‹ Sénèque et la mort d'Agrippine, étude historiqueChapitre 10 sur 53 · L. LUI · texte numérisé non relu

L. LUI

„Le titre d'imperator appartient non pas seulement à ceux „qui ont remporté une victoire, mais aussi à tous les autres; „ils le prennent en tout temps pour signifier la souveraineté^ „en place des noms de roi et de dictateur; car si ces noms „ont été bannis à jamais de la constitution , le fait n'en existe „pas moins sous la dénomination d'imperator to Vs Vvi spyov ,j«Ùtwv t^ toD xÙTOKpxTopot; 7rpo(nj'yopix (osfixiouvTxi."

Ces allégations de Dion sont précises, mais elles sont manifestement erronées. Ce décret en effet qui aurait décerné à perpétuité à César et à ses descendants le titre d'imperator n'a certainement existé que dans son imagination ; et la preuve , c'est que chacun de ses successeurs a eu à le recevoir comme une distinction individuelle et acquise et non pas comme un titre héréditaire.

Dion ne pouvait en outre que se trouver dans l'embarras pour exphquer comment Auguste aurait été proclamé imperator perpétuel après Actium ainsi qu'il le dit, et aurait fait renouveler jusqu'à 21 fois la collation de cette dignité. Pour en sortir il dit: Je ne parle pas d'imperator dans l'acception d'honneur mDitaire, mais dans son autre acception celle de la possession de la souveraineté, de l'imperium, du xpxToç.

Ainsi selon lui le titre imperator, alors qu'il était appliqué à un même personnage, à une même époque et en un même lieu aurait eu cependant deux sens bien distincts, l'un de haut dignitaire de l'armée, et l'autre de souverain de l'empire. Mais malheureusement il a oublié de nous apprendre comment on pouvait reconnaître le cas où l'on devait entendre imperator par général et ne pas le confondre avec celui où il devait être pris pour souverain.

On a voulu suppléer à son silence et on a supposé qu'imperator étant placé tantôt avant, tantôt après le nom du personnage qu'il qualifiait, chacune de ces places devait avoir

sa raison d'être et correspondre à l'une ou l'autre de ses deux acceptions; que mis avant le nom imperator signifiait SOUVERAIN, mis après il voulait dire général. Ain^ï Imperator Tiberius devrait se lire le souverain tibère et Tiberius imperator le GÉNÉRAL TIBÈRE ').

Cette distinction du sens d'imperator par la place qu'il occupe a côté du nom d'un persounage ne repose sur aucun fondement sérieux. On ne saurait expliquer pourquoi en lisant en exergue sur une médaille Imperator Cœsar Augustus, et au revers imperator pour la XX^ fois, on doit penser que ce même titre, appliqué au même personnage, sur une même médaille, a cependant deux sens distincts selon la face où il est gravé. Si l'on examine l'inventaire des médailles romaines qu'a dressé Mr. Cohen , on voit que la qualification d'imperator est alternativement et indifféremment placée avant ou après le nom. Si donc imperator a eu au temps des Césars deux acceptions on ne saurait distinguer de cette façon celle de souverain de celle de général ; Imperator Tiberius ou Tiberius imperator, c'est , ce nous semble bonnet blanc et blanc bonnet.

Aussi regrettons nous que Dion ait oublié de nous indiquer à quel signe on pouvait reconnaître l'une de l'autre ces deux acceptions; car celles sont si bien confondues qu'elles sont indiscernables pour nous.

Mais est- ce un oubli de la part de Dion? nous ne le pensons pas; s'il n'a rien dit c'est qu'il ne savait rien, et il ne pouvait rien savoir au sujet du moyen de faire cette distinction; car quoi qu'il dise, elle n'a pas existé.

Il est facile de le montrer. Nous n'avons qu'à opposer à Dion des témoignages qu'il ne récusera pas , ce sont les siens propres. En effet, dans le même chapitre et dans le chapitre

1) Mommsen , Histoire Romaine. Traduction d'Alexander. L. V. ch. 11 note p. 67.

suivant il expose avec d'assez longs développements que „fes yjCésars pour donner la légalité à leur pouvoir, se revêtaient „des titres qui sous le régime démocratrique conféraient une „gra7ide autorité, Trâvô' o7x h t^ ^éfjcoKpxrla, [mÎ'/oc Ttxp £kcv(ji ,,{r(J)/V/v "(T^UTf v , xvrolç toTç ovéfixtrt , ■îrpo(T£7roiyiTxv."

Si donc Auguste et ses successeurs pour avoir le Kpxroç , Vimperium ont dû se revêtir des titres anciens qui le donnaient, — et ceci est un fait incontestable — c'est que celui d'imperator ne les en investissait pas.

