SENATUS
Aussi Tacite, et avec lui Suétone, Pline et les auteui's qui leur furent contemporains ^) n'appellent ordinairement les Césars que Princes ou Premiers, principes, et ils ne qualifient jamais leur rang dans l'état autrement que de Primauté ou Présidence, pringipatus, sous-entendant du Sénat ^).
Lorsque donc les écrivains avaient à exprimer qu'un événement était arrivé sous tel ou tel César, ils disaient par exemple Tiberio ou Caio principe, suh principatu Glaudii ou Gaii, ou simplement suh Tiberio, sub Caio. Il eut été absurde de dire Auguste ou Tibère étant imperator; ce n'eut pas été moins étrange que si l'on voulait dire au sujet d'événements contemporain arrivés en France „ Mac Mahon étant maréchal" ou „sous le maréchalat de Mac Maliori." Ce pendant dans le cours d'un récit, dans l'appréciation de mesures politiques ou administratives on peut très bien dire le Maréchal pour le Président de la République et être parfaitement compris; en ce cas auteur et lecteur entendraient qu'il ne s'agit que d'une synonymie littéraire et seraient d'accord au fond sur ce point que l'autorité, ni le rang dans l'état n'était acquis à Mr. de Mac Mahon par la qualité de maréchal, mais bien et uniquement par sa qualité de Président de la République. C'est ainsi que les écrivains romains se
1) Ainsi Ju vénal VIII. 198, 224, X. 76, 93, 341; ainsi Seneque, exemple De clementia I. 9.
2) Nous n'avons par à signaler les passages où se trouvent ces expressions; elles se rencontrent à chaque page dans ces auteurs. Nous nous bornerons à une citation de Pline H. n. Liv. XXVI — 24 où il oppose la qualité de prince à celle d'imperator: «Bis vidimus urbam totam cingi domibus principrtm Caii et Neronis . . . . subit vero «cogitatio quota portio harnra fuerint arepe illre quas invictisimperatoribus decernehunt //publiée ad aediQcandas domos."
sont crus en droit d'employer parfois imperator comme équivalent de princeps.
Le princeps Senatûs, le Premier ou le Président du Sénat était autrefois celui qui dans la formation de la liste sénatoriale, avait été, par suite de la considération dont il Jouissait, inscrit en tête, le Premier, par les Censeurs. A la qualité de Premier aucun pouvoir n'était attaché. Ce n'était cependant pas une vaine distinction, car elle était fort ambitionnée, et elle ne fut jamais donnée qu'aux personnes les plus illustres par leur naissance et les plus considérables par leur situation particulière ^). Dans la Curie où la place de chaque sénateur était déterminée par ses titres, son cursus honorum, le Premier occupait un siège d'honneur. En cas d'absence ou d'empêchement des consuls, il avait le droit de convoquer l'assemblée, d'y opiner avant tout autre, et d'exercer ainsi une influence souvent prépondérante dans les délibérations ^).
La présidence ou Primauté du Sénat offrait encore cette particularité que par le fait même qu'elle ne conférait pas d'imperium, c'était la seule dignité qui fut décernée à vie, dans la constitution romaine. A moins de révolution politique le Premier demeurait inamovible sur son siège. Cette considération ne fut sans doute pas sans influence sur la détermination d'Auguste.
La modestie du titre que prenait le vainqueur d'Antoine, masquait une importante évolution politique. Octave devenait Auguste. L'ancien triumvir quittait la toge qu'il avait reçue en héritage de Marins et de César pour prendre celle
1) Mommsen, Etudes Romaines. Traduction de Mr. Alexandre. Hist. Rom. Tom. 2. appendice. A. § 2. et B. Section V.
2) Me Q. Catulus princeps hujus ordinis et auctor publici consilii frequentissimo Senatu Parentem palria; nominavit. — Ciceron. In. Pisoncm TII.
qu'avait laissé tomber Pompée, Après avoir harangué, flatté la plèbe, l'avoir soulevée contre l'aristocratie sénatoriale, le fils de César se déclarait le Premier des sénateurs.
Ce n'était pas la crainte des poignards patriciens qui seule l'avait décidé à changer de principe et de ligne de conduite. D'autres motifs aussi et plus puissants le guidèrent. D voulait donner à son pouvoir plus de prestige, et une base plus solide.
