‹ Sénèque et la mort d'Agrippine, étude historiqueChapitre 20 sur 53 · SENTIMENTS DU SENAT ET DE THRASÉAS · texte numérisé non relu

SENTIMENTS DU SENAT ET DE THRASÉAS

Examinons maintenant la conduite des personnages qui formaient l'aristocratie romaine. Ceux-là pouvaient mieux connaître la vérité; ils avaient d'autres sources d'information que les ..acta diurna"; ils ne manquaient point d'amis qui se trouvaient alors à Baies et qui leur avaient certainement adressé des lettres confidentielles au sujet de la mort d'Agrippine.

Parmi les grands de Rome, il y avait des hommes prêts, eux et leurs clients, pour une révolution; les uns par amour de la république libre, les autres par ambition, d'autres encore n'ayant rien à perdre et tout à gagner dans un changement de prince ou une modification à la constitution '). Or dénoncer Néron, le déclarer parricide, n'était-ce pas le perdre? ou tout au moins rendi'e son renversement possible et engager à le tenter? Pourquoi donc les partisans de Rubellius Plautus ^) que toutes les voix désignaient pour le principat ont-ils gardé le silence? Comment Cornélius Sylla, le gendre de Claude ^), et ses amis n'ont-ils pas bougé ? Comment de tant d'hommes dont le courage ne pouvait être mis en doute, car ils feront grande figure dans les conspirations, aucun ne s'est élevé pour dénoncer le crime, pour soulever le peuple et l'armée, pour profiter de l'absence de Néron? Une pareille inaction ne peut s'expliquer si l'on admet que dans l'aristocratie romaine on fut dès l'abord convaincu du meurtre d'Agrippine.

Et le Sénat romain était-il si dénué de force vitale qu'il ressemblât à ce Sénat de l'empii'e français qui n'osait paraître douter de la sincérité de messages insolemment mensongers,

1) A. XV, 48 et suiv.

3) A. XllI, 23.

et qui s'empressait de mettre les dernières ressomxes du pays humblement aux pieds d'un parvenu dont l'orgueil ruinait la Patrie? Nous avons montré que non. Néron d'ailleurs n'avait pas de lauriers pareils à ceux d'Austerlitz et de léna ; il n'avait pas comme Octave triomphé à Actium ; il n'avait pas comme Germanicus été au delà du Rhin arracher aux barbares les aigles perdues par Varus. Il n'était encore qu'un jeune prince sous la tutelle de Sénèque et de Burrhus. Il n'était pas habitué à être passivement obéi; les Pères conscrits ne lui devaient pas leurs sièges dans la Curie; ils n'étaient pas ses créatures. Tout au contraire c'est à eux qu'il devait son élection; et il avait à se préoccuper, nous l'avons vu, de l'acceuil qu'il en recevrait. Au témoignage de Sénèque'), c'étaient les hommes les plus éminents de l'empire romain et les plus soucieux de la prospérité de l'état, ceux qu'aiguillonnait l'amour du travail. Eux aussi, ils félicitèrent Néron d'avoir échappé à la mort, et il nous est impossible de ne pas croire à leur sincérité.

S'il semble difficile au lecteur de changer de sentiment à l'égard du Sénat romain, de s'affranchir des idées classiques; s'il craint de se porter caution d'hommes inconnus sur lesquels on n'a cessé de répandre l'injure et la honte, qu'il veuille bien examiner avec nous la conduite de Thraséas.

Thraséas personnifiait le courage et l'honneur, nous dit Tacite'^). Tout le monde l'honorait, et son jugement sur les affaires de l'empire faisait loi pour l'opinion pubhque. Quand vinrent les mauvais jours pour Rome, il refusa obstinément ses prières pour la conservation de la voix du prince; il s'op-

1) De ProvidentiTi V: Labor optiraos citai. Seuatus pcr totum diem sœpc cousulitur qiiuin illo tetnporc villissimiis «[uisquc iii camjio otiuiii siium oblectcl.

