LE FILS ET LA MERE
En l'an 59 de notre ère, Néron avait 22 ans, et depuis un lustre déjà il avait été revêtu de la dignité de Premier du Sénat. Jouissant alors d'une immense popularité, objet de toutes sortes d'adulations, le jeune prince semblait avoir oublié ce qu'il devait à sa mère. Il lui avait retiré sa garde d'honneur; il lui avait ensuite enjoint de quitter le Palatin et l'avait réléguée dans l'ancien palais d'Antonia; il ne se montrait plus chez elle que rarement et toujours escorté de centurions. Agrippine voyait la solitude se faire autour d'elle ; personne ne la consolait; personne ne la visitait; elle était frémissante de dépit ^).
1) Tacite A.XIll. 18.
Il est dans l'ordre des choses de la nature qu'une mère tienne à conserver la confiance de son fils et son influence sur lui; c'est un droit que lui donnent les soins et le dévouement quelle lui a prodigués. Si la mère est une régente, à l'amour maternel se joint l'ambition féminine, et malheur à qui voudra lui enlever le pouvoir avec l'autorité maternelle !
A qui Agrippine attribuait-elle sa disgrâce? Était-ce à Sénèque ou à Burrhus, h ceux qu'elle avait placés d'accord avec le Sénat près de Néron?
Bien rarement l'on voit les ministres choisis par une régente essayer de tromper sa jalousie toujours en éveil, pour capter à son détriment toute la confiance d'un jeune prince. Tacite, en eff'et, nous montre Burrhus et Sénèque intervenant comme conciliateurs ^) entre la mère et le fils. S'il en eut été autrement , si Agrippine eut eu quelque soupçon contre Sénèque , l'histoire eut conservé trace de la haine de cette femme altière et violente. Catherine de Médicis fait bon ménage ^ avec le rigide chancelier de l'Hôpital ; mais dès qu'elle craint que Coligny ne domine Charles IX, elle arme Maurevel d'une arquebuse.
Qui donc enlève à Agrippine tout empire sur son fils, et par suite toute autorité dans l'état? Une maîtresse, Poppée. Agrippine, dit Tacite, voyait avec jalousie l'influence que la séduisante femme d'Othon prenait sur le jeune César, et celle ci faisait tous ses efforts pour l'éloigner de sa mère. C'est donc contre Poppée qu'aurait eu à lutter Agrippine ^). Par quelles armes?
Pour disputer le cœur de son fils à cette rivale, pour re-
i) A. XIV. 30.
conquérir son empire sur lui, Agrippine n'aurait pas craint, dit-on, de recourir à l'inceste "). Suétone affirme qu'il a été consommé; mais quand il veut nous exhiber pour preuves
des plus affreux plaisirs la trace encore récente,
il ne démontre que son goût pour les ordures ^).
D'après Tacite ^) Néron aurait été détourné de cette infamie par l'adresse de l'affranchie Acte que Sénèque mit dans ses bras et qu'il chargea de lui faire comprendre que les légions et leurs tribuns ne supporteraient pas un chef ainsi souillé.
A cette lecture Voltaire s'écrie:*) „ Voilà un sage précep- „teur que ce Sénèque! quel philosophe"! Est ce une raillerie ? On serait tenté de le croire, car Voltaire n'aimait ni la personne ni les doctrines de Sénèque. Les principes philosophiques de l'ami de Démétrius et d'Attale cadraient mal avec les idées de l'auteur du „ Mondain"; et il paraît s'être laissé influencer par les calomnies de Dion qui vont jusqu'à vouloir faire de l'illustre Stoïcien une sorte d'Eumolpe ^).
Cependant Voltaire ajoute: „Vous observerez qu' Agrippine „ était veuve de 3 maris, qu'elle avait 50 ans quand elle est „supposée solliciter son fils à l'inceste. Moins un fait est „ vraisemblable , plus il exige de preuves. De bonne foi, une „mère couche-t-elle avec son fils, comme le dit ce Cluvius, „ devant son gouverneur et son précepteur, en présence des „ convives et des domestiques? Un autre historien véridique „de ces temps-là, Rusticus, dit que c'était Néron qui avait „des désirs pour sa mère et qu'il était sur le point de cou-
2) Nu'ron. 28.
4) Pyrrhonisme. (.'h. XII 1.