Ce qui avait fait la force de Pompée et plus tard celle de Brutus et de Cassius, ce qui leur avait permis de réunir autour d'eux les contingents de tant de dynastes tributaires, c'est qu'ils proclamèrent hautememt et que l'on crut que leur cause était celle du Sénat, dont le nom craint et respecté dans le monde entier symbolisait la puissance de Rome. Auguste le savait; il n'ignorait pas l'éclat et la légitimité qu'acquerrerait son pouvoir quand il paraîtrait se confondre avec celui du Sénat lui-même. C'est pourquoi il voulut désormais faire corps avec lui.
D'autre part Octave avait compris que dans les guerres civiles la victoire appartient à celui qui dispose du peuple et des soldats, et il avait su s'en faire des appuis; mais il reconnut aussi que ce ne pouvait être là des soutiens solides et constants pour organiser et gouverner un empire. Après donc avoir anéanti la puissance des anciennes famiQes sénatoriales, il entreprit de créer une nouvelle noblesse et proposa en même temps la paix et la réconciliation aux survivants de la lutte et aux fils des proscrits. Par les mêmes raisons l'on vit l'auteur du souper de Beaucaire, le client de Robespierre le jeune, sentir la nécessité d'appuyer son pouvoir sur la constitution d'une nouvelle aristocratie à laquelle il s'eff"orça de rallier les membres des anciennes grandes familles de France.
On peut, en effet, remarquer dans les tables d'Ancyre l'éloge qui est fait du Sénat et l'affectation calculée avec laquelle, après avoir énuméré la série des honneurs dont il fut successivement et à diverses fois revêtu, il dit: Voici quarante ans que joccupe au Sénat le rang de Premier. C'est la seule dignité qu'il ait eue en permanence.
Par un sentiment de népotisme tout autant que par une mesure politique que renouvelleront quelques-uns de ses successeurs, Auguste dans ce même ordre d'idées créa ses petits fils princes de la jeunesse , principes juventutis. Il voulut que de même qu'il était le premier des Pères, princeps Patrum, ses enfants fussent les premiers des fils des sénateurs , de ces jeunes gens qui se destinant à la carrière des honneurs, accompagnaient leurs Pères à la curie pour s'initier sous leur égide à la connaissance des affakes, et en attendant l'âge d'obtenir les hautes charges pubhques et la chaise curule, formaient parmi les chevahers équités equo publico une turma ou escadron d'éUte , une sorte de garde noble ^).
Le Princeps n'était donc que le Premier ou le Président du Sénat romain.
C'est pourquoi Caïus mécontent de l'attitude que les Pères conscrits avaient prise à son égard durant son éloignement de la Capitale, déclarait à son retour de la Gaule qu'il ne revenait à Rome que pour les chevahers et le peuple qui lui avaient témoigné des sentiments favorables; „qu'il ne vou- „lait plus s'appuyer que sur eux, qu'il serait leur homme; „e^ que désormais pour les sénateurs il ne serait plus ni un j^collègue, ni un Président: namque se neque civem neque „PRiNCiPEM SENATui AMPLius foke" ^). C'ost pourquoi los am-
1) Mommsen. H. R. L. 3. Ch II. note.
2) Suétone, Caligula 49.
bassadeurs des Parthes venus à Rome sous Claude adressent leur requête „aw Président et aux membres du Sénat," ad
PRINCIPEM, PATRESQUE ').
Nous pouvons voir encore sous Néron les Arméniens venir exposer leurs demandes au Sénat assemblé sous la présidence du Premier; c'est cette présidence qu' Agrippine, dit Tacite, aurait voulu partager prœsidere simul parahat ^).
Ainsi Auguste n'avait créé pour lui aucune magistrature nouvelle, n'avait pris aucun titre nouveau; et ce titre de Premier ne lui donnait par lui-même aucune autorité dans l'état.