2) A. XVI, 21, 22; virtiitcm ipsam.

posa à la divinisation ou canonisation de Poppée; il ne jurait jamais ni par Auguste, ni par César. Il osait fêter solennellement les anniversaires des Brutus et desCassius '); etles partisans de la liberté, des anciennes constitutions, voyaient en lui un Caton ou un Brutus -). Néron et ses partisans ne pouvaient que haïr un homme de cette trempe. Mais quand sa perte fut résolue , quand les plus illustres citoyens et les chefs du parti des honnêtes gens eurent péri et que vint son tour , le tyran n'osa pas faire comparaître devant lui ce Stoïque dont il redoutait les regards. L'estime et la considération suivaient donc légitimement Thraséas au Sénat, et il exerçait une grande influence sur ses collègues.

Or que dit, que fit Thraséas lorsqu'on apprit à Rome la mort d' Agrippine ?

Ecoutons Tacite'). „ Thraséas, nous dit-il, acceuillit par ,.un faillie assentiment les propositions d'ordonner des prières „ publiques et d'ériger une statue à Minerve; mais quand on „ proposa de déclarer néfaste le jour de naissance d' Agrippine, „il se leva et sortit;" et à ce sujet l'historien fait la réflexion suivante: „ce fut là pour lui une cause de danger sans être „pour les autres un signal de faire montre de courage."

Était-ce bien témoigner son horreur du parricide que de se refuser à déclarer néfaste le jour de naissance d' Agrippine, après avoir voté des actions de grâce et une statue à la fille de Jupiter pour la remercier d'avoir sauvé les jours du prince? Evidemment non. Nous ne savons pas trop quelle pouvait être la signification ou l'importance légale de la déclaration de néfaste appliquée à un jour déterminé. Mais trouver qu'une teUe déclaration du Sénat est de trop après les mesures déjà

1) Juvénal. Sat. V. 36.

votées, n'implique nullement une protestation contre la sincérité d'un message.

Il y a plus. Dana cette même année Thraséas prit la parole dans la Curie à l'occasion du procès d'Antistius accusé du crime de lèse-majesté pour avoir composé des vers satiriques contre Néron. Or dans son discours , nous dit Tacite *), „il fit l'éloge pompeux de César et demanda que sous un ^^excellent prince on ne déployât pas toute la sévérité de la „loi." Il se fit écouter de la majorité des Pères, il sauva la tête de son collègue. Et l'historien ajoute: ,, Thraséas agit „ ainsi par son habituelle fermeté d'âme et par le soin de sa „gloire."

Il faut donc convenir que le beau -père d'Helvidius, l'époux d'Arria, l'intime ami de Démétrius, que ce philosophe stoïcien n'a pas cru au parricide, — ou déclarer qu'il ne fut qu'un faux sage, un homme qui n'osa point manifester son indignation contre le plus abominable des crimes; car sa conduite n'a pas sensiblement diftéré de ceUe de ses collègues de la Curie.

l'opinion publique a l'égard de sénèque.

Revenons maintenant à Sénèque. Que pensait-on. que disait-on de lui?

Tacite ne rapporte aucun fait réel, ni même contestable qui puisse justifier ce qu'il avait annoncé, c'est-à-dure la manifestation de la colère et du mépris qu'il avait soulevé contre lui pour avoir fait l'aveu du crime et essayé d'en laver Néron. Tous les autres historiens sont également muets à ce sujet. 11 n'en pouvait être autrement. Il est, en eff"et,

l) A. 48, 49. Egregio princiiic . . . Cura multo honore Cœsaris.

évident que lorsque le ►Sénat entier, et tout le peuple témoignaient publiquement leur joie de voir Néron sauvé , personne ne pouvait proférer des clameurs contre Sénèque. Pouvait-on lui faire un crime d'avoir rédigé le message qui racontait l'arrestation du sicaire Agérinus au palais de Baies et le suicide d'Agrippine , alors que tout le monde tenait ou paraissait tenir le récit pour véridique. Et notons l'aveu de Quintilien qui laisse entendre que l'habilité déployée dans la rédaction du message au Sénat avait réussi à convaincre l'opinion publique de la criminelle tentative d'Agrippine.