5) H. R. L. 61. Ch. 10.
„cher avec elle quand Acte vint se mettre à sa place. Rien ,,de tout cela n'est vraisemblable."
Puis entre Agrippine et Poppée quelle place, en vérité, quelle influence aurait pu avoir Acte?
Il n'y a donc rien de croyable dans une si honteuse histoire, et Sénèque par conséquent n'a pu y jouer aucun rôle analogue à celui que ses détracteurs ont voulu lui attribuer. Les historiens, s'ils avaient eu quelque pudeur, n'auraient pas du rapporter une telle infamie quand elle n'est nullement appuyée de preuve, ni même de probabilité.
D'ailleurs, ils se condamnent eux-mêmes. Ils reconnaissent, en effet, que la fille de Germanicus n'était pas femme à soufft'ir que son orgeuil s'abaissât à user de caresses et de flatteries envers un fils ingrat, même pour ressaisir le pouvoir qui lui échappait. Ce qu'elle voulait, disent-ils, c'était une éclatante vengeance pour les humiliations qu'on lui avait infligées. Elle avait fait élire un prince, elle croyait pouvoir en faire élire un autre. Et par la manifestation de son dépit, par ses reproches, ses blâmes, ses menaces, ses intrigues, Agrippine, déclare Tacite'), „ était devenue à chargea „ Néron en quelque lieu qu'elle se trouvât."
Ainsi quelle qu'ait été la conduite antérieure d' Agrippine à l'égard de son fils, aucune réconciliation n'était désormais possible, aucune réconciliation n'était désirée.
Agrippine songea-t-elle en cet état des choses à faire périr son fils? Elle en fut accusée^). Des délateurs prétendirent qu'elle machinait de se défau'e de Néron et de favoriser ainsi l'élection au principat d'un descendant d'Auguste, Pubellius Plautus , dans l'espoir de l'épouser et de le dominer comme
elle avait fait de Claude. Cette révélation vraie ou fausse terrifia ou parut terrifier Néron; il voulait que sa mère fut tenue pour criminelle et frappée aussitôt.
Mais Sénèque et Burrhus s'y opposèrent; ils déclarèrent qu'ils ne prendraient aucune mesure contre Agrippine avant de l'avoir entendue dans sa défense. En conséquence ils procédèrent à son interrogatoire, et sur ses réponses ils crurent ou parurent croire à sa non-culpabilité. Ils avaient espéré sans doute par une sorte de replâtrage ramener pour quelque temps la paix au sein de la famille d'Auguste. Peine inutile. Agrippine, et c'était à prévoir, se crut plus forte, plus redoutable; elle demeura persuadée qu'on n'oserait sévii' contre elle, et elle continua ses intrigues et ses manœuvres à tel point que Néron fut ,. effrayé des violences et des menaces de sa mère".
Dans une telle situation quelles mesures Néron allait-il prendre de son côté?
D'après Dion „Poppée lui persuada de se défaire d'Agrip- „pine, lui affirmant qu'elle était assurée qpe sa mère tra- „mait sa perte" ^).
Suétone nous dit *): „trois fois Néron essaya d'empoison- „ner Agrippine; mais ce fut en vain, parce qu'elle était „munie d'antidotes. Il fit ensuite disposer un plafond qui „devait s'écrouler sur elle pendant son sommeil; mais l'indis- ,.crétion de ses complices éventa son projet".
Il ne nous paraît pas croyable que Néron ait pu corrompre aussi souvent les serviteurs dévoués de sa mère, et surtout qu'il ait pu faire installer dans sa propre chambre à coucher un plafond qui dut l'écraser. Suétone nous fait ici un véritable conte de vieille femme.
]) l-XI. 12 2) Néron 34.
Tacite, en effet, rapporte avec plus de vraisemblance que Néron, plein de haine contre sa mère, désirait bien s'en débarrasser, mais qu'il n'osait rien tenter contre elle. „I1 son- „gea d'abord au poison, dit-il, et il y renonça car il lui parut ^^difficile de corrompre les serviteurs qu'elle avait su attacher à Joëlle, de tromper sa défiance que l'habitude du crime tenait ,^en éveil et de triompher des antidotes dont elle était tou- „jours prémunie; et d'autre part il ne pouvait le lui faire „ prendre à sa table sans réveiller le souvenir de la mort de „Britannicus et donner lieu à d'inévitables soupçons. Il eut „ensuite l'idée d'employer le fer, mais il ne crut pas pos- „sible en ce cas de cacher le meurtre, et il craignit en outre „que l'homme chargé d'une telle mission ne refusât de l'exé- ,,cuter".