Après lui rien ne fut changé dans l'organisme de la constitution. Au temps de Néron on disait donc et on avait le droit de dire la République romaine ') ; et Tacite fait prononcer ces paroles par Galba *) : „il n'en est pas chez nous comme dans les états monarchiques où il n'y a qu'une seule famille de maîtres tandis que toutes les autres sont esclaves." En effet, il n'y avait nominalement d'autres souverains que le Sénat et [le .peuple „sénatus populusque romanus"; les légions n'avaient pas d'autres noms inscrits sur leurs enseignes ; tous les traités étaient conclus, toutes les lois étaient rendues exécutoires au nom du Sénat et du peuple; les années étaient désignées par les noms des consuls; celui du prince ne figurait dans aucun acte putlic ^) ; le sénat décidait de toutes les grandes affaires de l'état; les comices réunies au Forum élisaient encore les
1) Tacite, Ann. XII. 10.
2) Tacite, Ann. XIII. 5.
3) Manebat nihilo minus quaedam imago reipublicie. Tacite A. XIII. 28 «A n'y »pas regarder de bien près, dit Mr. Duruy, la republique subsistait. Tout le monde »y croyait; et Velleius même, sous Tibère, en parlera sans cesse" Hist. des Rom. III. 163.
4) Tacite H. I. 16.
5) Tacite Ann. III. 67. A IV. 6. Suétone, Tibère 30, 31.
Consuls et quelques autres magistrats ^); les consuls semblaient avoir toujours le Civitatis summa potestas *) ; les tribuns conservaient leur droit de veto •'') ; les préteurs administraient la justice civile et criminelle ; les magistrats paraissaient exercer leurs pouvoirs avec toute liberté d'action et sans aucun ordre hiérarchique, n'ayant de compte à rendre qu'au peuple ou au Sénat au sortir de leurs charges.
D'un autre côté les pouvoirs du Président étaient mal définis. D n'était qu'un Père conscrit revêtu de délégations successives et parfois temporaires *) que lui votaient les comices et le Sénat. La grande assemblée permanente se montrait rarement avare de délégations, il est vrai; les donnant à un des siens, il lui semblait les donner à elle-même. Ainsi les médailles nous font voir les princes revêtus à différentes fois soit du consulat, soit de la puissance tribunitienne , soit des pouvoirs censoriaux, etc.; et toutes ces fonctions étaient partagées avec des collègues désignés en même temps et de la même façon qu'eux; hommes de paille ou non, ceux-ci étaient leurs collègues ofûciels.
La seule dignité qui ne fut et ne pouvait être partagée, était celle de Premier. C'était elle qui constituait la situation privilégiée, personnelle du César.
A cette dignité étaient toutefois attachées deux prérogatives d'une importance extrême qui faisaient de celui qui en était revêtu un personnage à part dans l'état.
La première, c'était l'inviolabilité. Quinconque tentait par
1) Suétone, Calig. 16. Tacite k. II. 34, 91; H. II. 91: -on voyait Vitellius aux comices consulaires solliciter les suifrages pour ses candidats comme l'eut fait un simple citoyen."'
2) Suétone, Tib. 31. Tacite A. 1, 7. Cuncta Tiberius per consules incipiebat.
4) Tacite, A. I. 9. 12. XIII. 4, etc. — Suétone, Vespasien XII. Ce prince n'obtint que fort tard la puissance tribunitienne. Suétone, Néron 14.
des paroles ou des actes de porter atteinte au respect dû à un magistrat en charge était sévèrement châtié; une loi énonçait même la peine de mort pour les outrages au tribun, au représentant de la puissance et des droits du peuple, majestatis jpopuli. Or, le personnage qui représentait le peuple comme tribun ou le Sénat comme président ne pouvait manquer d'être déclaré protégé par cette loi. La personne du Prince devint ainsi sacrosainte.
La seconde, c'était la charge d'administrateur inamovible des provinces frontières. Tandis que les provinces intérieures, celles qui ne possédaient pas de garnison, formaient un certain nombre de gouvernements confiés annuellement à autant de membres du sénat qu'il y avait de provinces, l'administration de toutes les provinces frontières fat concentrée dans les mains du Prince du sénat qui demeura à titre permanent chargé du soin de la défense de l'empire et du maintien de la paix '). De la sorte il était le chef de toutes les forces militaù-es, et les commandants des légions devenaient ses subordonnés directs, ses legati, et non plus ceux du sénat.
