Gungo. Vers dix heures ils étaient en face d'un grand village situé sur une île plate et basse, et à peu près submergé , tant les eaux étaient hautes. Ils virent un grand nombre de canots occupés à recueillir les habitants pour les transporter en terre ferme. Quelques Mallams leur apprirent que cette année le Niger avait éprouvé une crue d'eau extraordinaire. Plus loin, ils se trouvèrent par le travers des montagnes remarquables que la veille ils avaient aperçues devant eux. A ce nouveau point ae vue, elles présentaient un sommet plat et en forme de table, et paraissaient très-proches de la rivière; une ou deux avaient l'apparence d'une complète stérilité; sur d autres il y avait une végétation chétive el rabougrie ; d'autres enfin étaient fertiles et portaient des plantations de blé presque jusqu'à leur cime ; à leur pied s'étendaient de charmants villages délicieusement situés, parmi de beaux et grands ombrages. En avançant , ils observèrent encore une montagne fort éloignée à l'est, et se terminant en un immense dôme. A quatre heures de l'après-midi, ils abordèrent dans une petite île appelée Fofo, pour y passer la nuit. La rivière, dans la partie de son cours qu'ils avaient parcourue ce jour- là, offrait beaucoup de sinuosités ; la direction générale était sud-est et est-sud-est; sa largeur variait de deux millesjusqu'à six. La riveorientale, haute et montueuse, leur avait présenté de belles cultures , et , comme la rive opposée, de nombreux villages. — Le lendemain, une heure après avoir quitté l'île Fofo , ils passèrent devant l'embouchure d'une rivière assez considérable, venant du nord ; c'était la Condounia. Des Fellans la leur avaient annoncée; et à midi ils aperçurent derrière un immense marais, coupé de petits canaux et de criques, la grande et belle ville d'Egga, située à trois milles environ des bords de la rivière. Ils gagnèrent le lieu de débarquement eu remontant une baie encombrée d'un nombre infini de grands et massifs canots, tout remplis de marchandises et de denrées du pays. Il y avait des huttes construites à nord. Tous avaient leurs proues barbouillées de sang, et des plumes y étaient fixées comme préservatifs

GUINÉE

contre les voleurs. Egga est d'une étendue prodigieuse et sa population est immense ; le sol des environs se compose d'un terreau gras et noir d'une étonnante fertilité, qui produit abondamment et presque sans culture toutes les denrées nécessaires à la vie ; aussi les provisions y sont-elles en grande quantité et à très-bas prix. Les habitants se nourrissent surtout de poisson. Ils possèdent un plus grand nombre de canots , de toutes dimensions, que les habitants des villes situées plus au nord , et ils y passent leur vie; le petit toit ou hangar qu'ils ont à bord leur sert de demeure. Plusieurs vendent des toiles et des draps de Benin>et de Portugal ; et ils descendent continuellement le fleuve pour entretenir leurs relations avec la côte. A leur arrivée , nos voyageurs furent reçus dans la zollahe ou hutte d'entrée, par le vieux chèt d'Egga ; assis, les jambes repliées sous lui , sur une peau de vache tannée étendue à terre, il fumait une pipe longue de trois aunes à peu près, et était entouré de beaucoup de Fellans et de Mallams.

Il les accueillit de la manière la plus amicale, et, pour les honorer, les fit asseoir

{>rès de lui. Il les regarda longtemps avec a plus vive surprise, de la téte aux pieds, leur dit qu'ils avaient une mine fort étrange et très-digne d'être vue; puis, après avoir satisfait pleinement sa curiosité, i! envoya chercher toutes ses vieilles femmes, a fin de leur procurer le même plaisir; mais comme ils commençaient à se fatiguer d'être ainsi donnés en spectacle, ils demandèrent à être conduits dans une hutte. Là ils furent obsédés de visites des Mallams, des épouses du chef, et bientôt de tout le peuple d'Egga, et furent obligés de barricader leurs portes et de mettre trois de leurs hommes en faction pour tenir les curieux à distance. Ils restèrent deux jours à Egga, exposés à ces continuelles mais obligeantes imuortunités. — Le territoire de Nyifé finit a cette ville.

Repartis le 22 octobre , à sept heures du matin, ils virent un peu au-dessous d'Egga deux petites lies fort belles, couvertes de cultures, et assez peuplées.

Toute la matinée, les bords de la rivière se montrèrent bas et marécageux ; de hautes terres apparaissaient au delà.

Les collines qu'ils avaient aperçues

23e fJvraison. (Guinée.)

quelques jours auparavant paraissaient suivre la même direction que la rivière, le sud-est. En avançant, ils voyaient la rive occidentale demeurer basse, tandis qu'une double chaîne de collines bordait la côte orientale. Ces hauteurs leur paraissaient fertiles , la verdure montait jusqu'à leur sommet ; mais ils ne découvrirent que quelques villages petits et misérables, presque ensevelis sous l'eau, et pour toutes cultures , de vastes rizières submergées aussi et très-éloignées de toute habitation. A onze heures ils dépassèrent une très-grande ville marchande, située à leur gauche, tout près du bord de l'eau, au pied d'une haute montagne qui semblait au moment de l'écraser de sa chute. Leurs gens ne purent leur en dire le nom. Il y avait un nombre considérable de canots stationnés devant cette ville et construits comme le sont ceux des rivières Bonny etCalabar. C'est une preuve sûre de l'existence de communications régulières avec les peuples de ces contrées, et c'était pour nos voyageurs une nouvelle et précieuse assurance du voisinage de la mer. Beaucoup de ces embarcations allaient et venaient sur le fleuve ; quelques-unes passèrenttrès-nrès d'eux; leurs équipages les regardaient avec étonnement, mais ne s'arrêtaient pas à leur parler. Vers le soir, ils atteignirent Kacunda. — Entre Egga et cette ville, le fleuve décrit de nombreuses sinuosités, se dirigeant tantôt au sud tantôt au sud-est. Il est parsemé d'îles, toutes cultivées et habitées. Le courant, très-rapide, doit être de quatre à cinq milles à l'heure. Généralement les terres sont basses; celles de la rive méridionale ont peut-être un peu plus d'élévation. La ville de Kacunda, située sur la rive occidentale, est proprement com-

}>osée de trois à quatre villages, tous brt grands, mais isolés, quoiqu'à peu de distance les uns des autres. Vue d'un peu loin, elle offre un aspect très-saisissant. Pour y arriver, il faut, comme à Egga, dans cette saison de l'année, s'engager dans des canaux sinueux qui coupent un marécage vaseux et malsain, large de près de deux milles. Kacunda est la capitale d'un État ou royaume de même nom, indépendant du Nytïé, comme de toute autre puissance. Le gouvernement est absolu, mais mo-

L'UNIVKRS.

déré. Dans les affaires graves , le chef ou roi s'en remetaujugementdes anciens.

