DU TITRE D IMPERATOR
Pour bien apprécier les événements qui se sont passés sous le règne de Néron et le rôle qu'y a joué Sénèque , il convient de dissiper d'abord quelques préjugés dont on est généralement pénétré au sujet de la constitution romaine d'alors et du pouvoir personnel des Césars.
Les mœurs et les idées d'une époque constituent pour les hommes une sorte d'atmosphère qui leur fait voir les événements passés sous une forme et sous des couleurs qu'ils n'ont pas eues. C'est ainsi qu'habitués à une succession régulière de rois, à leur reconnaître une puissance déclarée légitime et héréditaire, à les voir solennellement siéger sur un trône, la plupart des historiens français des siècles précédents supposaient qu'il en avait dû être toujours à peu près ainsi et ils
rapportaient comme chose incontestable que Pharamond avait inauguré la liste des rois de France de droit divin.
Une illusion analogue a égaré les Annalistes romains, Dion Cassius entre autres, et à leur suite la plupart des savants qui du 16e siècle jusqu'à nos jours ont commenté l'histoire de Rome. On s'est par suite trompé sur le caractère du titre d'imperator dont sont qualifiés les Césars de la famille d'Auguste, et on a considéré la constitution romaine de cette époque comme une sorte de monarchie absolue ^) et héréditaire de droit dans une famille , tandis que l'organisation monarchique du monde gréco-romain ne s'effectua que beaucoup plus tard après eux.
Le terme d'empereur par lequel on traduit imperator et auquel s'attache le sens de monarque absolu, rend fort mal l'idée que nous devons nous faire du pouvoir d'un César et de son rôle dans les affaires de l'empire ; d'autant plus que sa qualification officielle , constitutionnelle n'était pas celle d'imperator.
Mais d'abord il nous faut savoir ce qu'était un imperator.
Imperator signifiait chef, celui qui avait autorité , l'imperium, quelle que fût l'étendue du champ où s'exerçait son autorité. Ce titre ne pouvait ainsi faire par lui seul connaître l'importance ou la nature de la fonction de celui auquel on le donnait. C'était une expression vague dans la langue latine comme l'est celle de chef dans la langue française.
Ainsi Salluste en par lant de l'établissement du consulat après l'expulsion des rois dit: annua imperia binosque impe- RATORES sibi fecere. Tout aussi bien Pétrone dans son conte de la m.atrone d'Ephèse ^) qu'il écrivait à l'époque même qui nous occupe, ne pouvant ni ne voulant spécifier le magistrat
1) Liv. 63, 53, 55.
2) Salyricon III.
qu'il met en jeu, dit le chef de la province, imperator proviNci^ latrones jussit crucibus affixi.
Le terme d'imperator n'avait donc rien de précis ; d'autre part chaque magistrat auquel était dévolu Firaperium pour un temps ou pour un lieu déterminé avait une qualification distinctive et on disait le consul, le proconsul, le préteur, etc.; par suite imperator n'était pas employé ou ne l'était qu'exceptionnellement pour désigner un magistrat.
En dehors de cette acception générale et vague de chef, imperator en avait une autre spéciale, qui devint son acception propre, et sous laquelle il fut entendu communément, c'était celle de chef d'armée. Ce n'était point toutefois , il faut le remarquer , un grade de la nature de légat , tribun etc., qui était confié par le pouvoir exécutif, ni une fonction donnant droit au commandement militaire telle que celle de consul, proconsul, préteur, etc. à laquelle on arrivait par le suffrage du peuple ou de celui du Sénat. C'était un titre honorifique, un témoignage d'estime et de dévouement que les légions décernaient à ceux qui les avaient conduites ou qu'elles croyaient devoir les conduire à la victoire, et aussi à ceux qui leur avaient procuré ou pouvaient leur procurer une amélioration de situation ou une augmentation de solde. „C'était, „dit Tacite^), un titre d'honneur que les armées dans l'élan „de leur joie donnaient selon une ancienne coutume aux gé- „néraux qui avaient bien mérité de la république. Il y eut „plusieurs imperatores à la fois; mais ils n'avaient aucune „ supériorité sur les autres citoyens."
Ainsi le titre d'imperator fut décerné à César et à Pompée; il le fut aussi à Brutus ^) ; il le fut à Cassius ; Octave et
1) Ann. ITI. 74.
3) Cohen. Une médaille représente une Victoire tenant une palme à la main, marchant sur un sceptre brisé et déchirant un diadème ; elle porte en exei-gue Brntus imperator.
Antoine le reçurent en même temps ; Tibère en fut décoré ; et à ses côtés, Drusus, Germanicus, et même un simple commandant militaire portèrent le titre d'imperator ^).
H paraît même avoii' eu un effet restreint aux troupes seules qui l'avaient donné ou aux circonstances qui l'avaient motivé; les médaOles en effet mentionnent qu'Antoine fut proclamé 4 fois, Auguste 20 ou 21 fois, Tibère 8 fois, Caligula 3 fois, etc.
Plus tard, un siècle au moins plus tard, Imperator acquerrera une nouvelle acception, qui à son tour deviendra sa principale , mieux que cela , son unique acception , savoir celle de souverain absolu, de chef et maître de l'empire romain.
Dion Cassius qui suppose que l'organisation monarchique telle qu'elle se trouvait constituée de son temps avait été établie par Auguste', devait naturellement supposer aussi que le nom d'imperator, qui était devenu à son époque la qualification officielle du souverain, avait été porté par Auguste et ses successeurs immédiats dans cette même acception.
H nous dit»):
„L'année où il fut Consul pour la 5^ fois. César (Octave) „prit le titre d'imperator rviv toû xÙToxpxTopoç èrU^^aiv sTrsêsTO ; „Je ne parle pas de celui q^i'on donnait à des généraux pour „des victoires; il l'avait déjà souvent reçu auparavant, et il „le reçut encore souvent dans la suite au point qu'il fut 21 „fois appelé imperator ; je parle de Vautre qui désigne l'autoj^rité suprême, àxxx tvjv hépxv tîjv to kpxtoi; ^ix(njf4,xivoucrav, „ comme un décret l'avait décerné à César son père, à ses „ enfants et à ses descendants."
Il dit encore plus loin ^) :
1) Blusus. (^noique neveu de Séjan il parait avoir légitimement mérité cet honneur.