Les Grecs , il est vrai , avaient traduit imperator par xvto- KpxTup, terme qui contenait l'idée de pouvoir, xpxroç comme imperator celle d'imperium; mais il n'y a pas à se tromper sur l'interprétation qu'ils donnaient à ce mot, car entre autres exemples, Dion Cassius dit : ') tov 5'cDv Ti(3épiov sç tviv tou xvTcxpx- Topoç xpxyiv xvt) tov Apvaov Trpoxyx'yày Auguste donna à Tibère la charge de comma^idant e7i chef en remplacement de Drusus. Ailleurs le même auteur nous dit *) que souvent Tibère répétait: „Je suis le maître de mes esclaves, le chef des soldats, „et le premier parmi les autres citoyens. Afo-TroTjjç i^ch tùv jjSoÛAcav, xù r ox p ûra p 5f tùv (tt p xt lar âv , rùv 51 S>j Ao/- Tùv TpoxpiTûç sliJLi. Evidemment donc le titre d'imperator ne conférait qu'un droit de commandement militaire , et il ne donnait aucune autorité sur les personnes qui n'étaient pas enrôlées dans l'armée.

Ainsi, on le voit, être proclamé imperator c'était être revêtu d'un honneur militaire, et imperator en ce cas semblait même perdre sa primordiale signification, celle d'avoii" l'autorité, l'imperium, — qui en droit romain réunissait le pouvoir militaire, le pouvoir civil, et le pouvoir judiciaire, — pour ne conserver que le sens restreint de commandant militaire. Par

1) Liv. 56. ch. 6,

2) Liv. B7. ch. 8.

suite le titre d'imperator n'a pu être la qualification officielle , spéciale , distinctive de la fonction , du rang dans l'état qu'occupaient Auguste, Tibère ou leurs premiers successeurs.

On trouve bien le mot xÙToxpxrup qualifiant aux bords du Nil les Césars, dans les nombreuses inscriptions en lem* honneur dont étaient revêtus les temples et les monuments; on ne l'avait pas traduit , on l'avait égyptianisé. Ainsi entre autres peintures il en est une qui représente Tibère faisant des offrandes à des divinités locales, et dans un double cartouche placé près de sa coiffure se trouvent des signes hiéroglyphiques qu'on prononçait en les lisant : o autocratôr Tiberios Kaïsar '). On serait donc tout d'abord tenté de croire q{\.'auctocratôr était le nom spécial et par conséquent non traduisible qui désignait dans les provinces d'Orient le chef de l'empire, comme par exemple, nous écrivons en caractères romains Schah pour désigner le souverain de la Perse. Mais il n'en était pas ainsi et il n'y a là que la simple reproduction des titres honorifiques qui étaient d'habitude gravés sur les médailles. .

Si , en effet , ciÙToxpd,Tap avait été le titre officiel des césars, il aurait dû être répandu dans toutes les classes des populations des provinces, ou tout au moins connu des personnes qui parmi elles étaient capables de tenir une plume, d'écrire des annales, d'enseigner des doctrines religieuses.

Or dans les Actes des Apôtres ^) il est dit que Paul fait appel à César vpbç Kxlo-xpx, ou au tribunal de l'Auguste eïç Tjjv ToZ SfjSaiTToD hxyvutnv ; dans l'Apocalypse ils sont nommés rois, xxi (3x<n^s7ç sTTTx ehh , c'est-à-dire puissants^); dans le 3^ évangile *) il est dit l'hégémonie de Tibère et c'est

i) L'Egypte par ChampoUion-Figeac. Planche 91.

2) Ch. XXV. 12. 21.

3) Ch. XVII. 10 à 12. Ch. XVIIÏ. 3.

4) Ch. III. 5.

le même terme qui sert à spécifier la fonction de Ponce Pilate TÎjç yiysfjiovlxt; Ti(3splou Kxifrxpoi; , yiyefjCûvsôovTOi; YIovtIou ntXxTOu Tîjç "lov^xixç ; on dit encore „rendez à César ce qui est à César". Jamais il n'est question &'avrQy.pxrcàp dans les écrits apostoliques.

Imperator n'était donc pas le titre officiel , constitutionnel qui donnait l'investiture du pouvoir, ni même celui qui désignait, distinguait le rang qu'occupait un César dans l'état. Aussi Claude put-il refuser pendant assez hngtemps de prendre cette qualification '), alors qu'il avait la puissance en mains ; tandis que Vitellius et Vespasien , par exemple , furent l'un et l'autre proclamés imperator par leurs troupes sans se croire le droit de s'arroger par cela le pouvoir politique. Quand, en effet, Vologèse fit offrir à Vespasien de mettre 40.000 cavaliers parthes sa disposition contre ses rivaux, le général romain répondit aux envoyés: „Eemerciez le roi. Rapportez lui „que la paix et l'ordre sont rétablis, et que c'est désormais „au Sénat qu'il doit adresser ses ambassadeurs" ^).

