POPULATION
L’état actuel de nos connaissances sur les populations de la région du Nil nous y révèle une grande variété de l'espèce humaine, et, pour ainsi dire, les deux extrêmes de la création. Des tribus nombreuses , dont la physionomie décèle les origines diverses, vivent agglomérées dans l’étroite vallée du fleuve, ou répandues sur la vaste étendue de la zone pluvieuse où il prend ses sources. I,a Nubie présente particulièrement une foule de races caractérisées par des différences essentielles dans les traits principaux, la couleur et la constitution ; les unes sont évidemment indigènes de l’Afrique, les autres, paraissent étrangères à ce continent. Au dernier degré de cette échelle et vers les confins méridionaux du sol nubien , nous trouvons la race nègre , qui , de toute antiquité , a été considérée comme un type, une création à part, et dont tous les caractères physiques placent incontestablement l’origine sous les plus grandes ardeurs de la zone torride. Au nord de cette zone et sous une température moins brillante , on rencontre des tribus diverses de la grande famille connue aujourd’hui sous le nom générique de Berbère, et à laquelle paraissent avoir appartenu ces nommes évidemment originaires de l’Afrique , qui , les premiers, s’essayèrent à la civilisation sur ce continent. Le reste des habitants de la Nubie est un mélange de races venues d'ailleurs, et, pour la plupart , d’origine sémitique. Il est constant, et l’histoire nous apprend que
l’Europe et l’Asie ont, à différentes époques, envoyé dans la région du Nil des hordes nomades , ou des années conquérantes qui ont occupé ou colonise même plusieurs parties du territoire nubien , comme celui de l'Égypte.
Nous distinguerons donc les habitants primitifs ou originaires de l'Afriue, de ceux venus par migrations ou trangers d’origine.
La présence de l’homme dans la région (lu Nil, vers une époque qui devance les calculs de la science et parait remonter bien au-delà des temps connus, est attestée , et par une foule de faits et par les traditions les plus anciennes. Éclairée par les rayons naissants de l’histoire, cette contrée apparaît sur la scène confuse des premiers figes du monde. D’après des suppositions admises par plusieurs philosophes de l’antiquité, les hommes qui, dans l’origine, peuplèrent l’Éthiopie, devaient être considérés comme autochthones ou nés dans te pays même.
A l’appui de cette conjecture , ils disaient que, si la chaleur du soleil se joignant à l’humidité de la terre , lui donne à elle-même une espèce de vie, les contrées situées directement sous l’équateur doivent avoir produit, plutôt que les autres, des etres vivants.
Cette opinion , que nous empruntons à Diodore , était , selon cet historien , une tradition généralement reçue parmi les Éthiopiens eux-mêmes, qui l’alléguaient comme preuve de leur antiquité. Ils se vantaient d'avoir précédé les autres peuples sur la terre, et la supériorité réelle ou relative de leur civilisation , alors que la plupart des sociétés étaient encore dons l’enfance, semblait justifier leur prétention. Aucun témoignage d’ailleurs n'attribuait une autre source aux commencements de la famille éthiopienne; un concours de faits importants, au contraire, tendit, de bonne heure, à lui assigner une origine toute locale. A une époque très - reculée , dans l’ignorance complète où l'on était de ces contrées qui nous sont aujourd’hui même si peu connues, on dut attribuer à des causes
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surnaturelles la fécondité extraordinaire d’un sol privilégié, cette force de production, due à des phénomènes qu’on ne savait expliquer. Les superstitions dominantes aux siècles de barbarie, et le merveilleux qui, en général, préside aux commencements des nations, s’emparèrent de ces faits pour les rapporter à une influence supérieure. L’Ethiopie fut considérée comme une contrée à part ; de cette source, en quelque sorte céleste , paraissait émaner le principe de la vie, l’origine des êtres. Au temps d'Hérodote, et lorsque moins d’obscurité semblait envelopper cette part ie de l’ancien monde, l’Ethiopie était regardée comme l'extrémité de la terre habitable ; on ne supposait au-delà de cette limite que l’immensité infinie de l’espace. Les notions sur l’espèce humaine qui peuplait ces contrées étaient |K>ur le moins aussi arriérées. A l’exception de quelques renseignements donnés par le père de l’histoire sur ceux des hthiopiens qu’on appelait Macrobiens , on savait confusément que l’Ethiopie produisait des hommes qui surpassaient le reste de l’espèce humaine par l’élévation de leur taille, la beautede leurs formes et la durée de leur vie. Toutefois, on reconnaissait alors deux grandes nations indigènes de l’Afrique, les Libyens et les Ethiopiens. Sous cette dernière dénomination, on comprenait les peuples les plus méridionaux ou de race noire; on les distinguait ainsi des premiers, qui, occupant le nord de l’Afrique, étaient par conséquent moins bridés du soleil. Tels sont les renseignements généraux que les anciens nous ont légués. Ils paraîtront sans doute bien insuffisants pour nous initier à l'histoire de l’homme sur le sol de la civilisation primitive, et nous aider à démêler les origines purement éthiopiennes, au milieu des races et des nations diverses qui ont successivement foulé cette terre antique, prédestinée, comme l’Égvpte, à devenir le patrimoine des barbares ou des peuples conquérants.
Des découvertes récentes ont répandu un jour nouveau sur l’état an-
cien des populations de l’hthiopie. Une foule de documents féconds en conséquences, enfouis depuis plus de trois mille ans dans l’obscurité des tombeaux , ont été exhumés naguère par les investigations laborieuses d’un génie des temps modernes, et sont venus nous révéler les sociétés et l'homme lui-même, à une époque qu’on pourrait regarder, d'après les textes sacrés , comme peu éloignée de son apparition sur la terre. Si nous interrogeons, sur les traces de Champollion le jeune, les monuments qui s’élèvent sur les bords du Nil, en Égypte et en Nubie, ils déroulent à nos "yeux, avec la religion, les moeurs, les usages, toute la civilisation de ces contrées, l’ethnographie antique ou l’état de l’espèce humaine dans ces tenqis reculés. La plupart des races connues alors, les peuples africains ou autres qui parurent sur la scène du monde, vers l'époque la plus ancienne dont les annales humaines aient conservé la trace, y sont représentés avec la physionomie, la couleur et les vêtements qui furent particuliers à chacun d'eux ; ils y sont désignés aussi , en général , par les dénominations qu’ils se donnèrent réellement eux-mêmes, ou qu’ils reçurent dans la région du Nil. C’est ainsi que le savant voyageur que nous prenons pour guide’ a reconnu , au milieu des tableaux et des scènes innombrables qui décorent les tombes royales des Pharaons, les grandes divisions géographiques ou ethnographiques de ces temps reculés , les premières sans doute qui aient été établies, et, sans contredit, le plus ancien monument connu de la statistique humaine. » Les hommes, dit-il (*), « guidés par le pasteur des peuples , « Hùrus, sont figurés au nombre de
• douze, mais appartenant à quatre fa- « milles bien distinctes. Les trois pre-
• miers (les plus voisins du dieu) sont « de couleur rouge sombre, taille bien « proportionnée , physionomie douce , x nez légèrement aqiiilin, longue chex velu re nattée, vêtus de blanc, et leur
(*) Champollion le jeune. Lettres écrites d’Egyple cl de Nubie, p. 348 et suit.
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« légende les désigne sous le nom de • bot-en-ne-bome, la race des hom- « mes , les hommes par excellence , « c’est-à-dire les Egyptiens. »
« Les trois suivants présentent un « aspect bien différent : peau couleur » de chair tirant sur le jaune, ou teint « basané, nez fortement aquilin, barbe « noire , abondante et terminée en « pointe, court vêtement de couleurs « variées ; ceux-ci portent le nom de « namou. »
» Il ne peut y avoir aucune incertl- « tude sur la race des trois qui vien- » nent après ; ce sont des Nègres ; ils « sont désignés sous le nom général <• de nahasi. «
« Enfin , les trois derniers ont la « teinte de peau que nous nommons « couleur de chair , ou peau blanche « de la nuance la plus délicate, le nez « droit ou légèrement voussé, les yeux » bleus, barbe blonde ou rousse, taille •< haute et très-élaneee, vêtus de peaux « de bceuf conservant encore leur poil, « véritables sauvages tatoués sur di- « verses parties du corps; on les nom- « me tamhoi) » (*).
Dans ce classement des hommes des temps antiques , qui nous a été légué par eux-mêmes, nous voyons la population africaine de la vallée du Nil proprement dite former à elle seule l'une des quatre grandes divisions de l’espèce humaine , et occuper la première place auprès de la divinité, d'après un ordre invariable, reproduit en plusieurs autres endroits, et qui ne parait pas dd au hasard. Il faut, au contraire, y reconnaître, comme dans tous les ouvrages de cette civilisation, une intention bien motivée, peut-être même un système de hiérarchie sociale et morale à la fois, qui avait son expression dans les traits physiques.
Sans doute, par une analogie frappante avec la prétention que les traditions de l’antiquité ont attribuée à la race éthiopienne, et qui semblait justifiée
(*) Ces différentes races d'hommes sont re, irésentées dans la planche n" I de la description de l’Égypte, publiée par M. Cliauipollion-Figcac dans J’L'uivers pittoresque.
d’ailleurs par l’évidence des faits, la nation égyptienne, fidèle dépositaire des doctrines de ses auteurs, était autorisée à admettre en principe qu'aucune partie de la terre n’avait été peuplee avant la région du Nil , et à se vanter d'une antériorité d’existence, et par suite d'une prééminence sociale sur le reste du genre humain. C’est par une conséquence de ce principe, et pour consacrer d'une manière plus authentique la pureté de leur origine, ue les anciens habitants de la vallée u Nil apportèrent le plus grand soin à noter les traits caractéristiques qui distinguaient essentiellement leur famille des autres races d’hommes. Ils poussèrent leur système descriptif, ou pour mieux dire ,’ l'orgueil de leur extraction, jusqu’à établir les différences les plus tranchées entre eux et les indigènes de l’Afrique qui les avoisinaient, tels que les populations de race nègre avec lesquelles ifs n'avaient garde de se confondre, et qu’ils classèrent dans une division à part. Pour rendre plus sensible la distance qui les séparait du reste des hommes, ils s'attribuèrent à eux-mêmes , ainsi qu’à l’image de la divinité incarnée sous forme humaine, une couleur de peau d'un brun-rougeâtre peut-être un (ieu exagérée, ou même tout à fait conventionnelle, mais qui ne laissait aucun doute sur l’originalité de leur race.
Us la caractérisèrent d'ailleurs sur les monuments de leur civilisation, antique par des traits particuliers, mais qui décèlent une origine purement africaine.
Nous citerons comme le tvpe le plus pur et le mieux conservé de cette vieille race qui peupla jadis les bords du Nil , les quatre figures colossales qui décorent la façade du grand temple d’ibsambotd , situé dans la Nubie inférieure, monument d'une date certaine et du plus beau travail. C’est l’un des édifices les plus remarquables de cette eontrée, et il égale pour le moins tout ne que l’Égypte nous offre de merveilleux en ce genre ( voy. pl.
VU ). Ces grandes figurrs assises, qui, dégagées du sable où elles sont en-
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fouies actuellement, n’ont pas moins de 60 pieds de haut, et dont trois seulement subsistent dans un état parfait de conservation, annoncent dignement l’entrée d’un vaste temple dédié à Phré, dieu-soleil, et entièrement creusé de main d’homme , dans une colline de grès baignée par le cours dû Nil. La physionomie du personnage qu’elles représentent, vue du point convenablement éloigné qu’exigent des proportions si grandioses ; est imposante de noblesse et de majesté ; elle est remarquable par la pureté des formes et la finesse du galbe; on y reconnaît surtout ce caractère de la race bcrbere primitive, dont on rencontre encore quelques exemples dans la population de certains cantons de la Nubie. Ces figures, d’une ressemblance rigoureuse entre elles , retracent les traits si connus par tant d’autres monuments, du plus illustre des Pharaons, Sésostris; et nous rcmarque- ’rons en passant que l’opinion tendant à établir que l’art égyptien n’eut jamais la ressemblance pour but, ou fut réduit, par impuissance, à des imitations grossières, reçoit ici surtout un démenti formel.
Dans l’intérieur du temple , on découvre dés parois couvertes de sculptures , en grande partie encore revêtues de leurs couleurs, et qui représentent des scènes de mythologie ou des tableaux historiques. Dans ces derniers, tous relatifs à des expéditions militaires et qui sont du plus grand intérêt, figurent plusieurs des différentes nations chez lesquelles Sésos- , tris porta ses armes conquérantes, tant au nord qu’au midi de l’empire égyptien. Les distinctions de races et de nations deviennent plus sensibles dans ces tableaux , non moins par la représentation iidèle de leur couleur et des traits de leur physionomie , que par une foule de details qui caractérisent le degré de perfectionnement social, et constatent l’état moral où chacune d'entre elles était parvenue. Au milieu du tumulte d’une bataille, du choc des peuples opjiosés , apparaît dans tout son jour la supériorité de la civi-
lisation sur la barbarie. L’art même de la guerre vient, comme point de contact et de comparaison entre les nations , rendre un témoignage éclatant en faveur des sociétés Tes plus avancées. Au nombre, à la fougue des hordes barbares et indisciplinées , qui semblent n’obéir qu’à un fatalisme aveugle en attaquant en désordre et nu hasard, la tactique habile et raisonnée des hommes policés oppose un ensemble combiné dordre, de calme et de manœuvres exécutées avec précision. D’un coté, les individus disparaissent pour se fondre dans la niasse et s’associer au mouvement général sous une direction unique; de l’autre, au contraire, chacun s’isole et combat pour son compte en se livrant à l’impulsion déréglée de son instinct individuel. Toutes res nuances sont parfaitement senties; partout dans cette peinture du désordre . règne l’ordonnance descriptive la plus claire, l'exactitude de détails la plus minutieuse(*); et malgré une foule d’épisodes et d’accidents pittoresques qui ajoutent à la vérité des scènes de tumulte, il n’y a ni confusion entre les masses belligérantes , ni doute sur la nation à laquelle appartient la supériorité. Ici les lignes de chars, les bataillons serrés s’avancent en ordre contre les lignes opposées; on reconnaît aisément Varmee égyptienne, bien caractérisée d’ailleurs par le costume, la couleur et des traits particuliers. Là, une cohue de chars en désordre qui se heurtent, se renversent et semblent en déroute complète, est conduite par des combattants dont lachevelure rareestréunieen une longue mèche au sommet delà tête , à la manière des Tartares ; leurs longs vêtements recouverts d’un ample manteau indiquent , aussi bien que leur téint pille, des habitants du nord. Si les inscriptions hiéroglyphiques qui accompagnent et expliquent ces ta-
(*) On peut puiser une idée de ces tableaux que notre cadre trop étroit nous interdit de reproduire, dans les premières lis raisons des monuments de iTigjpte et de la Nubie, publiés par Cbanqiolliou lc-jeune.
bleaux ne nous apprenaient pas l'origine de cette race, on y reconnaîtrait, sans aucun doute , une branehe de la grande famille asiatique que les Égyptiens connurent sous le nom géneriue de Schêto, évidemment les Scythes es auteurs anciens. Ainsi l'Éthiopie conservait sur ses monuments les pages de l’histoire des Pharaons, et le souvenir de leurs exploits jusqu'au coeur de l’Asie.
En opposition avec ces hommes du Nord , les parois de ce même temple d’Ibsamboul nous montrent ceux du Midi, c’est-à-dire les populations de la haute région du Nil, ou celles qui l’avoisinaient au couchant. Le souvenir des victoires remportées sur ces méridionaux fut aussi consigné par la reconnaissance publique dans les annales nationales de l’Égvpte, et gravé sur les monuments religieux, moins comme faits d’armes glorieux pour le souverain, qu'à titre de services éminents par lui rendus à la civilisation. Pressée au nord et au midi par la turbulence toujours active des nomades , la société des bords du Nil dut constamment opposer des digues aux irruptions de ces hordes barbares. Elle eut surtout des ennemis redoutables dans ces populations flottantes, qui de tout temps paraissent avoir erré dans cette partie pluvieuse de la zone torride , dont le sol naturellement fécond leur procurait une subsistance facile. A aucune époque les idées premières de l’agriculture, à peine développées chez ces hommes, ne les attachèrent à la possession de la terre ; les cantons favorisés de la nature étaient leur domaine, et souvent ils se jetaient jusque sur les bords du Nil; fléau comparable à ces essaims de sauterelles qui , parfois dans ces contrées , poussées par les vents au travers des déserts, s’abattent affamées sur la végétation des campagnes, et dévorent en peu d’heures les espérances de récoltes.
Telles étaient ces hordes sans cesse agitées, dont l’existence insaisissable ne compta jamais au rang des nations , et que le voisinage de la société la plus perfectionnée ne put convertir a la
civilisation. Le témoignage des monuments ne nous laisse aucun doute sur l’origine méridionale de ces tribus.
Parmi les bas-reliefs du temple d’Jbsamhoul précité, nous voyons le roi Sésostris revenant d’une’ expédition contre ces méridionaux ; plusieurs captifs précèdent son char. Plus loin , le monarque présente aux divinités locales deux groupes de prisonniers appartenant évidemment à une de ces peuplades sauvages ; offrande consacrée aux puissants protecteurs de la civilisation, qui ont favorisé le châtiment de ses ennemis. Nous citerons l'un de ces groupes comme une production complète de l'art égyptien par le mouvement et la naïveté du dessin ( voy.
pt. VIII ). Ces hommes réunis par ün même lien , et presque entièrement nus, à l'exception d’une dépouille de panthère qui leur ceint les reins, se distinguent par la peau , entièrement noire chez quelques-uns, ou nuancée de brun-foncé chez d'autres; l'angle* facial allongé , la partie supérieure de la tête fortement déprimée, l’alliance des traits les plus grossiers avec une constitution généralement grêle d’ailleurs, caractérisent un type à part, une race au dernier degré de l'espèce humaine. Les grimaces hideuses et les contorsions qui contractent la physionomie et les membres de ces nommes, décèlent en eux des habitudes sauvages; l'étrangeté de cette race, chez laquelle le moral semble à peine développé, tendrait à la placer dans un état pour ainsi dire intermédiaire entre l’homme et la brute. Ces faits sont d'autant plus saillants en présence de l’attitude noble et grave des Égyp- * tiens. Ce contraste si frappant démontre suffisamment que l'-antique population des bords du Nil s'éloignait autant de l’espèce des Africains 'méridionaux que de celle des peuples asiatiques ; il détruit les systèmes qui avaient jusqu’ici essayé d’établir son origine purement nègre. Ixs races de l’Éthiopie méridionale formaient évidemment des tribus diversement nuancées de cette famille, classée , comme nous l’avons vu, sous le nom de Ma-
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hasi, au troisième rang dans la hiérarchie de l'espèce humaine.
Les renseignements que nous donnent les monuments antiques sur les populations vagabondes de ces contrées sont tout ce qu’ils pouvaient être. Dans l’absence a’ un état social, appréciable chez la plupart d’entre elles, les habitants des bords du Nil se bornèrent à caractériser cette existence errante et fugitive par ce qu’elle avait de saillant. Les expéditions dirigées contre ces hordes barbares furent moins un état de guerre réel qu’une suite de courses militaires , dans te but de châtier partiellement leurs diverses tribus, dont toutes les ressources belliqueuses consistaient bien plus dans la promptitude de la fuite que dans l’art de combattre. C’est sous cet aspect que ces populations sont représentées dans un bas-relief relatif à une expédition de Sésostris contre les Schari , déjà mentionnés comme habitants de l’Éthiopie méridionale.
(Voyez pi. IX.) Leur foule fuit en désordre devant le char du monarque égyptien qui les poursuit de scs flèches jusques au milieu de leurs forêts.
Hommes, femmes, enfants et vieillards , épouvantés à la vue du carnage des morts ou blessés, essaient de se soustraire à l’extermination, et de trouver un refuge dans les retraites qu’ils partagent "avec les animaux sauvages.