Kacunda entretient fort peu de relations avecleNyffé. Elle trafique presque exclusivement avec les divers peuples qui habitent les bords du Niger au sud ; et les esclaves qu'elle vend sont, dit-on, dirigés vers la mer. [.es naturels sont grands, bien faits et robustes; ilsportent peu d'ornements. Celui qu'ils affectionnent le plus est un collier de cornalines rouges (qu'on trouve en abondance dans le JNyffé ) , taillées un peu en forme de cœur, plates, minces et du plus beau

(joli. Pour tout vêtement, ils se ceignent es reins d'un morceau d'étoffe de coton, fabriqué par eux, et teint de diverses couleurs, selon le goût de chacun . Les femmes portent des petits pendants d'oreilles en argent , mais ne se teignent pas le corps. — Les productions du pays n'ont rien de particulier; et pour la fabrication des étoffes, les habitants de Kacunda sont fort inférieurs à leurs voisins. La langue du Nyffé n'y est pas comprise, malgré la proximité des deux royaumes; mais, de même que dans tous les autres lieux que nos voyageurs avaient parcourus , on y trouve beaucoup d'individus parlant couramment le haoussan. — Ils remarquèrent, pour la première fois, que les naturels avaient coutume des© faire une marque particulière pour se distinguer des autres tribus. Les marques distinctives des habitants de Kacunda sont trois cicatrices des tempes au menton. Ils sont doux, inoffensifset très-laborieux. Leurs huttes sont plus grandes et plus propres que toutes celles qu'ils avaient déjà vues. Nos voyageurs eurent pour hôte à Kacunda un vieux prêtre mahométan, le maître d'ecolede la ville. L'éducation des enfants des principaux habitants consiste presque toute a apprendre quelques prières mahométanes. Ces enfants sont généralement studieux et diligents. Ils se lèvent tous les jours avant le soleil, et copient leurs prières à la lampe , pour les réciter ensuite au maître , les uns après les autres, à commencer par le plus âgé. Ils récitent d'un ton perçant et criard, assez haut pour se faire entendre d'un demi mille à la ronde , ce qui passe près des parents pour une grande perfection.

— Les habitants du Kacunda se servent

pour la pèche, dans laquelle ils sont assez habiles , d'une ligne armée au bout d'un morceau de fer recourbé en forme de hameçon. Us y attachent pour amorce un gros ver et souvent un morceau de poisson. La corde est faîte d'une herbe proprement tressée. Les pêcheurs s'exposent avec insouoianceaux attaques des alligators, très-nombreux dans la rivière, et font une guerre continuelle aux crocodiles et aux hippopotames, dont ils mangent la chair. Les œufs de crocodiles sont pour eux un grand régal. Nos voyageurs quittèrent Kacunda le soir pour échapper à tous les dangers qu'on leur avait annoncés.

Au-dessous de Kacunda , le fleuve tourne droit au sud entre des collines assez élevées. Quelques milles plus loin, ils observèrent une branche du Niger peu considérable, coulant à l'ouest; peut-être n'était-ce qu'une crique, ils ne purent s'en assurer ; ses bords, parsemés de petites collines, étaient couverts de palmiers. Ils se trouvèrent alors en face d'une ville fortétendue, d'où s'élevait un grand bruit; ils distinguèrent aussi plusieurs autres villes sur la rive occidentale , mais les évitèrent soigneusement.

Vers une heure après minuit, le cours du fleuve, qui depuis peu se dirigeait au sud-est, changea encore et devint sudsud-ouest. Il coulait alors entre des collines de la plus grande hauteur. A cinq heures du matin, le lundi 25 octobre, ils se trouvèrent presque en face d'une rivière considérable, venant de l'est se jeter dans le Niger : à son embouchure elle paraissait avoir de trois à quatre milles de large ; et sur l'une de ses rives ils virent une grande villedont une partie faisait face à la rivière, et l'autre à la Quorra. Ayant cru d'abord que c'était un bras du ileuve, ils essayèrent d'y entrer; mais voyant que le courant était contre eux et que sa force augmentait, à mesure qu'ils avançaient, ils y renoncèrent. Ils pensèrent 'alors que ce cours d'eau devait être la Tchaada . et cette grande ville assise à son embouchure Cuttumcurrafi, dont leur vieil hôte de Kacunda les avait entretenus. Le jour s'était levé terne et brumeux ; cependant à mesure que le soleil dissipait le brouillard, ondistinguait des montagnes de formes irrégulières, qui s'élevaient brus-

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quement au bord de l'eau; mais on ne

Eouvait se faire une idée exacte de leur auteur, à cause des vapeurs qui enveloppaient encore leurs sommets. Au delà, sur la rive sud-est, apparaissait encore une double rangée de hauteurs ; et, au nord-ouest, une chaîne de collines , moins hautes, s'étendait aussi loin que l'œil pouvait atteindre. Elles paraissaient nues et stériles. Celles du nord-ouest étaient formées de masses groupées et ressemblaient aux montagnes de Kong, que nos voyageurs avaient vues dans le Yarriba. A sept heures, le Niger leur apparut tout dégagé d'Iles et de marais, coulant majestueusement entre des rives boisées et beaucoup plus élevées que toutes celles qu'ils avaient vues les jours précédents, sur un fond de rochers qui produisait à la surface de forts et fréquents bouillonnements. A cet endroit, un de ces canotsqu'on leur avait dépeints si différents du leur passa près d'eux. Il avait la forme des paniers (T osier dans lesquels les bouchers en Angleterre portent la viande. Il était garni de sièges , comme la plupart des embarcations employées au cabotage ; huit ou dix petits garçons ramaient vigoureusement en chantant, sous )es veux d'un homme âgé assis au milieu du canot. Le mouvement des pagaies était régularisé par un sifflement particulier, qu'ils faisaient entendre à intervalles égaux. Leur petit esquif filait avec une singulière vitesse. A dix heures , nos voyageurs tournèrent un énorme rocher blanc et nu, formant un dôme parfait au centre même de la rivière, et pouvant avoir vingt pieds de haut. Une immense quantité d'oiseaux blancs étaient perchés sur son sommet; ils lui donnèrent le nom de Roc aux Oiseaux. Il est à trois ou quatre milles de Bocquâ et du même côté. Le côté sud-est est le plus sûr ; c'est d'ailleurs le vrai canal de la rivière, et il a trois milles de largeur. En prenant le côté opposé, ils faillirent être entraînés dans un gouffre. De ce côté la distance du roc à la rive est d'un quart de mille à peu près , et le courant a une vitesse de six milles à l'heure. Après avoir franchi ce dangereux passage, ils découvrirent sur la rive droite un endroit commode pour débarquer, tout nettoyé, sur une étendue de cent