Les choses paraissaient donc arrivées à ce point que nul 'n'aurait pu dire qui de la mère ou du fils montrerait plus d'impatience, qui craindrait d'être devancé dans le crime.
LES QUINQUATRIES.
Telle était l'animosité que nourrissaient l'un contre l'autre Agrippine et Néron, quand le beau soleil du mois de Mars ramenait sur les bords du golfe de Naples les Grandes Fêtes de Minerve.
Les dieux comme les mortels ont leurs heures de vogue et d'oubh. Dans la trinité Capitolienne formée de Jupiter, Junon et Minerve, la Fille du roi des cieux recevait alors plus d'hommages et plus d'invocations que son Père ou que sa jalouse et puissante marâtre.
Depuis que Rome s'était déclarée la fille de Troie et que César s'était fait l'héritier de Priam, Minerve était devenue la principale des divinités protectrices de Rome et de
la Famille d'Auguste ') La ville de Romulus prétendait avoir pour gage de ses destins cette même statue de la déesse qui était descendue autrefois du ciel dans les murs d'Ilion. On ne pouvait dire comment elle la possédait; mais rien parait-il, n'était plus certain ^), et pour qu'elle ne put pas être dérobée par quelque nouvel Ulysse, elle était placée dans le temple de Vesta où la flamme sacrée l'éclairait toujours; personne ne pouvait la toucher, hors la supérieure des Vestales ').
Minerve n'était pas la protectrice de Rome et des Césars seulement; elle était la patronne vénérée de tout le monde; eUe était, on peut dire, le Saint Esprit des Romains. Ecoutons Ovide. „Gar(;'ons et jeunes filles, s'écrie-t-il *), ornez de „couronnes la statue de Pallas! Celui qui plaira à la déesse „deviendra savant; à celle qui l'aura honorée Pallas appren- „dra à vider ses quenouilles, à faire courir ses navettes. Ho- „norez Pallas, foulons qui rendez aux vêtements leur blan- „cheur perdue! Honorez Pallas, vous qui faites des vases „d'airain! Cordonniers, sans l'aide de Pallas nul de vous ne „saura faire une bonne chaussure! Si Pallas lui devient con- „traire, l'ouvrier le plus habile, eût-il vaincu Epéus, nevau- „dra pas un manchot. Vous aussi médecins, quoique disci- „ples d'Apollon , n'oubliez pas d'apporter à la déesse une part „de vos profits. Et vous, maîtres sévères, dont la fête de „la déesse réduit le salaire, gardez vous de maugréer contre „son culte; c'est elle qui vous amènera de nouveaux disciples. „Vous qui maniez le compas, vous qui employez les cou-
1) Tacite H. IV. 53. Pharsale I et IX.
2) Ovide, Fastes. VI. 416 — 450. Pallada Koma tenet . , . auctor in incerto; les est romanà.
3) Id. 436.
4) Ovide, Fastes III. 815 et suiv.
„leurs, vous duiit la inaiu savante donne la vie au marbre, „ n'oubliez pas que Pallas est la déesse protectrice de tous les „arts. Elle est surtout la déesse de la poésie; ah! puisse-t- „elle me favoriser d'un regard propice!" Génie de la science et de l'industrie , Pallas était encore la déesse des batailles ^).
Il eut été aussi difficile alors de trouver une riche demeure, une boutique où manqua l'image de la Vierge-Esprit, qu'il le serait aujourd'hui d'entrer dans une maison de l'Italie méridionale où il n'y eut pas de madone.
La fête de Minerve était donc une fête générale, célébrée par tout le monde. Qui n'avait à solliciter sa protection?
C'était aussi une fête religieuse, officiellement chômée, durant laquelle tous les travaux devaient cesser '^).
Aussi pendant 5 jours toutes les boutiques sont fermées, les écohers sont en vacances, les magistrats suspendent leurs audiences. Gens de la plèbe, de la bourgeoisie, de la noblesse, tous sont aux jeux, aux festins et aux cérémonies religieuses.