Rome resta encore toute pleine des rêves qu'avait fait naî- ■tre l'élection de Néron, avec Sénèque pour conseiller, pour guide. Les traités de ,,la Douceur" que l'illustre philosophe adressait au jeune prince avait été , nous l'avons dit , une sorte de manifeste ou de profession des principes qui devaient être la règle de la nouvelle administration. Les droits et les prérogatives du Sénat avaient été solennellement reconnus. On avait aussi pu saluer avec joie l'espérance d'une nouvelle ère de justice et de paix. Le parti stoïcien qui n'avait cessé de réclamer la suppression du principat, le retour à la constitution ancienne , se ralliait au nouvel ordre de chose ; en son nom Lucain s'était écrié'): „ Si les épouvantables crimes de la „ guerre civile ont été la voie tracée par les Destins pour la „ venue de Néron, cessons de nous plaindre... Que sous l'é- „clat de ton astre. César, le genre humain pose les armes, „que la paix descendue du ciel ferme les portes de Janus, et ,; qu'un commun amour unisse tous les hommes." C'était alors un mouvement d'opinion semblable à l'illusion des philosophes du 18e siècle qui s'écriaient:

redeunt saturnia régna

1) Pharsale. Chant. 1er.

en voyant la couronne échue à un jeune prince ami des lettres et de la science, qui avait écrit V Anti Machiavel. C'était quelque chose qui aurait peut-être plus d'analogie avec l'enthousiasme qu'à tort ou à raison aurait excité en France l'élévation au trône du duc de Bourgogne avec Fénélon pour conseiller, de Télémaque et de Mentor.

Tout d'ailleurs semblait annoncer que les espérances du peuple romain ne seraient pas déçues. Sous la sage administration de Sénèque et de Burrhus, les approvisionnements de grains n'avaient point fait défaut dans la capitale; — au théâtre les spectateurs se trouvaient heureux d'être afti'anchis de la surveillance vexatoire d'une cohorte prétorienne'); — les exactions des fermiers de l'impôt étaient exemplairement réprimées ^) ; — les taxes étaient réduites ^) ; — le commerce maritime, la grande affaire du monde romain, était dégrevé de lourdes charges*): — les lois fiscales, qui jusqu'alors n'étaient que difficilement communiquées aux contribuables , furent rendues publiques et chaque citoyen put ainsi connaître ses obligations et ses droits ^) ; — les tortm'es ou du moins les plus cruelles furent abohes ^)\ — la peine de mort fut un instant suspendue dans tout l'empire et remplacée par celle des travaux forcés '); — les provinces étaient tranquilles ; — leurs plaintes étaient écoutées, et les gouverneurs accusés étaient sévèrement punis , s'il y avait lieu *) ; — les frontières du Danube et du Rhin étaient respectées des peuplades germa-

2) XIII. 30. 33. XIV. 18, cto.

4) id. 51.

5) id. 51.

7) Suétone Néron ;U.

niques; — sur l'Euphrate les Partlies étaient repoussés et Rome célébrait par des fêtes les victoires de ses armées; — au milieu de cette satisfaction générale, la loi de lèse-majesté n'avait jamais encore été invoquée ') , et l'on pouvait se croire revenu au temps idéal de l'ancienne république*).

Ceux qui s'intéressaient aux affaires publiques savaient quelle part revenait à Sénèque et à Burrhus de cet heureux état de choses ^). Mais dans les masses tout le mérite et toute la gloire de cette prospérité étaient rapportés au jeune César. Comment en aurait-il pu être autrement? Elles l'entendaient proclamer impérator *) ; elles lui voyaient élever des statues et des arcs de triomphe; elles entendaient répéter une foule de bons mots que la flatterie lui attribuait; elles appréciaient sa sagesse dans les lettres et les édits qui se publiaient sous son nom ^); eUes se plaisaient à louer en lui la beauté et les manières gracieuses de la jeunesse®).