toises, d'herbes, de bruyères et de toute espècede végétation, et uestinésansdoute à servir, à époques fixes, d'emplacement à une foire ou marché. Ils apprirent des habitants d'un village voisin que c'était là le fameux marche de Bocquûy dont ils avaient si souvent entendu parler; que la rive opposée appartenait au royaume deFunaa; que beaucoup de marchands se rendaient à ce marche, non-seulement des lieux voisins, mais aussi de villes et de villages des deux rives du Niger, fort éloignés au-dessus et au-dessous de Bocquâ. On leur montra juste en face, sur la rive opposée, le grand chemin de Funda, situé a trois journées du Niger, en remontant laTchadda. Le village de Bocquâ, fortifié d'une bonne palissade en bois, a une apparence élégante; les femmes y sont de belle race, et d'une extrême propreté. — De là, le fleuve coule dans une vallée profonde entre des montagnes d'une grande hauteur. Son cours, jusqu'à Atta, parmi beaucoup de détours , conserve une direction générale au sud-ouest. Atta est bâtie tout au bord du fleuve, du côté du sud-est, dans une situation élevée, sous une belle pelouse verte. Danssa prodigieuse étendue, elle est tout ornée d'arbustes verts et de beaux et grands arbres. Ils passèrent devant cette ville le 26 octobre, à onze heures du matin. Pendant plus de trente milles, au-dessousd'Atta, ils ne virent ni une ville ni un village, ni même une hutte isolée. Vers midi , les collines au nordouesj leur parurent décroître et celles de l'est tournèrent au sud-est, tandis que la rivière continuait à couler au sudouest. Deux heures après, l'aspect des rivées changea complètement; elles redevinrent basses et marécageuses , particulièrement à gauche. Bientôt ils dépassèrent deux charmantes petites îles, qui leur parurent inhabitées, et à quatre heures ils virent une branche de la rivière, courant au sud-sud-est, et large à peu près d'un quart de mille. Ils abordèrent un peu plus loin sur la même rive, et passèrent la nuit dans un village voisin, nommé Abbazaca. Le sentier qui y menait était étroit et obstrué de mauvaises herbes qui avaient trois fois leur hauteur et formaient une voûte audessus de leurs têtes. Ils ne purent se faire entendre qu'au moyen de la langue

L'UNIVERS

de Bonny qu'un jeune homme comprenait imparfaitement. Le chef s'offrit à les accompagner jusqu'à une grande ville située plus bas sur le fleuve, dont sou frère était gouverneur, et où ils ne pouvaient manquer de rencontrer des gens de Bonny , de Calabar , de Brass et de Bini. 11 assurait que les gens de ces divers pays venaient par eau à la ville de son frère, pour y acheter des esclaves. Il était surtout important pour eux de savoir avec certitude quelle était la branche la plus large du fleuve, maintenant qu'il leur était à peu rjrès démontré que ces différentes rivières communiquaient avec le Niger. Ce chef ne put la leur désigner sûrement; mais il paraissait croire que c'était le Bonny. Ils se rembarquèrent le lendemain de bonne heure ; le chef en effet les précédait dans son canot. Pendant la première partie du jour, le cours de la rivière était ouest-sud-ouest, et la largeur de deux à quatre milles. A midi ils virent un petit bras se dirigeant au sudest. La rive nord-ouest était très-basse et couverte d'épais taillis; leterrain était inondé par places, et les arbustes semblaient croître dans l'eau. Sur la rive méridionale , un peu plus haut , on voyait de loin en loin, à une distance de deux à quatre milles, des pièces de terre cultivées et divers groupesd'habitations.

A deux heures ils étaient en face du grand village de Damuggou.Us avaient déjà dépassé l'atterrage quand une douzaine de canots, se mettant a leur poursuite, lesatteignirentet leur signifièrent de venir présenter leurs hommages au roi. Il fallut se soumettre, et ils prirent terre au milieu desclameursetdesapplaudissements d'une multitude immense. Ou les conduisit aussitôt à l'ombre d'un grand arbre fétiche, planté au milieu d'un marais. Au bout de quelques minutes le chef parut. Il leur apportait en présent une cnèvre, avec quantité d'ignames et autres provisions. Son costume ni son* extérieurn'avaient rien de remarquable. Il les pria de séjourner quelque temps dans la ville, ce qu'ils promirent de faire volontiers; et lorsqu il sut qu'ils allaient à la côte , il leur dit qu'il avait auprès de lui un messager du roi de Bonny, et qu'ils partiraient ensemble sous peu de jours.

Il leur ht ensuite beaucoup de questions

sur leur pays, sur les lieux qu'ils venaient de parcourir, sur leurs distances respectives en remontant la rivière. Jamais il n'avait entendu parler d'aucun pays sur le fleuve au delà de Funda et de Tackoua (c'est sous ce nom qu'il désignait le Nyffé ) ; il nesavait rien du Yarriba,duBorgou, nide Yaourie. Aprèscet entretien, on les mena, à travers de sales rues, jusqu'à une case extrêmement petite. L'intérieur, malgré une chaleur étouffante, valait mieux que le dehors.