Souvent , lorsqu’il s’agissait des rc-
Erésailles infligées à un certain nontre de peuplades de peu d’importance, le souvenir en fut consigné d’une ma-
nière authentique sur les monuments, par la transcription exacte du nom des hordes châtiées, ou du canton qu’elles fréquentaient, accompagnée de la personnification ou des traits fidèlement reproduits de ces populations méridionales. Nous devons encore ces révélations aux découvertes récentes qui nous fournissent à ce sujet des renseignements curieux. Nous citerons entre autres une stèle trouvée
Îiar Champollion-le-jeune , auprès de a grande cataracte nubienne, parmi les ruines d’un temple et à l’emplace-
3* Livraison. (Nubie.)
ment de la ville antique de Bèhéni.
Les stèles, monolithes en général, sorte de monuments commémoratifs placés dans les édifices publics ou religieux , rappelaient , avec l’indication du règne et de la date, un fait, un événement important. La plupart des localités de la vallée du Nil étaient ainsi dépositaires de quelques pages de l’histoire nationale, qui les intéressaient plus particulièrement ; et l’usage de ces monuments, consacré de temps immémorial, forma dans son ensemble le corps des annales de l’empire égyptien. Celui dont il est question date dû règne d’Osortasen, de la XVI* dynastie pharaonique, c’est-àdire d’environ 2,000 ans avant l’ère chrétienne (*). 11 représente le dieu Mandou , une des grandes divinités de la Nubie, conduisant et livrant au roi quelques peuples de la Nubie , avec le nom de chacun d’eux, inscrit dans une espèce de bouclier ou de cartouche crénelé, attaché à la figure agenouillée dans l’attitude de la défaite et de la captivité, et qui représente chacun de ces peuples, au nombre de cinq.
(Voy. pl. X.) Voici leurs noms ou plutôt ceux des cantons qu'ils habitaient : 1° Schamik , 2° Osaoti , 3' Schodt, -f Oscharkin, 5° K6s ; trois autres noms sont entièrement effacés. Nous avons ici une série importante de matériaux propres à réédifier le système géographique de l’Éthiopie méridionale, et à restituer la nomenclature des peuples de la Nubie antique, ou de ceux qui l’avoisinaient. D’autres monuments de l’Égypte et de la Nubie nous fournissent des renseignements non moins précieux pour l’histoire, des races de l'antiquité. Dans son dernier ouvrage (**), Champollion le jeune cite les noms de.
plusieurs pays d'Afrique qui paraissent encore avoir appartenu à lÉthiopie Tels sont ceux de Oroki ou O/oki, de Phamioa ou Pamioa, de Ilolo ou
f*) Champollion le jeune. Lettres écrites d’Egypte et de Nubie, pag. i»$.
(**) Grammaire égyptienne, chap. V, pag. i5y.
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Halo , qu’il a recueillis parmi les ruines du Memnonium à Thèbes, et sur des fragments qui consacrent le souvenir des conquêtes du Pharaon Aménophis III. Sur les parois du gigantesque palais de Karnak , qui témoignent encore de l'antique splendeur de la grande cité, notre auteur a lu au nombre des pays soumis par Menephtah I", le nom de Tekrror ou Dakror , qui rappelle la dénomination actuelle d'une localité de la Nubie. Ces noms propres de contrées ou de villes étrangères étaient exprimés en signes hiéroglyphiques ayant une valeur phonétique comme ceux de notre alphabet, avec un déterminatif particulier, et renfermés dans l’intérieur d’une sorte de plan d’enceinte fortifiée ou crenelée , ayant la même forme que les cartels ou cartouches employés pour les noms royaux. Ailleurs, le savant voyageur a recueilli encore les noms de plusieurs nations, personnifiées dans leurs chefs, avec tous les caractères de la race africaine du midi , et ayant les bras attachés derrière le dos avec des liens terminés par une (leur de lotus , symbole des régions situées au-dessus de l’Égypte ou méridionales (*). Tels sont ceux de Tèrosis et Toroao , qui paraissent avoir formé des cantons ou subdivisions de la grande contrée désignée sous une dénomination générique, empruntée évidemment à la plus ancienne et la plus puissante d’entre les races éthiopiennes , celle appelée Kouschi. la contrée ainsi désignée fut signalée à la vindicte publique comme étant celle des pasteurs méridionaux, le foyer permanent de la barbarie , le fléau le plus redoutable à l’état social. Pour vouer ces hordes éthiopiennes à une réprobation plus flétrissante , une sorte de stigmate fut en outre attachée à cette dénomination générique. C’est ainsi que le mépris et la haine de la grande nation envers les nomades des terres méridionales de l’Éthiopie s'exhalent continuellement par cette épithète devenue pour ainsi
(*) Champollioti le jeune. lettres écrites d'Égypte et de Nubie, psg. 334.
dire proverbiale : la mauvaise race de Aouschi; de même ses malédictions contre les pasteurs asiatiques, particulièrement ceux de la grande famille scythe, se résument dans cette expression : la plaie de Schéto. Il y a dans cet anathème plus que de l’exactitude descriptive, plus qu’un fait historique; il révèle une pensée de haute portée sociale et de politique profonde ; il caractérise au dernier point la lutte incessante de la civilisation contre la barbarie toujours réprimée, et toujours renaissante à ses côtés, plus acharnée, plus audacieuse. Dans leur isolement au milieu de ces hordes mouvantes, comparables aux sables des déserts qui menacent sans cesse d’envahir le sol cultivé, des hommes forts de la supériorité de leurs lumières comprirent leur mission d'avenir et de perfectionnement. Ils s’appliquèrent a élever une barrière immense entre leur nation et des peuplades vouées irrévocablement à tous les désordres de l’état sauvage et de la brutalité, et dont plusieurs peutêtre passaient alors comme de nos jours pour anthropophages ; ils les signalèrent à l'animadversion générale , et proclamèrent l’extermination de la barbarie comme précepte de morale publique. A côté du contraste le plus prononcé de la diversité physique des races, l’énergie d’une seule expression établit toute la distance sociale qu’il y avait entre la nation des hommes par excellence Çrol-en-nerome ) et ces hordes au dernier degré de l’abiection, qui composaient la grande famille des Aahasi.
Nous avons essayé, à l'aide de lumières nouvelles, de' dissiper l’obscurité ui jusqu’ici enveloppait l’état ancien es populations de la Nubie , et nous croyons avoir atteint , dans l’histoire du passé et l’antiquité des temps , cette limite après laquelle, s’engaeeantdans le domaine des conjectures , la science ne doit plus attendre aucune certitude des témoignages authentiques des ouvrages de l'homme. On est arrivé à un système ethnographique de TÈthiopie ancienne, smon complet, du
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moins fondé sur des données certaines , sur l’autorité la plus grave, celle des monuments originaux. Grâce aux investigations de la science moderne , nous avons pu pénétrer des faits que les géographes de la Grèce et de Rome, eux-mémes, semblent avoir ignorés, quoique plus rapprochés des temps et aes lieux; c’est-a-dire, la hiérarchie phvsique et morale à la fois qui classaft les populations éthiopiennes et les autres nations connues, il y a plus de trois mille ans , avec les véritables dénominations que la plupart d’entre elles reçurent , ou se donnèrent à ellesmêmes dans ces temps reculés. On remarquera comine un fait bien important, que l’état physique de l’espèce humaine en général, et particulièrement dans les contrées qui nous occupent, apparaît dès lors tel que nous le voyons aujourd'hui. Dans cette antiquité la plus reculée à laquelle nous puissions atteindre , nous voyons des familles nombreuses déia répandues sur une grande surface du globe. Il est évident qu’on reconnaissait alors des différences tranchées et caractéristiques, des traits distinctifs des races , ouvrage de la création ou résultat des modifications apportées par le temps et les lieux. En présence de ces faits , on conviendra sans doute qu'il serait difficile d’expliquer le nombre et la diversité de ces familles, placées à de grandes distances, dès une époque qui nous est donnée par certains textes comme si peu éloignée du commencement de toutes choses , surtout si on se renferme dans le principe consacré et absolu de l’origine commune de tous les hommes. Il parait bien démontré que ces différences physiques qui, dans l’ordre naturel, avaient devancé de beaucoup le germe de toute civilisation , purent , dès la plus haute antiquité comme de nos jours, déterminer la position géographique des diverses races. Par la suite, ces mêmes différences servirent , pour ainsi dire, d’expression au degré d’état moral où chacune de ces familles se trouvait placée relativement à un peuple qui
avait devancé le reste des hommes dans la voie du perfectionnement social. En dehors de leur société éclairée , les Égyptiens des temps antiques ne paraissent pas avoir reconnu une autre race d’hommes jouissant d’un état régulier, avec les institutions et le dêgrédeeivilisationqui font les nations.
Il serait même difficile de déterminer exactement quelles furent, dans la ré-
§ion méridionale de l’Éthiopie miessus de l'Egypte, les dernières limites qu’atteignit cette civilisation particulière à une seule famille d’hommes supérieurs entre tous les hommes.
En s’arrêtant aux certitudes qui reposent sur les témoignages mêmes de l’antiquité, il ne faudrait pas chercher les vestiges d’une nation civilisée audelà des dernières ruines de grands édifices , que nous voyons encore sur les bords du Nil , dans la Nubie supérieure , ruines qui se rattachent aux annales de cette contrée , et attestent la puissance et les lumières du peuple qui les éleva. Toutefois , l'histoire nous révèle l’existence d’un peuple, les Éthiopiens Macrobiens , qui , par sa position très-méridionale , parait avoir été étranger à la domination égyptienne , et qui cependant , par les institutions dont il aurait été en possession depuis long-temps , semblait associé par une sorte de communauté à la civilisation des bords du Nil. On les appelait Macrobiens ou à longue Me, soit parce que leur pays étant très-salubre, ou renfermant, comme Hérodote l’a avancé , des sources d’eau dont le bain avait la proriété de prolonger les jours , on attriua à la plupart d’entre eux une durée d’existence plus longue qu’aux autres Éthiopiens; soif parce que, en opposition avec les coutumes barbares de plusieurs tribus voisines, ils n’avaient pas l’usage d’abréger violemment les jours des vieillards devenus inutiles et embarrassants au milieu des vicissitudes de la vie active et misérable des nomades. Ce que nous savons, par Hérodote, des Macrobiens, delà nature de leurs institutions et du degré de leur civilisation, à l’époque où
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Cambyse marcha contre eus, révèle un certain état social. Mais l'absence complète de monuments nous laisse sans donnée positive sur cette race et sur le pays qu'elle a pu habiter pendant la duree de l'empire égyptien. Le territoire des Macrobiens était évidemment aurifère , et la marche de Cambyse , au travers de la Nubie , les place aii midi de l’Éthiopie au-dessus de l’Égypte. Si une telle obscurité enveloppé l’état de l’un des peuples les plus célébrés de l’Éthiopie , nous ne devons pas nous étonner de l'incertitude qui règne sur des peuplades nombreuses confinées dans (les parages presque inconnus de la Nubie, où l’histoire a recueilli à peine des traces de leur existence.
toutefois, nous devons aux relations des voyageurs de la Grèce et de Rome, des renseignements précieux sur quelques-unes d'entre elles. Au temps des premiers Ptolémées, une voie nouvelle futouverteà l’activité aventureuse des Grecs ; les côtes de la mer Êrythrée , fréquentées naguère par leurs devanciers les Égyptiens et les Arabes, devinrent bientôt pour eux une source de relations commerciales avec plusieurs cantons de l’Afrique orientale.
A la faveur des établissements et des comptoirs qu’ils fondèrent sur le littoral de la Troglodytique, leurs relations et leur langue même se propagèrent dans l’intérieur du pays , ainsi qu’en témoignent plusieurs monuments authentiques. Ils pénétrèrent chez un assez grand nombre de peuplades, à peu près ignorées avant eux ; ils furent a meme de les observer ou d’en recueillir des renseignements précieux.
Ils établirent la nomenclature de la plupart des populations, en les classant, non sous les véritables dénominations par lesquelles elles se désignaient ellesmêmes dans leur idiome africain, mais en leur imposant une désignation par analogie , soit avec la nature de leur pays, soit avec leur existence et les traits les plus saillants de leurs mœurs. Ils eurent ainsi pour but d’enregistrer les faits mêmes, en écartant une vaine série de dénominations barbares et
inintelligibles, dont la rudesse blessait la délicatesse du langage hellénique.
Nous puisons des renseignements curieux dans Strabon et Diodore , qui citent les relations d’Ératosthène , d’Agatharchide de Cnide et d’Artémidore d’Éphèse, lesquels avaient voyagé dans ces contrées. Diodore , comme preuve de sa véracité à ce sujet , rapporte ce qu’il apprit lui-même par ses rapports, soit avec les ambassadeurs éthiopiens qu’il vit en Égypte, soit avec des Égyptiens instruits des choses de l'Éthiopie.
D’après letémoignagedcces auteurs, nous citerons les tribus dont les mœurs, empreintes d’une physionomie toute locale , semblent avoir déterminé la position géographique d’une manière invariable. Ainsi , sur une partie du littoral de la mer Êrythrée , étaient places des ichthyophages ou mangeurs de poissons. Les particularités que Diodore raconte de l’existence commune à ces peuplades et à quelques autres de plusieurs côtes des parages asiatiques, les dépeignent comme des hordes grossières au dernier degré de l'abrutissement , et tout à fait indignes du nom d'hommes. Il nous les représente à l'état de nature et dans une nudité complète, vivant de la pêche à laquelle ils se livrent constamment au milieu des écueils qui bordent la mer, allant comme des troupeaux s’abreuver en foule aux sources lointaines , en poussantdes hurlements, des cris inarticulés, chantant sans rhythme ni mesure, et enfin s’abandonnant à l’impulsion de leurs sens grossiers avec les premières femmes qu'ils rencontrent, dépourvus qu’ils sont de tout sentiment, et pour ainsi dire, étrangers à l’organisation morale de l’homme.
Les traditions de l’antiquité plaçaient dans l'intérieur du pays d?autres tribus, parmi lesquelles est mentionnée celle des Créop/iages qui se nourrissaient de chair. Ils pratiquaient la circoncision et l’excision des femmes. Sur les rives de l’Astaboras , de l’Astapus et de l' Astasoba, c'est-à-dire du Taccazze, du fleuve Bleu et du fleuve Blanc, vivaient , selon toute apparence, les lié-
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léens ou habitante des marais, parmi lesquels on distinguait les Hhizophages ou mangeurs de racines; les roseaux des fleuves et des marécages leur donnaientcette nourriture; ilsen préparaient une pâte en les broyant avec des pierres. Leurs plus grandis ennemis étaient les lions qui , a l’époque des chaleurs excessives de l’été , leur doutaient la possession des lieux humies, et ne se retiraient que lorsqu'ils étaient poursuivis par le fléau acharné d'essaims de mouches très - grosses , dont l'homme seul sait se garantir.
Agatharchide parait désigner cet insecte comme une espèce de taon , armé de quatre dents, et qui inonde aussi à certaines époques le pays des Acridophages ou mangeurs de sauterelles, peu éloigné de là , et qui confine à une immense étendue de désert. Les Acridophages, plus noirs et plus petits ‘que les autres Éthiopiens, dépassent rarement l'âge de quarante ans. Par suite de leur nourriture habituelle, il s’engendre dans leur chair une espèce de ver, et selon Diodore, des poux ailés de différentes formes très-hideuses. Ceux qui sont atteints de cette maladie ne peuvent en guérir.
I.es remèdes augmentent le mal au lieu de le diminuer. Vers le printemps, des essaims de sauterelles fort grosses s'abattent sur la contrée en telle quantité qu'elles suffisent pendant l’année entière à la nourriture de ses habitants. On a soin de conserver les amas qu'on en a recueillis , avec le sel qui abonde dans le pays.
Vers l’extrémité méridionale de la contrée, Diodore place encore les Cynamynes ou peuples qui sont défendus par «Tes chiens, qu’ils élèvent par troupeaux dans ce but, et aussi pour chasser des quantités innombrables de Ixeufs sauvages qui font irruption de la contrée voisine, et dont la chair est employée à les nourrir. On doit comprendre dans cette tribu les Cynamolgues , c’est-à-dire qui tettent les chiennes , cités par Strabon , et que les autres Éthiopiens appelaient sauvages.
Ils portaient les cfieveux et la barbe très-longs.
Parmi les peuplades qui tiraient encore leur nom de leur manière de vivre, ou des lieux qu’elles habitaient, Diodore comprend sous le nom il’Hulogones ou hommes nés dans les forêts , la plupart de ceux qui se nourrissaient des animaux qu'ils tuaient à la chasse. En première ligne sont mentionnés les Èlêphantomaques ou chasseurs d'éléphants dont ils mangeaient la chair , et que les nomades appelaient impurs peut-être pour cette raison. Nous avons parlé plus haut de leur manière de se rendre maitres de oette proie terrible.
Non loin des Èlêphantomaques vivaient les Struthophages ou mangeurs d'autruches. Ils dressaient des chiens à la chasse de ces oiseaux extraordinaires qui, lorsqu’ils sont poursuivis , lancent en arrière des pierres contre leurs ennemis. Cette trinu einplovait les cornes d’oryx comme armes défensives contre une autre peuplade voisine, les Sites , avec laquelle elle était souvent en guerre.
Il nous reste à citer les habitants de ces parages que les Grecs connurent plus particulièrement, les Troglodytes ou habitants des cavernes. Leur position est invariablement fixée dans certains cantons montagneux de cette partie orientale de l’Éthiopie au-dessus de l’F.gynte , qui a emprunté des demeures’ae la plupart de ses habitants son nom de Troglody tique. Les faits curieux qui caractérisent les mœurs singulières de ces Éthiopiens méritent d’être rapportés tels que les présenta le texte de Diodore ne Sicile. « Les Grecs , dit cet historien , les appellent nomades, parce qu’en effet ils vivent de leurs troupeaux. Us sont divisés en différentes tribus qui ont chacune leur chef. Chez eux, les enfants sont en commun ainsi que les femmes, à l’exception toutefois de celle du chef; si quelqu’un a eu commerce avec elle , il paie a ce dernier une amende d’un certain nombre de brebis. Pendant toute la durée des vents étésiens qui amènent les grandes pluies , ils n’ont d’autre nourriture que le lait et le sang mêlés ensemble, qu’ilsfont un peucuiro.
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Après cette époque , la chaleur excessive desséchant leurs prairies, ils se réfugient dans les lieux marécageux , et se disputent la possession des meilleurs pâturages. Ils font leur nourriture habituelle des plus vieux ou des plus malades de leurs bestiaux. Refusant à leurs semblables le titre de parents, ils le réservent pour le taureau, la vache , le bélier et la brebis , parce ue la subsistance journalière leur vient e ces animaux et non des hommes dont ils ont reçu la naissance. La boisson ordinaire des particuliers est une liqueur tirée du paliurus; mais on prépare pour les chefs de tribu , le suc de certaines fleurs dont le goût ressemble assez à celui du moût le plus commun.
Errants à la suite de leurs troupeaux , ces nomades changent souvent ae canton et séjournent peu dans le même lieu. Ils sont nus jusqu’aux reins, qu’ils recouvrent d'une peau. De même que les Égyptiens, les Troglodytes sont circoncis, excepté ceux qui, par suite d’une opération qu’on leur pratique de bonne heure, sont appelés les Colobes ou mutilés. Ces derniers sont relégués dans des vallées étroites, et, dès le bas âge, on leur retranche avec un rasoir la totalité de la partie du corps qu’on ne fait que circoncire chez les autres. Parmi les Troglodytes, ceux qu’on nomme Mégabares ont pour armes des boucliers ronds couverts d’ung, peau de bœuf crue, et des massues garnies de pointes de fer; les autres portent l’arc et la pique. Leur manièrt) de rendre les derniers devoirs aux morts est toute particulière. Ils leur passent la tête entre les jambes , et les lient dans cette posture avec des branches de paliurus. E posant ensuite ces restes sur une éminence, ils leurs jettent , tout en riant , des pierres de la grosseur du poing , jusqu’à ce que le corps en soit entièrement couvert.
