LES TÉMOIGNAGES DE QUINTILIEN , DE JUVENAL ET DE PLINE
Des témoignages d'une tout autre importance sont ceux de Quintilien , de Juvenal , et de PHne. Il faut les peser avec soin.
QuintUien, ainsi que nous avons eu l'occasion de le voir, affirme que le crime a été ordonné par Néron. Dans l'exemple qu'il donne d'un redoublement, „geminatio", il dit: qualis est Senecœ in eo scripto quod JSfero ad Senatum misit occisA MATRE, après le meurtre de sa mère.
Juvenal compare Néron au fils d'Agamemnon par Agamemnonidœ crimen , et le déclare plus criminel, car Oreste n'a pas composé de poème sur la ruine de sa patrie ^).
Voici des témoignages nettement affirmatifs et ils émanent de deux hommes considérables. Mais il faut remarquer qu'ils n'ont pas été à vrai dire les contemporains du fait dont ils parlent*); ils ne nous rapportent que leurs sentiments, leur
1) H. I. 22. Suétone, Dômitien 14.
3) Juv. VIII, 214. Orestes Troïca non scripsit.
4) Quintilien n'avait qu'une quinzaine d'années et il n'était peut-être pas encore à Rome. Juvenal n'était pas né ou Tétait k peine.
croyance à ce sujet; et nous devons nous demander s'ils ont pris soin de s'enquérir de la vérité, s'ils avaient l'indépendance nécessaire d'esprit et de situation pour le faire.
Quintilien devait sa position à Galba ; il l'avait accompagné comme un de ses secrétaires en Espagne et était rentré à Rome à la suite des légions insurgées contre Néron, Après les guerres civiles, il s'attacha à Vespasien et se fit grassement récompenser des flatteries qu'il adressa à ce prince et à Titus, son fils '). Domitien lui confia ensuite l'éducation de ses petits neveux dont il espérait devenir le Sénèque. Écoutons en quels termes il témoigne au tyran sa réconnaissance et son dévouement, car il est nécessaire de bien connaître le caractère et les sentiments de ce témoin. ,,Pour- „rais-je, s'écrie-t-il publiquement^), diriger leurs études sans „ rester au dessous des espérances d'un prince qui réunit à „tous les genres de savoir les dons de la plus rare éloquence ? „ Qu'il me soit donc permis de l'invoquer, de l'appeler à mon „aide, de le mettre au nombre des Dieux dont j'implore le „ concours, lui dont la protection est si efficace pour les lettres."
Cet homme ainsi inféodé à la famille des Flaviens pouvaitil être impartial, tenait-il à l'être? Il ne jouissait pas d'ailleurs d'une réputation d'austère et véridique écrivain; on le considérait plutôt comme un rhéteur habile à défendre les plus mauvaises causes ').
Juvenal de son côté applaudit et nous applaudissons avec lui Vindex, Virginius, et Galba*); il flétrit Othon, et nous
1) Juvenal VII, 188—199.
unde igitur tôt Quinctilianus habet saltus? Exerapla novorum fatnrum transi.
2) Inst. Orat. introduction.
3) Die aliquem sodés hic, Quintiliane, colorem. Juv. Sat. VI, 280.
4) Sat. VIII, 221—223.
ne nous y opposons pas '). Mais plus jeune que Quintilien, n'ayant pas eu part aux largesses des Fia viens , pour lui rien de bon ne s'est fait avant les Antonins sous lesquels il écrivait. Il se garde de jamais faire l'éloge de Vespasien ou de Titus; il ne parle pas d'eux de peur d'exciter la jalousie de ses protecteurs; et quand il traine Domitien sur la clé, il le traite de Néron chauve, en ayant soin de ne le désigner que sous le nom de dernier des Flaviens; c'est évidemment pour associer Domitien à la répulsion qu'on avait alors pour Néron, et avec lui toute sa famille ^). Puis il s'écrie ^): „ César est le seul soutien, la seule espérance des gens de Jettres. Courage jeunesse studieuse! le prince vous regarde, „vous encourage et ne demande qu'à vous récompenser".
Nous ne pouvons donc prendre pour vérité historique l'affirmation de Juvenal. Sa situation ne lui permettait pas d'être impartial, et son tempérament ne le portait pas à chercher à l'être.
Nous avons encore un autre témoignage, témoignage important, celui de Pline l'ancien.
Dans son histoire naturelle *), il nous dit : „ Parmi les plantes „qu'il est imprudent de manger, je placerai à bon droit les „bolets, agréable aliment, mais célèbre pour avoir fourni à „Agrippine un moyen d'empoisonner son époux le prince „ Tibère Claude, et de nous donner du même cou\^ son Néron, ^^ce poison funeste aux hommes et avant tout funeste à elle-même".