Elle était grossièrement enduite d'argile et toute bordée de ligures de fétiches, très-grossièrement taillées et toutes barbouillées de rouge. A six heures du soir, le chef leur envoya un peu de soso et un platde chevreau qui eût suffi pour trente personnes. Le lendemain , vers dix heures, ils reçurent une visite du chef, escorté d'un Mallam du Nyffé, que le chef de Damuggou avait fait venir pour lui composer des charmes contre tous les malheurs et tous les dangers. Le chef était vêtu d'une très-belle tobé de soie cramoisie moirée des fabriques du Nyffé et de pantalons de même étoffe; il avait sur la tête une calotte de drap rou^e et aux pieds des sandales de cuir. Il témoignait la plus grande joie de leur séjour dans la ville : son père ni lui n'avaient jamais vu d'hommes blancs. Il ordonna pour les jours suivants de grandes réjouissances en leur honneur. D'abord il leur offrit un bœuf sauvage. Les bestiaux n'entrent jamais dans la ville, on les laisse errer librement, et quand les habitants ont besoin d'un bœuf, ils vont les tuer dans un bois ; un de leurs hommes s'acquitta très-heureusement de ce soin. Une portion de la victime fut donnée au roi suivant l'usage. Derrière la case que nos voyageurs occupaient , sous un toit de hutte soutenu par çjuatre piliers de bois était abrité un dieu fétiche , gardé nuit et jour par une femme et deux jeunes garçons. On les pria de faire rôtir leur bœuf à portée du dieu , afin qu'il pût se régaler du fumet. Mais on leur recommanda en même temps expressément d'éloigner de lui les ignames, nourriture trop chétive pour lui être offerte. Tous les habitants sont idolâtres ; ils adorent des figures du même genre que celles du Yarriba. C'est à peine s'ils ont entendu parler

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de la religion de Mahomet. Cependant chacun apprêtait ses armes et venait les ranger sous l'arbre fétiche. Et bientôt la fête commença. Elle consistait surtout en décharges continuelles de leurs fusils. Ils se procurent ces armes, qui viennent de la cote, en échange d'esclaves et d'ivoire, au marché deBocquâ, d'où ils rapportent encore de la poudre, du savon, des cotonnades de Manchester , et une grande quantité de rhum de la plusmauvaisequalité. Pour tout vêtement, ilss'attachentautourdes reinsun morceau d'étoffe , qui leur tombe un peu plus bas que le genou. La tobé de Tintérieur de l'Afrique, ajustement décent et gracieux à la fois , est réservée ici au roi et à quelques-uns seulement des principaux habitants. La civilisation, à mesure qu'on avance vers les cotes, semble décroître sensiblement. Les femmes recherchent les verroteries , et ne portent pas d'autre ornement. Ceux des habitants qui ne se livrent pas au commerce cultivent le sol. Les ignames et le maïs composent l'unique nourriture des classes pauvres. Les bananes et les figuesbananes sont importées d'un État voisin, mais le prix en est fort élevé ; et si l'on ajoute les noix de cocos, on aura la liste complète de tous les fruits et de tous les végétaux connus dans ce pays. Les naturels n'ont jamais vu de riz, quoiqu'il croisse si abondamment dans le reste de l'Afrique, et presque dans leur voisinage immédiat. De même, ils ne connaissent absolument pas le cheval. Leurs animaux domestiques sont le chien, le mouton, la chèvre, la poule ordinaire.

L'excellent poisson de la rivière compense un peu la rareté des autres aliments.

Après un séjour assez long, nos voyageurs reprirent leur navigation , le vendredi S novembre. Entre Damuggou et Kirri, la rivière suitunedirection ouestsud-ouest, sa largeur varie d'un à quatre milles et le courant est fort rapide; les bords sont bas, marécageux, couverts d'épais taillis, entremêlés de palmiers.

Près de Kirri, le Niger fait un brusque détour , et le courant redoublant de rapidité, ils furent emportés dans des tourbillons, dont ils eurent beaucoup de peine à se tirer; ils virent une petite rivière venant de l'est se jeter dans le Ni-

ger ; et un peu plus bas, une autre branche, de même grandeur que l'affluent de l'est, s'écarter à l'ouest. Kirri est située à l'angle que la rive droite de cette seconde rivière forme avec celle du Niger. On leur dit qu'elle descend jusqu'à Bénin. Un grand nombre de canots étaient amarrés a la plage.

Nos voyageurs avaient dépassé Kirri depuis quelque temps quand ils se trouvèrent en vue d'une flottille de soixante canots à peu près qui remontaient le Niger, tous grands, pleins d'hommes, et offrant de loin l'aspect le plus animé. Chacun de ces canots portait trois longues tiges de bambou, fixés à l'avant, à l'arrière et au milieu de la barque, et déployant en l'air de larges pavillons. Eu approchant, ils reconnurent sur plusieurs de ces bannières les armoiries de la Grande-Bretagne; sur d'autres, à fonds blancs, étaient dessinées des figures de jambes d'hommes,de chaises,de tables, de flacons , de verres , et toutes sortes d'emblèmes de ce genre. Cette rencontre faillit être funeste aux frères Lander. Ils se virent attaqués et complètement dépouillés par l'un des canots de la flottille qui venait d'Éboë. Comme les pillards semblaient aller vers Kirri , ils les v suivirent; et là, par bonheur, les gens du lieu et des Mallams de Fundah se déclarèrent leurs amis dans un pato' bre qui se tint au sujet de cette affaire. Le cnef du canot qui les avait attaqués fut condamné à mort , et il fut décrété que si le roi d'Éboë ne ratifiait pas cette sentence, il ne serait plus permis à l'avenir à aucun de ses canots de venir commercer à Kirri. Pour qu'il pût prononcer son jugement , il fallait que les voyageurs se laissassentconduire comme prisonniers devant Obie, roi du paysd'É- Doë. Ils y consentirent avec joie, et quittèrent Kirri le 6 novembre, à sept heures du matin, escortés de six grands canots de guerre et accompagnés des gens de Damuggou, qui avaient été victimes comme eux de ce conflit. A neuf heures ils dépassèrent deux belles îles, peu éloignées de l'endroit où ils avaient été attaqués. Elles étaient désertes et presque au centre de la rivière, large en cet endroit de près de trois milles. Sa direction leur parut sud-ouest, peut-être même, plus inclinée à l'ouest; mais ayant perdu leur

L'UNIVERS

boussole , ils avaient peine à se rendre compte des changements du cours du fleuve, et ne pouvaient se guider que sur la position du soleil. De distance en distance ils voyaient sur le bord de grands villages. Probablement les hommes de leur flottille étaient en guerre avec les populations de ces villages; car ils passèrent sans s'arrêter, quoiqu'ils manquassent d'ignames. A quatre heures de l'après-midi seulement , ils firent halte pour s'en procurer à une ville riveraine, presque complètement cachée au milieu d'épais taillis.

