‹ Sénèque et la mort d'Agrippine, étude historiqueChapitre 13 sur 53 · NÉEON ET LE SÉNAT · texte numérisé non relu

NÉEON ET LE SÉNAT

Il nous semble que Lucain dont le poème reflète lés idées et les préoccupations politiques de l'époque, prête à Lentulus au sujet de Ptolémée ') les sentiments] que l'on nourissait alors à Rome au sujet de l'élection de Néron et de la situation de Sénèque.

Sceptra puer Ptoletnseus habet tibi débita, Magne, tutelse commissa tnse; quis nominis umbram horreat? Innocua est setas.

Le Sénat se trompa. Il se trompa comme fit en France le parti monarchique en 1848. „ Nommons Cavaignac en at- „ tendant les circonstances favorables à nos desseins de res-

1) Tacite A. XIII. 4. Tum formam futuri principatus prœscripsit . . . teneret antiqua mania Senatns etc.

2) Tacite, id. Dion Liv. 61. ch. 3.

3) Pharaale VIII.

tauration, disaient les hommes vraiment politiques ^), il descendra loyalement du pouvoir au terme fixé; pour Louis Bonaparte , il faudra le renverser. Le pourrons-nous ? Le héros de Boulogne est un écervelé , répondaient les meneurs du parti ; nous en ferons ce que nous voudrons. Ce calcul perfide est dangereux toujours pour ceux qui le font. Mieux eut valu au Sénat romain d'élire un homme droit et capable, que de compter sur la jeunesse et l'inexpérience d'un enfant pour assurer l'exercice de ses droits. Il s'en aperçut bientôt et il eut à soutenir contre les prétentions du prince une lutte aussi ardente et dangereuse qu'au temps de Caïus.

Quand, en effet, Néron fut homme, il voulut user par luimême des pouvoirs cjui lui étaient délégués; et il ne manqua pas d'auxiliaires prêts non seulement à l'aider, mais à le pousser au renversement de Sénèque et de ses amis. Tous les intrigants, tous ceux qui désii'aient des places et des fermes, tous ceux qui avaient été l'objet de poursuites ou de condamnations dans l'administration des provinces se groupèrent pour l'attaque ^). Qui peut garder la puissance et la faveur publique sans exciter la jalousie? Les envieux des Aristide ne se trouvent pas seulement à Athènes. Aussi Néron parvint-il avoir une majorité au Sénat décidée à le suivre et à abandonner les chefs du parti philosophique qui avaient gouverné jusqu'alors.

Ces stoïciens toutefois qui avaient conscience de leur valeur et de l'indignité de ceux qui leur succédaient au pouvoir, ne se résignèrent pas à rentrer dans la vie privée, à ne plus exercer d'influence dans les affaires publiques. Ils

1) Mr. de Peyromiet entre autres.

2) A. XIV. 52. Certe finitam Neronis pueritiam; exueret magistrura.

tentèrent de frapper Néron comme ils avaient frappé Caïus '); de nombreuses conjurations se formèrent, mais sans succès; la moins mal organisée, celle de Pison, fut aussi déjouée et dans une sanguinaire répression Néron fit périr tous ceux dont il redoutait la haine et la vengeance ^).

La faction des Néroniens se crut alors assurée de tenir en mains la majorité sénatoriale et voulut en disposer à son gré pour terroriser les mécontents. Dans le parti mutilé des philosophes il restait cependant encore une assez grande somme d'énergie pour remuer et réveiller le Sénat à ce point que Néron reprit l'idée de Caïus , et songea à supprimer la grande Assemblée. «Enivré de la facilité avec laquelle il avait obtenu les „ décrets de proscription , il déclarait , nous dit Suétone, que nul „ prince n'avait encore connu toute l'étendue de son pouvoir ; il „donnait à entendre fort clairement qu'il n'épargnerait pas les „autres Sénateurs et que même il supprimerait compléte- „ment cet ordre dans la constitution de l'état." Et pour arriver à l'exécution de ce projet, pour y intéresser et le faire agréer par la bourgeoisie, classe nombreuse , riche , puissante et toujours hostile aux privilèges des Pères conscrits, il lui offrait de lui attribuer dorénavant le commandement des armées ^).

Mais le sénat n'eut pas peur; l'esprit de corps rallia de nouveaux membres à l'opposition en face du danger; on fit appel aux Commandants des légions des Gaules et de l'Espagne. Ceux ci n'hésitèrent pas à compter sur le Sénat; ils levèrent l'étendard de la révolte , déclarant dans leurs pronunciamentos qu'ils n'étaient plus les lieutenants de César, mais les lieutenants du Sénat et du Peuple romain ^).