Les personnes de médiocre condition passaient leurs jours de fêtes à Rome. L'aristocratie et les riches de toutes classes émigraient, se rendaient sur leurs domaines ruraux ou dans leurs viUas de plaisance. Il était surtout de mode de venir sur les bords riants du golfe de Naples où les feux du Vésuve n'avaient pas encore jeté la mort et la désolation.
Alors'), comme au temps d'Horace*), aucun lieu de l'univers n'égalait aux yeux des romains les charmes et la beauté
1) Fastes III. 314.
3) Virgile, Georgiques. I. 268. Perse. Sat. IV. 28. Tacite A. XIII. 41.
3) Tacite A. IV. 67.
4) Epitres. 1. 1.
Nullus in orbe sinus Baiis prœlacet amsenis si dixit dives, lacus et mare sentit amorem festinantis heri.
de Baies; et plus tard malgré les menaces du volcan, la vue de ces rivages chassait l'humeur satirique de Juvénal '), lui faisait tomber les tablettes des mains, et le rendait presque indulgent pour les personnages qui à Rome excitaient son indignation. Aussi n'était-il pas de patricien, de chevalier de distinction, de vir novus ou de dives qui ne se fit un point d'honneur d'avoir une résidence au golfe de Naples. On s'y disputait le terrain; on empiétait sur la mer ^); et l'on peut voir encore sous les eaux les fondements de quelques-unes de ces maisons princières. Quelle fortune ne fallait-il pas avoir pour posséder une de ces villas! Celle du cap Misène qui avait été adjugée à Cornélie la mère des Gracques pour 75.000 sesterces, soit environ 21.000 francs, avait été plus tard payée par un Lucius Lucullus 33 fois cette somme '), c'est-à-dire environ 700,000 francs. Que devaitelle valoir sous les Césars? Caton, Cicéron, Sénèque ne purent s'affi-anchir d'une mode contre laquelle ils protestaient pourtant au nom du bon sens et de la moraUté ").
Néron avait à Baies un château , castellum. Près de Misène, à Baules, Agrippine avait aussi le sien.
Durant les cinq jours consacrés aux fêtes de Minerve, ce n'étaient que solennités rehgieuses, combats de gladiateurs et de bêtes féroces, amusements, chants, promenades et régates sur le golfe, festins dans les viUas et dans les tavernes. Comme toutes, les fêtes religieuses de l'antiquité c'était en même temps une grande foire.
De Baies on voyait apparaître à l'horizon de nombreux
1) Juv Satire. 3.
2) Horace, Odes II. 18. Summovere littora Pariira locuplcs continente ripa.
3) Mommsen, H. R. Liv. IV. ch. 11.
4) Senèqiie, lettre 51. Itaqae de secessu cogitans nunqiiam Canopum eliget quamvis neminem Canopus esse frugi vetet; ne Baiis qnidem.
navires arrivant d'Orient. ,.0n se pressait alors sur les je- „tées ') et sur le rivage pour assister à ce spectacle. On „ voyait à la hauteur de Caprée les matelots monter sur les „vergues et carguer les huniers pour n'entrer au port que „sous les basses voiles. Parmi eux se distinguaient les ^alexandrins qui seuls avaient le privilège de garder toute „leur voilure déployée jusqu'à Pouzzoles".
Quand les bâtiments étaient proches, on voyait au-dessus des Hsses les têtes de nombreux passagers qui contemplaient du bord le pays où ils venaient chercher fortune. Parmi eux se trouvaient mêlés aux marchands et aux bateleurs, des médecins ^), des devins, et des prêtres; la plupart de ceux-ci professaient tous ces arts à la fois; ils apportaient des amulettes de toutes soi tes, des statuettes d'I&is en marbre ou en ivoire, des médailles du Dieu % et avec elles la santé sur la terre et le bonheur au delà de la tombe. La clientèle ne leur manquait pas; car U n'était guères d'homme ou de femme qui ne fut affiliée à quelques confrérie orientale *).
On voyait aussi sur le pont des cages oii rugissaient de terribles fauves destinés aux amphithéâtres ou formant les ménageries de bestiaires ambulants ^).