« Les canots ayant gagné la plage, six « des bateliers bien armés descendirent « et se dirigèrent vers les habitations. « Ils reparurent au bout d'une heure, « suivis d'un grand nombre de gens qui « portaient des paquets. Une vieille « femme, qui semblait investie de toute « autorité, était avec eux. Arrivée au « bord de la rivière, ce fut elle qui fit « ranger les ignames par tas séparés « devant les étrangers, et les proprié- « taires , sur son ordre, se retirèrent à « quelque distance. Alors les acheteurs « examinèrent chaque paquet, et ayant « choisi celui qui leur paraissait le plus « beau, ils placèrent à côté une valeur « censée équivalente en étoffes, pierres « à fusil, etc. La matrone examinait tout « avec la plus grande attention; si, à « son avis, l'estimation était suffisante, « elle prenait l'étoffe, la donnait au « propriétaire du tas d'ignames, et l'a- « cheteur s'en emparait. Au contraire, « si l'étoffe ou l'objet offert par ce der- « nier n'avait pas a ses yeux assez de « valeur, elle s'arrêtait un moment, lais- « sant à celui qui marchandait ainsi « silencieusement le temps d'ajouter <v quelque chose à son offre; s'il ne s'y « déridait pas, elle faisait enlever le pa- « quet d'ignames par le naturel à qui il « appartenait, et l'acheteur n'avait plus « qu'à reprendre ce qu'il offrait en « échange; tout cela s'exécutait sans « qu'un mot f lit prononcé de partnid'au- « tre, et l'achat de leur provision d'igna- « mes dura trois grandes heures. C'était « quelque chose de tout à fait étrange, « que de voir deux nombreuses trou- « pes de çens échangeant des marchan- « dises de cette façon ; et l'air d'in- « différence et de décision de la vieille né-

« gresse, quand elle regardait le prix of- « fert comme insuffisant, était vraiment « singulier. Ce mode de commerce doit « être établi entre les naturels par crainte « de querelles et de rixes. Dans tous les « cas, ce paraît être une convention de « gré à gré , car chacun était parfaite- « ment au fait de ce qu'il avait à faire. « C'était la première fois que nos voya- « çeurs étaient témoins Je semblables « échanges. » — A dix heures du soir on s'arrêta eu face d'une petite ville, et au lieu d'approcher les canots du bord et de descendre à terre , on se tint en panne à quelque distance de la plage, en cas d'alarme. Le cours de la rivière, autant qu'ils en pouvaient juger, inclinait au sud-ouest : certainement la direction du fleuve avait changé dans les deux derniers jours. Il ne serpentait plus autant , et ses bords étaient si bas et si réguliers qu'on ne pouvait distinguer nulle part une petite élévation qui rompît cette ligne monotone. Pour la première fois, ils observaient le manglier parmi les autres arbres. Les rives commençaient à prendre un peu de cette uniformité propre au littoral de l'Afrique.

Des deux côtés du fleuve les groupes d'habitations se rapprochaient. La banane, la figue-banane et les ignames étaient cultivées dans ces campagnes parquantités presque incroyables. Il est vrai que ces fruits forment le seul article d'exportation du pays, et avec un peu de poisson, l'unique nourriture des naturels. Quoique la plupart des riverains parussent doux et timides, les gardiens des frères Lander prenaient Tes plus grandes précautions; ils avaient toujours des sentinelles occupées à surveiller les rives, debout, dans le canot, un fusil d'une main , un coutelas de l'autre. A onze heures du soir ils arrivèrent à un lieu de station connu, et se préparèrent à y passer la nuit. Longtemps avant le lever du soleil, les canots se remirent en marche; car le pays d'Éboë n'étant plus éloigné, les naturels désiraient y arriver le plus tôt possible. La matinée était brumeuse et triste, et sur les sept heures le brouillard était devenu si épais

Su'on ne voyait pas à quelques pieds de istance. Craignant de s'égarer, les geus d'Éboë attachèrent les barques l'une à l'autre; et après avoir essayé d'avancer

ainsi en rangs serrés, ils prirent le parti <le se rapprocher du rivage et d'attendre là que le brouillard fût levé. Quand il le fui , ils se trouvaient sur une immense nappe d'eau, à l'ouverture d'une forte rivière , coulant à l'ouest et formant un bras considérable du Niger; un autre bras partant du même point descendait au sud-est : c'étaient en tout trois rivières d'une prodigieuse grandeur , dont les bords étaient également bas, marécageux et couverts de palmiers. Ils poursuivirent leur route au sud-ouest dans le principal lit du fleuve ; et vers midi , un des hommes de leur canot, natif d'Êboë, s'écria : « f oici mon pays, » en montrant un groupe d'arbres très-élevé encore à quelque distance. Dépassant une île basse et fertile , ils atteignirent bientôt un large marais, entrecoupé en tous sens de petits canaux, dont l'un, assez dégagé de joncs et de plantes aquatiques, les conduisit devant la ville à'Eboe. 11 y avait là des centaines de bateaux , tous garnis de huttes ou d'auvents ; un de ces bateaux, fait d'un seul tronc d'arbre, pouvait contenir jusqu'à soixante-dix personnes. Ils traversèrent encore uue petite crique artificielle , si étroite, que leurs canots pouvaient à peine s'y mettre en rang, et il leur fallut attendre là que le roi eût fait connaître sa volonté à leur égard. Au retour du messager, on tira leur canot, avec eux dedans, sur la vase et la boue, jusqu'à une distance considérable; ils en descendirent alors, et on les conduisit à une hutte de terre jaune, assez bien construite, plâtrée en dehors et couverte de feuilles depalraiers, comme elles le sont toutes a Eboë. Il y avait en avant de la façade un petit pavillon, soutenu par des colonnes de bois , et des nattes étaient étendues sur le plancher pour leur usage. L'aspect de

[)ropreté et d'élégance de cette petite labitation, si différent de ce qu'ils voyaient depuis tant de jours, les charma. Un messager du roi vint bientôt les prendre, et les faisant passer en dehors de la ville, les meua par des sentiers peu fréquentés à la cour extérieure du palais , devant la porte duquel était placée une statue de femme assise, faite en terre, et, comme il va sans dire , très-laide et d'un travail informe.

Us traversèrent cette première cour , où ils ne virent rien de remarquable; et une porte de bois les introduisit dans une autre beaucoup plus belle, formant un carré long, très-proprement tenue et bordée aux quatre cotés de fort jolis portiques. Près de la porte , ils virent avec étonnement un grand et lourd canon, couché à terre. De cette cour, ils passèrent dans une troisième , le long de laquelle régnaient aussi des portiques.