Enfin ils placent au-dessus de cet amas de pierres une corne de chèvre , et se retirent saus avoir donné aucun signe d'affliction. Les Troglodytes sont souvent en guerre entre eux, non pas comme les Grecs , par ambition ou par ressentiment de quelque injure,
mais pour la possession des meilleurs
pâturages. Dans ces luttes, on s’attaue d'abord à coups de pierres ; mais u moment où il y a des blesses de part et d’autre, le combat prend une tournure plus sérieuse. Les Troglodytes s'arment de l’arc , avec lequel un exercice continuel les a rendus fort habiles à décocher des flèches. Entièrement nus qu'ils sont , et dépourvus d’armes protectrices , ils sont faciles à frapper, et en un instant un grand nombre de morts tombe des deux cdtés. Les femmes avancées en fige , objets d'une grande vénération parmi eux , terminent ordinairement ces combats, en se jetant au milieu de la mêlée. C'est une loi sacrée de ne jamais frapper ces matrones, dans quelque cas que ce soit, et leur présence seule suffit pour faire cesser tout combat. Dès que l’âge avancé rend les hommes incapablesde conduire leurs troupeaux, ils renoncent à vivre et s'étranglent avec une queue de vache dont ils se serrent le cou. Mais si quelqu’un de ces Vieillards diffère à se donner la mort, il est permis à chacun de lui passer la corde au cou pour lui rendre service, et, en l’avertissant préalablement, de l'étrangler comme par amitié.
Ils ont également la coutume de se tuer lorsqu'ils deviennent estropiés ou qu’ils tombent dans des maladies incurables ; car ils pensent que le plus grand des malheurs est de vivre lorsu’on ne peut plus rien faire qui soit igné de la vie. Aussi on ne voit parmi les Troglodytes que des hommes vigoureux et dans la force de l’âge, parce qu'aucun d'entre eux ne passe
S mais l’âge de soixante ans. » Ce taeau des mœurs des Troglodytes est , sans contredit, ce que l'antiquité nous a légué de plus complet sur les populations de l’Éthiopie ancienne, et nous aurons plus d’une occasion de signaler des rapports entre ces nomades et certains habitants de la Nubie moderne.
Telles furent et telles on retrouve encore aujourd’hui la plupart de ces populations fixées dans les lieux que la nature semble leur avoir assignes
Invariablement, comme à certaines espèces d’animaux , en leur imposant des mœurs appropriées au sol , et un état stationnaire dans des limites étroites et immuables. A aucune époque, le voisinage des sociétés éclairées ne parait avoir indué sur ces tribus diverses, vouées dès leur origine à l’existence des brutes , et qui se sont perpétuées dans leur grossièreté native; elles ont résisté au contact de l’homme civilisé, et sont restées constamment étrangères à tout perfectionnement social. Ainsi les relations des voyageurs modernes placent dans les cantons voisins duTaka, quelques-unes de ces peuplades primitives, entre autres les Schihos et les llazoras qui , couverts de peaux de chèvres, habitent encore des cavernescommelesTroglodytes des anciens, et vivent ausside leurs'troupeaux.
Dans une position plus méridionale, on trouve le pays des peupleschasseurs, connus sous le nom de Schangallas , hommes presque aussi féroces que les animaux qui , selon Burckhardt , peuplent en abondance les forêts de ces parages. La plus puissante de leurs tribus, les Dobenah, se nourrit de la chair de l'éléphant et du rhinocéros, séchée au soleil. D’autres encore, les Jlaasa, mangent celle des lions , ou même des serpents, qui dans ces contrées atteignent une grosseur démesurée. Enfin, Burckhardt a reconnu le pays des sauterelles , où ces insectes s’abattent par essaims innombrables, et dont les habitants font leur nourriture pendant une partie de l’année.
Selon le témoignage de Bruce , d’autres tribus encore, telles que les Jahaii et les Iladendoa, vivent dans un état d’abrutissement qui confirme tout ce que les auteurs anciens ont rapporte des mœurs sauvages, et souvent féroces, de la plupart dcsancicns Troglodytes. L’origine de ces peuplades diverses ne saurait être douteuse; leurs traits physiques, leurs mœurs, et leurs idiomes caractérisés jusque dans les noms qu’ils se donnent, tout che* ces hommes est purement africain comme le sol qui les a vus naître; ils sont restés ce que les ont faits
la nature, le climat où ils vivent.
Dans la période que nous venons de parcourir, et qui comprend les temps les plus reculés , nous avons vu fa plupart des populations de l’Éthiopie ancienne classées d’une manière distincte , selon les régions de cette vaste contrée qu’elles habitaient.
Leur état, clairement défini par les monuments mêmes de l’antiquité , fixe avec quelque certitude leur origine et le rang airelles occupaient dans la hiérarchie des races humaines. Cet ordre de choses , qui remontait à la plus haute antiquité, et dont l’origine échappe aux investigations de l’histoire, paraît avoir subsisté invariablement pendant cette longue période de temps assignée à la durée de l’empire égyptien et de la monarchie éthiopienne, qui lui survécut quelque temps en recueillant l’héritage des Pharaons. Toutefois , du moment où l’Égypte , entièrement subjuguée , offrit un libre passage aux peuples conquérants de l’Europe etdel’Asie, l’empire d’Éthiopie se trouva seul exposé aux envahissements de tous ses ennemis. Son éloignement et sa position au-delà desdéserts, routes presque inaccessibles à des armées, protégèrent seuls son indépendance contre les conquérants les plus ambitieux. Mais il était menacé d’un ennemi bien plus dangereux : le christianisme franchissant l'espace, eut bientôt sapô et détruit le reste de ces institutions si fortes qui, pendant tant de siècles, avaient fait la supériorité de la société éthiopienne sur toutes les populations grossières dont elle était entourée. La terre de la civilisation resta ouverte sans défense à toutes les entreprises de la barbarie qui avait vu si long-temps ses efforts infructueux.
La barrière une fois rompue, des hordes à peine connues, des races diverses , venues de toutes les directions, se révèlent pour la première fois dans l'histoire. Elles se succèdent tour à tour, se pressent confusément au sein de la vallée du Nil sous vingt dénominalions. Dans ce mouvement des populations de l’Éthiopie, et en présence de ces fluctuations continuelles
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qui jettent sur les ruines de la civilisation des nations d’un jour, dépossédées bientôt par des puissances non moins éphémères , les annales humaines ont a peine recueilli quelques noms des plus fameuses de ces peuplades obscures. Encore est-il difficile d'en apprécier ■ la véritable valeur.
Tels sont les Soubas ou Sob;e. , qui apparaissent , dès les premiers' temps de l’ère chrétienne, comme |>euplades de l’Éthiopie vouées à la vie errante et aux courses lointaines. Cette dénomination a semblé avec quelque raison à plusieurs érudits dériver du mot noùb, qui, dans l’idiome antique de l'Égypte , signifie or. Primitivement restreinte à la contrée aurifère dc.Vo«bnh , elle aurait par suite servi à désigner génériquement les populations qui passaient pour originaires des pays qui produisent l’or, ou celles qui se livraient au commerce dece métal précieux. Plus tard , enfin , cette môme dénomination s’est évidemment étendue à la contrée entière qui nous occupe, la Subie moderne. Les historiens chez lesquels il est question des Nobæ , fournissent plusieurs variantes dérivées de ce nom prticulier peut-être, dans l'origine, a la population d’un seul canton. Elles furent appliquées arbitrairement à autant de tribus différentes entre elles de race et de position , qui sans doute s’appelaient en réalité tout autrement.
Ainsi, selon Stralion et Agathemère, il y avait des Subæ à l’orient du Nil, vers le golfe Avalites. Les Nubei , d’après Ptolémée , s’étendaient au contraire bien loin à l’occident du Nil, jusque dans le voisinage des Garainantes. Pline les plaçait auprès du fleuve. Dans la même direction, les S’obatæ , d’après Procope , touchaient à la grande oasis libyque. Enfin Eratosthenes considérait les Subæ comme un grand peuple de la Libye méridionale, établi à l’ouest du Nil. Un seul témoignage authentique détermine la position occupée à une certaine époque par une population importante, désignée du nom de cette grande famille étniopienne. Une inscription grecque, monument demi barbare trouvé à
Kalabschè (l'ancienne Tabnis), dans la Nubie inférieure, nous fait connaître, d’après la savante interprétation qu’en a donnée M. Letronne,Ie peuple qui l’a érigé et qui se désigne lui-même sous le nom de Sobades. Il résulte de ce texte que les Nobades étaient établis au VI* siècle de l’ère chrétienne, date à peu près certaine de l’inscription , dans la région moyenne de la vallee du Nil, au-dessus ae la grande cataracte , jouissant d’une sorte d'état social, reconnaissant l’autorité d’un monarque qui s'intitule roi-de tous les Éthiopiens , et paraissant convertis au christianisme, qui avaitdéja pénétré au coeur de la Nubie. On ne peut reconnaître dans ces Nobades que l’une des dernières branches de la puissante race d’Éthiopie, assise encore sur les ruines de l’antique civilisation de ses ancêtres , et qui , en acceptant une foi nouvelle , avait subi l’invasion des hordes de l'Ethiopie supérieure , leur empruntait un nom et conservait à peine un pâle reflet des institutions naguère dominantes sur les bords du Nil.
Ce même monument de Kalabschè nous apprend qu’à cette époque une race évidemment africaine disputait aux Nobades l’occupation de la vallée du Nil au-dessus de l’Égypte. Elle est désignée dans cette inscription du nom de îtlemyes , qui paraissent être les memes que les Ualnemmôoui des écrivains coptes. Leur existence se révèle assez tard, et l’histoire parait n’en faire mention , au moins sous cette dénomination , qu’à leur apparition dans la Nubie inférieure, position dont Olympiodore les trouva en possession vers le V* siècle de notre ère , et d’où ils inquiétaient sans cesse les provinces romaines de la Haute-Égypte.- On a émis une opinion peut-être assez fondée , qui tendrait à rapporter le nom des Blemyes à une tribu sortie primitivement du désert occidental Je Jliimah. Quoi qu’il en soit de l’origine des Blemvcs, toujours est-il positif que dès l’époque de la conversion entière de l’Égypte au christianisme, et plus tard, lors’de son introduction en Nubie, il est souvent question des tribus de ce
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nom établies dans la vallée inférieure du Nil d'Ethiopie, où elles auraient assez long-temps exercé une domination redoutable à leurs voisins.
Sous l’influence d’une célébrité trop justement acquise aux Blemyes , et qui effaçait le renom de toutes’ les autres tribus éthiopiennes , les relations du temps durent s’emparer de cette dénomination , comme expression de tout ce qu'il y avait dans ces contrées de peuplades barbares vouées aux mêmes habitudes de mobilité et de déprédations. Une fois accepté comme désignation générique, le nom de Blemyes s’appliqua indifféremment aux populations les plus éloignées par leurs positions respectives; on vit des Blemves sur tous les points de l’Éthiopie. L'histoire les représente tantôt comme peuplades des deserts occidentaux , et tantôt comme habitant les contrées à l'orient du Nil, depuis Axum, frontière de l’Abyssinie, jusqu’à Éléphantine, et même dans le Saïd. Pomponius Mêla et Pline les placent au loin, à l’occident du Nil , auprès des Garamantes, des Atlantes et des Augiles. D'autres géographes les citent comme voisins des Nasamones et même des Lotophages. Étienne de Byzance les désigne comme une nation barbare de la I.ibve. Cosmas, au contraire, parle de relations commerciales entre les Blemyes et les Axumites leurs voisins.
Selon Agathemère, il y avait auprès du golfe d'Âdulis des Blemyes struthophages, ou mangeurs d’autruches. C'est aussi vers les’ mêmes parages , entre le golfe d'Adulis et le fleuve Astaboras, que Ptolémée les place. Enfin, d’après Procope , tout le pays à l’orient du Nil, compris entre Axum et Éléphantine , était habité par les Nobates et les Blemves; les premiers sur les bords du ffeuve, les seconds dans l’intérieur des terres. Parmi tant d'opinions contradictoires en apparence, mais qui peuvent sé" conciliera la rigueur par la mobilité habituelle des nomades , il est de fait que les Blemyes occupent une place importante dans l’histoire des premiers temps de la Nubie chrétienne, comme voués à une
sorte de culte d’Isis ou d’Osiris, dont Icsautelsétaientencoredeboutdansl’ile de Philæ au VI* siècle de notre ère.
Telle était l’extension donnée à cette dénomination, qu’elle fut appliquée, vers la même époque, à d'autres Éthiopiens déjà convertis au christianisme, puisqu’il est fait mention d’un évêque des Blemyes. Toutefois les relations du temps" désignèrent plus particulièrement de ce nom les tribus féroces et belliqueuses que l’Éthiopie vomissait sur les provinces de la Haute- Égypte, et long-temps il a retenti, répété pâr la terreur qu’il inspirait, et en souvenir des luttes que soutinrent ces peuplades contre les légions romaines , victorieuses du monde. Les moeurs extraordinaires et féroces, les habitudes belliqueuses de ces barbares, dont quelques-uns passaient , selon Procope, pour offrir au soleil des victimes humaines, contribuèrent, non moins que leur physionomie étrange, à faire paraître leurs traits hideux et repoussants. La vue des Blemyes traînés en captifs au triomphe d'Aurélien, et ensuite de Probus , jeta une sorte de stupeur chez les habitants de Borne; et d’après les idées vulgairement répandues au temps de Pline qui en fait mention, comme pour mieux caractériser par l’exagération de la difformité l'effroi qu’inspiraient ces barbares, on disait qu'ils étaient sans tête, et qu’ils avaient les yeux et la bouche placés sur la poitrine.
Au milieu des renseignements nombreux puisés à des sources si diverses, on peut établir comme positif que les differentes dénominations de Noubas, Nobæ, etc., et celle de Blemyes, quoique appliquées arbitrairement et d'une manière générique à presque toutes les populations des contrées au midi de I Égypte , ne désignèrent jamais que des.
races africaines, sinon purement éthiopiennes, et dont le sang paraissait n’avoir jusque-là subi l’altération d’aucun mélange étranger.
Mais au Vil' siècle de notre ère, les conquêtes de l'islamisme vinrent pour la première fois implanter une race nouvelle sur le sol d’Ethiopie. Il
est permis d'admettre que, dès une haute antiquité, des tribus vagabondes sorties de l'Arabie, et devançant la venue de Mahomet, purent émigrer à plusieurs époques sur le littoral africain , et prendre possession de quel-
Îues cantons du territoire nubien.
fne longue occupation, en modifiant les traits physiques et le langage de ces hommes , avait pu aussi, par l’alliance du sang, une communauté de mœurs et d’habitudes nomades, opérer une sorte de fusion, identifier pour ainsi dire ces premiers émigrés de l’Arabie avec les indigènes du sol éthiopien, et faire disparaître entièrement les traces de leur origine asiatique. Ces migrations partielles durent rester oubliées ou même inaperçues dans l’immense étendue de la terre envahie. Mais en Arabie devait s’allumer un vaste embrasement dont les étincelles rapides allaient voler bientôt jusqu’aux extrémités occidentales du continent africain et de l’Europe elle-même. Électrisé par la parole au prophète, obéissant aveuglément aux préceptes inflexibles que sa bouche proclame comme la loi de Dieu , tout un peuple se lève en armes pour courir à la conquête du monde. L’épée du coran, secondée du génie mercantile de cette nation , lit des progrès d'une rapidité inouïe. La Nubie, séparée par un étroit bras de mer de cette terre volcanisée, ne fut pas la dernière à subir l’invasion des Musulmans. C’est vers l’an 21 de l’hégire, ou 642 de notre ère , que les Arabes, déjà maîtres de l’Égypte, paraissent avoir pénétré en Nubie. Des lors ils s’établirent dans cette contrée, moins en vainqueurs qui prennent possession que comme des hôtes passagers, asseyant leurs camps au milieu même des populations nubiennes, mais sans les déposséder, sans se mêler à elles , et là seulement où leur indépendance étant hors d'atteinte, ils pouvaient , au besoin, imposer la loi et non la recevoir. Ces positions, ils les ont conservées jusqu’à nos jours. Occuper la vallée fertile du Nil , était aussi facile en Nubie qu’en Égypte pour les con-
quérants de l’Afrique. Cependant on ne rencontre aujourd’hui les Arabes proprement dits, sur les rives du fleuve nubien, qu’à de rares intervalles. Chez le plus grand nombre , l’instinct de la vie patriarcale, sucé pour ainsi dire avec le lait , les mœurs austères et la liberté du désert ont prévalu sur l’existence agricole , plus facile et plus certaine, mais moins indépendante.
Groupés autour des sources, ou campés au milieu des pâturages, dans l’immensité des solitudes , ils n’y reconnaissent d'autre autorité que celle du chef de la famille ou tribu ; évitant de se fixer dans des cantons fertiles , où les populations agglomérées et soumises au joug de ferdudespotisme oriental , végètent au milieu ae l’abondance.
Malgré un séjour de douze siècles parmi les populations diverses de la Nubie, ces tribus arabes sont restées à peu près ce qu’elles étaient le jour où , pliant leurs tentes à la voix du prophète, elles sont venues les planter sur lesol africain; elles n’ont fait, pour ainsi dire, que changer de campement. Obéissant à leur ferveur, ces Musulmans ont accompli une mission religieuse en conauérant une nouvelle patrie. Pour 1 Arabe, doué d’ailleurs de l’instinct le plus mobile, le plus aventureux, la patrie est partout où il rencontre , avec l’indépendance, une source et quelques herbages pour ses troupeaux. Ainsi isolées au milieu de solitudes dont l’étendue est sans limite, où aucune puissance ne saurait les atteindre , ces tribus ont, en général, conservé la pureté de leurs mœurs et de leur langue. La facilité de se procurer des femmes noires, qu'ils achètent à vil prix des caravanes, n’a que légèrement contribué à altérer chez ces Arabes le caractère asiatique de leur race. Nous citerons les Ilassanyeh , qu’on trouve à plusieurs journées à l’occident du Nil, auprès des sources dans le désert de Bahiouda, et au milieu des herbages d’El-Guelif, où ils élèvent des troupeaux de toutes sortes. En avançant davantage au sud-ouest dans la région pluvieuse , on rencontre encore là famille nombreuse des Kababych, en
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possession des râlions , à trois jours de marche des hords du fleuve. M. r.ailliaud, à l’exactitude duquel nous devons ces renseignements, indique encore sur l'atlas qui accompagne son intéressant voyage, la position de plusieurs tribus considérées comme arabes, et auxquelles on peut en effet attribuer cette origine asiatique. Tels sont les Beni-Dgerar et les Djaleyn, u’il place dans ces mêmes solitues de Bahiouda , mais à une moindre distance du fleuve. Il fait encore mention dans sa relation de deux autres tribus du nom de Magdyeh et EUahouyeh, qu’on rencontre aussi sur la rive occidentale du Nil , où elles habitent sous des huttes de paille, et vivent du poisson qui abonde dans ces parages , c’est-à-dire vers le confluent du fleuve Blanc et du fleuve Bleu. Us sont d’ailleurs reconnaissables , dit-il, par la douceur de leurs moeurs et leur accueil cordial et bienveillant. Ce voyageur semble aussi assigner à peu près la même position occidentale a des familles arabes du nom de A'ererât, A'enaouy et Kemehab. En remontant davantage vers le sud, il place dans la province d’El-Aizc, sur la rive orientale du fleuve Blanc , les Hetseliât, les Mohammedyeh, les Djemelyeh ou Djemedyeh. Dans la Nubie orientale, il indique comme errant dans les solitudes de l’ancienne Ile de Meroë les Arabes Choukryeh, et plus au midi , les Kaouàteh qui occupent l’espace compris entre le Dender et le Rûad , tous deux affluents du fleuve Bleu; et d’autres enfin dont l’origine est moins authentique. Vers les mêmes parages, les Adjallab se livrent à la recherche du sel gemme. D’autres voyageurs citent encore comme Arabes des environs de Sennâar, les Erfara et les Hafarah. La plupart de ces tribus ont conservé les habitudes nomades et les traditions de la vie patriarcale ou errante de leurs ancêtres , non moins que f instinct d u négoce, si éminent chez ceux de leur nation. D'après plusieurs auteurs orientaux, il paraît que, dès les premiers temps de l'hégire, quelques tribus arabes s’étaient établies à
l’orient du Nil, dans le voisinage des raines; telles que celles de K ah tan , de Mfjdar et d 'Yémen; et que plus tard celles de Rebiah, de Refaah, de Djohamah , et autres , étaient venues aussi en partager la possession, en s’alliant aux populations africaines les lus puissantes de la contrée. Ces trius durent nécessairement laisser des traces de leur séjour dans ces parages. Quelques-unes partagent encore l'intérieur du désert oriental avec les nomades africains, et y vivent de l’éducation des troupeaux ou du pillage des caravanes. Quant aux Arabes établis en petit nombre, de loin en loin, sur les bords du Nil, qu’ils cultivent comme les fellah d'Égypte, ils sont qncore reconnaissables par la pureté du langage, les habitudes et les traits physiques, qui ont conservé une certaine physionomie de race sémitique, malgré le mélange du sanget l'influence du climat et du temps. On ne rencontre les Arabes en assez grand nombre que dans les villes de la Nubie de quelque importance commerciale, où affluent toutes sortes de nations par la voie des caravanes.
