‹ Sénèque et la mort d'Agrippine, étude historiqueChapitre 30 sur 53 · LXI · texte numérisé non relu

LXI

En effet, la chose essentielle entre toutes à leur projet, la victime manquait. Agrippine n'était pas à Baies, et rien n'indiquait qu'elle dût venir aux Quinquatries. Elle était alors retirée à Antium, dans ce palais où elle avait donné le jour au fils de Domitius, où tout lui rappelait son ingratitude et entretenait sa haine et sa méfiance. C'est pourtant dans de telles circonstances qu'il taillait que Néron attirât près de lui la terrible et rusée femme. La chose ne devait pas paraître facile, et la réussite était loin d'être certaine.

Suétone ^) cependant rapporte naïvement que „ Néron ..feignit de se réconcilier avec sa mère; que par une lettre „des plus flatteuses il l'invita à venir à Baies célébrer avec „lui les fêtes de Minerve; et qu'Agrippine monta aussitôt à „bord de sa liburnienne et arriva en toute hâte au palais de „son fils." Sans doute alors pressé par elle le gubernator n'aurait point compté sur la faveur du vent, et aurait trouvé plus sûr de se fier aux muscles puissants de ses rémiges; à son ordre les gabiers , 7iautœ , auraient cargué la grande voile levantine; Vhortator aurait entonné un celeusma au rythme entraînant; les rameurs se seraient levés de leurs sièges pour raidir sur les avirons leurs bras et leurs jarrets *) ; et l'éperon, le rostrum, de la Liburnica, de la corvette, aurait fendu l'eau avec la vitesse d'un pirate courant vers une proie.

Mais Tacite n'admet pas qu'une invitation si directe , si inattendue eût pu être acceptée sans défiance, et il suppose à Néron une tout autre conduite. Selon lui, il se serait bien gardé de rien écrire, d'envoyer aucun messager; c'est par voie indirecte qu'il aurait fait savoir à sa mère qu'elle

1) Néron. 34.

2) C'était la manœuvre insurgere remis.

serait bien recrue s'il lui plaisait de venir près de son fils. „Pour attirer Agrippine, dit-il, il répétait qu'il fallait sup- „porter les emportements de ses parents et faire taire tout ,. ressentiment à leur égard. Son but était de faire ainsi cir- „culer le bruit de son désir de réconciliation afin qu'il par- „vînt à Agrippine de façon à être acceuilli par elle aveccon- „fiance." Le moyen réussit, prétend-il, et „crédule comme „toutes les femmes pour ce qui les flatte, elle se vit déjà „triomphante et accourut pour saisir l'occasion de reprendre „son ascendant."

Si les choses s'étaient ainsi passées Néron et son triérarque se seraient vus délivrés de la crainte d'avoir fait une foule de combinaisons vaines et durent remercier la fortune qui leur amenait Agrippine.

Voyons maintenant comment se serait faite l'entrevue de Néron et de sa mère.

D'après Suétone Agrippine, qui cependant devait connaître bien son fils, ne doute pas un instant du revirement subit de ses sentiments pour elle; aussitôt la réception de sa lettre, elle s'embarque et se rend directement d'Antium à la villa de Néron.

Au dire de Tacite ') qui considère qu'une invitation directe eut été un piège trop grossier pour qu'Agrippine s'y laissât prendre, elle vient de son plein gré au golfe de Naples chercher l'occasion de se rapprocher de son fils. Elle monte sur un navire à son service personnel, avec l'intention de descendre chez elle , à sa villa de Baules , et d'examiner les choses tout à son aise. Mais à son débarquement eUe est agréablement surprise et peut croire que le bruit qui était parvenu

1) A. XIV. H. Venieutem dehiuc obviiis in littora (uam Aui'io adventebat) excepit manu et complexu, ducitque Baulos.

à ses oreilles était vrai, que Néron voulait sincèrement une réconciliation. Elle trouve, en effet, son fils „qui s'était „porté à sa rencontre sur la plage, lui prend la main, l'em- „brasse, et l'accompagne jusqu'à Baules."

Un tel récit nous étonne. D'abord comment Néron aurait-il pu être informé de la venue d'Agrippine ? La Liburnica a dû arriver d'Antium à Baules avant tout messager. Agrippine n'aura pas dû dire où elle allait. En tous cas elle n'a pas écrit à Néron pour lui faire part de sa venue. Et quand le prince juge à propos de ne manifester aucun empressement exagéré qui put éveiller le soupçon de cette femme habile et payée pour être méfiante, comment et pourquoi va-t-il au devant de sa mère qui veut et qui croit arriver incognito?