Pouzzoles et Ostie étaient les deux grands marchés de l'Italie. C'est dans ces deux ports oii se concentrait le commerce d'importation que l'orient venait reprendre les contributions qu'il avait payées aux maîtres du monde ^). Ostie
1) Sénèque, lettre 77.
2) Pline H. N. XXIX. 30.
3) Pétrone, Satyricon 11, 15, 16, 17. Pridie enim sacrum Jsidi navigiuni manubiis oneratum vicinis scopulis alliserat . . .
4) Mommsen, H. Rom. Liv. III. ch. 13. Liv. IV. cli. 12.
5) Pline H. N. XXVI 4.
6) Tibère, étranger aux théories du libre échange, se plaignait de voir le numé-
avec sa rade mauvaise et insuffisante, mais plus voisine de Rome et en communication avec elle par le Tibre, avait le trafic des grains et des marchandises lourdes. On les transbordait dans des chalands que des mules ^) ou des files de mariniers 2) marchant sur les berges balaient contre le courant du fleuve jusqu'à l'emporium de la capitale. Le commerce de luxe avec l'Egypte et l'Asie florissait surtout à Pouzzoles; il trouvait à Baies et dans les autres villes de plaisance du golfe, toutes les riches familles de Rome disposées à faire emplette des produits de l'industrie orientale.
Quels attraits , quelles distractions dans l'achat ou l'examen des objets qui formaient les riches cargaisons de ces navires! Ils portaient de fins tissus de soie qui permettaient aux coquettes de se couvrir d'élégantes tuniques sans rien dérober aux regards de leurs formes séduisantes ^); des étoffes attahques tissées d'or pour les péplum; des broderies aux multiples couleurs; des couvertures ou tapis de lit de Babylone qui se vendaient au poids de l'or *); des bijoux et des objets de parure; des meubles élégants; des coffrets artistement sculptés; des parfums renfermés dans des nacres, dans des flacons de cristal ou dans des vases d'albâtre ornés d'inscriptions hiéroglyphiques; des œufs d'autruches peints avec art, et une foule d'objets de curiosité ^).
Toutes ces marchandises ne restaient pas étalées dans les magasins qui s'ouvraient sous le grand portique du quai de
raire de l'empire passer aux mains des étrangers et des ennemis, en échange de vains objets de luxe. Pline fait entendre les mêmes plaintes. H, N. VI. 26, 32. XII. 41.
1) Horace, Sat. 1—5. v. 1— 25. Tacite. A. III. 53.
2) Ovide Fastes IV. 295—337.
3) Pharsale X: Candida sidonio perlucent pectora filo
Quod nilotus acus compressum pectine sorum Suivit et extremo laxavit stamina vélo.
4) Pline VIII. 74.
5) Pline nous fait connaître le prix de la plupart de ces objets.
Pouzzoles. Grecs, asiatiques, égyptiens avaient vite fait leurs ballots et allaient de villa en villa chercher de riches acheteurs *).
Ceux qui entre tous taisaient bien leurs affaires étaient les vendeurs de pierreries. Quand un de ces égyptiens en tunique blanche étalait dans un peristylium ses écrins de pierres précieuses, il ne se bornait pas à faire admirer la pureté de leur éclat, il contait toutes sortes d'histoires fabuleuses sur l'Inde et les dangers qu'avaient couru les marins dans leur voyage à Taprobane ^). Il n'était point alors de matrone qui n'adressât des paroles aimables à son époux, point de courtisane dont les yeux ne se tournassent amoureusement vers son amant pour obtenir ces perles , dont les dames chargeaient leurs doigts, leurs oreilles, leurs chaussures, et qui, disaient-eUes , étaient aussi indispensables pour marquer leur qualité que les licteurs au magistrat ^).
Le premier jour des Quinquatries ne pouvait être souillé par le sang; c'eut été un crime de lutter en armes en un pareil jour, car c'était celui où naquit Minerve. Tout devait être uniquement à la paix, aux actes de dévotion ^).
Dans chaque famiUe la statuette de la déesse, qu'elle fut de marbre, d'ivoire ou de cire selon les conditions de fortune de chacun, était ornée de festons et de fleurs. On honorait chacun chez soi la Vierge-Esprit indépendamment des solennités publiques ^).
1) Juv. Sat VI.
2) Pline. H. N. XII. 42. VI. 24.