En conséquence aucun d'eux, si ce n'est aux heures de révolte, n'osa solliciter ni même accepter d'être proclamé imperator par ses troupes ^). Ce titre demeura tacitement réservé aux princes du sénat et désigna le commandement suprême de toutes les forces romaines qui leur était dévolu. C'est ainsi que peu à peu il finit par devenir synonyme de
1) Suétone, Aug. 47. Tacite A. XIII. 4.
2) Ainsi après la prise de Jérusalem Titus est proclamé imperator ]).ir les le'gions sous ses ordres. Ce fait éveille les soupçons de Vespasien qui lui prête des projets ambitieux. Titus accourt à Rome près de son père, se justifie, rentre en grâce. Par là on voit donc clairement 1°. que les princes entendaient dorénavant être seuls imperatores des troupes; 2°. que ce titre cependant ne conférait pas l'imperium puisque Titus p\it déclarer qu'il l'avait accepté sans aucune visée politique. (Suétone- Titus. V.)
chef de l'état et se substituer à celui de Princeps •). II en fut surtout ainsi quand la Présidence du Sénat, la direction de ses travaux cessa d'être la principale affaire des Premiers et qu'ils eurent à exercer eux-mêmes le commandement des troupes, à guerroyer contre les barbares, à les repousser des frontières à les châtier sur leurs propres territoires; quand laissant aux édiles le soin des approvisionnements, de l'entretien et de l'embelUssement de la Capitale ils se donnèrent la mission de parcourir les provinces pour y faire régner l'ordre et y faire exécuter des routes commerciales et stratégiques, des travaux de défense, d'assainissement et d'embellissement.
C'est par la disposition naturelle de l'esprit humain à assimiler le passé au présent que les historiens postérieurs au temps des Césars ont été amenés à donner rétroactivement au titre d'imperator dont ceux-ci été revêtus, un sens et des attributions qui n'y étaient pas encore attachées et qui ne le furent sans doute qu'après Antonin. On peut constater, en effet, que celui qui fut reconnu pour le modèle des princes, mais qui ne commanda pas en personne les armées, n'est qu'exceptionnellement qualifié d'imperater sur ses médailles.
D'un autre côté, le princeps senatus était devenu le plus puissant personnage de Rome; il était hors de pairs. Dans la Curie il prenait place entre les deux consuls, et quand il sollicitait une délégation de pouvoirs , quand il proposait l'adoption d'une loi, ou quand il requérait la condamnation des accusés déférés à la justice sénatoriale, on pouvait être per-
1) C'est un crime capital, dit TertuUien, Apologe 47, de se qualifier ou de se laisser qualifier d'imperator.
suadé que dans la plupart des cas l'assemblée, en se levant pour le vote irait se ranger du côté dé son président.
Par suite il était donc de fait le Premier de l'empire, le Premier des Romains, on s'habitua à confondre ces situations par la dénomination de Princeps à laquelle on n'ajoutait pas ordinairement de spécification, et l'acception particulière de Premier du Sénat céda la place à ceDe plus générale de Premier de l'empire.
Aussi voyons-nous sans étonnement Dion Cassius se faire l'interprète de l'opinion commune de son temps, en disant, dans la citation que nous avons déjà faite, que Tibère répétait souvent qu'il était le maître de ses esclaves, le commandant des soldats , et le premier des autres , tùv le J^ xoi-irâv TrpoxpiToç , c'est-à-dire des autres citoyens de l'empire. Mais notre historien semble ici copier quelque autre annaliste, et comme il lui arrive souvent, le faire sans discernement; car quelques lignes plus haut il avait rapporté que Tibère se donnait non le titre de Premier des romains, ce qui n'en était pas un, mais bien le titre constitutionnel de Premier du Sénat TpoxpiToç tîjç yspovçixç.
D'où vient donc, nous dira-t-on, que si Princeps Senatus était le titre constitutionnel des Césars , ils ne s'en sont point parés d'habitude, et que des nombreuses médailles qui nous sont parvenues, seules quelques-unes de Vespacien portent en exergue optimo principi?