Les conquérants arabes ne s’étaient donc confondus que partiellement avec les Africains ; leur nombre n’était pas assez considérable pour produire une altération de la race indigène et absorber en quelque sorte les populations de la Nubie. Le vaste territoire de cette contrée leur permettait d'y vivre isolés et indépendants; de meme que les habitants primitifs avaient pu, a trèspeu d’exceptions près , conserver la possession de la plus grande partie du sol , aussi bien que la pureté de leur race. Toutefois la préoccupation dominante dans le monde chrétien , à la vue des progrès rapides de l’islamisme, dut exagérer , dès l’origine , l'étendue de ses conquêtes. L’erreur accréditée naguère sous la domination romaine, par l’effroi du nom des Nobates ou des Blemyes , se renouvela dans les temps de ferveur et de luttes religieuses , au sujet des Arabes musulmans. Dans la plupart des contrées envahies par les tribus sorties de l’Yémen etduTiedjaz, on ne voulut plus voir d’autres popu-
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lations que des Asiatiques, et, par un abus de mots , on prodigua la dénomination d’Arabes a des races évidemment indigènes de l’Afrique. De plus, les nombreuses conversions des Nubiens à la loi du coran , et l'usage presque généralement répandu de l’idiome arabe, devenu la langue vulgaire du commerce, et parlé même chez la plupart des peuplades chrétiennes ou idolâtres, n’ont pu que tendre à perpétuer jusqu’à nos jours une confusion qui n’est qu’apparente. De là vient que la plupart des géographes , et même des voyageurs modernes, ont admis comme Arabes les Ababdé , les Bichari , et d’autres populations purement Berbères , qui furent toujours et sont restées empreintes du caractère authentique ae leur origine africaine.
I/erreurtombedevant l’examen attentif des faits. Il est hors de doute que l'invasion des Musulmans n’avait pas même subjugué les races indigènes, loin de les avoir anéanties. Les Arabes d’ailleurs , qui ont mis de tout temps une sorte d’orgueil dans la pureté de leur extraction, attentifs à conserver leurs généalogies intactes, et à distinguer leurs tribus des populations étrangères, ont pris soin d’établir clairement la position et l’état où la conquête trouva les indigènes de l’Afrique, et de constater leur situation dans les temps postérieurs.
C’est ainsi qu’ils placent dans le désert à l’orient du Nil, jusque sur le littoral de la mer de Kolzoum, c’est-à-dire dans toute l’étendue de la Troglodytique des anciens , des populations nomades qu’ils désignent génériquement, de même que la vaste étendue de pavs qu’elles occupaient, sous le nom de Bodja ou Bedjah. Macrisy rapporte, d’après l’opinion commune, que les Bedjnh sont d’origine berbère. Il est, en effet, à peu près démontré que fort antérieurement à l’invasion des Arabes, la race des Bedjah était bien connue dans ces contrées. Il faut reconnaître une analogie évidente entre les Beilja/i des auteurs orientaux, et les Bougailes, ou Jlogaites , mentionnés dans une inscription des ruines d’Axum , au nombre
des peuples soumis par un prince de cet empire à une époque qu'il est permis de supposer antérieure à rere chrétienne. Dès ce temps - là , les populations bogaïtes jouaient un rôle très-important , puisqu'il est question , sous cette dénomination générique, de six peuplades gouvernées par des chefs particuliers , qui sont décorés dans letexteantiquedu titrede roitelets ( reguli ). Parmi ces dernières étaient compris sans doute les TangaUes , signalés dans une autre inscription , monument célèbre de l’ancienne Adulis , comme peuples également vaincus par un roi des Axumites. Les Tangaïtes de cette époque n’étaient autres que les habitants d'un canton vaste et fertile de la Nubie, le Taka actuel, auquel ils ont évidemment laissé leur nom.
Les moeurs des Bedjah, décrites par les auteurs arabes , ne fournissent pas moins que la position qu'ils leur assignent, des témoignages de l’anciennete de leur existence dans les mêmes parages. En eux se révèle la race des anciens Troglodytes , dont nous avons déjà fait connaître la manière de vivre d'après les traditions de l’antiquité.
On ne saurait méconnaître non plus . une certaine affinité entre les Bedjah et ces tribus fameuses de Blemycs ou de Nobates , dont il a été question plus haut. De même encore, sous les noms d' Ababdé, de Bischari et d’autres, cette grande famille semble s’être perpétuée jusqu’à nos jours en possession du même sol, avec des habitudes et des moeurs parfaitement analogues. On peut juger de ces rapports par quelques traits de l'histoire des Bedjah, empruntés aux récits curieux de Macrisy et de Masoudv, dont nous devons l’interprétation à Si. Ét. Quatremère.
Ces historiens paraissent d’accord sur l'étendue et la nature du pays habite par ces populations. Il contient beaucoup de mines. On y trouve l'argent, le cuivre, le fer, le ploirib et l'émeraude, et enfin l'or en nbondanrr.
D’après la tradition, les lledjah passent, suivant les uns , pour descendre de Khain, fils de Ncë, ou de kousch,
fils de Kanaan; selon d’autres, ils sont originaires d'Abyssinie. Ils avaient autrefois un chef suprême, auquel étaient subordonnés ues chefs particulicrs; mais par suite, ils ne reconnaissaient plus que l'autorité du chef de la tribu. Les Bedjah ont unecomplexion saine et grêle; leur teint tire sur le jaune. On ne saurait lutter avec eux pour la légèreté de la course. La chair est leur nourriture, et leur boisson le lait. Tous les hommes de leur nation subissent une sorte de mutilation qui les prive d'une certaine partie des organes de la génération. On pratiquait aussi aux femmes une espèce de circoncision , et par suite une suture presque complète de l’organe; ce qui , lors du mariage des filles , nécessitait une opération en 'sens contraire, c’est-à-dire une incision; mais cette coutume n’a plus lieu que rarement. Voués à la vie nomade, les Bedjah n’ont ni villes, ni bourgs, ni terres en culture. Ils habitent sous des tentes de cuir, qy’ils transportent d’un pâturage à l’autre. Ils élèvent des^troupenux nombreux de boeufs et de "moutons. Ces boeufs ont la tête armée de fortes cornes. Leurs brebis ont la peau tigrée et donnent beaucoup de lait.
Ils nourrissent une grande quantité <fe dromadaires de couleur fauve, qui sont d’une vitesse extraordinaire et supportent parfaitement la soif et les marches forcées. Montes sur ces animaux qu’ils manient à leur gré, les Bedjah devancent les chevaux et parcourent des espaces immenses. Ils s’en servent aussi dans les combats, les dressent à se baisser à volonté, afin de ramasser les javelots dont ils ont percé leurs ennemis. Leurs armes sont des lances appelées sabaîah, dont le fer a la longueur d’une épée. Ces lances sont fabriquées par une tribu de femmes qui vivent dans un lieu retiré, n’ayant commerce qu’avec ceux qui viennent leur acheter des armes. De leurs enfants elles ne laissent vivre que les filles; elles tuent leur progéniture mâle, prétendant que les hommesne sont propres qu’à faire naître le trouble et la guerre. Les boucliers des
Bedjah sont faits de peaux de bœuf, garnies de leur poil. Ceux qui leur viennent d’Axum et de Dahlak , sont en cuir de buffle. Avec leurs arcs grands et épais en bois de sidr ou d’if, ils décochent des flèches empoisonnées.
Les Bedjah sont d’un caractère généreux et libéral ; ils montrent généralement une grande bonne foi, et sont extrêmement hospitaliers. Ils ont plusieurs coutumes oui leur sont particulières. Chez eux, l’héritage passe au fils de la soeur et à celui de la fille , au préjudice du fils du mort. Pour justifier cet usage, ils allèguent que la naissance du fils de la soeur et de la fille n’est point équivoque, et qu’ils appartiennent incontestablement à la famille, soit que leur mère les ait eus de son mari ou d'un autre. Quelques tribus des Bedjah passaient pour n’avoir aucune religion. Celles de l’intérieur des terres paraissaient avoir été long-temps livrées à l’idolâtrie , adorant le diable et obéissant en tout à des devins.
Chaque famille avait un de ces devins auquel était dévolue de droit la meilleure part du butin. Mais l’Égypte étant au pouvoir des Musulmans', et sous le califat d’Abdallah-ben-Saad- Aby-Scrali, un grand nombre d'entre les Hadareb, tribu puissante, la fleur et l’élite des Bedjah , embrassa l’islamisme , par suite des alliances qu’ils avaient contractées avec les Arabes de Itebiah , qui, vers l’an 250 de l'hégire, étaient venus s’établir dans le voisinage des mines. Cependant ils paraissaient n’avoir renoncé qu’iinparfaitement à l’ancien culte des idoles , et se livraient encore long-temps après à une foule de pratiques superstitieuses.
I.es Hadareb tenaient dans leur dépendance une tribu d’autres Bedjah, appelés Zénafedj, autrefois plus puissants qu’eux , mais qui , bien que plus nombreux , leur étaient devenus inférieurs. Vassaux des Hadareb, ils étaient réduits à les escorter, les défendre, et à garder leurs troupeaux. Chaque chef d’entre les Hadareb possédait en propriété un certain nombre de Zénafedj considérés comme esclaves , et qui se transmettaient par héritage. Les au-
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teurs orientaux , pour mieux donner une idée du degré de puissance que les tribus arabes avaient acquis par leur alliance avec les Bedjah , rapportent que ceux de Rebiab et leurs alliés, lorsqu’ils se mettaient en campagne au nombre de trois mille, total de leurs forces, avaient avec eux trente mille guerriers bedjah montés sur des dromadaires, et armés de boucliers à la manière de leur pays. Cette disproportion démontre assez l’infériorité numérique où se trouvaient les Arabes conquérants vis-à-vis de ceux d’entre les indigènes qui étaient leurs voisins et leurs alliés.
La plupart des faits que nous venons de rapporter au sujet des Bedjah paraissent s’appliquer parfaitement aux
nulations qui, sous les noms A'Adé, de Bichari ou BichAryn et autres moins connus, habitent aujourd’hui les memes parages. Les Ababdé , dont le nom a quelque analogie avec les Adei que Ptolémée plaçait vers les mêmes lieux, semblent avoir particulièrement conservé la tradition des usages des Bedjah. Une couleur de peau passablement foncée , une chevelure épaisse sans être laineuse et des traits qui d'ailleurs n’ont rien du nègre , et sont généralement réguliers , ne laissent pas de doute sur leur origine l>crbère. Comme les Bedjah , les Ababdé errent dans une grande partie du désert oriental de Nubie, ayant pour tout vêtement un simple morceau de toile qui leur ceint les reins, armés d'une lance et d’un bouclier rond de peau d’éléphant ou autre animal. Ils se livrent de même à l'éducation des troupeaux, des chameaux et surtout d’une espèce de dromadaires appelés en arabe hedjin, très-vites à la course, dont ils se servent dans les combats au lieu de chevaux, et au moyen desquels ils peuvent parcourir jusqu’à 100 lieues en quatre jours au travers des sables. Ils font métier d’escorter les caravanes et leur fournissent des chameaux. Par suite des relations des Ababdé avec les marchands de l’Égypte et du Iledjaz , la langue arabe s’est introduite assez généralement parmi
eux , et même un grand nombre des leurs se sont convertis à l’islamisme.
C’est là surtout ce qui a pu tromper plusieurs voyageurs sur leur origine; mais il est certain que les Ababdé se servent aussi d’un idiome particulier qui paraît être celui des aborigènes ou l’ancien éthiopien. Selon Bruce , ce serait le Ceez , ainsi appelé du nom des Agaazi, population de pasteurs montagnards des environs de SoOakem, qui n’ont pas d’autre langue. Cet idiome passe en outre pour être parlé dans cette ville et son territoire, dans le I labab , et jusque dans l’iledeDahiak.
Les mêmes mœurs , les mêmes habitudes se rencontrent encore chez les Bichari, qui occupent aussi une grande étendue de l’ancien Bedjah. On a pu, avec quelqye raison et d’après une analogie de nom comme de position, faire remonter leur origine à l’une de ces tribus errantes de nomades méridionaux, qui, sous la dénominationde Schari (*), turent châtiées dans l’antiquité par Sésostris , et dont il a été question précédemment (page 17). Leur race semble s’être perpétuée avec toute sa pureté, dans l'isolement du désert, dans les campements au milieu des nâtur.ies et autour de sources héréditaires ont la possession non interrompue les a Gxés dans la limite des cantons ou ils ont erré de toute antiquité. De nos jours , les Bichari se servent encore des armes et des boucliers en cuir jadis en usage parmi les Bedjah , de même que le dromadaire est aussi leur monture ordinaire. Diverses relations modernes signalent d’autres peuplades moins considérables qui vivent dans les mêmes parages , vouées au pillage des caravanes et aux excursions lointaines.Tels sont les Jahali, qui gardent les sources et rançonnent le voyageur qui vient s'y désaltérer, les HallenKah, ui exercent le brigandage aux dépens es tribus voisines , et vont en cacher les fruits dans des excavations souterraines qui semblent exister de toute antiquité dans les monts Fassaia et At-
(*) Chain poil lun le jeune, Lettres écrites d’Egypte, p. 09.
tuesse, aux environs de Taka. On cite encore les tribus beaucoup moins connues des Hadendoa, des Hammedeh , des J marcs, des Adareb, et celle des Bartoum vqui parait être la plus puissante d’entre elles. Burckliardt a cru reconnaître le Mégabares , ou Meka beri de Strabon , dans les Mékabérab voisins de Chendy. Enfin les pasteurs nommés Agaezi,' race belliqueuse, qui, selon Bruce, habitent les montagnes d'Ilabab, dont la chaîne s’étend depuis Massouah jusqu’à Souakem , paraissent descendre directement des anciens Troglodytes, et ont dil nécessairement faire partie , avec les Tangaites déjà mentionnés , de la famille Btigade citée dans l’inscription d’Axum.
Au dedans non moins qu-’en dehors de la vallée du N il, on trouve encore des traces de ces dénominations systématiques et arbitraires qui ont pu jeter une sorte de confusion sur les origiues des populations de la Nubie. Mais bien que, par une trop large extension de mots, l'usage ait désigné les anciens possesseurs du sol sous le nom des conquérants qui s’y établirent par la suite des temps , le fond de la population n’en éprouva aucun changement, et la race antique de l’Éthiopie fut toujours et est encore dominante dans la vallée du Nil nubien. C’est donc à tort, et seulement d’après les traditions arabes, que quelques géographes ont applique aux habitants de la Nubie inferieure , établis sur les rives du fleuve, la dénomination de Kennous, du notn de Kenz-ed-Doutah , chef d’une tribu qui, venue du Hedjaz, prit autrefois possession d’Assouan et de ses environs , où elle lit un séjour d’assez longue durée. Mais l’origine de ces Nubiens, qui touchent à la frontière méridionale de l’Égypte et occupent même certaines localités du Saïd, est aujourd'hui bien connue. La plupart des voyaeurs modernes les ont appelés Baratins ou Berberins , du nom de Barâbra ou Berberi, qu'ils se donnent eux-mémes, et qui parait dériver de celui d’une province de la Nubie moyenne , le Barbar ou le Berber. A
cette province se rattache évidemment la dénomination de Berbère admise par les auteurs orientaux et par l'ethnographie moderne pour désigner une branche importante de la grande famille africaine.
Cette race berbère qu’on trouve encore aujourd'hui sur tous les points de la vallée du Nil au-dessus de l’Égypte, pourrait être considérée, avec quelque raison , comme descendant directement de ces N’obades , que nous avons vus établis dans la Nubie moyenne vers les premiers siècles du christianisme, purgeant le sol fertile, patrimoine légué par leurs ancêtres, de l’envahissement des hordes barbares.
Au milieu de toutes les vicissitudes qui , à, plusieurs époaues , ont pesé sur cette contrée, reloulee tantôt par des envahissements au midi , tantôt par les conquérants de l'Égypte au nord , et les nomades des déserts à l’est et à l’ouest, cette race n’aurait été dépossédée que partiellement. L’aridité des rochers qu'ils habitent fut de tout temps pour ces hommes une protection naturelle , dont les vainqueurs ne furent jamais tentés de les dépouiller à leur prolit. Ces descendants des anciens Éthiopiens se maintinrent donc entre les deux cataractes, eu possession des vallons étroits et resserrés où le Nil , encaissé comme dans un lit de rochers, pénètre par intervalles et féconde à peine l’espace nécessaire à la subsistance de quelques familles. On les voit encore aujourd’hui, dans l’isolement de leur cnétive existence , empreints d'une physionomie particulière et livrés à des habitudes paisibles , qu’ils paraissent tenir de l’antiquité.