3) Pline. H, N. IX. 56: affectant jam et pauperes, lictorera femina; in publico unionem esse dictantes.
4) Ovide. Fastes. III.
Sanguine prima vacat; nec fas concurrere ferro. Causa quod est illâ nata Minerva die.
5) Juve'nal. XII. 87, 88.
uo
Mais voici venir le cortège sacré , la pompa , qui va porter à la fille de Jupiter les dons offerts par la piété.
La voie est jonchée de feuilles et de fleurs '); partout sont tendues de riches étoffes 2) ; on forme la haie pour voir le défilé des mystes. En avant les crieurs calatores font cesser toute occupation , fermer toutes les boutiques ; ils imposent le silence et exigent les marques de respect dues à la déesse. Tous les membres de la procession portent des couronnes de lauriers ou de roses. En tête marchent les vieillards et les matrones vénérables; ils tiennent à la main des branches d'olivier. Suivent les jeunes chevaliers en grande tenue militaire ; sur leurs têtes brillent des casques étincelants ; leurs poitrines sont couvertes de cuirasses à écailles; de la main gauche ils tiennent de petits boucliers ronds; les mains droites sont armées de lances; tous se font remarquer par leur attitude martiale. Viennent ensuite de jeunes garçons chantant des hymnes en l'honneur de la déesse. Après eux les canéphores, vierges choisies dans les familles du plus haut rang, attirent tous les regards par leur beauté , leur démarche et la richesse de leurs vêtements; leurs mains soutiennent gracieusement des corbeilles placées sur leurs têtes et qui contiennent les gâteaux, les fruits, et le riche voile, le péplum tissé d'or, les urnes de parfum et les autres présents offerts à la déesse. Le cortège se ferme par un essaim de gentils enfants que l'amour maternel s'est plu à revêtir de robes éclatantes de blancheur. A leur suite viennent des artistes gagés qui jouent de la flûte ^) et de la lyre; puis des danseurs qui re-
1) Tacite. H. II. 70.
2) It jier velatas annaa pompa vias. Ovide, amores. 111. L8. 12.
3) Ovide. Fastes VI. 630—710.
Sum tamen inventrix auctorque ego carminis liujus. Hoc est cur nostros ars colat ista dies.
présentent au son de la musique le combat de Minerve contre les Titans ^).
Après le coucher du soleil, à toutes les fenêtres brûlaient des lampes qui éclairaient les quais et les rues; et il semblait aux esprits poétiques que la clarté du matin eût déjà dissipé les ténèbres de la nuit ^).
Le lendemain de la procession solennelle toute la ville se pressait, se bousculait, se disputait à la porte du temple; chacun voulait être des premiers à jeter des grains d'encens sur le foyer de l'autel et porter son offrande particulière. C'était selon la fortune du suppliant des vases d'or, ou d'argile, et même des gâteaux de farine ^). Les femmes surtout se faisaient remarquer par leur impatience, leur hardiesse à percer la foule; elles iDrùlaient d'admirer la toilette de la Vierge, l'élégance et la richesse de sa parure ").
Mais les jours suivants l'arène est ouverte , car Pallas est aussi la déesse des batailles et elle aime à voir étinceler les glaives ^).
A Baies il n'y a pas d'amphithéâtre. Les carrefours servent d'arène à quelques entrepreneurs de spectacles qui promènent leurs gladiateurs de ville en ville «). Sur des échafaudages dressés sur la voie publique ') prennent place les petites gens, les mariniers, les marchands de tous pays. L'aristocratie ne s'y montre pas. Les grandes luttes sont à
1) Au golfe de Naples, dans cette contrée toute grecque (Neapolim quasi grsecani urbem, Tacite A. XIV. 24) on ne manquait pas, croyons-nous, de reproduire en partie les cére'monies des panathénées.
2) Juv. XII. 92:
Et matutinis operitur festa lucernis.
3) Ovide, métamorijlioses VII. 586—592. l'erse sat. V. 120. II. 52-59. 7B.
4) Theocrite, Les Syracusaines.
5) Ovide, Fastes III. 813—814.
6) C'étaient les circumforeani lanistse. Tacite II. III. 71, 96: editis tota urbe vicatim gladiatoribus celeliravere. Ces sortes de combats se donnaient comme le sont de nos jours les courses de taureaux dans les petites villes d'Espagne.