C'est que le Sénat formait un grand corps dans lequel se fondaient toutes les personnahtés , même celle du princeps; c'était au nom de la majorité et point de celui d'aucune individualité que se formulaient les décrets; le Sénat constituait une grande puissance, qui tout en renouvelant ses éléments apparaissait au monde toujours jeune, toujours égale, immortelle, parce que c'était une puissance anonyme. Nul ne
pouvait ou pour mieux dire nul ne devait paraître dominer le grand corps romain. Le tenter, c'eut été s'exposer à de grands risques. Ceux mêmes d'entre les Pères qui votaient servilement toutes les mesures proposées par le prince ne l'auraient peut-être pas souffert. Robespierre en affectant de marcher dix pas au-devant de la Convention au jour de la fête de l'Etre Suprême se créa plus d'ennemis résolus à sa perte, qu'il ne le fit en dressant les listes de proscription de ses collègues.
Aussi quelles que fassent les délégations dont il était revêtu, quelque fut le siège qu'il occupait dans la Curie, le César n'y était ou du moins paraissait n'y être que le Primus inter pares '). Les Césars par suite se trouvaient dans cette étrange situation de ne point se qualifier habituellement de leur seul titre permanent celui de Premier, qui ne leur donnait d'ailleurs aucune autorité ; et d'autre part ils n'avaient pas dans l'état d'attributions fixes, déterminées; ils n'occupaient que des charges dont les pouvoirs bien que renouvelables ne leur étaient jamais donnés que temporairement. C'est ce que mettent hors de doute les tables d'Ancyi'e. Si nous voyons Auguste énumérer toutes les fonctions diverses qu'il a exercées à plusieurs reprises, rappeler tous les titres qui lui ont été maintes fois décernés , c'est qu'aucune de ses fonctions, aucun de ses titres ne constituait, ne caractérisait sa situation. C'est pourquoi il se trouvait quahfié beaucoup
1) Ainsi même au milieu des révolutions militaires, quand il semblait que les toges dussent céder la place aux épées, nous voyons les princes affecter de ne vouloir être que les collègues des autres Pères. "Vitellius, dit Tacite H. II. 91, se ren- »dait soavent au Sénat alors même qu'aucune affaire importante n'était en délibéra- »tion. Un jour Helvidius Priscus s'opposait énergiquement à sa proposition; on "Craignait quelque fâcheuse conséquence de ce conflit; mais à ceux qui cherchaient «à le calmer le prince répondit: Est-ce la première fois que deux Sénateurs diffèrent «d'opinion.
mieux par son simple nom propre; on disait Auguste, et cela suffisait pour savoir qu'il ne s'agissait pas du premier venu; on dira de même de ses successeurs Tibère, Claude, Vespasien.
Dion ') se trompe donc et juge les choses avec les idées de son temps quand il veut mettre en opposition la vanité de Vologèse et la modestie de Vespasien à propos d'une lettre du parthe débutant en ces termes : Le roi des rois , Arsace à Flavius Vespasien et de la réponse qu'y fit le romain en qualifiant le monarque oriental de ses titres et n'en prenant lui-même aucun.
C'était quelque chose d'àpeu-près comme si de nos jours le Czar adressait une lettre au président de la république des États-Unis , portant en suscription : Sa Majesté Alexandre autocrate de toutes les Russies à Mr. Mac Arthur. Le Czar n'aurait pas l'intention de prendre un ton de supériorité visà-vis du chef de la grande république ; celui-ci de bonne grâce dans sa réponse décernerait au Czar ses qualifications • habituelles; mais l'éclat des titres de l'un, la modestie de ceux de l'autre n'empêcheraient pas ces deux personnages de se considérer mutuellement comme des égaux en leur quahté de chefs de grands états.
Vologèse était trop bien au courant des affaires romaines pour manquer à l'étiquette et aux usages en une telle circonstance; mais il savait toute la différence qui existait alors entre la constitution de Rome et celle des états asiatiques; il savait la haine et les dédains qu'avaient les romains pour les qualifications monarchiques. En se disant Roi des rois il ne faisait pas un acte de vanité, il prenait tout simplement son titre , et s'il n'en donnait aucun à Vespasien , et si celui-
1) H. II. Liv. 66 ch. 11.
ci à son tour n'en prenait aucun vis-à-vis de lui, c'est que s'il était le premier personnage de l'empire, il n'était cependant revêtu d'aucune dignité spéciale, caractéristique.