Les témoignages de la plupart des voyageurs, dont nous avons été à même de’ verilier l’exactitude, s’accordent, eu effet, à reconnaître dans cette race le type du vieux peuple que tant de monuments nous représentent. Chez elle, on remarque la même régularité des traits, la même couleur d'un rouge brun foncé et toutes les couleurs caractéristiques notées avec un soin si minutieux par les anciens, afin d’éviter
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que la grande famille, celle des hommes par excellence , filt confondue avec les hordes grossières de l’Afrique. Les habitudes , les poses , la maniéré de se vêtir, sont traditionnelles narmi ces Nubiens, de même qu’une foule d'usages pour ainsi dire attachés au sol héréditaire, comme les générations successives de cultivateurs, qui s'y sont perpétuées parla fixité des etablissements. La taille des Barâbra est sVélte et élancée, leurs membres sont généralement bien proportionnés, mais parfois grêles et amaigris ; les jambes, légèrement arquées, révèlent l'habitude contractée dès l'enfance , chez les deux sexes, de s'asseoir dans la position accroupie , coutume dont certaines peintures attestent l’antiquité. Leur
Peau est naturellement très-douce ; ils entretiennent de plus au moyen de la graisse dans un ctat onctueux , soin que lavorise d'ailleurs une nature peu velue. Ils ont en général la barbe rare. L’un et l’autre sexe font usage , pour les autres parties du corps, d’une poudre épilaloire. Chez eux , toute la sève parait surtout se porter vers la tête, dont la chevelure épaisse, sans cependant être laineuse, semble une protection naturelle donnée à l’homme de ces climats , contre les rayons perpendiculaires du soleil des tropiques, lis activent le développement de cette masse chevelue et la rendent plus compacte au moyen d'une sorte de graisse mêlée de girolle, dont l’odeur lorte est un préservatif contre la vermine. Dans cette coiffure particulière, si souvent reproduite sur les monuments de l’antiquité, il est impossible de méconnaître la tradition directe qui en a perpétué la forme exactement semblable parmi les populations agricoles de ces contrées. La couleur de la peau chez les femmes barâbra , moins bruue que celle de l’homme, présente une nuance jaunâtre que les peintures anciennes ont exprimée, arbitrairement sans doute, par une teinte tranchée, éloignée de la vérité , mais qui servait à mieux distinguer les sexes. De même que dans l’antiquité, les femmes des bords du Nil font généralement usage d’une sorte de collyre ou antimoine
pulvérisé, qu'on appelle kofi , aont elles se noircissent les cils, et qui sert à prolonger, par une fente apparente, l’ouverture de l’œil, genre de beauté qui a toujours été fort apprécié dans ces contrées. Elles ont encore le soin de se teindre les ongles des mains et de se faire des dessins sur les bras et parfois au menton au moyen d’une plante appelée henné. Leur parure consiste d'ailleurs en colliers, en bracelets, dont elles s'ornent les bras et les jambes, en anneaux qu’elles portent aux mains , ou qu’elles passent quelquefois dans l'une des narines du nez; mais ce genre d'ornement est moins commun. Les enfants sont généralement nus; les filles impubères , c’est-à-dire qui n’ont pas encore atteint lOà 12 ans , portent au bas des reins , pour tout vêtement, une espèce de ceinture appelée ra/uin ? de laquelle pendent des lanières de cuir ou des tresses de fil ornées de coquillages. Les superstitions qui ont remplacé dans la vallee du Nil les lumières de la civilisation, ont mis en usage les talismans, les amulettes et autres objets qu’on porte assez généralement suspendus au cou et renfermés dans un sachet de cuir.
Le costume des hommes se réduit à une large chemise de toile ou de laine, uelquefois même à une pièce d’etoffe rapee sur les épaules et autour du corps, à l’instar de la toge antique.
La plupart portent pour armes une lance et un poignard dont la gaine est attachée au bras gauche. Par suite de leur isolement , Tes Barâbra ont conservé la pureté de mœurs et le caractère qui leur furent toujours particuliers. Leur probité et leur fidelité à toute épreuve sont encore vantées aujourd'hui. Aussi on les emploie au Caire de préférence aux Arabes leurs voisins, |>our tous les postes de confiance , tels que la garde des bazars , des maisons et desliareins. Ils sont à l'Égypte ce que sont à la France les Savoyards et les Auvergnats. L’influence durable des institutions antiques, transmise d’âge en âge, semble avoir perpétué chez eux quelques traditions sociales et une douceur de
NUBIE
mrcurs qui se révèlent dans les délassements de leurs loisirs, non moins que dans leurs habitudes de travail et d’occupations sédentaires. Leur manière detre , leur port habituel, ont même quelque chose d'efféminé , qu’on rencontre à un moindre degré, chez la plupart des populations plus méridionales des bonis du Nil. Les passe-temps favoris des Barabra sont les conteurs et leurs improvisations soutenues de l’accompagnement monotone d’une espèce de guitare ou Ivre à six cordes, qui rappelle à |ieu près la forme antique qu'on en retrouve dans les peintures des hypogées. Hommes et femmes , vieillards et enfants se groupent autour de ces conteurs , qui s’en vont psalmodiant de village en village quelques couplets dont le sujet bien naïf suffit pour captiver la foule pendant plusieurs heures de suite ( voy. pl. xi ). Les Barabra ont un attachement remarquable pour le sol qui les a vus naître. Ils préfèrent une chétive existence au séjour des villes qui présente plus de ressources , mais qui semble répugner à leurs habitudes d’indépendance, lorsque le besoin les a obligés à s’exiler pour exercer pendant un temps (jurlue industrie au dehors, ils se hâtent e revenir s’établir dans leur pays avec des économies qui facilitent leur mariage. On observe d'ailleurs chez eux fort peu de disposition pour le commerce, et il y a encore la , non moins que dans la fixité de leurs demeures, un trait distinctif de leur caractère, bien différent en cela de celui de la race arabe.
Le christianisme a laissé des traces parmi les Barabra; plusieurs familles observent encore les rites des Coptes, mais la plupart ont embrassé l'islamisme, et en suivent les pratiques avec exactitude; quelques-uns, en petit nombre à la vérité, font le pèlerinage à la Mecque par le port de Souakiu , sur la mer Bouge. Ceux que leur séjour en Égypte a familiarisés avec l’arabe , récitent chaque jour leurs prières dans cette langue; les autres se bornent à invoquer Dieu par cette seule exclamation : Allah akbar.
4* Livraison (Nubie.)
La langue arabe est généralement répandue en Nubie ; on parle aussi chez les Barabra un dialecte particulier trèsdoux , nui n’a pas les sons gutturaux de l’araue, et n offre d’ailleurs rien de commun avec, ce dernier idiome. Ce dialecte des Barabra, qui semble plus particulièrement propre au pays et familier à ses habitants , est considéré comme originaire de l’Afrique même.
On n’a pas découvert d’ailleurs qu’il ait conservé quelque trace de la langue égyptienne antique qu’il a dû remplacer sans doute dans cette partie de l'Éthiopie inférieure , par suite de l’invasion du christianisme , et alors que l’arabe n’v avait pas encore pénétré, ou du moins n'y était pas devenu dominant. Il est certain qu’aujourd'hui ce dernier idiome s'est propagé par le commerce ; on parle l'arabe, on le comprend jusque chez les peuplades à peu près sauvages des contrées les plus reculées, qui se livrent à un trafic quelconque. Mais en outre, chaque province possédé un dialecte particulier qui pourrait , jusqu'à un certain point, servir d'indication pour déterminer l’origine de ses habitants. Ainsi le dialecte de SoJtkot et de Mahas paraît être un mélange de celui du Barabra dont ces districts sont voisins, et de celui du Dongolah qu’ils touchent au midi.
Au Dongolah, qui, pendant le moyen lige de la Nubie, a formé un royaume ou État indépendant, on parle un dialecte à part, dont on a pu recueillir le vocabulaire usuel , et qui a son caractère propre et purement africain , malgré les locutions arabes qui s'y sont introduites avec le temps. Cette circonstance et la situation assez reculée de cette province, renfermée au fond de l’un des contours du Nil, pourraient expliquer la présence sur ce point , jusu’a une époque rapprochée de nous , es restes d’une population agricole , naguère nombreuse et florissante ; d’un côté protégée par le llcuve , <)« l’autre par le désert de Nubie, elle se serait maintenue en possession de son terri- . toire, et aurait pu résister longtemps aux envahissements venus de l’Orient.
D'ailleurs, les traits physiques bien ca-
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ractérisés, quelques détails de nircurs et certains usages domestiques évidemment légués par l'antiquité, témoignent encore bien mieux que les idiomes , d'une certaine affinité de la plupart des races agricoles de la Nubie actuelle, arec celle qui colonisa jadis la vallée du lleuve. Car l'esprit se refuse à admettre la descendance tout à fait directe de ces populations qui ont éprouvé des vicissitudes si fréquentes; elles ont dû nécessairement subir le mélange du sang étranger de toutes les bordes conquérantes, et de cent nations diverses qu'attire sans cesse le commerce sur les principaux marchés de la Nubie. Maigre ces causes d'altération du sang, il est facile de constater chez les habitants des provinces de Sokkot et de Mahas, et plus au midi encore , au Dongolali , au Berber, et jusqu'au Senuâar même, les principaux traits caractéristiques du type qui est figuré sur tous les monuments de l'antiquité. On les retrouve conservés chez la plupart de ces populations , à peu près au même degré que parmi les Barabra : la taille svelte et élevée , les jambes et les bras grêles et allongés, cette chevelure toute particulière , retombant le plus souvent jusque sur le cou , et garantissant la tête des ardeurs du soleil de ces climats , par la masse épaisse et compacte de scs tresses graissées avec de l'huile de palma - christi ; coiffure que les peintures antiques nous représentent comme ayant été à toutes les époques celle du peuple et des cultivateurs de la vallée du Nil. Au Berber, les cheiks et les vieillards seuls se couvrent la tête d’une pièce d'étoffe , soit parce qu’ils l’ont rasée ou qu'ils sont chauves, soit que, par une tradition qui remonte aux dignitaires de l'ancienne Égypte, ils veuillent distinguer ainsi leur coiffore de celle qui est l'attribut particulier des masses vouées au travail. Par une autre analogie assez remarquable avec l'antiquité , les chaussures généralement en 'usage dans les différentes provinces ont exactement la forme des sandales qu'ou découvre tous les jours dans les
tombeaux de l'Égypte. Une espèce de
ært demi-circulaire, qui servait aus à ioutenir la tête , en guise d'oreiller, et qu'on retrouve jusque sous la tête de quelques momies , est encore employé assez communément.
Il en est de même des armes qui semblent empruntées aux modèles antiques : telle est l'épée à lame droite et large qui est commune à toute là Nubie, mais plus particulière aux Ababdes ; la lance ou javelot , comme aussi le bouclier ovale en peau de crocodile ou d'hippopotame. Ainsi que nous l'avons indiqué pour les Barabra , les femmes ont*, en général , une nuance de peau plus claire et moins basanée que les hommes ; cette distinction notée par l'antiquité, doit être attribuée a des habitudes plus sédentaires. En effet , les occupations intérieures ou domestiques leur sont dévolues , quelque fatigantes qu'elles soient souvent. Elles sont chargées de réduire le grain en farine par un procédé pénible , et qui consiste à le broyer à la main, entre deux pierres. De cette farine elles font du pain ou des espèces de galettes.
A Berber et à Sennàar, on en tire de la meryse, sorte de boisson nourrissante, qu'on y nomme bouza , et qui s'obtient de la fermentation du dourah réduit en pâte.
A mespre qu’on remonte au midi, on remarque que la race devient plus mélangée. Les centres de commerce, rendez-vous de toutes les nations, présentent, à cet égard, la plus grande variété. L’époque du passage ou du séjour des caravanes sur les grands marchés offre surtout le spectacle le plus curieux (voy. pl. xu). La plupart des habitants divers de la Nubie s’y rencontrent, et beaucoup d'étrangers y affluent sans cesse, et finissent, avec le temps, par s’y fixer et se fondre dans la population indigène» sans perdre tout à fait le caractère particulier à leur race. Cestainsiqu'a Sennâar, selon M.Cailliaud, on reconnaît jusqu’à six variétés de l’espèce humaine. » Le mélange du sang nègre , dit-il , celui des étrangers du Soudan , des Arabes nomades et des Ethiopiens , avec celui des
indigènes proprement dits , s produit par suite du temps six classes tellement distinctes, qu'il n'est aucun individu qui ne sache reconnaître à laquelle il appartient. Voici comment on désigne dans le pays ces six races d’hommes dont se compose la population : 1° El- Asfar. Ce sont les moins colorés; ils appartiennent aux tribus d’Arabes nomades; ils ont les cheveux plats; cette race croise rarement avec les autres ; les mœurs et les usages qui lui sont propres s’opposent à une altération sensible de la physionomie primitive. Ces Arabes sont originaires du Hedjaz ; et il est facile de le reconnaître non - seulement aux traits de leur visage, mais à la pureté avec laquelle ils parlent encore la langue arabe; 2° El-Akmar (les rouges). Ceux-ci ont le teint roux , les cheveux rougeâtres et crépus , les yeux rougeâtres aussi ; cette race tient peut-être des originaires du Soudan sa nuance caractéristique ; elle est la moins nombreuse; 3° El- Soudan -Azrak (les bleus) : leur couleur est cuivrée ; ce sont les Foungis; 4° El-Ahkdar (les verts). Ils ont les cheveux comme ceux des Foungis, et leurs traits se rapprochent beaucoup de ceux des nègres; 5° El-Kat-Falitolem. Les individus de cette classe tiennent de la première et de la quatrième, c’est-àdire, qu'ils sont à demi jaunes et à demi verts; ils ont les cheveux plats, parfois un peu crépus : le saiût qui domine en eux est celui des F.thio-
{ liens, peuple agricole, dont la coueur ressemble a celle des Abyssins , et qui doit tirer son origine de la race la plus nombreuse des hommes qui composaient la population de l’ancienne Égypte; 6° A h bits , Alibd, ou iïouba. Ce sont des peuplades negres venues de l’ouest , et qui habitent les montagnes du pays de Bertât, où ils vivent isolés. Ils ont les cheveux cotonneux , généralement noirs , un peu roux ; ils ont le nez moins plat , les lèvres moins épaisses , et les joues moins proéminentes que les nègres de l’Afrique méridionale. On trouve fréquemment parmi eux des individus
qui ont , à la couleur près , une figure régulièrement belle. » La tradition locale rapporte que les Foungis cités dans cette variété de races sont originaires du Soudan d’où ils vinrent dans le uinzième siècle conquérir le Sennâar, ont une partie, le Bouroum , appelé aussi Djebcl-Foungi, a pris son nom.
Cette confusion du sang sur quelques points de la Nubie s’explique aisément , ainsi que nous l’avons dit , par le commerce qui met constamment en contact les populations diverses.
Elle est produite et entretenue par une dissolution de mœurs, dont la cause est encore moins dans le climat que dans la liberté excessive à laquelle on est accoutumé dès longtemps sur les principaux marchés du haut pays.
L’accueil empressé des femmes et leurs manières faciles surprennent , par un contraste sensible , le voyageur gui a parcouru l’Égypte et surtout la Nubie inferieure, ou régnent, souscerapport, des mœurs et des habitudes tout à fait opposées. C’est particulièrement à Sennâar que la débauche et la prostitution sont dominantes, et, pour ainsi dire, organisées en système, alimentées qu'elles sont par la quantité d’esclaves qui affluent de tons côtés sur ce marché. II faut dire aussi que les femmes du pays sont fort séduisantes de leur nature, et que, pour plaire, elles savent employer toutes sortes de ressources et d’artifices de toilette. En général , les Sennariennes ont la démarche aisée et le maintien noble. Elles paraissent , en outre, conserver au delà du terme ordinaire dans les pays chauds , les signes extérieurs de la jeunesse; et elles se maintiendraient plus longtemps encore dans leur fraîcheur, si la vie n’était la plupart du temps usée par des excès continuels et des maladies sans nombre dues en partie à l’insalubrité du climat. Malgré ccs causes de dépérissement précoce et l’appauvrissement qui semblerait devoir en résulter , l'espèce du Sennâar est très-belle , grande et robuste; on pourrait croire qu’elle se retrempe ou se régénère par le croisement même. Les jeunes gens y sont remarquablement beaux A.
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jusqu’à douze ou quinze ans. Il n’en est pas de même du caractère et des mœurs de ces Nubiens. Les Sennarjens passent pour être fourbes , plus intéressés que aloux , très-superstitieux , et peu zéés observateurs de la religion maliométane qu'ils ont embrassée depuis longtemps.
De cet assemblage incohérent de races et de mœurs diverses , et du contactées passions, des habitudes les plus opposées, il était cependant résulté un certain ordre de choses durable,.fondé sur une étroite analogie de vues et d'intérêts. Par suite d’un concours de circonstances qui réunissait vers un centre commun les éléments les plus disparates, s’était élevé une sorte d’ctat social assez puissant, qui, jusqu’à son démembrement , a porté au moyen âge le nom de royaume de Sennâir. Et telle est la force vitale des institutions primitives et des coutumes traditionnelles qui tiennent au sol , qu'au travers des usages et des préjugés apportés par des hommes d’extractions différentes, elles se sont perpétuées en s'imposant constamment à ces derniers. C'est ainsi qu'on ne saurait méconnaître une tradition é\ idente des colons primitifs des bords du Nil, dans ces habitudes agricoles dont le roi de Sennâar , quelle que fut d’ailleurs son origine , devait donner le premier l'exemple, en cultivant annuellement un champ de sa main royale, ainsi que le rapporte M. Cailliaûd. Il y a là bien certainement analogie avec cet attribut de la royauté dont les Pharaons s’étaient, de toute antiquité, réservé l’honneur exclusif, pohr en relever davantage la portée aux yeux du vulgaire , celui de présider aux travaux de l'agriculture et de les inaugurer avec la plus grande pompe. Par une autre coutume évidemment antique, en ce qu elle a de inoral , et que l’Egypte et la Nubie modernes paraissent avoir conservée , au moins en partie, jusqu’au Sennâar, lorsqu’il arrive qu’une personne tombe malade, on s'empresse d’en prévenir ses parents et les ami* de la maison. Ceux-ci se réunissent dans la chambre du malade
qu’ils étourdissent de leurs lamentations bruyantes. On attache à ces démonstrations d'une affliction factice une efflcacité merveilleuse. On va même jusqu'à payer des pleureuses de profession pour venir, a plusieurs reprises , comme étourdir le malade et lui faire oublier ses maux. S’il succombe, toutes ces femmes arrivent de nouveau , et font retentir la chambre du défunt de leurs cris lamentables.
Les plus zélées d’entre elles vont jusque dans la rue se rouler par terre , et couvrir leur chevelure de poussière ou de cendre; et enfin elles se croisent les deux mains au-dessus de la tête comme la plus grande marque de détressequ’clles puissent donner. C’est ainsi que les hypogées de l’Egypte nous montrent , dans la représentation des scènes funéraires , des femmes et des jeunes filles réunies, dans l'attitude du désespoir, se livrant à des manifestations analogues de regrets , mais sur l’expression vraie desquels on ne saurait se tromper. Il y a entre la scène antique et l’imitation moderne toute la distance qui sépare le culte pieux et sincère de la famille, de la tradition tout extérieure d’un usage dont le sens moral a disparu avec le principe social et religieux qui l’avait produit. Il en est de cette coutume comme de la plupart des meubles et autres ustensiles dont la forme primitive , consacrée par le temps, s’est perpétuée exactement la même , et qui n’ont pas cessé d’être employés aux mêmes usages, en passant aux mains de générations successives d’hommes d'origines les plus diverses.
Au milieu de ees populations, il existe dans la Nubie moyenne une race, celle des Chaykiés, qui passe our étrangère à l’Afrique. Les Chayiés, s’il faut en croire la tradition, seraient venus de l’Arabie il y a COO ans environ. Leur caractère plein de bravoure et de lierté, leurs habitudes plus belliqueuses qu’agricoles, leurs mœurs où se révèle la sève native, et surtout la pureté avec laquelle ils parlent l'arabe , sembleraient confirmer cet’.e origine. Leurs femmes partagent,
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dit-on , le courage et le dévouement de leurs maris , et quelquefois même leu rs dangers dans les combats. Après le démembrement du royaume de SennAar dont ils étaient tributaires, ils se rendirent redoutables à leurs voisins.
Les Mamelouks réfugiésà Marakah par suite de leur expulsion totale de l'Égypte, eurent à souffrir de leurs attaues. Établis sur la riveorientale du Nil, ans une position que le fleuve enceint de son cours , par la direction qu’il prend au sud-ouest , puis au nord , ayant le grand désert de Nubie pour retraite , ils ont défendu leur indépendance contre les armes du pacha d’Égypte. De là ils se livraient à de fréquentes incursions au midi dans les provinces limitrophes , Berber et Halfay ; au nord, dans le Mahas et le Sokkot, qui sont peu éloignées en suivant la route du désert. Ils employaient les prisonniers qu’ils faisaient dans ces deux dernières provinces à cultiver leurs terres dont ils recueillaient le produit en véritables suzerains. Si, obéissant à l'instinct de leur origine , les Chay k iés dédaignent les occupations agricoles et leur préfèrent l’existence vagabonde et les courses lointaines , ils ont cependant des demeures fixes où ils se montrent très-hospitaliers.