Ce n'est pas tout. La suite du récit de Tacite est encore plus étrange.

La villa d'Agrippine devait être probablement celle de César dont Auguste hérita et qu'il donna pour résidence à Octavie. Ce serait là que Virgile aurait lu à cette mère éplorée les vers qui devaient immortaliser la mémoire de son fils, tu Marcellus eris. Elle était située entre Baies et le cap Misène , sur la colline qui domine le golfe, et d'où la vue s'étendait sur un magnifique panorama. Il est à supposer que cette villa appelée la villa de César était devenue la propriété d'Agrippine par héritage soit d'Antonia major, soit plutôt d'Antonia minor par Germanicus son père, de même qu'elle possédait personnellement à Rome le palais Antonia. Quoiqu'il en soit, la résidence d'Agrippine ne devait pas être sur la plage puisque Tacite nous dit qu'après son débarquement Néron l'accompagna jusqu'à Baules, obvius in littora . . . duxit que Baulos. Leshom- „mes, nous apprend en effet Sénèque^), qui tels que Marins, „Pompée, César construisii'ent des demeures d'agrément sur

1) Sencqne, lett. 51.

„le territoire de Pîaies . eurent soin de les placer sur les cimes „des collines; il y a quelque chose de plus militaire à domi- „ner ainsi tout le pays d'alentour '). Examinez le choix de „la position , la forme et la masse de ces constructions , vous „les prendrez pour des forteresses plutôt que pour des mai- „sons de plaisance, non villas esse sed castra." Aussi Pétrone appelle Castellum, château, l'habitation du grand ou riche personnage et désigne par villa les simples demeures de campagne *).

Arrivé à Baules, au castellum de sa mère, Néron, au dire de Tacite, l'invita à venir le soir même souper avec lui au palais de Baies. Tant d'empressement ne devait-il pas paraître suspect à Agrippine? Et si elle était susceptible de s'y laisser tromper, pourquoi tant de détours pour la décider à venir en Campanie? Il faudrait presque à chaque phrase interrompre Tacite; laissons-le parler. „Pour l'y conduire, il ,,lui offrit un navire magnifiquement aménagé qui se distin- „guait de tous ceux de la rade. Sous l'apparence d'une dé- „licate attention pour sa mère, qui se plaisait à se servir des „trirèmes et des rameurs de la flotte", il cachait son abominable dessein. Mais l'historien avoue que ni le prince, ni Anicetus, ni ses confidents ne semblent de taille à jouter avec Agrippine. Néron , en effet , n'a pas fini de parler , qu'on vient révéler à sa mère que sous les couleurs qui parent la trirème se cache une horrible machination ; elle apprend que

1) C'est ce que conrirme Phèdre, Fables. 11. 5:

César Tiberius qnum peteus Neapolira in Misetiensem villam venisset suam quœ monte summo posita Luculli manu.

2) XI. Et ad Castellum Lycurgi equitis romani pergimus Solemnis tàrdius

finitis Castellum adiré non potuimus et Lycurgus in villam, medio itinere distantem, nos conduïit.

ce fils qui vient l'embrasser , lui jurer pardon et oubli , médite de la faire périr dans les flots.

Ce récit émouvant serait bien placé dans une tragédie, mais peut-il trouver place dans l'histoire? Voyons.

D'abord , comment , par qui Agrippine aurait-elle pu connaître le secret de Néron? Tacite ne le dit pas. Il nous devait cependant l'explication d'une révélation aussi imprévue.

Puis, quelle étrange proposition n'était ce pas que d'offrir une trirème à sa mère pour la transporter de Baules à Baies, pour franchir une distance de deux kilomètres environ? Une femme fatiguée d'un voyage de mer pouvait-elle accepter un nouvel embarquement, descendre de nouveau à la plage, s'embarquer dans un canot, scapha, pour rejoindre la trirème mouillée au large? Ces préliminaires lui demandaient autant de temps qu'il en faillait pour se rendre à pieds à Baies. Il était donc évident que Néron ne pouvait que faire une démarche inutile et qu'Agrippine n'hésiterait pas à préférer le transport en litière , si simple , si facile , si commode. Elle était de la sorte protégée par une „ nombreuse escorte „de porteurs; au devant d'elle des coureurs annonçaient par „des flots de poussière que soulevaient leurs pas, l'arrivée „d'un personnage important et jetaient tous les passants „hors de la voie." ^)

Supposons cependant que Néron ait cru qu'il déciderait sa mère à monter à bord de la trirème , ^) — et que d'un autre côté son criminel projet ait été dévoilé à Agrippine. Que devait-il naturellement arriver? C'est qu'elle refuserait l'invitation de son fils, donnerait sa fatigue pour excuse, qu'elle se tiendrait sur la réserve et attendrait des renseignements

1) Sénèque, Epitre 128.