L'une de ces galeries était remplie de femmes occupées à fabriquer une espèce d'étoffe de coton et d'herbes sèches, tressées ensemble. En face de rentrée , s'élevait de trois pieds à peu près audessus du sol une estrade, en terre , ornée de nattes de différentes couleurs et recouvertes encore par-dessus d'un grand morceau de drap rouge. A chaque coin il y avait une petite figure accroupie , faite aussi en terre. On les laissa là , au milieu d'une foule d'hommes armés. Au bout d'un temps assez long, une porto s'ouvrit brusquement à leur droite, et le redoutable Obie, roi d'Éboë, parut devant eux. Apres tout, il n'y avait rien de bien effrayant dans son aspect; c'était un jeune homme à physionomie éveillée, dont la figure douce et ouverte et l'œil étinceiant annonçaient de la vivacité , de l'intelligence et un bon naturel, plutôt que la férocité dont on leur avait tant fait peur. 11 les reçut avec un sourire affable, et leur prit les mains trescordialement. Plusieurs courtisans, la plupart sans armes et presque nus , suivaient le roi, et trois petits garçons placés à ses côtés avaient pour emploi de l'éventer au moindre signe. Le costume du roi d'Éboë a du rapport avec celui que porte dans les occasions solennelles le roi du Yarriba. Son bonnet, en forme de pain de sucre, était tellemeut surchargé de rangs de corail et de morceaux de miroir brisé, qu'il était impossible de découvrir de quelle étoffe était fait le bonnet même. Il avait le cou et la poitrine couverts de même de rangs de corail, si pressés et si serrés, que sa respiration en paraissait gênée; quatre ou cinq chapelets de corail assez lâches lui descendaient jusqu'aux genoux. 11 portait un surtout espagnol de drap rouge beaucoup trop court et trop étroit ; cet habit, orné d'épaulettes d'or, garni sur

L'UiMVERS.

le devant de broderies en or, était encore caché sous une immense quantité de rangs de corail. Treize à quatorze bracelets garnissaient ses poignets , et aûn qu'on les vît mieux, la manche de l'habit avait été coupée et raccourcie de quelques pouces. De vieux boutons de cuivre attachaient les bracelets, et contrastaient étrangement avec ce luxe d'ornements. Le pantalon, de même étoffe que l'habit, était aussi étroit, brodé de même, et descendait seulement à mi-jambes.

Le coude-pied était orné, comme les poignets, de rangées de corail ; enfin de petits grelots en cuivre entouraient la

I'ambe, un peu au-dessus de la cheville. 1 avait les pieds nus. Obie souriait de sa magnificence, de l'admiration et des hommages de sa suite, de la présence des blancs, qu'il supposait éblouis par tant de faste et d'éclat: et secouant alternativement chaque jambe pour faire sonner ses çrelots, il se levait, s'asseyait avec complaisance, et regardait autour de lui d'un air satisfait. Un messager de Bonny, qui avait accompagné nos voyageurs depuis Damuggou , raconta longuement leur aventure au roi, et s'appesantit sur les pertes que les envoyés de ce dernier pays et lui-même avaient faites à Kirri. Les regards et les gestes de l'orateur, naturels, animés, semblaient en harmonie parfaite avec l'abondance et la force de ses expressions. Les inflexions de sa voix étaient vraiment admirables.

Ce singulier discours dura prés de deux heures , et parut produire un grand effet sur tout l'auditoire. Quand il futterminé, Obie Invita ses hôtes ou prisonniers à prendre quelques rafraîchissements ; et on apporta aussitôt du poisson et des ignames, nageant dans 1 huile et servis dans des plats anglais. Le roi se retira par délicatesse. A son retour, une conversation générale s'engagea, et le roi ne cessa de parler avec solennité à ceux qui l'entouraient jusqu'au soir. Ce grand palaver ou conseil dura quatre jours. Le résultat fut que le roi Obie, ayant le droit , d'après les lois et coutumes de son pays, de regarder leurs personnes comme sa propriété, mais ne voulant pas abuser de ses avantages, se contenterait de les échanger contre la valeur de vingt esclaves en marchandises anglaises, et de les retenir jusqu'à ce que

ceux de leurs compatriotes qui se trouvaient alors à Brass ou à Bonny eussent payé leur rançon. Cependant des gens de Brass offrirent à Obie de les racheter, dans la confiance que tout leur serait rendu par le capitaine du brick le Tho~ mas, actuellement à l'ancre dans la première rivière de Brass. De cette manière nos voyageurs se virent libres de partir. — Les habitants d'Éboë, comme la plupart des Africains, sont extrêmement indolents et ne cultivent que l'igname, le maïs et le plaritanier. Ils ont beaucoup de chèvres et de volailles, mais peu de moutons et point de bestiaux. La ville, d'une grande étendue, est située dans une plaine découverte, et renferme une nombreuse population ; comme capitale du royaume, ejle ne porte d'autre nom que le pays dy Èboé. Son huile de palmier est renommée. C'est depuis une longue suite d'années le principal marché d'esclaves où viennent s'approvisionner les indigènes qui font ce commerce sur les côtes, entre la rivière Bonny et celle du vieux Calabar. Des centaines de naturels remontent ces rivières pour venir trafiquer ici. Les peuples d'Éboë passent pour être anthropophages ; et il est vrai qu'ils ont presque tous un air de férocité et de brutalité; mais leur physionomie ne prouve rien, car les frères Lander ont remarqué chez d'autres peuples cette même expression du visage, jointe à une horreur profonde pour les cannibales. I^es gens de toutes classes aiment passionnément le vinde palmier et en boivent avec ex' ès. Leur plus vif plaisir est de s'assembler dès le coucher du soleil, et reunis par groupes nombreux en plein air , sous les branches des grands arbres, de causer des événements de la journée, en s'égayant avec ce breuvage excitant.

Ces assemblées se prolongent jusqu'après minuit; et comme les assistants trouvent moyen de s'enivrer dès le commencement, la plus grande partie de la soirée se passe en luttes et en rixessouvent en sangla ntées. La coutume de dessiner avec de l'indigo sur leurs tempes une pointe de flèche est générale chez tous les habitants d'fcboë, hommes et femmes; ces dernières sont jolies, et portent de larges anneaux d ivoire au poignet et au coude-pied. Ils font un commerce assez étendu et approvi-

sionnent la population de Brass d'huile de palmier, de volailles, de chèvres, d'ignames, etc., et ce sont eux qui fabriquent toutes les embarcations des différentes rivières comprises entre Bénin et Calabar. Le canot de Brass , sur lequel nos voyageurs descendaient vers la côte, était extrêmement large et pesamment chargé. Il y avait quarante rameurs, tant hommes que jeunes garçons, et encore une vingtaine d'autres individus.