Leurs femmes poussent même , dit-on, les égards pour les etrangers , en l’absence de leurs maris, jusqu’à l’oubli du devoir conjugal. Hurcknardt rapporte que les Chaykiés professent du respect pour les hommes de science; plusieurs savent bien lire et même écrire l'arabe, qui est enseigné dans des écoles. Depuis les conquêtes de l'islamisme, les Arabes n’ont fondé des établissements fixes en Nubie que dans ce canton. peu étendu, ainsi qu’a Damer, petit État plus méridional, renomme pour ses écoles de théologie, et dont la population est entièrement de race arabe.
Malgré la diversité des races , les populations de la Nubie actuelle sont soumises pour la plupart à un même état, à une condition commune, sous le rapport des intérêts matériels et politiques. Leur existence y repose
sur les chances mobiles d’un commerce dont le despotisme oriental absorbe à peu près le monopole. Il en est de même de l’agriculture qui , par un principe analogue de fiscalité et par la privation des bras que le recrutement des armées enlève tous les jours , est forcement négligée. C’est à peine si , aujourd’hui, sur les bords du Nil naguère si animé par sa population agricole, l'œil aperçoit de loin en loin quelques-unes de ces élévations disposées pour recevoir un mécanisme hydraulique qu’on nomme sahakieh en arabe; leur nombre correspond à celui des cultivateurs qui les entretiennent.
C’est sur cette base qu’est établie la répartition de l'impôt en Nubie, et non sur la mesure des terres. Ce mécanisme est destiné, à l’époque des basses eaux et de la morte - saison ui l’accompagne, à vivifier et féconer par des irrigations artificielles les terres élevées , et à assurer ainsi en tout temps la subsistance du pays {yoy.pl. xin). Il consiste en une roiie à chapelets, combinée avec des engrenages et mue par des bœufs, des vaches , ou souvent même des chameaux.
A l’époque du voyage de Burckhardt , on en évaluait le nombre de six à sept cents entre Assouan et Ouadi-IIalfah seulement; la quantité de ces machines nous a semblé bien diminuée. Les ressources du commerce intérieur sont presque nulles, et les rapports entre les diverses localités, devenus peu fréquents, n’entretiennent plus la navigation fluviale, qui se réduit à quelques mauvaises embarcations. L’existence des hommes, sans cesse mise en question , attaquée dans ses sources et par des maladies et par des excès de toutes sortes , telles sont les causes qui ont produit depuis plusieurs siècles le dépeuplement croissant de la Nubie. Une administration sage doit porter un reméde prompt à ces manx,pour éviter de voir la solitude et les ruines succéder tout à fait à la vie et au mouvement.
Après avoir passé en revue les races tant anciennes que modernes de la Nubie, il reste à remonter aussi haut que possible vers les origines de ces lioin-
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mes qui fondèrent jadis un état de < choses durable dans la vallée du Nil, et à rechercher les vicissitudes et les révolutions qui ont amené successivement tant de populations diverses sur la scène historique.
OMGIHIS KT »>V«!.OrrEMtflT9 Dit LA CIVILISATION.
Les premiers essais de la civilisation dans la région du Nil ont, dans l'antiquité comme dans les temps modernes , excité au plus haut degré l'attention des philosophes et des historiens. Il y a plus qu’un attrait de curiosité qui porte à interroger cette contrée où l’opinion à peu près unanime place le foyer primitif des lumières qui ont éclairé le monde. Les commencements d’une société qui a brillé d’un éclat si vif, et a devancé de beaucoup les autres nations dans tous les genres de perfectionnements, présentent un sujet de graves méditations et de conjectures du plus grand intérêt pour les annales de l'humanité.
L’esprit se complaît dans l’étude des faibles essais qui ont préludé à des œuvres si merveilleuses; il rêve leurs développements possibles, il cherche a reconnaître la marche progressive de la société primitive, isolée, livrée à ses propres forces, à la seule impulsion ae son génie particulier. Mais, il faut le dire, si l’on a déterminé avec quelque certitude la source d’où émanèrent ces grands résultats, des doutes sérieux sc sont élevés sur la part relative qu’il faudrait assigner à l’Éthiopie et a l’Égypte dans les perfectionnements sociaux. Les meilleurs esprits ont été partagés sur la marche probable du mouvement religieux et civilisateur. Cette question, en vain discutée, est restée tout entière, et l'espoir de la résoudre complètement , semble, malgré l'intérêt qui s’y rattache, perdu sans retour. D’un côté on a admis l’hv|>othèse que la vallée .inférieure du Nil aurait reçu de la région méridionale l’ensemble de ses institutions, déjà complètes et perfectionnées au plus haut degré ; d'après
une autre opinion qui nous paraît beaucoup plus fondée, ainsi que nous essayerons de le démontrer, le germe apporté de l’Éthiopie, n’aurait acquis son développement entier et parlait que sur le sol de' l'Égypte d'où il serait remonté ensuite dans toute sa puissance et sa maturité vers sa source première. Jusqu’ici les investigations de l’érudition et de la critique historiue, éclairées des découvertes moernes, ne nous ont rien appris touchant l’état moral des premières colonies éthiopiennes. L interprétation, devenue positive aujourd’hui, des monuments de cette civilisation qui subsistent encore sur le sol de l’Égypte, n’a pu, quel que soit le degré de leur antiquité, dissiper l'obscurité qui enveloppe les annales primitives de la région du Nil. La solution du problème semble au contraire être devenue par là plus éloignée. En effet , parmi les décombres de beaucoup des plus anciens de ces monuments qui n’étaient eux-mémes que des reconstructions d'édifices bien anterieurs , détruits ou par la barbarie , ou peutêtre aussi par le temps, on a constaté pour ces réédifications ou éditions postérieures , l’emploi de matériaux portant et la date évidente et les signes clairement exprimés des précédentes constructions auxquelles ils avaient primitivement servi. Ces témoignages irrécusables, qu’il était réservé à la science moderne de nous révéler comme avant devancé les monuments de l’histoire positive, connus jusqu’ici, et qui sont de nature a effrayer l’imagination par l'antiquité relative des essais préliminaires et des élaborations fort antérieures qu’ils font nécessairement supposer, présentent tous, sans exception et au même degré, les traces non équivoques d'un développement matériel et intellectuel déjà trèsavancé. Partout, et dans ces débris conservés des temps les plus anciens, et dans ces restes encore subsistants des époques moins éloignées de nous, les créations de l’homme , les œuvres de son intelligence se révèlent dans toute leur force et dans leur plus grand
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éclat. Une analogie entière dans la corde généralement à reconnaître dans pratique des sciences et des arts , une la région méridionale de l'Éthiopie, identité parfaite dans les procédés gra- (Test de là que prenant son essor vers phiques et dans les types consacrés , l’Égypte où elle aurait atteint son se montrent de toutes parts comme apogee, la civilisation donna à la Grèce l’expression exacte et constante de la ses premiers enseignements , dont fixité des croyances religieuses et des Rome recueillit par suite l’héritage, et institutions, en même temps qu'elles légua enfin la bienfaisante influence témoignent du degré d’avancement des aux sociétés modernes, connaissances humaines dès une épo- D’après des notions presque généque qui devance les annales de la plu- râlement admises par les sociétés pripart des sociétés. La poussière des mitives, les Éthiopiens, qui passaient générations les plus anciennes inter- pour avoir précédé les autres hommes rogée dans la profondeur mystérieuse sur la terre , auraient aussi les predes catacombes , est invariablement miers reconnu l’existence de la diviapparue entourée des mêmes rites et nité , et par cela même mérité les fades solennités du même culte religieux. veurs célestes. C'est à ce peuple qu’on La race elle-même retrouvée, à des attribuait l’institution des sacrifices et époques diverses, dans toute la pu- du culte des dieux; selon Diodore , il reté de son type particulier, sans iné- avait enseigné à la plupart des nations lange ou altération, scmbleattester, du à pratiquer les cérémonies et les poinfond des hypogées, qu’elle a seule et pes sacrées . à honorer la puissance sans partage joui de toute éternité, et divine par des actes religieux; enfin, pendant une période de temps incal- dit cet historien, sa réputation de culable, de la possession entière du piété était accréditée à ce point, dès sol et de l'édifice qu’elle y avait élevé une haute antiquité , que le premier de ses propres mains. Nulle part donc des poètes, Homère , représente dans sur cette terre, les ouvrages des hom- l’Iliade Jupiter suivi de tous les djeux mes ne décèlent un seul vestige de de l’Olympe, se rendant annuellement progrès ou de perfectionnement ; il en Éthiopie pour assister à des festins serait impossible de saisir un indice et à des sacrifices toujours agréés de phase ou d’état de transition dans comme l’hommage le plus pur qui pdt les branches diverses delà civilisation, être offert par les hommes à la divi- Cet ensemble imposant apparaît, pro- nité. Dès l’origine des choses, la produit comme d’un seul jet par des cir- dilection céleste avait paru se nianiconstances données, immuables; il fester envers la contrée habitée par ce s’identifie, pour ainsi dire, aux œu- peuple élu; l’Éthiopie était le heu de vres de la création par le caractère la terre où les bienfaits providentiels d’unité, de puissance et de durée dont avaient été prodigués avec le plus de il est profondément empreint. Toute- libéralité; les richesses ainsi que les fois, si cette civilisation, renfermant phénomènes les plus merveilleux de la jusqu’ici le secret de ses élaborations nature , l’abondance de toutes les ehomterieures , a résisté à l’analyse et se ses qui rendent l’existence facile à présente dans sa dernière expression, l’homme, semblaient avoir été iniraon ne peut méconnaître les données culeusement dévolues à certaines parqui ressortent des annales de l'anti- ties de cette région. L’éloignement de quité et du corps de l’histoire tout en- cette zone méridionale, qui passa dans tier. A l’aide de ces notions, et si l’on l’antiquité pour la limite extrême du prend pour guide la constitution phy- domaine de l’homme et du inonde tersique même de la contrée, il est d’un restre, les obstacles naturels qui en haut intérêt philosophique d'étudier rendent l’accès presque impossible, les essais et les développements du et ont jusqu’à ce jour dérobé les vémouvement social, en remontant jus- ritables sources du Nil aux recherches qu’à son point de départ qu’on sac- des voyageurs, paraissaientenveloppcr,
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comme à dessein , d’un voile surnaturel , les phénomènes inexplicables qui s'accomplissaient sur cette terre privilégiée. Par une tendance commune aux temps d'ignorance , on n'hésita pas à reconnaître dans ce mystère même un indice certain de la volonté suprême, qui cachait ainsi à tous les yeux la source des bienfaits et des prodiges par lesquels elle se manifestait.
Selon l’opinion émise par plusieurs philosophes anciens, les premières étincelles de la vie s’étaient allumées spontanément en Éthiopie; les lumières de la civilisation s'y seraient, pour ainsi dire, répandues aussi comme par une émanation céleste. S’il faut en croire les traditions généralement accréditées dans l’antiquité, les Ethiopiens étaient de très bonne heure en possession des arts et des sciences ; en cela comme en toutes choses , ils avaient devancé les autres peuples, et le reste des hommes avait été initié par leurs préceptes à la plupart des pratiques et des institutions qui dénotent un état avancé. Ainsi l’Egypte nvait appris des Éthiopiens à honorer ses rois à l’égal de la divinité: parmi une infinité d’autres rites, elle leur devait la coutume à la fois salubre et morale d'apporter aux funérailles des morts des soins particuliers et une certaine pompe; enfin elle paraissait leur avoir emprunté les premières notions des procédés graphiques , c’està-dire . l’écriture hiéroglyphique , dérivée elle-même de l'usagé primitif des représentations purement symboliques; usage qui suppose nécessairement une certaine pratique des arts , du dessin , de la sculpture et de la peinture, ltotée de ces avantages essentiels , la nation éthiopienne aurait dû encore à une protection supérieure le plus grand des bienfaits , l'union intérieure , et par suite , la conservation de son indépendance. Les héros de la mythologie. Hercule et Kacchus, après avoir, selon Diodore , parcouru en conquérants toute la terre habitable, se seraient abstenus de combattre les seuls Éthiopiens qui vivent dans la contrée supérieure à l'Égypte, tant,
ajoute l’historien, en considération de la piété de ce peuple, qu'à cause des difficultés que présentait l’entreprise.
A une époque de l’histoire , postérieure aux temps fabuleux , mais où les faits tiraient encore pour les esprits religieux une haute signification de la région même où ils s’accomplissaient, cette constante prédilection du ciel semblait se manifester d’une manière non moins éclatante , et Cambyse, vainqueur de l'Égypte, conduisant une armée nombreuse à la conquête de l’Éthiopie et des trésors qu'elle renfermait , avait à lutter contre les éléments , et , n'échappant qu’à peine lui-même à la mort , il voyait périr dans les sables du désert l’élite de ses soldats décimés par la soif et la famine.
Quoi qu’il en soit des traditions plus ou moins positives, religieusementconsacrées par l’épopée antioue, et au travers des fictions mythologiques qui , pour la plupart, ajoutaient leur prestige a des réalités, un fait domine, qu’il est important de constater : c’est qu’alors même que l’Égvpte, parvenue au plus haut degré de civilisation et de puissance , visitée par tout ce qu'il y eut de philosophes célèbres dans les temps anciens , instruisait à ses leçons les législateurs de la Grèce, l’Éthiopie supérieure n’avait pas cessé d’être considérée comme le foyer primitif des lumières. C’était d’ailleurs une doctrine admise de toute antiquité chez les Égyptiens eux-mêmes , que le princijie vivifiant, créateur de la terre féconde au milieu de la stérilité des déserts , émanait des extrémités méridionales de l’Éthiopie, où le Nil prend ses sources. I.es dépositaires de la science de cette nation , fidèles gardiens de ses annales , et des traces de ses origine», en avaient, en quelque sorte, perpétué la tradition sous l'autorité du dogme. L'un des mythes fondamentaux de la théogonie locale personnifiait le fleuve dans Osiris,et le représentait révélant aux premières colonies le sol fertile et cultivable; fiction qui consacrait un fait physique généralement reconnu. En effei, Hé-
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rodote, initié par les prêtres de Memphis à quelques-uns des mystères de la rontree, nous apprend qiie l’observation d’un phénomène qui s’est manifesté constamment aux embouchures du Nil , avait donné lieu à un calcul d'après lequel on devait considérer une grande partie de l’Égypte comme une création du fleuve. Ces observations, commencées dès la plus haute antiquité , continuées attentivement pendant une série de siècles non interrompue ( et que d'ailleurs on a pu vérifier à toutes les époques), prouvaient avec pleine évidence qu’une grande portion du pays, la plus fertile surtout, n’était qu’une terre d'alluvion , conquise sur la mer, dont les eaux, sans cesse refoulées par les eaux bourbeuses de l'inondation périodique, s’étaient retirées devant cette accumulation incessante du limon charrié de l’Éthiopie, et avaient successivement abandonné une vaste surface d’atterrissements au profit del’homme.
C’était donc progressivement et à mesure que la vallée inférieure du Nil était devenue habitable, que seraient apparus, pourcette région, scs premiers colons primitivement retenus au-dessus des cataractes.
En recherchant attentivement les causes du mouvement social qui prit naissance dans la vallée supérieure du Nil , on est amené infailliblement à en considérer les premiers essais comme un fait isolé, spontané, dil à un concours fortuit de circonstances toutes locales, et comme le résultat d’une impulsion imprimée à l'homme par une puissance en quelque sorte providentielle. Cette région de l’Éthiopie se trouvait, en effet, dans des conditions particulières de position , et , n’avait pu devoir ses commencements qu’à elle-même; seule elle échappait aux ténèbres , alors que les lumières semblaient n’avoir lui pour aucune autre contrée. Aucune donnée positive du moins ne témoigne d’essais d'organisation relativement aussi anciens. ftul symptôme d’état social ne s'était révélé jusque-la sur un seul point du continent africain. En ce
temps reculé, la terre d’Égypte n’était, comme nous venons de le dire, d’après le témoignage de l'antiquité elle-même, qu'une région en grande partie basse et humide, sortant à peine du sein des marécages, et accomplissant lentement et par des allunons successives , le travail de sa formation. Les traditions les plus anciennes sur l’origine des sociétés ne mentionnent aucune agglomération d’hommes déjà constituée en nation sur lu surface du gloire alors habitée. La race humaine, encore peu nombreuse, vivait en hordes faibles et très-divisées, n’obéissant qu’à un instinct sauvage, livrées à toutes les virissitudesde l’existence vagabonde. L’Éthiopie renfermait le germe précieux qui devait éclairer le genre humain , et le soustraire à l’état de barbarie.
Si l'on essaye de prendre les faits à leur origine , et lorsqu’on se reporte lar l'imagination à cette époque reeuéc qui vit poindre les premières lueurs de l’état social , on assiste à un spectacle du plus haut intérêt. I/esprit s’émeut à l’idée de quelques familles chétives encore, s’associant dans ie hut d’échapper aux vicissitudes et aux désordres de la vie errante, et s’avançant d’un pas faible et chancelant vers la plus brillante destinée. Un sol fertile , riche d’une abondance spontanée, une nature presque constamment vivifiée sous l’influence de certains phénomènes , avaient retenu cette association primitive en la conviant à une existence facile, à un avenir plus certain. Grâce à cette situation privilégiée, des établissements fixes et permanents avaient été essayés. L’instinct qui avait d’abord rapproché les hommes dans un intérêt commun de conservation, avait par suite fait jaillir les lumières du contact des idées. Bientôt les premières notions du travail et de l’agriculture avaient révéle le secret de leurs ressources. L’existence sédentaire et les rapports fréquents qu’elle établit entre les individus, avaient singulièrement adouci les mœurs, et contribué au développement du lien social , à l'union intérieure et à la com-
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munaulé des vues. 11 en était résulté un état de bien-être auparavant inconnu , et auquel étaient venues participer successivement la plupart des familles répandues sur une certaine étendue de l’Étliiopie.Peu à peu l'oeuvre sociale avait grandi et s’était fortifiée; déjà elle présentait une masse imposante de population à opposer aux ennemis naturels qui la menaçaient de toutes parts. Car en effet, l’Ethiopie méridionale, formée de contrées à peu près toutes habitables à des degrés divers , quoique généralement peu peuplée par rapport à sa vaste étendue , surtout à Vepoque qui nous occupe , nourrissait cependant des races qui étaient restées étrangères à toute idée de société. Par la nécessité de leur situation et par la nature même du sol qu’elles fréquentaient le plus habituellement, elles étaient vouées sans retour à la vie errante, à l’état de rudesse et de férocité natives qui ont, à toutes les époques, caractérisé la plupart des races africaines de ces parages où on les retrouve encore les mêmes. Ces hommes s’étaient, avec le temps, multipliés aussi dans leurs mœurs grossières. Plus d'une fois , sans doute, leur fougue, leurs habitudes de rapine et de dévastation avaient, par des invasions répétées, sinon paralysé , du moins retardé la marche de* perfectionnements et causé de graves dommages à l'édifice qui s’élevait si laborieusement. Mais l’impulsion était donnée , et une certaine organisation une fois constituée dans une voie de progrès, rien ne devait plus arrêter le cours de ses développements et de ses conquêtes.