1) A. XV, 4S et suiv. 2) A. XVI. 21. Suét. Néron. 36.

3) Suet. Nér. 43. 37. — 4) Suet. Galba. 10.

Ils QA^aient raison de compter sur le sénat. Néron avait pour lui la plus grande partie de l'armée ^), la flotte ^), le peuple de la capitale ^); il eut certainement triomphé, s'il avait été un homme de guerre , ou s'il avait eu sous la main un général d('^voué *); aussi ses menaces et la confiance dans le succès qu'il manifestait, auraient pu intimider des hommes prudents ou poltrons. Cependant les Pères conscrits n'attendent pas de savoir si les légions des Gaules sont triomphantes pour se déclarer; debout dans la curie, les bras levés ils s'écrient: à mort, Néron ^j ! et décrètent sa déchéance^).

C'est donc, on doit le reconnaître, dans sa lutte contre le sénat que Néron a trouvé la défaite et la mort.

Le soin de maintenir leurs droits était tellement l'idée dominante des Pères conscrits que dans leur préoccupation d'éviter un maître , ils commettent alors la même faute , quoique en sens inverse, qu'ils avaient commise à la mort de Claude. Pour Premier ils choisissent Galba, un vieillard, un général absent , dans l'espoir de ressaisir et étendre leur autorité ^). Puis aveuglés par leurs premiers succès, princes et sénateurs sans avoir mesuré leurs forces, décrètent la proscription de tous les Néroniens, et croient qu'il leur sera possible de rétablir sans aucune transition la discipline militaire du temps de Manlius Torquatus *). Aussi malgré l'adoption de Pison, Galba ne put résister à l'émeute prétorienne soutenue des

2) Suét. Galba. 12. Tac. H 1 , 21.

4) Suivant Othon le renversement de Néron n'aurait été dû qu'à ses lenteurs et à ses hésitations, H. I. 99.

5) Suet. Nér. 46.

6) H. I. 16. Neque erat adhîle damnati principis exemplura.

7) Tacite, H. I, 4: Patres Iseti usurpatâ statim libertafe licentius ut erga Principem novum et absentera.

partisans de Néron qui se rallièrent à Othon. Mais Othon proclamé imperator au camp, ne se regarde que comme candidat proposé par l'armée au principat; il n'est prince qu'après la vote des Pères; et aussitôt élu il n'agit plus qu'au nom du Sénat , se place sous sa \) protection ; puis quand il sera attaqué par Vitellius, nous l'entendrons dire:*^) „Le Sénat est avec nous, voilà pourquoi nous sommes, nous, la république, et lui, Vitellius, l'ennemi de la république."

Vitellius de son côté, quand il est proclamé imperator par les légions de Germanie, ne manque pas de faire prêter serment par ses troupes au Sénat et au peuple romain ^).

La conduite de tous ces généraux rivaux et ambitieux du pouvoir ne nous montre-elle pas avec évidence que ce gi'and corps national conservait encore dans le monde romain et au delà de ses frontières un prestige plus grand que celui du prince, et que celui-ci devait pour asseoir son autorité se dire le Premier du Sénat.

C'est ce dont Tacite convient. „ Les provinces les pluséloig- „nées et les troupes séparées par la mer restaient fidèles à „Othon, nous dit-il, non par enthousiasme, mais parce qu'il „se couvrait de l'assentiment de Rome et du Sénat" *). Ecoutons encore les sentiments d'un romain, sentiments sortis également de l'ame de Tacite, et qu'il place dans la bouche d'Othon, dans une harangue aux prétoriens mutinés: „Puis- „sent les armées ignorer à jamais vos clameurs contre le Sénat. „C'est la tête de l'empire, l'honneur des Provinces. L'éternité „de Rome, la paix des nations tiennent à l'existence du Sé- „nat, de ce Sénat qui fondé solennellement par Romulus,

1) Suét. othon. 7. H. I. 74.

„s'est maintenu, depuis les rois jusqu'aux Princes, toujours „ indestructible et immortel. Il est de notre devoir de le trans- „ mettre à nos descendants tel que nous l'avons reçu de nos „ ancêtres" ').

Quoi qu'on dise donc de sa servilité et de sa lâcheté, il fallait, on le voit, compter avec le Sénat.

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