‹ Sénèque et la mort d'Agrippine, étude historiqueChapitre 24 sur 53 · III. 7. IV · texte numérisé non relu

III. 7. IV

3) Tacite. H. I. 2. II. 8. Suétone Nuron 40. 57. Vitellius. 11.

4) id. H. IV. 52.

de fables atroces , les vices et les crimes qu'avaient cachés les murailles de la maison dorée.

Si durant leurs jours de puissance les Césars , enfants d'Octave, furent entourés d'une foule d'adulateurs; si les poètes célébraient à l'envi leurs vertus et le bonheur de l'empire; avec la mort de Néron et l'extinction de leur race , tout changea pour eux. Leur mémoire ne trouva pas un ami, pas un défenseur; aucun des écrivains nourris à la table impériale ou enrichis de leurs dons n'éleva la voix en leur faveur ; du moins aucun écho n'est parvenu jusqu'à nous.

Le thème ordinaire de la flatterie à l'égard des Flavienset des Antonins était de faire la glorification de leurs vertus, de la prospérité et de la liberté qu'ils avaient ramenées dans l'empire; et de présenter en contraste les mœurs infâmes de la cour des Césars, les proscriptions des plus illustres citoyens, et l'avilissement auquel le Sénat avait été réduit. Une atrocité de plus ou de moins à leur compte, qu'importait ?

Sur l'ordre de Vespasien, Caius Fannius entreprit de faire l'histoire de la mort des victimes de Néron '), Il en avait écrit déjà trois livres, et paraissait être loin d'avoir fini, quand la mort le frappa. „I1 n'y avait rien, dit Bayle 2), ,,de plus propre qu'un tel ouvrage à rendre odieuse la mé- „ moire de Néron: c'était une espèce de martjnrologe. On sait „que les satires les plus finement écrites font incomparable- „ment moins de tort à un tyran qu'un martyrologe grossière- „ment compilé. Les dernières heures des persécutés les re- „ commandent par deux raisons très puissantes: l'une est „rétat de misère où ils sont ordinairement réduits; l'autre

1) Pline lie. Liv. V. ép. 5.

2) Dict. hist. et critique. Caius Fannius.

lis

„est la patience et les beaux discours qui accompagnent d'or- „dinaire leur combat, à tout le moins dans les relations. ,,Cela fait oublier les endroits de leur vie qui pourraient em- „ pêcher les effets de la compassion et de la vénération. Ju- „gez quels charl^ons de feu toutes ces choses amassent sur „la tête du persécuteur et du tyran. Je vous laisse donc à „ penser si cet ouvrage de Fannius n'était pas bien propre à „ inspirer de l'horreur pour la mémoire de Néron; car on y „ voyait les dernières heures d'une iniinité d'illustres persécu- „tés écrites avec une grande netteté." Et nous nous permettrons d'ajouter: avec aussi beaucoup d'imagination'). On ne pouvait qu'être bien reçu à affirmer quelque crime plus ou moins vraisemblable.

Les légendes se forment vite. Plus elles sont dramatiques , extraordinaires, mieux elles sont reçues, mieux elles se gravent dans les esprits. L'opinion n'avait pas et ne cherchait pas de contrôle. En peu d'années on ne reconnaissait

1) Fannius était Tami des Pline c'est-à-dire de hauts personnages attachés aux Flaviens et aux Ântonins. Pour avoir une idée de ce qu'avait été l'œuvre de Fannius, pour apprécier le calme et l'impartialité dont il avait conscience d'avoir fait preuve, lisons la lettre de Pline.

«On me mande, écrit-il, que Caius Fannius est mort. Cette nouvelle m'afflige -/beaucoup. J'aimais son urbanité et son éloquence; je prenais volontiers ces avis; •il était naturellement pénétrant, consommé dans les affaires et fertile en expédiens. «Ce qui est fâcheux , c'est qu'il n'a pu achever le magnifique ouvrage auquel il trauvaillait. Malgré ses nombreuses affaires du barreau, il avait trouvé le temps de «raconter les derniers moments de ceux qui avaient été mis à mort ou exilés par «Néron. Déjà trois livres de cet ouvrage étaient achevés; ils étaient écrits avec élé- / gance , en bonne langue latine , et en un style qui tenait autant à celui de la con- //vcrsation qu'à celui de l'histoire