7) Tacite À. XI Y. 13.
Pouzzoles. Le jour de spectacle de longues Aies de litières escortées de nombreuses troupes d'esclaves couvrent la route qui contourne le golfe; les cymbœ sont remplies de passagers; tout ce monde se rend à la riche ville des marchands. Là on s'étouffe aux vomitoria du magnifique amphithéâtre ; ses gradins se remplissent d'une foule tumultueuse. De la grande trappe placée au miheu de l'arène ^) sortent comme de dessous terre les gladiateurs armés; et les cris, les huées, les applaudissements retentissent à chacune des péripéties du combat.
Hors de l'enceinte des gladiateurs des cercles ^) se forment autour des saltimbanques. On admire le cernuus qui fait des sauts périlleux et marche sur ses mains, la tête en bas, au milieu de glaives plantés sur le sol; on applaudit le jongleur syrien pilorius qui fait mouvoir en l'air une infinité de boules sans en jamais laisser tomber une seule; on regarde le funambule danser sur la corde en modulant des airs asiatiques sur sa double flûte ; on suit attentivement les exercices des porcs ^) et des chiens savants qui obéissent au circulator. Les fripons, on le pense bien, n'ont pas manqué au rendez-vous et pas mal de manteaux et de bourses ont changé de maîtres.
De toutes les distractions le jeu est peut-être la plus recherchée.
„Mon cher Tibère, écrivait Auguste *), nous avons „joyeusement passé les Quinquatries. La bourse de jeu, fo- ^^rum aleatorium, a été chaudement agitée. J'en suis pour ,,20,000 sesterces. Mais si je n'avais pas été si facile, si je
1) L'amphithéâtre Je Pouzzoles est passablement conserve.
2) Satyrlcon 28. Kl circulis hulentum aceedere.
3) Satyricon 47.
4) Suétone, Aug. 71.
„m'étais fait exactement payer j'en aurais gagné plus de „ 50,000". Dans le peristylium ou la pinacotheca de chaque villa, de chaque castellum sont dressées les tables de dés, abaci] et tout autour d'elles de nombreux parieurs regardent avec émotion les 3 cubes d'ivoire qui sortent du cornet. Estce pair, est-ce impair? Est-ce le point de Vénus, est-ce celui du chien?
Les gens du peuple qui n'ont pas de saUes à leur disposition, jouent dans les rues, dans les carrefours, ou sur les jetées. Ici l'on entend crier et gesticuler ceux qui font à la mourre, micatio; là volent en l'air les as et il s'agit de deviner pile ou face, tiavia aut capita.
Pendant ce temps des essaims de barques, cymbae '), peintes de mille couleurs, ornées de brillantes draperies, se mouvaient gracieusement sur les eaux bleues du golfe et portaient de joyeux groupes de promeneurs qui parsemaient l'onde de fleurs et faisaient retentir les airs de leurs chants ^).
Les courses nautiques animaient également ces jours de fêtes. La foule se pressait sur le rivage pour assister aux régates traditionnelles. C'est là que Virgile ^) avait vu ces jeunes rameurs aux fronts ceints de feuilles de peuplier, aux épaules nues et luisantes, dont les bras étaient tendus sur les rames , et dont les oreiUes étaient attentives au signal du départ; c'est là qu'il avait vu ce rocher que les concurrents devaient contourner pour regagner le port ; c'est là qu'il avait entendu les applaudissements encourager ceux qui gagnaient de vitesse, les huées accueilUr ceux qui venaient en queue, et les rires éclater aux mésaventures des Ménète.
1) Juvénal. XII. Bajanœ pervia cymbse.
2) Sénèque, lettre 51. ut tôt adspiueret gênera cymbarurn variis coloribus picta et fluitantem toto lacu rosam ... et symphoniarum cantibus strepeutes lacus.
3) Enéide V.
Mais ce qui ajoute un grand attrait à la course, ce qui double les émotions des spectateurs, ce sont les paris où de gros enjeux sont engagés sur le succès ou la défaite des divers champions ')•
Il ne pouvait y avoir de solennité religieuse sans repas, sans banquets ^). Ces traditions se retrouvent dans les réveillons de Noël, la fête des Rois, et autres usages chrétiens tombés en désuétude ^).