Le mouvement social , évidemment originaire de la région méridionale de l’Étniopie , s’était naturellement concentré, dès le principe, sur les bords de l’une des branches principales du rand fleuve qui, avec une multitude 'affluents , arrose ces contrées. Dans cette situation , le spectacle de la nature s’était d’abord offert à l'association primitive des hommes dans toute sa majesté. C’est là surtout que la nériodicité et la grandeur imposante (les
phénomènes, l’activité et la richesse des productions, s’etaient manifestées dans leur plus haute expression de régularité, d’ordre et de puissance. C’est aussi en présence de ces bienfaits prodigués , comme par une main invisible, que pour la première fois peutêtre, l’idée de la divinité s'était révélée à l’homme reconnaissant. Ces dispositions favorables n’étaient pas restées stériles ; elles avaient reçu dès l’origine une heureuse direction de l’autorité de l’expérience et des lumières. Déjà des hommes qui devancent le vulgaire par des vues élevées et un certain instinct de l’avenir, devinant tout ce que renfermaient leséléments d’organisation réunis sous leur main, auraient saisi le gouvernail, et se seraient constitués les régulateurs d’un ordre de choses durable. Cette influence protectrice , non moins que la haine et la réprobation pour l’état nomade, érigées de bonne lieure en principe social, auraient permis aux germes de toutes les institutions de se développer dans une paix profonde, à l’abri des vicissitudes et des désordres qui maintenaient dans l’abjection la plupart des hordes répandues sur la terre. Les dernières traces de mobilité et de fougue aventureuse se seraient transformées peu à peu dans des habitudes fixes et sédentaires. Asservi , pour ainsi dire, par le bien-être d’une condition meilleure , l’homme aurait bientôt méprisé l'indépendance misérable de la vie errante, qui n’avait de certain que ses agitations et ses souffrances, et dont le contraste rehaussait encore les avantages d’un état soumis à l’ordre et à la régularité.
A mesure que la population , agglomérée au foyer primitif de l’état social, s’était multipliée par une existence facile , et à la faveur de l'association commune, la colonisation se serait avancée de son point de départ, sur les deux rives du fleuve, peuplant ses îles nombreuses, et descendant avec le cours de ses eaux, dans la di-rection du nord. Elle aurait, par cette marche lente et progressive, suivi incessamment une voie tracée par la na-
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ture elle-même. Guidée par le cours d'eau puissant qui ouvrait devant elle un long sillon de terre féconde, et obéissant comme à l’instinct de ses destinées, elle aurait ainsi conquis successivement une grande partie de la réion soumise aux inondations périoiques; parcourant ensuite, dans ses sinuosités, la vallée étroite et resserrée du fleuve, vers l'extrémité septentrionale de l'Éthiopie, et après avoir franchi plusieurs cataractes , elle serait parvenue enfin à la dernière de ces barrières naturelles, au delà de laquelle s’ouvrait une carrière étendue. Là était apparue, aux précurseurs de la famille éthiopienne, une terre de formation plus récente , vierge encore de la présence des hommes, et qui semblait prédestinée à favoriser leurs établissements. Cette région , création du fleuve qui l'avait formée par l’action de ses eaux épanchées en abondance au temps de sa crue périodique , était isolée au milieu de l'immensité de déserts protecteurs où les nomades des âges primitifs ne s'étaient pas encore frayé des chemins ; situation exceptionnelle qui , à tous les éléments de prospérité matérielle de l'Ethiopie , joignait l'avantagede n'étre pas, comme cette dernière contrée , inquiétée par la barbarie incessamment errante sur ses flancs. L’avenir s'y présentait sous les auspices les plus favorables ; l’oeuvre sociale échappait à l'instabilité, et confiait ses destinées à une terre hospitalière. Dès ce moment, une impulsion nouvelleaurait hâté les développements du germe civilisateur. Pour les favoriser davantage, une prévoyance habile aurait, à dessein, jeté un voile sur des origines que la tradition reportait à des temps de désordre et de barbarie. Toutes les traces d’un état antérieur d’abjection auraient bientôt disparu dans l’oubli des lieux où il avait existé. Les premiers préceptes de la cosmogonie, d’ailleurs conformes aux connaissances géographiques primitives , restreignant l'essor de la pensée et de l’inconstance naturelle des masses dans un cercle circonscrit, paraissaient avoir enseigné de bonne
heure que la région du Nil résumait à elle seule la portion importante et principale du monde terrestre, et, pour ainsi dire, l’un des deux hémisphères constituant, d’après un système tout local, le grand tout de funivers. A peine l’ère sociale remontait à quelques générations , et déjà pour le colon éthiopien la terre habitable paraissait n'avoir pas de limites plus reculées que celles de la vallée du fleuve; au delà , il n’y avait pour lui que l'espace ou le néant. Cette doctrine fondamentale , qui reposait sur la constitution physique de In contrée, avait, en revêtant l’autorité du dogme, formé la base des idées et des croyances locales ; elle avait été comme lé point de départ du développement social et religieux.
Descendu de la région méridionale en suivant les rives du fleuve jusqu'à la mer, et à mesure que le sol cultivable se formait au-devant de ses pas, 1’homine avait transplanté aussi ses mœurs, scs pratiques, ainsi que le germe de ses croyances et de ses institutions. Son existence n’avait pas cessé d’être entourée des objets de son culte et de sa vénération, qui déjà, sans doute, avaient droit à ses hommages, par cela même qu’ils étaient l’expression d’un principe utile ou bienfaisant, d’un élément essentiel del’ordre moral ou de l’ordre matériel. Avec lui avaient émigré, au nord del’F.thiopie, la plupart des êtres ou des productions de la nature qui jouèrent un rôle dans la symbolique primitive, et qui étaient évidemment originaires des climats méridionaux où les voyageurs les ont retrouvés de nos jours.’ C’est là un fait incontestable. Mais on est réduit à des conjectures lorsqu’on essaye de rechercher quelles furent les croyances naissantes, et par quels degrés les hommes fixés sur les bords du Nil s’élevèrent à la connaissance de la Divinité. On ignore si, déjà dotée de beaucoup d'autres avantages qui lui étaient particuliers, cette société aurait eu encore, dès ses premiers pas, le privilège d'échapper aux essais a’un fétichisme grossier, et à scs supers-
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titions, et si elle se serait trouvée à son origine en possession (lu système religieux complet et perfectionné, dont témoignent les monuments de la plus haute antiquité. Il en est de même des institutions civiles et politiques. Aucune donnée positive ne nous est parvenue sur le degré d'avancement moral des premières colonies venues d’Éthiopic en Egypte. L’obscurité qui enveloppe les annales primitives de ces vieux contrées a défié jusqu'ici les investigations de la science, et confond, à tous égards, dans une étroite communauté la part de chacune d'elles dans l’œuvre des perfectionnements.
Il faut nécessairement reconnaître que de très-bonne heure l'idée d’une intelligence supérieure à toutes choses avait pu, en quelque sorte, éclore spontanément sur la terre d'Éthiopie, et qu’un roncours de circonstances particulières avait dd singulièrement prédisposer les esprits à révérer dans les faits naturels la manifestation d'une puissance préexistante à tout. Il est certain que le génie profondément observateur et religieux qui présida aux destinées sociales de cette contrée, avait étudié, scruté attentivement les mystères de la nature et de l’organisation du monde. Il avait puise dans l’ordre et l’harmonie de l’univers, dans le cours régulier des astres, la périodicité des phénomènes, enfin, dans le mouvement et la vie imprimée aux productions naturelles et aux êtres animés, la révélation ou l’émanation d’une volonté, d’une intelligence éternellement féconde et toute-puissante.
En remontant des œuvres créées au principe créateur, ce génie éminemment philosophique s’était élevé à l'idée d’un Dieu « maître et auteur de " l’univers, supérieur à tous 1rs élé- « ments, par lui-même immatériel,
« incorporel, incréé, indivisible, invi- «sible, et tout par lui-même et en « lui-même, et qui, comprenant tout « en lui, communiquait à tout. » Telle est la définition que Iamblique nous en a transmise, d.après ce qu’il avait appris des Égyptiens eux-mêmes. Ainsi
il aurait été donné aux âges primitifs de la civilisation de concevoir l’idée purement abstraite de Dieu dans son unité absolue. Il est aujourd’hui bien avéré que , sous les apparences du panthéisme le plus étendu, les populations de la vallée du Nil n’avaient admis en fait et très-positivement que le monothéisme manifesté par ses attributs infinis , et représente par autant de personnifications mystiques qui en étaient l'expression sensible (*). Il reste encore démontré qu’une saine philosophie avait présidé à la formation de ces mythes religieux et aux idées cosmogoniques particulières à la contrée; qu’enfin une doctrine psychologique , puisée dans une morale épurée et dans une métaphysique de l’ordre le plus élevé, avait consacré le dogme de ■'immortalité de l'âme avec les peines et les récompenses de la vie éternelle, sous les formes diverses de la matière.
L’organisation sociale tout entière reposait sur des vues d'une portée non moins haute, et une sagesse profonde se révélait dans la plupart des institutions civiles, politiques et religieuses, étroitement liées entre elles. Si l’on se livre attentivement à leur étude, un ordre de choses complètement réglé et parvenu à une maturité entière, apparaît entouré des signes certains de son existence prolongée et d’une antiquité qui devance tous les calculs. Ses lois étaient l’expression de la stabilité et de l’ordre immuables, de même que l’exercice du pouvoir semblait fondé sur l'autorité la plus inflexible et la puissance la plus etendue qui aient été données à des hommes. La hiérarchie sociale n’avait que deux degrés, que séparait, pour ainsi dire, toute la distance qui existe entre l'intelligence et la matière. De la sphère supérieure, l’élite des intelligences, particulièrement réservée à l’exercice des facultés morales, planait au-dessus du reste de la population, vouée exclusivement
(*) Voir à ce sujet les Lettres écrites d'Egypte cl de Nubie, par Chainpoliiou le jeune, et l'Égypte ancienne, par M. Cfaampullion-Kigenc . p. ?4î-
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aux travaux matériels. Le pouvoir souverain était naturellement dévolu à ceux qui, revêtus du caractère sacerdotal, semblaient appelés, comme intermédiaires nécessaires entre la Divinité et le monde terrestre, à régir la société par des lumières et des vues supérieures. Dépositaire de l'autorité suprême et constituée en caste, sur des bases particulières et à certaines conditions mystérieuses , cette réunion d'hommes à part avait fondé le gouvernement théocratique le plus puissant; assumant la responsabilité de l’avenir social, cette caste avait en même temps consacré un principe absolu pour le reste de la nation : le travail et l’obéissance.passive. Elle s’était réservé à elle - même les attributs d'une influence illimitée, et son action se manifestait à tous les degrés de la hiérarchie religieuse, politique ou administrative. En possession de la haute mission de veiller sur les destinées de l’État , elle aurait , selon quelques traditions , corroboré dans les temps primitifs, l’autorité de ses arrêts par la haute sanction des oracles. Cette théocratie avait aussi donné originairement les premiers chefs à la nation; de son sein était sortie une succession de prflres rois auxquels fut déléguée l'autorité suprême, sorte de magistrature qui réunissait à la fois dans les mêmes mains les pouvoirs du pontife et de l’homme d’État. Ses archives, sanctuaire ouvert à ses seuls adeptes, renfermaient le secret des ressources publiques et de la science du gouvernement. ün y avait consigné de temps immémorial les traditions et les saines doctrines qui devaient assurer au pays la perpétuité d’une administration éclairée. Cette institution puissante avait d'ailleurs porté sur tous les points son attention vigilante. Par ses soins, les ressources du travail et de l’industrie avaient pourvu aux besoins toujours renaissants d’une population accumulée et sans cesse croissante.
L’agriculture avait été particulièrement mise en honneur, et le partage annuel des terres entre les cultivateurs assurait, par une répartition propor-
tionnelle des labeurs', la subsistance de la grande communauté. En outre, une sage prévoyance amassait en réserve le superflu des années d’abondance pour les temps de disette, à laquelle le pays était exposé par suite de l’inégalité’ des inondations périodiques. Les procédés de la mécanique étaient mis en œuvre pour puiser les eaux du fleuve, les épancher sur les terres élevées qu’elles fécondaient en tout temps, et multiplier ainsi les récoltes. Enfin des canaux allaient fertiliser au loin les sables du désert, et reculaient les limites du domaine de l’homme jusque sur des plages ingrates, auparavant inhabitables et vouées à une stérilité éternelle.
Ce n’était pas assez d’avoir assuré, par les ressources premières, l’existence des masses et une partie de leur bien-être matériel; il était encore nécessaire de veiller à leur conservation , et de les préserver des causes de destruction nées de leur accroissement même. L’expérience d'un passé funeste avait sans doute révélé de graves perturbations dans l’ordre matériel, et signalé l’invasion , à différentes époques , de maladies épidémiques ou contagieuses qui avaient décimé les colons des bords du Nil; fléaux d’autant plus actifs et redoutables que les populations étaient plus agglomérées. Ce mal, dont il serait difficile de déterminer l’origine, le siège et le caractère à l’époque de sa première apparition , avait alors sans doute frappé de terreur toutes les imaginations. Le retour de calamités semblables, en attaquant les classes inférieures ou les sommités elles -mêmes de la société, avait sapé l’édifice tantôt par la base, tantôt par le faîte; il avait paralysé le travail et ses ressources, ébranlé la foi des masses et la persévérance des gouvernants, rompu l'équilibre des forces actives ou intelligentes de la nation, et mis neut-être plus d'une fois en question l'avenir social. Prévenir le renouvellement de ces catastrophes , extirper un germe de destruction qui semblait inhérent au sol même, tel avait etc le problème à résoudre.
Après en avoir étudié et reconnu les
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causes, une sollicitude intelligente était parvenue à dompter le mal par les prescriptions les plus efficaces , par des mesures d'hygiène, de propreté, et enfin, par i’usagêde l'embaumement des corps, suivant certains procédés. Cette pratiquequi,dansle principe, n’avait eu évidemment d’autre motif, remontait à une époque d’une antiquité assez reculée qu’on ne saurait déterminer même approximativement. Le but paraissait «voir été complètement atteint. L’histoire, du moins celle des temps antérieurs à l’ère chrétienne, n’a d’ailleurs conservé aucune trace positive d’une maladie pestilentielle nee dans la région du Nil , et semblable à celles qui ont désolé depuis cette partie de l'Afrique, et ont envahi fréquemment et l’Asie et l’Europe (*). Quelles qu’aient été la nature et l’extension des maladies qui auraient affligé, dès l’origine, les établissements des hommes dans cette contrée, il est certain que les mesures de salubrité , évidemment destinées à les combattre, furent rigoureusement en usage partout où un
(*) Le «avant docteur Pariset établit dam lin écrit inlitiilé : Mémoire sur /es causes de la peste et sur les moyens de la détruire , imprimé en 1837, que la partie inférieure do l’Égypte , connue sous le nom de Delta, est le foyer permanent delà peste d'Orient; que celte maladie contagieuse qu’on peut considérer comme nouvelle, en ce qu'elle diffère par ses principaux caractères de celles déèrites par les auteurs anciens, y parut pour la première fois à Péluse en l’année 54a de Père chrétienne. Il en attribue néanmoins l'apparition à la désuétude dans laquelle était tombé l’usage des embaumements , par suite de l'invasion du christianisme qui, avec les croyances anciennes, avait détruit la plupart des pratiques qui y étaient inhérentes. Cette institution semblerait donc avoir fait disparaître dans l’origine un fléau qui aurait affligé les premières rolonies de la vallée du Nil. 'Le mal se serait reproduit dans la suite, bien que son caractère et ses symptômes aient pu varier, et à cause du temps écoulé, et par suite d'une combinaison d’influences ou de circonstances nouvelles et de changements survenus dans la constitution même de la contrée.
certain degré de civilisation avait pénétré dans ces parages, et qu’elles étaient répandues au midi , sur une grande étendue de la contrée. Au nombre des faits contenus dans le récit deslchthvophages, sur ce qu'ils avaient vu chez les Éthiopiens Macrobiens , où le roi Cambyse les avait envoyés pour reconnaître le pays, on remarque les procédés employés par ce peuple pour la sépulture dès morts. En lisant ce qu’en rapporte Hérodote , dont , en cette occasion, la véracité ne semble pas devoir être suspectée , on est frappé de l’analogie qui existe entre ce qui se pratiquait chez ces Éthiopiens et les usages consacrés pour le même but dans la vallée inférieure du Nil (*). On ne peut méconnaître dans cette coutume , soit une tradition conservée de-
ftuis l'origine de l'institution , dans le tant pays où elle aurait pris naissance, soit un emprunt fait, par imitation, à la sagesse de l'Égypte oui avait déjà répandu au loin ses bienfaits.
O11 en peut conclure qu'au temps de Cambyse , c’est-à-dire , dans le sixième siècle avant l’cre chrétienne, cette institution, ainsi que plusieurs autres dont nous parlerons ailleurs, était en vigueur dans la région considérée alors
(*) « Les Ichthyophagcs , dit cet historien, visitèrent ensuite les tombeaux des Ethiopiens qu’on dit fabriqués en verre; on dessèche le corps suivant la méthode des Égy ptiens ou autrement ; on l'enduit d'une couche de plâtre, ornée d'un dessin, approchant, autant qu’il est possible, de la ressemblance du mort. Après cette préparation , on renferme le corps dans une colonne creuso de verre fossile, très-commun dans le pays, et qui se travaille facilement. Au travers de celte enveloppe on voit le mort sans tpi 'aucune odeur désagréable se fasse sentir et sans que celte vue ait rien de choquant. La colonne est placée de manière qu'on peut la contempler de tous cotés ainsi que le corps quelle renferme. Les parents les plus proches du mort gardent ces sortes de eolounes pendant un an dans leurs maisons , font servir devant elles les prémices des victimes, et leur offrent mente îles sacrifices. Ce temps écoule, elles sont emportées dehors et placées uulour des murs de la ville. »
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comme la plus méridionale de l'Éthiopie. Mais on ne saurait déterminer si cette coutume y était fondée sur les mêmes causes et due à des circonstances semblables, et si elle y avait revêtu au même degré un caractère religieux puisé dans un ordre d'idées et de croyances entièrement analogues.
Il est certain que dans la vallée inférieure du Nil , cette mesure importante de salubrité publique avait été consacrée, dès le principe , sous la forme d’un rit, avec la solennité de ses pompes particulières. Son utilité réelle n’avait pas été entourée de cérémonies purement vaines, il y avait là encore un grave enseignement moral et social tout à la fois, qui fortifiait dans les cœurs rattachement à la famille et au sol héréditaire de la patrie : un dogme d'une haute portée philosophique et religieuse était aussi venu s’y confondre.
Pour atteindre complètement son but véritable, ce système d’embaumement et de conservation des corps dut s'emparer de la dépouille de tous les animaux de la nature sans aucune exception ; et , sous ce point de vue , ce rit fut rattaché aux idées psycliologiques et à la transmigration de filme éternelle sous les formes diverses de la matière périssable, c’est-à-dire, à l’existence régénérée, renouvelée par des métamorphoses extérieures , successivement modifiées selon les mérites de chacun ; car tous les êtres que la création avait animés de son souffle, sans distinction d'instincts bons ou mauvais , étaient considérés comme une manifestation ou une émanation de la Divinité même , une parcelle de l'intelligence supérieure. En même temps donc que cette institution avait une utilité actuelle, elle était aussi fexression du lien moral qui unissait les onunes entre eux par les souvenirs et les affections du passé, et elle se rattachait intimement à l'avenir par les croyances religieuses et les idées psychologiques qu’elle représentait. Ainsi s'expliquent ces honneurs merveilleux dont, après la mort, la dépouille de tous les êtres de la création , celle des animaux comme celle des hommes,
était entourée, de toute antiquité, sur les bords du Nil. C’est par suite de l'observation rigoureuse de cette pratique, que des momies de toutes sortes d'animaux , rangées en ordre et par espèces, surgissent encore aujourd'hui par myriades, presque à la surface du sol qui les recouvrait naguère, ou bien remplissent des souterrains creusés par la piété des hommes , dans le but de soustraire ces restes respectés à une destruction complète et funeste. Une destination bien plus élevée était réservée à ces hypogées immenses, décorés avec toute la magnificence des arts , et par les représentations symboliques ou mythologiques de là plus haute signification , alors qu’il s'agissait de la demeure dernière des rois auxquels le jugement des populations, d'accord avec le vœu de la loi , rendait un témoignage éclatant de vénération et de reconnaissance, en leur décernant les honneurs de la sépulture. De là enfin cette multitude de catacombes s'ouvrant au flanc des montagnes et sondant leurs profondeurs; vastes nécropoles souterraines où reposent encore ensevelies depuis des siècles des générations successives , conservées à ce point qu’elles y semblent récemment déposées. Elles y apparaissent avec leurs traits, leur couleur; et, comme pour compléter en quelque sorte cette illusion d’un reste de l'existence prolongée au sein même de la tombe, chacun y est entouré, selon son rang ou sa profession , de tous les objets , de tous les attributs qui l’ont accompagné sur la terre. Les parois de ces demeures sépulcrales reproduisent avec exactitude et naïveté l'image écrite et peinte des scènes de la vie terrestre de l'homme , de ses occupations agricoles ou industrielles ; le tableau de ses usages domestiques, civils et religieux , comme des actes qui consacraient les affections de la famille, la piété et la vénération envers les ancêtres, et enfin le culte de la divinité.
