‹ Sénèque et la mort d'Agrippine, étude historiqueChapitre 21 sur 53 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

2) A. XV. 48 et Sni^'.

qu'il inspirait et le nombre des adversaires implacables de son pouvoir et de sa personne. Ne pouvant agir ostensiblement ils attendaient une occasion favorable pour le faire et dans les réunions intimes, dans les causeries du souper ils exhalaient leur indignation contre le prince.

Le temps oiî dominait l'influence d'Agrippine se montrait dans les souvenirs comme une époque de paix et de justice. On la regretta. On éleva des doutes sur la relation officielle du drame de Baies. On se demanda si ce mélomane sanguinaire n'avait lîas tué sa mère. On trouva suspect l'arrestation de l'assassin et le suicide de la veuve de Claude. On déclara que l'opinion publique pourrait avoir été trompée; on releva tous les bruits, toutes les indications qui pouvaient accréditer cette opinion ; tout ce qui pouvait satisfaire la haine était accueilli sans contrôle; on ne pouvait même manquer de se faire un plaisir d'imaginer des faits pour assouvir les rancunes; et dans ce monde de mécontents on n'hésita plus à affirmer qu'il y avait eu panicide.

11 nous est impossible d'admettre avec Suétone ') „que Né- „ron, au temps de sa puissance, laissa librement accréditer „ cette opinion; qu'il permit d'afficher et de colporter des épi- „ grammes telle que celle-ci: Néron, Oreste, et Alcméon sont „des parricides; qu'il toléra que les acteurs fissent des allu- „sions transparentes sur la mort de Claude et sur celle „ d'Agrippine." Était ce donc chose insignifiante que l'accusation de parricide? Les édiles qui avaient la, police de la ville et la censure des pièces qui se jouaient au théâtre, n'auraient certainement pas toléré l'affichage de telles épigrammes et permis de donner la pubficité de la scène à de si dangereuses plaisanteries ; c'eut été encouru' le risque d'être eux-mêmes accusés

1) Néron 39.

de complicité avec les ennemis du prince, les coupables de lèse majesté.

Tout au contraire, croyons-nous, certaines tragédies devaient contenir des allusions à la culpabilité d'Agrippine et les acteurs ne devaient point manquer de les souligner. De ce nombre était peut-être la Médée attribuée à Sénèque. L'orgueil, l'ambition du pouvoir, la jalousie, la situation, les fureurs, les forfaits de celle qui se flattait d'être la fille du Soleil ont de si frappants rapports avec les passions qui avaient animé la petite fille du Divin Auguste , qu'on ne saurait s'empêcher de se demander si cette pièce n'a pas été une œuvre de circonstance.

La liberté d'écrire ne fut jamais considérée dans l'antiquité comme un droit. Le poète qui faisait la satire d'un simple citoyen était passible de dommages-intérêts '); point n'est donc besoin de se demander s'il devait en cuire à celui qui s'attaquait à quelque personnage considérable ^); et à plus forte raison tout ce qui semblait devoir nuire au prince était crime.

Sous Tibère le Sénat avait à la presque unanimité condamné à mort un misérable poëte du nom de Lutorius Priscus pour avoir, dans l'espoir d'une récompense, pleuré dans un poëme la mort de Drusus qui n'était encore que très malade ^). Il suffit à Domitien de soupçonner une allusion à son divorce avec sa femme dans une tragédie du fils d'Helvidius, pour que l'auteur fut accusé de lèse-majesté et envoyé à la mort ').

Sous Néron la surveillance des productions de l'esprit n'était pas moins rigoureuse. Fal:»ricius pour avoir fait des vers contre des Sénateurs et des pontifes fut banni , et son ouvrage

1) Tacite A. I. 72. Horace. Sat. L. II, 1.

Si mala condiderit in qnem quis carmina jus est, Jadiciumque.

2) Juvenal, Sat. 1.

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