LE SENAT EOMAIN.
Quand Auguste se décida à faire du Sénat l'organe principal du gouvernement de l'empire romain, il dut songer à relever aux yeux du peuple et des étrangers ce grand corps dont il avait lui-même affaibli le prestige. On voit alors le Sénat reprendre plus de prérogatives qu'il n'en avait perdues durant les guerres civiles ^). Il devient la source de toute légalité; il nomme presque tous les magistrats; ses décrets sont des lois; il n'y a plus de plébiscite, il n'y a que des senatus-consultes ; le trésor public est sous sa garde ; les grandes affaires criminelles sont déférées à sa juridiction ^) ; il juge les proconsuls au sortir de leurs charges; il reçoit les doléances des provinces; il refuse ou décerne le triomphe aux généraux; c'est en son nom que se font les traités; c'est en son nom que les rois alliés reçoivent ou perdent leurs couronnes; c'est devant lui que les ambassadeurs viennent exposer leurs demandes et leurs propositions •').
Ces dépositaires ,de la puissance romaine se distinguaient du public par leur costume, et seuls ils portaient le laticlave de pourpre sur leurs tuniques; ils avaient au cirque leurs places distinctes de celles des chevaliers et du peuple; ils n'étaient justiciables d'aucun magistrat et ne pouvaient être traduits que devant leurs pairs de la Curie; personne, pas
1) Tacite A. 1—16.
2) Suétone, Néron 17.
3) A. XIII. 5. id. XIV. 11.
même un chevalier, ne pouvait injurier l'un d'eux sans encourir les plus graves peines ^).
En faisant du Sénat un corps puissant par l'étendue de ses attributions, Auguste, point n'est besoin de le dire, entendait le dominer et le diriger à son gré. Pour atteindre sûrement son but, il se fit décerner les pouvoirs de la censure avec Agrippa pour collègue; et tous deux procédèrent ainsi à la révision légale de la liste des sénateurs afin de former une chambre dévouée.
Il semble qu'il lui dut être facile de constituer une assemblée de personnages susceptibles d'être maniés à son gré. Des hommes soumis à l'autorité censoriale du César, ayant solhcité de lui leur inscription sur la hste, et pouvant être l'objet d'une demande de vote d'expulsion sous prétexte d'indignité, — des hommes ayant à obtenir du prince la faveur d'être désignés ou recommandés au choix de leurs collègues pour l'élection aux magistratures, — sans parler de ceux qui tendaient la main pour avoir sur les fonds du trésor des allocations pour constituer ou rétablir leur fortune réglementaire, — de tels hommes ne pouvaient guère avoiï- d'indépendance.
Mais ce n'était cependant pas chose aisée, que de former une chambre introuvable composée de 600 sénateurs romains. En effet, que le censeur fût le prince lui-même, ou qu'il fût un consulaire recommandé par lui au suffi-age du Sénat, il ne pouvait faure entrer dans la Curie qui il voulait; le candidat devait remplir des conditions déterminées. S'il n'était plus besoin d'être né de famille ancienne, ni même romaine, il fallait appartenir à la nouvelle noblesse, celle du cens, et justifier de la possession d'une fortune assez considérable
1) Suétone, Vespasien. 9.
c'est-à-dire d'un revenu de 1.200.000 sesterces; il fallait avoir exercé une des grandes charges de l'état , avoir été consul, préteur, tribun, édile ou questeur; on admettait bien des provinciaux qui avaient exercé chez eux de hautes fonctions municipales, mais exceptionnellement et à condition qu'ils devinsent réellement romains, c'est-à-dire qu'ils devaient posséder des biens fonds en Italie, demeurer à Rome, et n'aller dans leur contrée natale qu'en vertu d'un congé régulièrement obtenu.