Ainsi la religion était intervenue dans la plupart des institutions, et avait, par sa sanction . assuré l’exécution des mesures d'utilité générale. De
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plus , un sens moral d'une haute portée était attaché à la plupart des actes de la vie privée ou publique de chacun , soit comme être isolé , soit comme fraction de la grande communauté.
Une sage prévoyance avait envisagé l’œuvre sociale sous ce double point de vue, et elle en avait compris toute l’etendue. Quelle que soit l'opinion u'on a cherché à établir sur le sort es classes inférieures dans la vallée du Nil , malgré des erreurs répandues peut-être h dessein , et perpétuées dans des temps d’ignorance, il n’en est pas moins constant aujourd’hui que la condition morale de l’homme fut de bonne heure l’objet d’une attention sérieuse.
Vainement, pendant des siècles, on a déversé le mépris et le ridicule sur les croyances de ce peuple, en le présentant comme voué à l’adoration aveugle des fétiches , et plongé dans un chaos impur de préjugés et de superstitions.
C’est en vain aussi que , se fondant sur l'immensité prétendue vide et le faste en apparence inutile des travaux accomplis par les habitants de la vallée du Nil , on en a tiré la conséquence que l’homme y fut réduit à l’esclavage le plus dar, a l'état misérable et dégradant de la brute , et qu’il ne fut sur cette terre que l’instrument passif et inintelligent des caprices et de la cupidité d’un petit nombre de dominateurs. Une critique éclairée a , de nos jours, fait justice de ces idées erronées , et rétabli les faits dans leur véritable jour. Il est bien reconnu que la raison et l’équité avaient présidé à l’établissement d'un état de choses qui trouvait , dans le bien-être des masses et leur participation à l’œuvre commune, les garanties les plus solides d'ordre et de stabilité. Par un instinct admirable des destinées sociales , l’homme des dernières classes semblait avoir été associé, pour ainsi dire, dès l'origine , au mouvement de ce vaste mécanisme, par le travail dont la caste privilégiée était la première à donner I exemple, bien que dans une sphère plus haute, et avec un but plus élevé. Le travail fut donc la loi commune, l’état permanent et habituel
des deux classes de cette société ; l’une vouée aux occupations toutes matérielles et assujettie à l’autorité de l’autre qui était adonnée aux spéculations de rintelligence. Ainsi l'obéissance était facile à l’homme, qui ne perdait rien de sa dignité en passant sous le niveau commun de cette organisation, faite de telle sorte qu’elle n’était en réalité qu’un échange mutuel de labeurs , et que l’oisiveté n’v avait pas trouvé place. Que la caste dominante ait usé de sa supériorité et du prestige de ses lumières pour frapper les imaginations; qu’elle ait accru par là son autorité , et suppléé par son ascendant, à son infériorité numérique, on ne saurait le révoquer en doute; mais l’usage modéré qu’elle fit de cette puissance extraordinaire qui ne dégénéra jamais en tyrannie, et le but moral, élevé , sur lequel elle reposait, en légitimaient l’exercice le plus étendu. Les collèges sacerdotaux en s’attribuant exclusivement la pratique des sciences abstraites, des plus hautes spéculations de la métaphysique et la culture des arts , n’avaient pas assumé la part la moins laborieuse dans l’œuvre entreprise en commun. L’infiuence de leur concours actif et de leur vigilance infatigable s’était également manifestée à tous les degrés de l’organisation sociale. Le régné des lois, la hiérarchiedes pouvoirs, a valent, comme nous l’avons dit, établi un ordre de choses régulier ; d’autres effets encore avaient signalé cette action puissante.
La division du temps et l’établissement du calendrier furent du nombre des plus belles institutions dont une société primitive ait pu être dotée, et qui lui aient donné le plus de titres a l’admiration de la postérité. Les usages civils, les travaux divers de l’agriculture, ainsi que les solennités religieuses, avaient été réglés sur les différentes saisons et fixés à certaines époques de la période annale. I.cs observations de la docte caste ne s’étaient pas arrêtées aux phénomènes de la nature terrestre; elle avait porté plus loin la profondeur de ses méditations. Elle était arrivée par la contemplation assidue
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de la voûte céleste et une puissance d’observation merveilleuse, à une série de calculs astronomiques dont quelques monuments attestent la haute antiquité; elle avait déterminé selon des règles fixes et constantes le cours des astres et le mouvement des constellations. I.e résultat d’une partie de ces travaux, qui sont encore les vérités fondamentales de la science, nous est parvenu soit par les zodiaques, dont l’institution semble aussi ancienne que les connaissances qu’elle consacrait , soit par une multitude d’autres tableaux astronomiques ou même astrologiques ; car l’astrologie fut au nombre des matières spéculatives qui exercèrent l’infatigable sagaeité des collèges sacrés.
Les croyances inhérentes à une société primitive, la nature d’une religion qui embrassait l’univers dans son domaine, expliquent suffisamment l’existence d’un art en quelque sorte divinatoire, à côté des sciences exactes et positives et d’un ensemble d'institutions d'ailleurs fondées sur la raison la plus grave et la plus élcvée.Toutefois, il faut se garder de confondre les idées philosophiques et purement cosmogoniques dont l’astrologie fut l’expression sur les bords du Nil, avec les superstitions et les spéculations de la science cabalistique qui a été en crédit même chez la plupart des peuples éclairés de l’antiquité, et dont nous voyons d’ailleurs des exemples parmi plusieurs civilisations plus modernes, où la politique de quelques hommes instruits, spéculant sur la crédulité du vulgaire ignorant, a trouvé dans les mystères de la science astrologique , comme les anciens dans les oracles, un moyen d’influence et de gouvernement! Intimement liéeà l’astronomie dont elle procédait, l’nstrologieavaitétabli des rapprochements particuliers entre les choses de la terre et certaines combinaisons de faits astronomiques. De l’action directe et réelle des astres sur les diverses saisons , sur les productions et la plupart des phénomènes de la nature, l’esprit superstitieux des premiers âges avait déduit des influences sur les êtres, leur nativité, leur existence et leur
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mort, et par suite la philosophie y avait rattaché les doctrines psychologiques et certaines croyances locales. La notation et la collection de ces rapports constituèrent de bonne heure une théorie particulière. La caste sacerdotale s’était emparée de cette source précieuse d’autorité sur les esprits , et s’était réservé d'en formuler les lois, dont le recueil nous a été transmis en partie dans un texte que Champollion le jeune désigne sous le nom de Table des influences. I’ar sa nature abstraite et toute spéculative, la science astrologique dut rester en dehors du domaine vulgaire, de même que la plupart des choses de la métaphysique et des matières d'un ordre supérieur. Aussi les monuments de cettr. science, c’està-dire, les textes astrologiques, sontils beaucoup plus rares en Éthiopie et en Égypte que ceux qui intéressaient directement l’état moral ou matériel de la société. Nous sommes naturellement amenés à jeter ici un coup d'œil rapide sur les procédés graphiques qui furent le plus communément en usage dans presque toute l’étendue de la vallée du Nil. Il rentre dans notre sujet d'examiner leur origine, leurs développements et les éléments divers qui y concoururent dés la plus haute anti- ’ uité, sous l’inspiration éclairée et la irection unique de l'ordre sacerdotal, dont cette création, comme toutes les autres , atteste les vues d’avenir et le génie social. Les découvertes modernes neus ont appris toute l’importance de ce mode primitif de transmission de la pensée , en nous révélant sous un jour nouveau sa véritable constitution , son but et sa portée.
La plupart des traditions de l’antiquité font honneur à l’Éthiopie de l’invention de l’écriturehiéroglyphique, comme des notions premières qui enfantèrent les autres institutions de la civilisation égyptienne. Aucun doute ne s’élève sur la probabilité de cette origine, si l’on considère la nature même des signes de cette écriture: la plupart des objets qu’ils représentent par imitation, etqu'il est facile d’ailleurs de reconnaître, appartiennent évi-
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demment au règne animal ou au règne végétal , de même qu’aux phénomènes de la région méridionale de l'Éthiopie au-dessus de l’Égypte. Mais on ne saurait décider et on ignorera toujours dans laquelle de ces deux contrées cette invention aurait échappé h l'imperfection des essais primitifs, et serait parvenue à un système complet et régulièrement constitué. Il serait difficile de déterminer par quelle série d’élaborations successives et de phases diverses a dd passer cette institution , quand on la prend à son point de départ, isolée, sans antécédents, alors que l'hoinme essaye de reproduire et de transmettre sa pensée au moyen du mode le plus simple, le plus élémentaire, c'est-à-dire, par la représentation toute matérielle ou la figure même de l’objet qu’il veut exprimer, ou bien dans l’ordre moral des idées, par des signes symboliques ou idéographiques , à l’aide des analogies. Puis, a mesure que la société grandit, se perfectionne et parvient à un état d’organisation tel qu’il ne reste plus qu’à en assurer la perpétuité, eu fixant d’une manière immuable ses lois et ses institutions civiles et religieuses, en léguant ce dépôt précieux aux générations à venir autrement que par la tradition vague et fugitive, comment arrive-t- elle à se créer par son propre génie, et Sans secours étranger, aes moyens de communication plus certains, plus rapides, en harmonie avec les rapports plus fréquents entre les classes diverses de la hiérarchie sociale, et même entre les individus? Qui pourrait dire parquels travaux merveilleux, parquels efforts de l’esprit, cette société s’élevant graduellement de l’insuffisance du symbolisme primitif jusqu’à l’emploi du phonétisme, c’est-à-dire, des signes alphabétiques, se trouve dès lors dotée d’une écriture, instrument perfectionné dont les procédés se prêtent a l'expression de toutes les nuances de la pensée , à toutes les formules de la langue parlée , et répondent complètement aux besoins de la civilisation et du mouvement intellectuel? Le mystère le plus profond plane sur la for-
mation de ce système graphique , non moins que sur le travail intérieur qui a développé tant de créations diverses.
Comme la plupart des autres institutions , celle-ci nous est parvenue à l’état de maturité entière, et ayant accompli toutes les phases ou transformations successives que doivent de toute nécessité subir progressivement les œuvres de l’homme pour atteindre une'’ certaine perfection. Vainement chercherait-on ailleurs que dans la nature et l’essence même de cette écriture et dans la constitution toute particulière de ses procédés évidemment dérivés les uns des autres , des traces d’une transition, d’un progrès, d’une innovation. Les investigations de la science la plus attentive ont constaté partout, dans les textes les plus anciens comme dans les plus récents, l’emploi combiné des éléments divers de ce système arrivé à sa formation entière, y compris l’élément phonétique. C'est donc une question qui semble irrévocablement jugée , que cette antiquité prodigieuse du système graphique, et en particulier de l’écriture alphabétique, que n’a devancée aucun des monuments existants, et qui est prouvée par ceux-là mêmes qui sont considérés comme ce qu’il y a de plus ancien, par les pyramides de Memphis. Des découvertes récentes ont révélé, parmi les matériaux employés dans le massif intérieur du plus considérable de ces mausolées, l’existence de plusieurs pierres portant le nom du souverain auquel l’histoire en attribue la construction, écrit dans un cartouche, en caractères alphabétiques , dont la lecture donne SchOu/ôu , selon Champollion le jeune, qui l’avait trouvé
rdusieurs fois dans les tombes particulières , voisines, de cette même pyramide. Ainsi ce renseignement précieux, tracé sur ces matériaux lors de leur extraction de la carrière, comme simple désignation du monument dans la construction duquel ils étaient destinés à entrer, devient un témoignage d’une haute portée pour l’antiquité de l’usage des signes graphiques , et peut corroborer celui d’Hérodote, jusqu’ici
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révoqué en doute, lequel nous apprend que son interprète lui expliqua une inscription gravée sur le revêtement extérieur de cette pyramide, revêtement qui aujourd'hui a complètement disparu. Ne peut-on pas en induire sans trop de présomption, que cette légende contenait ce nom de Schôufou , le même selon toute apparence que celui de Chéops, que toutes les traditions , et Hérodote en particulier, d’accord avec le fait irrécusable tiré du monument même, désignent comme le prince qui, s’il n’en fut le fondateur primitif, parait avoir conquis l’immortalité en le terminant et en le consacrant à sa sépulture royale.
S’il ne nous est pas donné de pénétrer le secret des élaborations qui amenèrent le système hiéroglyphique à un état perfectionné et le complétèrent par des règles fixes et constantes, le doute sur la nature et la destination de cette écriture n’est plus permis aujourd’hui à quiconque se plaçant à un certain point de vue, même abstraction faite des révélations que nous devons aux découvertes modernes, veut de bonne foi et sans prévention, tenir compte d’un ensemble de faits de la première évidence. Il est essentiel de remarquer avant tout que, de nos jours seulement, on a fait justice deserreurs répandues à dessein, et qui se sont perpétuées pendant plusieurs siècles, sur un système d’écriture qu’il s’agissait d’anéantir pour renverser en même temps les ‘croyances auxquelles il était étroitement lié. Sa nature réelle et ses applications si fréquentes, dont la tradition s’était peu à peu perdue dans les premiers temps du christianisme, ont été pleinement remises en lumière par les théories ingénieuses de la science moderne ; et à l’aide de cette première révélation et d’une foule d’autres qui en ont découlé, il nous a été permis d’entrevoir sous un jour tout nouveau des parties jusqu'ici peu connues ou entièrement obscures de cette organisation intérieure qui passe à bon droit pour le modèle des sociétés antiques. Le mystère absolu qui , depuis eette époqup île lutte religieuse,
avait enveloppé les notions premières de l'écriture hiéroglyphique , le doute où était la science "elle-même sur la langue dont cette écriture était l’expression , n’avaieùt pas peu contribué a fortifier la fausse direction dès longtemps imprimée aux idées touchant la plupart des œuvres de cette civilisation. De là, et non sans quelque apparence de raison , avait pu s’accréditer l’opinion que les prêtres seuls s’étaient réservé la connaissance exclusive de cette écriture, et que la tradition s’en était éteinte avec l’institution sacerdotale. On avait même été jusqu'à supposer qu’au moyen de cette science mystérieuse dont seul il avait la clef, cet ordre privilégié aurait pu transmettre de génération en génération à ses affiliés, et pendant la durée incalculable de son existence , des théories occultesdontlapossessionaiiraitassuré en même temps et à perpétuité à cette caste, celle des richesses, des moyens de domination et des avantages de toutes sortes dont elles étaient la source. Mais de telles suppositions tombent d’elles -mêmes devant le plus simple examen des faits. Toute incertitude a cessé sur la véritable constitution de l’écriture hiéroglyphique et de celles qui en dérivent. D'après la nature même de ce système aujourd’hui bien clairement défini, par sa destination à peu près générale et pour ainsi dire vulgaire, par les usages multipliés aux- " uels il était consacré, on ne peut plus outer de l’étendue de sa portée et du degré d’action que devait exercer sur les populations l’interprétation de ses constantes applications à la langue nationale. Cette langue vulgairement parlée dès une antiquité si reculée, dans toute l’étendue de la vallée du Nil, depuis la région méridionale de ce fleuve jusqu’à son embouchure, avait laissé des traces trop imposantes de son existence pour demeurer à jamais ignorée ; elle a été reconnue de nos jours avec toute évidence dans l'idiome copte par les autorités les plus respectables de la science. L’antiquité savante, cellelà même qui attribuait à l’Éthiopie l’invention de l’écriture, ne nous donne1
il est vrai , que des notions très-vagues sur cette langue et sur le système graphique qui servait habituefleinent à la trarscrire. Mais doit-on s'en étonner quand on réfléchit à la difficulté qu’éprouvaient les philosophes voyageurs des temps anciens, qui parcouraient ces contrées, à pénétrer, même il l’aide d’in tel p* êtes, lesscciets d’une organisation intérieure qui piquait si viinent leur curiosité, et dont une caste, gardienne austère de ses privilèges, protectrice zelée des intérêts nationaux, réservait la révélation a ses seuls adeptes? Aussi est-ce par défaut d’iuformations précises et par suite d’une demi-initiation , bien plus que pour ajouter à l’intérêt de leurs récits, que la plupart de ceux mêmes qui avaient vu les choses de l’Égypte, Hérodote entre autres, ont été'conduits à suppléer souvent à la vérité ou à la compléter par leurs propres conjectures.
On doit admettre , d’après les données que nous possédons, que l’idiome national formé dans l’isolement, vierge de tout contact étranger, sans aucune espèce d'aflinité ou d’alliance au dehors , s’était perfectionné et maintenu immuable , consacré dans "sa pureté native, comme la représentation du dogme, la formule de la parole sainte primitivement révélée et transcrite par les ininistresde la Divinité, et comme la plupart des institutions au milieu desquelles il avait pris naissance. On conçoit dès lors l'ignorance où l’antiquité classique , peu soucieuse d’ailleurs de fetude des origines des nations qu’elle avait soumises, était restée sur ce fait et sur une multitude d’autres non moins importants. Pour reconnaître les causes qui en ont retardé la révélation jusqu'à nos jours, il faut se reporter aux premiers siècles du christianisme, alors que dans la vue d’une conversion plus générale et plus prompte des populations de l’Égypte et ae l’Éthiopie à cette foi nouvelle, le système d’écriture hiéroglyphique , trop intimement identifie avec les croyances primitives, fut réformé et remplacé par l'alphabet grec complété à l’aide de quelques lettres égyptiennes seule-
ment. Si l’on remarque en outre que la langue égyptienne , déjà modifiée par cette première réforme , eut bientôt une rivale lors de l'invasion des Arabes, et fut insensiblement remplacée par celle de ces conquérants qui l’imposèrent aux masses au nom du Coran , on s'explique comment la dernière tradition du véritable idiome antique des rives du Nil avait pu se perdre, s’anéantir, en présence même d’une quantité prodigieuse de monuments impérissables, témoignages palpables de l’usage fréquent de eette langue et de cette écriture , comme de la durée prolongée de leur existence. Ce point une fois éclairci, on admettra facilement que la langue égyptienne ne fut pas particulière à une 'caste, non plus que la connaissance de l’écriture hiéroglyphique ne fut exclusivement réservée à cette caste. Il est encore une vérité qui ne peut qu’ajouter à l'évidence, parce que longtemps elle a été méconnue ou défigurée, c’est que sous le double rapport d’écriture sacrée et de science complexe qui exigeait une variété d'autres connaissances assez étendues, la pratique de l’art graphique dut être primitivement concentrée dans les sanctuaires de la caste instruite et éclairée. A une époque où l'organisation sociale était toute religieuse, où le contact d'aucune civilisation étrangère n’avait encore influé sur cet état de choses en apportant des besoins nouveaux , l'ordre sacerdotal , en possession de la science du gouvernement, chargé de propager les hautes leçons du dogme moral ou religieux et les branches d i verses de la science , depositaire fidèledes traditions del’expérience et des archives nationales, avait naturellement seul mission de transmettre ;Ha niasse les saines doctrines, de régler dans certaines proportions la diffusion des lumières et la marche du mouvement intellectuel ; à cet ordre seul était en conséquence dévolu le soin de conserver dans leur intégrité les attributions d’un si haut ministère, et de ne permettre à aucune main profane d’en altérer les idées fondamentales, ou l’expression consacrée qui les fonuu-
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