Comme les canots de guerre d'Obie, il était muni d'une pièce de quatre amarrée à la proue, d'une grande quantité de coutelas, de mitraille, de poudre, de pierres à fusil, etc. ; il contenait aussi plusieurs énormes bottes ou caisses remplies de liqueurs spiritueuses, des étoffes de coton et de soie , de la poterie et autres objets de manufacture européenne ou indigène, enfin des provisions de bouche de toute espèce, et deux mille ignames destinés au capitaine d'un négrier espagnol qui était alors en panne dans la rivière de Brass. Dans ce canot trois hommes pouvaient s'asseoir à l'aise de front ; il avait été creusé dans un seul tronc d'arbre et tirait quatre pieds et demi d'eau ; il avait plus de cinquante pieds de long, mais était si lourdementchargéqu'on ne voyait pas deux pouces du canot au-dessus du niveau de l'eau. Avec un pareil fardeau, il serait impossible qu'il naviguât sur une rivière moins douce que le Niger ; et même dès qu'on ramait il y avait bien quelque danger d'enfoncer. Le canot était commandé par des officiers décorés de titres fastueux, à l'imitation des équipages des vaisseaux européens; la hiérarchie y est complète et observée. Le patron du canot, l'un des chefs les plus considérables du royaume de Brass, s'appelait le roi Boy; il avait avec lui sa femme Addizetta, fille chérie d'Obie. Nos voyageurs quittèrent fiboë dans la matinée du 12 novembre. Vers dix heures du matin, on servit au roi Boy et à sa femme pour déjeuner un plat de poisson bouilli avec des ignames et des bananes; et quand ils eurent fini et avalé une calebasse de l'eau du fleuve, on servit aux prisonniers leur gamelle ; et le restede l'équipage fut régalé d'ignames et d'eau. Le soir il y eut un second repas du même genre; ce furent les seuls en vingt-quatre heures. Avant de manger, le roi Boy a pour habitude

d'offrir une petite partie de ses aliments aux Espritsdela rivière, afin d'assurer le succès du voyage. îl ne boit pas un verre de rhum ou a'eau-de-vie sans en jeter quelques gouttes dans l'eau, en murmurant quelques paroles d'invocation. Ces coutumes religieuses sont , à ce qu'on assure , invariablement observées par les habitants de Brass quand ils quittent leur pays ou qu'ils y retournent par la voie du Niger. Un usage du même genre est établi dans le Yarriba, à Badagry, au cap Coast-Castle et généralement sur toute la côte occidentale. — Dans la matinée nos voyageurs virent une branche du fleuve courir à l'ouest , le bras principal descendant toujours au sudouest. On passa devant de nombreux villages semés sur les bords de la rivière, à des intervalles dedeux à trois milles l'un de l'autre. Ils étaient entourés de plus de cultures qu'ils n'en avaient vu dans la dernière quinzaine de leur voyage. Les récoltes consistent en ignames , bananes, figues-bananes, maïs, etc. ; depuis Kacunda il ne s'en était pas montré de plus abondantes. Le sol des rives semble très-propre à la culture du riz et de toutes les autres espèces de grains observées déjà dans l'intérieur. De la rivière, les villages ont un aspect très-agréable ; les maisons, bâties d'une terre légèrement colorée, et recouvertes avec desbranches de palmier, sont de forme carrée avec deux fenêtres de chaque côté de la porte, mais sans étage supérieur. Les naturels montrent autant de défiance que ceux qui habitent au-dessus d'Éboëdans leur manière de trafiquer de leurs ignames et de leurs poissons. Us ne sont pas tatoués , et portent des étoffes de gazon tressé, attachées autour de leur corps; les plus riches ont ce vêtement unique fait de cotonnade imprimée. En plusieurs endroits, la rivière inondait ses bords et pénétrait à travers les arbres et les épais taillis. Dans sa plus grande largeur, elle ne paraissait guère avoir qu'un mille et demi; son cours se dirigeait presquedroit au sud-ouest, sa largeur diminuait sensiblement. — A deux heures du matin seulement, on s'arrêta pour donner aux rameurs quelque relâche , et au point du jour on reprit le courant. Cette journée de navigation se passa tout comme la précédente. Ils s'arrêtaient de temps

L'UNIVERS

à autre aux villages épars sur les bords, pour faire des échanges avec les habitants. Les figues-bananes, les bananes, les ignames, étaient toujours cultivés et d'une abondance presque incroyable; pendant près de vingt milles ils ne virent guère autre chose : ce qui leur fit présumer que le pays était infiniment plus peuplé que son apparence générale ne semblait riudiquer.il est plat, ouvert, varié, beau en certains endroits; le sol est un riche terreau noir et gras; mais en dépit de ces vastes plantations et d'autres terres verdoyantes, riuutile inanglier, avec ses branches pendantes et ses innombrables racines, peuple chaque basfond humide et gagne du terrain à mesure qu'on approche de la mer. A deux heures après minuit, ils s'arrêtèrent près d'un village de la rive orientale, pour repartir à cinq heures. A dix heures ils dépassèrent un petit bras coulant à l'est-sud-est. Ils rencontrèrent plusieurs bancs de sable au milieu du lleuve, et les rameurs y poussèrent exprès le canot pour descendre dans l'eau et se baigner. Le soleil était d'une chaleur ardente, et ce rafraîchissement leur fit grand bien. Le canal autour des bancs de sable paraissait très-profond, et l'eau sur les bords avait de trois à quatre pieds. A sept heures du soir, ils quittèrent la rivière principale, pour se diriger vers Brass- Town, à travers un petit bras courant dans une direction t,ud-est,à l'est du grand bras dont ils sortaient. Le cours du Niger était sud et continuait à couler vers le même point quand ils l'abandonnèrent. Vers huit heures et demie du soir, ils sentirent l'effet de la marée. Le canot touchait à tout moment sur des bas-fonds, ou se trouvait arrêté par des plantes aquatiques et des taillis qui entravaient la marche et les retardaient beaucoup, les rameurs étant obligés à chaque fois de sortir du canot pour l'alléger. L'eau formait une crique étroite, se prolongeant sous une avenue de mangliers recourbés en voûte. L'odeur des substances végétales putréfiées était excessivement désagréable et leur causait des nausées. Ils voyagèrent toute la nuit à travers ce sombre et triste labyrinthe, ne s'arrêtant que de loin en loin et quelques minutes seulement pour se dégager des longs rameaux

pendants du manglier et des ronces.