La qualité des césaes était celle de Premiers ou Princes du Sénat.

Quelle était donc la qualification qui distinguait le César? quel était son titre constitutionnel?

Quand le vainqueur de Pharsale eut accablé tous ses compétiteurs, il voulut organiser une monarchie à son profit. Il n'était pas dans son tempérament de vouloii^ dissimuler l'absolutisme de son pouvoir sous le nom des magistratures républicaines; il jugeait au contraire politique de rompre avec le passé, de créer une appellation dans l'état pour établir, con-

1) Suétone, Claude XII. Prsenomine imperatoris abstinuit.

2) Tacite. H. IV. 51.

stitiier définitivement le rang suprême qu'il occupait, qu'il voulait conserver et rendre héréditaire '). Il avait été si souvent proclamé imperator que ce titre était devenu inséparable de son nom; on ne disait que César imperator, le général César , mais cela ne lui conférait pas et ne pouvait pas lui conférer l'imperium. Le titre par lequel il se trouvait investi à Rome et hors de Rome de la plénitude de l'autorité absolue fut celui de dictateur. Il est à présumer qu'il prenait ce titre et s'y arrêtait définitivement puisqu'il s'était fait proclamer dictateur 'perpétuel.

Son ambition cependant n'en aurait pas été satisfaite, dit on , et il songeait à fake revivre le titre de roi de Borne ^) quand le poignard de Brutus montra que le sentiment républicain n'était pas éteint au cœur de tous les romains.

Quoiqu'il en soit, le titre qu'avait pris César à la fin de sa vie, qu'il portait constitutionnellement , c'était celui de dictateur ^).

Quand Rome, l'Itahe et les provinces fatiguées, épuisées par les guerres civiles qui suivirent sa mort , ne demandaient que la paix et l'ordre et ne croyaient pouvoir les obtenir que de la sagesse et de la puissance d'Octave *), il semble que rien ne lui eut été plus facile alors que de placer sur sa tête cette couronne qu'avait tant enviée celui qu'il nommait son père. Mais le spectre ensanglanté de César gisant dans la Curie au pied de la statue de Pompée était toujours devant ses yeux et lui montrait le sort qui lui serait réservé, s'il tentait de renverser la constitution républicaine de Rome.

1) Mommsen, Liv. V. Ch. XI.

2) Ciceron , Phil. 2, 87. Cicsari dictatori perpctuo M. Antonium consulem populi jussu regnum detulisse, Ciesarem uti noluisse.

3) Pline H. N. IV. 6; XXIII. 16; XXXVI. 24. Tacite A. XIV. 9. villam Caesaris dictatoris.

4) Tacite A. I. I.

Le prudent et habile vainqueur d'Actium se garda bien de retomber dans la faute commise par son oncle , de vouloir prendre le titre de roi, ni même celui de dictateur, ou tout autre qui parut le mettre ostensiblement au dessus ou en dehors des magistratures existantes.

^^ Auguste, nous dit Tacite '), n'établit 'point la royauté, ni „la dictature; il maintint la constitution républicaine, et se ^contenta du titre de premier." Non regno tamen neque „dictaturâ, sed principis nomine constitutam rempubhcam."

Mais Tacite s'adresse ici à ses contemporains parfaitement au courant de ce dont il parle, et ne songe pas que la postérité qui lirait ses Annales lui demanderait: Que signifie ce titre de Premier, de Princeps? de qui Auguste a-t-il été le Premier? L'historien, en effet, a omis de nous le dire.

Nous pouvons cependant suppléer à son silence et reconnaître qu'il s'agit du sénat romain; qu'à princeps il faut joindre Senatûs, et qu' Auguste avait pris le titre de princeps senatûs, de Premier ou Président du Sénat.

On lit dans l'index rerum gestarum divi augusti gravé sur les tables du temple d'Ancyre : *) npùTov tx.^tùf/,xToç tôttov stTXov rijç (n)vy.KvjTov xxpi TxÙTvit; Tyjç vi[Ji,épa.(; >j rxvTX aypxCpov sTrl ETvi r£(T(TxpxKovrx. La partie latine manque, et Mr. Mommsen avec sa compétence incontestée le rétablit ainsi: Princeps senatûs usque ad eum diem quo die scripsi hœc, per annos quadraginta. „J'ai occupé le rang de Premier du Sénat jusqu'au jour oii j'ai écrit ceci, c'est-à-dire pendant quarante ans."

D'autre part Dion nous dit : ^) premier du sénat , titre ancien dans l'étatj était celui que se donnait tibére. Upopirég

2) Mommsen, Res gestse divi Augusti. Berlin 1865.

3) H. R. LVIl. 8.

riji? "yepouaixç , xxrà rb xpx^'bv, nx) ùcp' sxurov ùvof^câ^sTO. Upc- Kpnoq rvjt; yepQvirixi;^ est la traduction littérale de princeps

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