Ainsi . selon Pline , Néron aurait été l'auteur ou la cause de
1) Sat. II. 99 — 107. — Othon cependant n'était pas dépourvu de qualités. H. I. 22, 51. 84.
2) Sat. lY. 38.
quum jàm semianimum laceraret Flavius orlcm ultimus et calvo serviret Roma Neroni.
3) Sat. VII. 1—25.
4) Liv. XXII. 46,
la mort de sa mère. Certes voilà une autorité considérable. Il a vécu au milieu de ces événements, et il avait écrit une histoire de ce prince, histoire qui ne nous est point parvenue. Nous devons cependant nous demander quelle est la confiance que mérite son témoignage. Pline est-il ici le savant sincère et désintéressé?
Pline n'avait obtenu aucune charge importante sous Néron. Bien plus , durant les dernières années de ce principat il avait mené une vie analogue à celle d'un suspect sous la Terreur ou à celle d'un Républicain après le Deux Décembre. Il composait des traités de grammaire pour ne donner aucune prise aux dénonciations. — A la chute de Néron au contraire, il devint un personnage important dans l'état, en s'attachant cofps et âme à la fortune des Flaviens. Il tenait d'eux la succession d'Anicetus, la haute charge de commander la flotte de Misène et d'assurer la sécurité des cotes méridionales de l'Italie. Et voici comment il parle de ses protecteurs ^) : „L'homme „ devient Dieu pour l'homme qu'il secourt. Ce chemin d'une „ telle gloire est celui qu'ont suivi tous les héros de Rome, „ c'est celui que foule de ses pas divins, entouré de ses fils, „Vespasien, le plus grand homme d'état, redor, de tous les „âges".
Nous ne lui chercherons pas querelle sur les qualifications divines qu'il décerne à Vespasien. Quand nous voyons Horace, Virgile, Ovide faire d'Auguste et des siens des personnages divins, et Lucain lui-même élever Néron au ciel, notre habitude de considérer la divinité comme un être mystérieux, suprême et unique , en dehors et au-dessus de l'univers , nous fait trouver en de telles louanges une exagération affreusement ridicule et platement servile; point ne jugeaient ainsi
1) Hiat. Nat. L, II. 5.
les romains de cette époque qui attribuaient à la divinité des caractères tout autres. En proclamant dieux les hommes illustres, en les plaçant dans l'olympe, ils n'agissaient pas autrement que nous ne le faisons en décernant la qualification de saints aux hommes dont la vie a été vertueuse à nos yeux, ou à ceux parmi les vivants dont nous voulons glorifier les vertus.
Mais étant donnée la situation qu'avait eue Pline sous Néron et celle qu'il avait acquise sous Vespasien, il lui devait être difficile d'être impartial.
Pden n'empêche, il est vrai, d'être à la fois partial et véridique; rien n'empêche que la passion, tout en refusant de reconnaître ce qu'un homme a pu faire de bien, ne lui impute à charge que des méfaits certains. Est-ce le cas de Pline? nous ne le pensons pas.
On peut voir combien le naturaliste est peu préoccupé de ne rien avancer que d'exact au sujet de Néron, combien peu de soin et de discernement il a porté dans le contrôle des faits qu'il rapporte sur ce prince.
Ecoutons le: „Des phénomènes étranges, dit-il '), se sont vus „ durant la dernière année du principat de Néron, ainsi que nous „ l'avons rapporté dans l'histoire que nous avons écrite des cho- „ses de cette époque : des fleuves ont remonté vers leurs sour- „ces; — un intendant du prince possédait dans le Samnium ^(?^e ,^prairie et un bois d'oliviers séparés par une voie publique ; ils „changèrent réciproquement de j^osition ; la prairie fût transportée ,.à la place qu'occupaient les oliviers, et les oliviers se trou- „vèrent dans l'emplacement où avait été la prairie".
Pour que Pline ait pu croire de telles absurdités ou pour que sans y croire il les ait racontées dans son histoire de
1) N. N. Liv. II. 106, 8. 85. — Liv. XVII. 38.
Néron, et qu'il les ait reproduites deux fois dans son Histoire Naturelle, il faut convenir qu'il devait avoir le cerveau bien sollicité par la rancune personnelle et la passion politique.
Nous sommes donc pleinement autorisés à supposer qu'il avait, comme son ami Caius Fannius, composé un pamphlet politique dans l'intérêt de Vespasien, un de ces ,^recentibus odiis composites" '), dans lesquels le souci de la vérité ne tenait pas une grande place. Pline écrivait, en effet, à un moment où les luttes étaient chaudes, où les partisans de Néron s'agitaient , et troublaient les esprits en annonçant son prochain retour.