Les Pères conscrits n'étaient donc pas les premiers venus, et par suite des dispositions d'Auguste, tout comme autrefois , le Sénat demeurait aux yeux des romains le grand corps national et souverain. Aussi Tacite, Juvenal, et tous les auteurs de l'époque des Antonins, en faisant le tableau du gouvernement despotique des Césars, n'ont pas manqué d'en rendre le Sénat comphce, de l'accuser de corruption et de lâcheté; ils paraissent convaincus qu'il avait constitutionnellement le droit, le devoir, et qu'il aurait eu la force, s'il avait eu le courage, de s'opposer aux actes odieux de ses présidents, et qu'il s'est montré indigne du nom romain.
C'est ce qu'on ne cesse de répéter après eux. Pour nous, nous croyons que l'histoire du Sénat sous les Césars n'a été étudiée et écrite qu'avec beaucoup d'idées préconçues.
Le Sénat romain se présente à notre esprit comme la Convention française^ c'est-à-dire comme une assemblée unique et souveraine de la nation. L'analogie n'est certainement pas complète. Le recrutement de la Curie ne s'effectuait pas de la même façon que celui de la Convention ; au lieu d'être temporaire son président était élu à vie ; et on pourrait signaler bien d'autres différences. Mais dans la Curie comme dans la Convention , il y avait luttes de doctrines gouvernementales, de partis, de personnalités; on se disputait la constitution et la direction de la majorité;
on voulait obtenir [d'elle d'être désigné pour faire partie de comités ou quœstiones, d'être investi de fonctions, d'être appelé au gouvernement des provinces; et ce n'est pas sans raison qu'on a pu appeler les conventionnels en mission, des proconsuls. Les luttes et les rivalités d'ambition de partis amenaient aussi les accusations, les délations au sein de l'assemblée romaine, provoquaient les décrets de proscription contre ses propres membres.
Quand la majorité appartenait au parti des honnêtes gens '), on voyait des hommes intégres désignés pour administrer les provinces, l'ordre et l'économie régner dans les finances, la justice et l'humanité présider à la repression des délits ^); quand elle passait aux intrigants on voyait les dilapidations, les désordres, envahir la capitale et les provinces.
Le premier ne pouvait manquer d'avoir l'ambition de dominer et de diriger à son gré la majorité; sans elle il pouvait peu ; avec elle il pouvait tout ^). Par l'or au fisc , l'appui des candidatures, la disposition de hautes fonctions dans les provinces militaires, il possédait de puissants moyens de corruption pour se créer une majorité dans la Curie, et par elle réduire au silence le parti de l'opposition, en terroriser même les membres par la menace d'être accusés de lèse majesté et déférés à la justice sénatoriale; on le savait, point n'eut manqué d'avides délateurs prêts à produire des témoignages contre le Sénateur désigné.
Il n'y a donc rien d'étonnant à rencontrer parfois dans la Curie une assemblée vendue et servile dans le sein de la-
1) Tacite H. IV. 43: quum glisceret certamen Iiinc MULTl BONiquE inde pauci ET VALiui pertinacibus odiis tenderent. A. XIV. 52, cité page 72, note 3.
3) Juvénal en nous montrant (sat. IV) Uomitien assemblant les Pères pour délibérer sur le sort d'un turbot, nous fait voir que le premier paraissait consulter en tontes choses le sénat, au moins potir la forme, et n'agir qu'en son nom.
quelle un parti d'opposition, un parti d'honnêtes gens demeurait muet et impuissant. La quasi certitude de s'exposer inutilement aux dangers et à la mort a fait et fera commettre bien des actes de faiblesse, de lâcheté; on ne saurait s'empêcher de les blâmer, et à bon droit; mais n'oublions pas que ce que nous appelons courage n'est souvent chez l'homme que la confiance dans sa force. Ainsi la droite de la „ Convention" vota toutes les mesures sanguinaires qui lui furent proposées, et quand les thermidoriens lui demandèrent son concours pour jeter bas Robespierre, elle répondit: „oui, si vous êtes les plus forts; non, si vous êtes les plus faibles" '). Et cependant l'on n'ose trop en vouloir à ce groupe qui était foncièrement honnête.
n y a encore ce point de ressemblance entre le Sénat romain et la Convention, c'est qu'il n'avait pas seulement à redouter d'avoir à subir les exigences d'une partie de ses propres membres groupés sous un président ou sous des cormités, mais encore les clameurs et les menaces du peuple qui, soit ameuté par des chefs improvisés sous une émotion publique, soit excité par les agents du prince ou ceux d'un parti, à certains moments entouraient la Curie et exigeait des décrets conformes à ses vœux ^).