A la table des dieux, les prêtres, en leur lieu et place et à ce dûmemt autorisés, réconfortaient leurs entrailles sacrées en avalant les viandes, les fruits, les gâteaux et les vins qu'avait offerts la piété des fidèles *).
Chez le peuple et les petites gens, les femmes et les enfants mangeaient de la pâtisserie foraine , des scribilitœ , brioches au fromage , des gâteaux de farine enduits de miel , des gaufres ou pains d'épice ayant la forme d'animaux ^) ou de volatiles, qu'offraient avec des cris particuliers les marchands ambulants, libarii. Les marins, les artisans se pressaient dans les baraques, tavernœ, oii les cabaretiers ne pouvaient suffire aies servir. Les uns demandaient de la charcuterie, du jambon, perna^ ou de l'andouille, hilla; d'autres voulaient des squiles ou de petits poissons frits ^), des friture comme on en sert encore aujourd'hui sur cette même plage. Les coupes passaient de mains en mains, les amphores se vidaient, et le rivage se couvrait de gens ivres qui passaient la nuit à chanter et à faire du tapage ^).
1) Juvénal. XI. 199. audax sponsio.
2) Perse, Sat. IV. 27—29.
3) Tertullieo , Apolog. 39. LeUres de St. Augustin à Alype et à Aurèle.
4) Aristophane, Plutus.
B) Theocrite, Id. XV. 115—118.
6) Horace, Sat. II. 4.
7) Sénèque , Lettre Ble. Videre cbrios per littora errantes .... ut audiret canentium nocturna convicia. — Satyricon. 24.
Dans les triclinia des villas patriciennes se dressaient des tables chargées de mets les plus recherchés. Les cuisiniers des Trimalchions s'ingéniaient à inventer des plats à surprise et offraient aux convives des lapins ailés, des faisans en chair de porc, des sangliers de la panse desquels sortaient des oiseaux vivants. Point n'y manquaient les coquillages renommés du golfe, ces luhrica conchylia, les hérissons de mer de Misène, et les palourdes du Lucrin nées à la pleine lune '). Les vins les plus exquis étaient servis à profusion par de jeunes esclaves. On buvait tour à tour ceux de Sicile, de G-rèce et d'Italie; quelques amphytrions offraient avec orgueil du Falerne Opimien de cent ans soigneusement cacheté dans des amphores de cristal. Les cœnœ^ les diners pour lesquels les convives prenaient place sm* leurs lits vers la 9e heure, ou 3 heures de l'après midi, dégénéraient en orgies , commissationes , qui se prolongeaient jusqu'à une heure avancée de la nuit.
Aussi à Baies la licence semblait un impôt auquel on ne pouvait se soustraire ^). Tous ces ravissants spectacles , tous ces divertissements étaient d'inévitables embûches dressées à la vertu; ces promenades sur l'eau, ces chants, ces soupers provoquaient de toutes parts les amours et les adultères ^). Cette plage était dangereuse pour les vierges *). Plus d'une dans l'ivresse de la folle joie se plaisait à répéter aux fêtes de Minerve les couplets indécents qu'elles avaient chantés quelques jours avant à la fête d'Anna, et à redire le bon tour que la vieille déesse avait tenté de jouer à la passion
1) Horace, Sat. II. 4.
2) Sénèque, lettre 61. illic tanquam aliqua licentia debeatur loco.
3) Cicerou, Pro Cœlio. Libidines, ainores, aJulteria . . . . pouvivia , commissationes, cantus, sym[jhonia, navigia jaetant.
4) Pro^ierce: Littora qute fiinint castis inimica puellis.
dont Mars brûlait pour la Fille de Jupiter *). Les jeunes matrones devaient aussi redouter Baies, car bon nombre d'entre elles, disait-on, arrivées Pénélope en repartirent Hélène *). „Que de lieux, s'écrie Ovide *), oii se rassemblent „les belles, lieux propices aux conquêtes amoureuses! Mais „par dessus tous vive Baies dont les rivages sont couverts „de nacelles ! Plus d'un baigneur toutefois s'y est senti atteint „d'une nouvelle blessure et a dit en la quittant: les eaux si „ vantées de tes sources sulfureuses ne sont point aussi salujjtaires qu'on le dit".