Ces plantes indigènes sont si vivaces et si fortement cramponnées les unes aux autres, qu'il serait impossible de les extirper du sol. Cependant leurs racines et leurs branches pendantes ralentissent le cours de l'eau et deviennent des réceptacles de limon, de fange et de toute espèce de débris qui se pourrissent et exhalent une odeur infecte et maisaine. A un lieu de rendez- vous, vers neuf heures du soir, ils trouvèrent rassemblée toute la famille du roi Boy, occupant trois grands canots. On les présenta au célèbre roi Forday, qui se dit souverain de tout le pays, vieillard d'un aspect vénérable , quoique misérablement vêtu.

Comme la plupart des sauvages, il aimait à l'excès les spiritueux; et il but en leur présence une énorme quantité de rhum, sans quesa manière d'être ni sa conversation s'en ressentissent le moins du monde. Pendant le déjeuner, la marée baissa, laissant les canots sur la vase. Le repas fini, les prêtres commencèrent leurs cérémonies et dessinèrent à la craie sur le corps du roi Boy, de la tête aux pieds, des lignes, des cercles et autres figures fantastiques qui le métamorphosèrent complètement On l'avait dépouillé de ses vêtements , et on ne lui avait laissé qu'un étroit mouchoir de soie, noué autour des reins. Sa tête était couverte d'une petite calotte serrée, faite d'herbes tissées et ornée de grandes plumes de buse noire et blanche, oiseaux fétiches de la ville de Brass. Il tenait dans chaque main deux énormes lances, couvertes aussi de dessins à la craie. On fit subir la même opération à tous les assistants nègres, et les prêtres fétiches s'y soumirent pareillement. Le roi Forday expliqua à ses hôtes que, comme ils étaient les premiers blancs qui eussent descendu la rivière , il y avait certaines mesures de précaution à prendre pour conjurer la colère des esprits, et qu'indépendamment de ces singuliers déguisements, on célébrerait une cérémonie religieuse en l'honneur de Dju-Dju, le fétiche ou dieu domestique de la ville de Brass. — Cependant la marée montait rapidement; on fit à la hAte les préparatifs nécessaires pour gagner Brass. Les canots furent tous alignés, celui du roi Boy en tête, le roi Forday et les frères Lander

GUINÉE

dans le second, dans le troisième le frère du roi Boy, Gun, petit roi militaire de Brass , gardien des armes et des munitions, personnage très-important et d'humeur fort guerrière; les gens deDamuggou, dansd'autres barques, fermaient la marche. L'ensemble de cette procession formait un coup d'œîl des plus extraordinaires. Les canots se suivaient à la file avec assez de régularité , déployant chacun trois pavillons. A la proue du premier, le roi Boy se tenait debout, la tête couronnée de longues plumes qui se balançaient à chaque mouvement de son corps. Il s'appuyait sur deux énormes lances barbelées , que de temps à autre il lançait avec force dans le fond du canot, comme s'il eût voulu tuer quelque béte sauvage et dangereuse , étendue à ses pieds. A l'avant des autres canots , des prêtres exécutaient des danses et faisaient mille contorsions bizarres; et

f)Our ajouter à l'effet étrange et merveileux du cortège, le grand chef militaire courait sans cesse de la tête à la queue de la file , avec des décharges répétées du canon amarré à l'avant de sa barque.

On continua à faire route dans cet ordre jusqu'à midi; à cette heure on entra dans une petite baie, et nos voyageurs virent devant eux, sur la rive méridionale, deux groupes distincts de cases, composant 1 un la ville du roi Forday, l'autre la ville du roi Jacket , son rival. Les canons de tous les canots firent feu, et la fou le accourut sur le bord. Au fracas de l'artillerie succéda un profond silence, et l'escadre s'avança très-lentement entre les deux villes, se dirigeant vers une petite île, un peu à l'est des domaines du roi Jacket. Cette île est la demeure de Dju- Dju ou grand prêtre fétiche et de ses femmes ; il n'est permis à aucune autre personne d'y résider. Comme on passait devant la ville de Forday, une petite batterie placée près de l'eau les salua d'une décharge de sept canons. Les barques s'arrêtèrent près de la hutte fétiche, construite en terre, et en tout semblable aux autres habitations. Le prêtre, le corps blanchi, s'approcha, et lit de la plage quelques questions d'un ton particulier : les réponses parurent le satisfaire. Ensuite le roi Boy descendit à terre et le suivit dans la case consacrée. Presque aussitôt le prêtre en ressortit, revint au

bord de la rivière, et regardant les frères Lander avec un air d'anxiété , cassa un œuf, versa un peu de la partie liquide dans l'eau et retourna à la cabane. Les hommes de Brass se jetèrent alors précipitamment hors du canot, gagnèrent la rive, et reculèrent aussitôt; ce qui parut à nos voyageurs aussi mystérieux que le reste. Le roi Boy resta une heure entière enfermé dans la hutte avec le prêtre, puis rejoignit l'escadre, qui revint alors aborder à sa ville. — « De tous les endroits sales et dégoû- « tants il n'en est pas un au inonde « qui puisse l'emporter sur celui-ci , ni « offrir à l'œil du voyageur un plus mi- « sérable aspect. Dans cette abomina- <■• ble ville de Brass tout n'est que fange « et saleté. Les chiens , les chèvres et « autres animaux encombrent les rues « boueuses; ils ont l'air affamé et le « disputent de misère avec de pauvres « créatures humaines à traits hâves et « décharnés, à physionomie hideuse, « dont le corps est couvert de larges pus- « tules, et dont les huttes tombent en « ruine par suite de négligence et de « malpropreté. A bien dire, Brass con- « siste en deux villes d'égales dimen- « sions, contenant environ mille habi- « tants chacune, et bâties sur le bord « d'une espèce de bassin que forme une « grande quantité de ruisseaux arrivant « du JNiger et se frayant une route à « travers des forêts de mangliers- Elles « sont bâties précisément en face Tune de « l'autre, à une distanee de quatre-vingts o toises et sur un terrain marécageux , « qui communique de l'humidité à tou- « tes les cases. Un autre endroit, nommé « par les Européens « la vilte des Pilo- « tes » h cause du grand nombre des « pratiques qui l'habitent , est situé à « l'embouchure de la première rivière « de Brass (c'est la rivière Nwi ou « Noun des Européens ), et à une disse tance de soixante à soixante-dix * milles d'ici. Cette dernière ville re- « connaît l'autorité des deux rois, s'étant « peuplée dans l'origine de leurs sujets. « — A marée basse, le bassin de Brass « reste à sec , et présente une surlace « noire et limoneuse sillonnée de petits « ruisseaux qui sont autant d'égouts ; « cette masse de vase exhale une puan- « teur insupportable , due à la décom-

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