Cependant l'attitude pusillanime de la droite de la Convention vis-à-vis des chefs du Comité du Salut public, pour laquelle on trouve avec raison des circonstances atténuantes, n'a pas été la condition habituelle du Sénat romain visà-vis des Princes. Le Sénat n'abdiqua jamais qu'à de rares moments son indépendance et ses droits.
Rappelons nous que si pour devenir prince incontesté il
1) De Barante, Hist. de la Convention. T. IV. p. 404.
2) Les exemples ne manquent pas. — Entre autres Suétone , Claude 10 et 12 Tacite A. XII. 7.
avait suffi à Auguste d'être , selon l'ancien usage , inscrit par Agrippa, son collègue à la censure, en tête de la liste des Pères conscrits, la haute assemblée avait depuis lors affirmé et mis hors de contestation son droit d'élire elle-même celui qui devait occuper un siège auquel étaient attachées, de si hautes prérogatives '). Rappelons-nous que malgré tous les soins qu'avait mis Auguste à l'établissement des hstes , il fut obligé d'épurer deux fois son Sénat, et que cette seconde opération ne fut pas sans danger pour lui, car il ne se rendait alors à la Curie que muni d'une cuirasse sous sa toge et escorté de dix sénateurs armés qui entouraient sa chaise curule ^). Songeons que Tibère disait du Sénat: „je tiens un loup par les oreilles" ; qu'il ne cessa jamais de caresrer les pères conscrits, de ménager leur amour- propre , de leur persuader qu'il ne faisait qu'un avec eux ^) ; et que sous son principat l'empire romain ne perdit rien ni de sa gloire , ni de sa prospérité. Souvenons-nous que le Sénat en ne tenant point compte de son testament, en donnant ses voix à Caïus, voulut montrer qu'il était hbre d'élire qui bon lui semblait*); et que quand ce prince, pour briser l'opposition qu'il rencontra plus tard dans la Curie, voulut faire appel au peuple et à la bourgeoisie contre le corps privDégié *) , les conspirations ne cessèrent pas que le tjnran insensé ne fut mortellement frappé. Rappelons qu'à sa mort les Pères conscrits tentèrent de rétabhr la hberté, c'est-à-dire de supprimer le principat ^); que n'ayant pu y réussir à cause des divisions qui se manifestèrent parmi
1) Tacite, H. I. 84: nam ut eï vobis senatores, ita ex senatoribus principes nascuntur; A. I. 11. XII. 69. Suétone, Caïus 14; Claude 10.
2) Suétone, Aug. 25.
3) Suétone, Tibère. 30, 31. Tacite, A. IV. 6, B, 7, 37, 38.
4) Suétone, Calig. 14.
B) id. 49.
6) Suétone, Calig. GO.
eux, ils acceptèrent Claude par transaction, comme un caractère faible dont ils n'auraient, et dont ils n'eurent, en effet, rien à craindre.
Au Sénat, sous Caïus, il avait été le dernier des consulaires à qui l'on donnait') la parole sur une question; prince, il ne s'asseyait dans la Curie que sur un siège de tribun ^) ; il laissa le Sénat reprendre l'administration des provinces de Macédoine et d'Achaïe que Tibère avait fait entrer dans ses attributions ^) ; il sollicitait des consuls l'autorisation d'établir des marchés dans ses propres domaines *) ; effrayé de quelques complots il fat plusieurs fois sur le point de se démettre du principat^).
Les Césars n'étaient donc pas investis d'une autorité absolue, de bon plaisir, ni par droit divin ni par droit de naissance; et le Sénat n'était pas un rouage inutile dans l'État, un instrument toujours docile et passif dans les mains du prince. Aussi voit on Juvénal ®) lui même faire l'aveu de la haute considération que lui inspirait le grand corps national et dire:
SACRi in parte senatûs Esse velis?
1) Suet, Claude. 8. 2) id. 23. 3) id. 25.
4) id. 12. 5) id. 36. 6) Sat. XI. 19.