2) Si nous n'avions pas crainte d'être ennuyeux par trop de minutie dans la critique, nous ferions encore une observation qui ajouterait à celles que nous exposerons

plus complets. Eh bien non. Rien de naturel n'arrive en cette affaire. Cette femme si méfiante, si blessée, déclare qu'elle ira au souper; non il est vrai sur le sinistre navire; mais elle s'y fera porter dans sa litière. Est-ce croyable?

Selon Dion Cassius les choses se seraient passées tout autrement; ni Tacite, ni Suétone n'auraient connu ou du moins écrit la vérité.

,,Agrippine. dit-il ^), avait soin d'être continuellement sur „ses gardes; il n'y avait pas possibilité de se débarrasser „ d'elle secrètement ou par le poison; agir ouvertement contre j.elle n'était pas sans danger. Il invita alors sa mère avenir „avec elle en Campanie ; et la prenant avec lui , il fit la tra- „versée sur le vaisseau qui avait été magnifiquement amé- „nagé afin de lui donner l'envie de s'en servir toujours. „ Arrivé à Baules ce furent pendant plusieurs jours des fes- .jtins somptueux : et il traitait sa mère avec les plus grandes „ marques d'affection."

Nous voilà donc en présence de trois versions différentes,

plus tard et qui montrent que la légende du naufrage a été conçue dans un milieu tout à fait étranger aux connaissances nautiques.

Comment Néron aurait-il été amené à offrir k sa mère une trirème de l'état pour la conduire de Baules à Baies? «C'est qu'il savait, déclare Tacite, qu'elle aimait à »se servir des navires et des rameurs de la flotte de guerre." Nous comprenons la préférence d'Agrippine. Il n'y avait, dit Mr. Grote, (h. de la Grèce, 2e p. //ch. 3) que la voix du Iceleustès (ou hortator) pour maintenir les 170 rameurs en «mesure dans leurs coups d'aviron; et avec des rames de différentes longueurs, avec «tant de rameurs, cela ne devait pas être chose facile c'était même apparemment «tout à fait impossible à moins que les hommes ne fussent fort exercés à agir de «concert." Ce sont ces qualités que devaient posséder les équipages de la flotte de Misène. Rien donc ne nous eut paru plus naturel que de voir Agrippine monter à bord d'une trirème pour faire le voyage d'Ostie ou d'Antium à Baules, même pour faire une promenade autour du goKe; mais est-il supposable qu'on ait voulu ofi'rir a Agrippine une trirème pour franchir les 2 kilomètres qui séparaient Baules de Baies? La famille royale d'Italie ne songerait certainement pas à faire armer une frégate pour un tel trajet; ce serait aussi incommode qu'absurde.

1) LXl. 13.

contradictoires , et en même temps aussi invraisemblables les unes que les autres.

Quoi qu'il en soit , supposons qu' Agrippine ait eu la sottise ou le courage de venir au château de Baies. Que s'y seraitil passé?

Suétone qui nous présente Agrippine sans défiance nous dit que le festin se prolongea très tard, et que Néron reconduisit gaiement sa mère, lui baisa le sein en se séparant d'elle. Dion raconte également „que le souper ne prit fin que „vers le milieu de la nuit. Néron entoura alors sa mère „de ses bras, la pressa sur sa poitrine, lui embrassa les „yeux et les mains, lui disant: mère prends soin de toi; „ songe à ta santé car je ne vis qu'en toi et c'est par toi „que je règne." Selon Tacite: „à son arrivée au palais, elle „fut reçue avec affabilité; les caresses de son fils dissipèrent „ses craintes; il la fit asseoir au dessus de lui; il la captiva ,,par ses entretiens variés, causant tantôt avec l'abandon de „la jeunesse, tantôt avec plus de retenue comme poiir mêler ,,la gravité à l'enjouement. Le festin se prolongea ainsi très „tard. Néron la reconduisit à son départ. Il s'attacha avec „une affectueuse étreinte à ses yeux, à son sein, soit pour ,, dissimuler plus profondément, soit que cette dernière entre- „vue avec une mère qui allait mourir eut attendri son âme „ toute barbare qu'elle fût."

Cette scène du souper n'a aucune importance; étant donnée la venue d' Agrippine, chaque historien en a pu faire à son gré le tableau.

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