Il nous paraît donc étabh qu'au moment de la mort d'Agrippine, aucune partie de la population romaine n'était prédisposée à voir en Néron un parricide, et qu'on ne pensa l^as alors ([u'il fut ou put être le meurtrier de sa mère.

REVIREMENT d'iDÉES DANS LE PARTI ARISTOCRATIQUE. — IL ACCUSE NÉRON DE PARRICIDE.

A quelques années delà la situation fut loin d'être la même. La paix intérieure avait disparu. La lutte des factions et

3) A. XIII. f) MV. 52.

5) XIIl. 28.

des coteries avait recommencé et avec elles les décrets de proscription ensanglantaient presque chaque jour la capitale.

Jusqu'alors la direction des affaires avait appartenu au Sénat , et le Sénat avait été dirigé par le parti des philosophes. Cependant il ne manquait, on le pense bien, ni au Palatin, ni dans la Curie elle-même des intrigants qui ambitionnaient de supplanter Sénèque. Il ne pouvait que succomber. Il n'avait pas le tempérament d'un Pdchelieu; et son pupil n'était pas un Louis XIII.

On n'eut pas de peine à réveiller en Néron les mauvais instincts de sa race, à lui persuader „ qu'il était temps pour „lui'de s'affranchir de la tutelle de son maître, qu'il n'était „plus un enfant, mais un homme dans toute la vigueur de „la jeunesse" i); ^t qu'il devait prendre pour modèle son „aïeul Octave qui à 19 ans avait soutenu la guerre civile" '■'). Sénèque perdit donc peu à peu toute influence. La mort de Burrhus lui ota tout appui, et amena sa retraite.

Une réaction se produisit alors au Sénat. Le parti philosophique fut mis en minorité sous la pression des amis et des flatteurs du prince, et avec l'aide des nouvelles recrues introduites par les décisions censoriales. Ceux-ci eurent avec eux tous ceux des Pères conscrits qui avaient été l'objet de blâmes ou de condamnations décrétés par la Curie sur la demande des chefs rigides qui avaient dirigé la conduite du Sénat en accord avec Sénèque '). On ne vit plus de gouverneurs de province redouter les plaintes des populations et les arrêts de la Curie ; mais tout Père conscrit qui par ses paro-

les, ses écrits ou son silence avait encouru l'inimitié du prince était sûr de ne pas être trouvé innocent *).

Néron se crut alors tout permis en fait de débauches et de folies; il se livra à sa passion pour le théâtre et le chant; il se montra en pubhc sur la scène la lyre à la main; il manifestait hautement sa prédilection pour les usages grecs.

La plèbe cosmopolite de Rome ne se sentit pas atteinte du changement qui s'était opéré dans la direction suprême de l'empire. Le pain n'avait pas augmenté de prix ; les fêtes étaient plus nombreuses et plus belles que jamais.

Il ne fut pas de même dans le parti aristocratique et national. Tous ceux qui s'étaient vus décheoir de leur position, tous ceux qui étaient menacés dans leur intérêts ou leurs honneurs , tous ceux qu'animaient l'amour du bien public et qui rougissaient de voir par quelles mains et dans quelle voie était dirigé le char de l'état, formèrent une opposition sourde, latente, et qui bientôt prit corps, se constitua en parti pour le renversement du prince et de ses soutiens ^).

Pour arriver à leur but ils n'avaient d'autres ressources que les conspirations ; ils les employèrent. Ces conspirations échouèrent. Combien peu réussissent!

Celle de Pison faillit atteindre Néron, ou du moins il le crut, et eut peur. Rien n'est plus cruel que le lâche. Tous ceux qui de près ou de loin avaient eu quelque attache à Pison, tous ceux que Néron craignait furent empitoyablement mis à mort. L'on vit disparaître successivement Sénèque, Corbulon, Thraséas, presque tous les grands citoyens de Rome.

Néron avait voulu porter la terreur chez ses ennemis, il la porta; mais il fit croître d'autant plus la haine légitime

Page 1