//A la suite d'un rêve Fannius avait eu le fatal pressentiment de sa fin. Il s'était «vu étendu sur son lit, dans l'attitude d'un homme au travail, ayant devant lui son «coffre k papiers, quand entra Néron. Il s'assit sur son lit, prit le premier livre «déjà publié de ses forfaits, le lut en entier, en fit autant du second et du troisième, «puis se leva et se retira. Fannius fat saisi de frayeur et se persuada qu'il n'en «pourrait écrire davantage; c'est ce qui est arrivé."

plus même pour des hommes les princes sortis de la famille d'Auguste; on oublia qu'ils avaient pendant un siècle administré les provinces frontières à la satisfaction des peuples qui les habitaient; qu'ils avaient assuré l'intégrité de l'empire et affermi la paix dans le monde romain; qu'ils avaient dirigé les travaux du Sénat et fait décréter une foule de lois et mesures empreintes d'une véritable sagesse; on ne vit en eux que des monstres couverts de boue et de sang.

La génération suivante ne douta donc plus que Néron eut fait tuer sa mère. On demeura persuadé que l'opinion publique avait été égarée et que le message de Sénèque au Sénat n'était qu'un impudent mensonge.

INFLUENCE DES PRETEES SUR l'OPINION.

Les clergés encensent toujours les puissances dont ils pensent obtenir les faveurs. Après avoii' fait de Néron en son vivant une divinité de l'Olympe, ils en firent après sa mort un monstre pour plaire aux Flaviens.

Les collèges d'aruspices répétèrent que „ Néron avait avoué qu'il était poursuivi „ tantôt par le spectre de sa mère tantôt par les torches et „les fouets des furies" *).

Cicéron avait déjà dit: ^) „ne croyez pas, comme vous les „ voyez dans les tragédies, que les meurtriers soient poursui- „vis par les furies avec leurs torches ardentes; ce sont les „ remords seuls qui torturent la conscience des parricides et „vengent les auteurs de leurs jours." Du temps de Néron personne n'y croyait dans les classes éclairées, pas même les

1) Suétone. 30.

2) Pro Roscio Amerino.

enfants qui allaient à l'école'); et il n'est pas douteux que l'élève de Sénèque était aflfranchi de pareilles superstitions. Pour qu'il y eût quelque chose de vrai dans ce racontar de prêtres, il eut fallu que le prince tombât dans un état d'exaltation qui tint de la folie, et nous ne constatons rien de pareil chez lui. Nous le voyons au contraire se plaire à Antium dans le palais de sa mère, là où il avait reçu le jour ^); et il ne passa pas d'année sans se rendre à Baïes ').

Les grecs furent plus habiles. Ils dirent „que durant son „séjour à Athènes Néron n'osa pas assister aux mystères „ d'Eleusis parce que la voix du héraut en écarte les hommes „souillés de crime" *).

Quelle que vénération que l'on ait pour les mystères antiques, on ne peut croire que l'initiation eut été refusée au Président du Sénat Romain , au plus puissant personnage de l'empire , et surtout à celui qui, loin d'avoir le mépris et la brutaUté des Mummius, était plus ami de la Grèce qu'un Grec lui-même, qui se faisait gloire de paraître à leurs jeux, qui répandait des largesses, octroyait des privilèges et était acclamé sur le sol hellénique. Les éphores du temple eussent été au contraire très fiers d'inscrire au nombre des mystes le prince quelque souillé qu'il eût été , et de recevoir ses présents ; ils l'eussent proclamé frère de Phoebus , fils de Zeus. A qui fera-t-on croire que des aruspices ou des eunuques de Cybèle aient refusé à Constantin leurs cérémonies expiatoires? Il eût été aussi facilement absous , s'il eût voulu , par les païens qu'il l'a été par les chrétiens. Après la mort de Néron les hiéroiihantes d'Eleusis répandirent ce conte pour avoir les faveurs de ses successeurs, comme les

1) Juv. Nec pueri credunl. Sun. lettr. 24. Ncmo tain puer est qui Cerberum timeat.

2) A. XV. 3) XV. 41, 42. et suiv.

4) Suet. Ne'r. 34.

foiiilleurs d'entrailles et les corybantes prétendirent plus tard par dépit avoir rejeté Constantin de leur clientèle.

Les chaldéens dont le métier était de lire dans les astres la destinée humaine ne manquèrent pas l'occasion de faire eux aussi de la réclame *). Ils se vantèrent d'avoir été consultés par Agrippine au sujet de Néron et de lui avoir annoncé qu'il serait élevé au pouvoir, mais qu'il tuerait sa mère*).

Toutes ces légendes sorties des corporations religieuses de Rome, de Grèce, ou de Chaldée, n'ont aucun caractère historique; et elles ne peuvent nous offrir aucune base sérieuse d'éclaircissement.

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