LE MESSAGE. — ANALYSE QUI NOUS EN EST DONNÉE PAE TACITE
Or la mort mystérieuse et tragique d'Agrippine à Baules pouvait être l'occasion d'une révolution à Rome. Le grand corps qui avait conféré à Néron la dignité de prince ne pourrait-il pas le lui enlever? Ne pourrait-il pas supprimer le principat comme il l'avait déjà tenté après le meurtre de Caligula? Ne pourrait-il pas y élever quelqu'un de ces prétendants ambitieux tels que Plautus ^) , Sylla ') , ou Pison '') , qui comptaient dans son sein et qui avaient autour d'eux des groupes de partisans résolus et prêts à saisir toute occasion favorable?
Il était donc de nécessité urgente que Néron se ménageât l'appui du Sénat , lui fît part de la mort de sa mère , et s'assurât que cet événement ne changerait rien aux sentiments de la majorité à son égard ^),
Quand les princes étaient absents de la Ville, ou quand ils ne pouvaient ou ne voulaient pas se rendre à la curie, s'ils avaient à faire part au Sénat de nouvelles importantes, à justifier des mesures décrétées d'urgence par eux , à demander un concom's ou un vote, ou même à donner leur avis sur les aflfau'es en discussion , ils lui adressaient des messages
1) H. I. 84. 2) Tacite, A. XIII. 19.
3) Id. XIII. 47. 4) XV. 48.
epistolœ, literœ, ou orationes, dont un questeur spécialement attaché à eux, le qiiœstor prmcipis donnait lecture à l'assemblée •).
Néron donc, on le voit, ne pouvait manquer d'adresser au Sénat un message au sujet de la mort d'Agrippine.
Quoique le jeune César ne fût pas sans prétention littéraire, le cas était trop grave pour que ce document ne fût pas écrit ou, ce qui revient au même, revu et corrigé par Sénèque. Néron ne s'est certainement pas privé du talent de son précepteur et conseiller, auquel il avait d'ailleurs l'habitude de recouru-. C'est Sénèque, en effet, qui avait écrit pour lui l'éloge funèbre de Claude, et c'est lui qui faisait la plupart des discours qu'il avait à prononcer dans les graves occasions ^).
Que disait ce Message? Ecoutons l'analyse que nous en donne Tacite.
B manda , dit il ^) , en substance aii Sénat qu'un assassin du nom d'Agerinus, affranchi d'Agrippine et l'un- de ses hommes les plus dévoués^ avait été saisi dans son palais armé d'un poignard et que sa mère s'était pufiie elle même du crim.e qu'elle avait ordonné.
Remarquons tout d'abord qu'on ne trouve point ici de justification et encore moins d'apologie du meurtre, mais sa négation; ce qui est tout autre chose. Alors même que cette
1) Tacite nous donne l'analyse d'une foule de messages de Tibère dans les occasions les plus diverses et sur les sujets les plus multiples. Ex: A. III. 53, 54. Pour Néron voir A. XVI, 7, 17: il fit lire par son questeur un message par le* quel il reprochait aux Sénateurs de ne pas s'occuper avec azzec de zèle des affaires publiques; et oratio principis pcr questorem ejus audita. Suétone, Nerou 15. 46. Titus, 6. Celui ci servait de questeur à son père. Orationes in Senatu recitaret ctiara questoris vice.
négation serait un mensonge, elle constituait en quelque sorte un hommage rendu à, la conscience publique. Ne pas oser avouer un meurtre, c'est reconnaître qu'il eut été considéré comme un crime, et qu'il eut attiré l'horreur et le mépris sur son auteur. Ceux qui refusent à Sénèque le courage du philosophe stoïque, ne peuvent contester que s'il ne mettait pas la vertu en pratique, il en avait du moins le sentiment et l'intelligence; et l'on peut voir qu'en tout état de cause, il ne se serait pas mépris, qu'il n'aurait pas songé pas à excuser le crime; il l'aurait nié.
Ainsi affirmer par une déclaration solennelle qu' Agrippine était seule coupable; que c'était elle qui aurait tenté de tuer son fils; que c'était elle qui s'était punie; qu'aucun ordre n'avait été donné de la faire périr; telle aurait été la première partie du message ').
Puis , continue Tacite , il reprenait de plus loin les accusations ; il lui imputait d'avoir voulu s'associer à l'exercice du pouvoir , — forcer les prétoriens à obéir à une femme , — dépouiller le Sénat et le peuple de leurs droits et prérogatives; — il déclarait que frustrée de cet espoir elle avait pris en haine les soldats , le peuple et le Sénat ; — qu'elle avait voulu l'empêcher d'accorder les libéralités d'usage aux soldats et au peu-
1) Senèque dira-t-on peut-être, ne s'est-il pas trahi? quand le centurion vint lui signifier son arrêt de mort, n'a-t-il pas dit à son entourage.- «Est il un homme / qui ne connaisse la cruauté' de Ne'ron ? que reste-t-il à celui qui a tué son père „et sa mère si ce n'est d'ordonner la mort de celui qui l'a instruit et élevé?" Dans ces paroles que lui prête Tacite, (Annales XV. 72) nous n'avons évidemment que Texpression des sentiments qui sont personnels à l'écrivain ou qu'il suppose au personnage dont il s'occupe. C'était une méthode généralement usitée, et même beaucoup trop usitée par les historiens, de faire tenir à ceux qui sont en scène dans leurs récits des discours qui n'ont rien d'authentique; et les auteurs seraient certainement fort désappointés en beaucoup de cas si on leur voulait faire un mérite d'avoir textuellement reproduit les paroles 'd'un général ou même d'un orateur; ils entendraient revendiquer la forme et le fond comme leur œuvre, comme leur honneur.
pie, — qu'elle avait cherché la perte de citoyens illustres; — il ajoutait qu'il avait fallu employer la force pour l'empêcher d'entrer dans la salle des audiences du Sénat et donner ellemême les réponses aux dema?ides des ambassadeurs étrangers; — il attaquait perfidement les actes de Claude et rejetait sur sa mère la responsabilité de toutes les hontes de cette époque; — il disait enfin que sa mort était une heureuse fortune pour la république; — et enfin il racontait même le naufrage.