SON AMBITION DU POUVOIB
Voyons maintenant de quelle ambition du pouvoir était animé Sénèque.
Sénèque, dira-t-on, aurait pu considérer d'abord l'exercice du pouvoir comme l'accomplissement d'un devoir social, et y trouver ensuite, comme tant d'autres, un charme krésistible
1) A. XV. 60. Sequitnr rpedes Anna;i Senecœ Isctissima principi.
2) A. XV. 45 et 60.
qui le conduisit au servilisme pour s'y maintenir, omnia servïliter pro dominatione. Il n'y aurait là rien d'impossible ; et c'est ce qu'il faut examiner.
L'ambition du pouvoir, c'est-à-dire la vanité d'occuper de hautes positions, était-elle réellement dans l'âme de notre philosophe ?
Pour accuser Sénèque de servilisme il faudrait montrer une circonstance au moins où il ait sacrifié ses convictions au soin de conserver sa position près de Néron. Or on ne le fait pas.
On l'a vu au contraire en maintes circonstances vouloir se retirer *) du conseil de l'empire. Quand sa résolution devint définitive, ce fut alors Néron qui, craignant l'effet défavorable qui résulterait pour lui au Sénat, à l'armée, dans Rome , de la retraite de Sénèque , le pria de rester , se refusa à rompre ouvertement. Mais il déclara qu'il était malade, qu'il souffrait de la goutte, se rôtira à la campagne, et ne parut plus au Palais *) ni à la Curie.
Agir de la sorte, refuser au prince le concours de l'influence et de la considération dont il jouissait dans la haute et intelligente aristocratie de l'empire, n'était-ce pas montrer que le pouvoir par lui-même n'était pas l'objet de son ambition? Une pareUle conduite laissait voir encore qu'il n'était pas homme à faire quoique ce fût qu'il jugeait ne pas devoir faire; qu'il était capable de braver l'inimitié de Néron, non plus de Néron son pupille, mais de Néron émancipé, entouré d'un parti d'intrigants et de flatteurs, infatué de son pouvoir, persuadé qu'aucun prince n'avait encore connu toute l'étendue de ses droits.
1) Suétone, Néron 35 A. XJV. 53. 66.
Mais admettons qu'il en fut autrement, que Sénèque eut l'ambition du pouvoir pour le pouvoir lui-même, et demandons nous ce qu'il aurait eu à craindre au renversement de Néron.
La solution de cette question serait plus facile si nous savions exactement quelle était la place qu'occupait Sénèque dans l'état. Les historiens nous apprennent que sous Néron Afranius Burrhus était préfet du prétoire, commandant de la force armée à Rome; mais aucun d'eux ne parle des fonctions du philosophe.
Observons cependant que dans l'entrevue qu'il aurait eue avec Néron et dans la quelle il lui aurait fait part de son intention de se retirer des affaires pubhques, le prince, au rapport de Tacite ^), en lui demandant la continuation de son concours, lui aurait dit: „vous avez été le guide de ma „ jeunesse et de mon enfance, Ratione, consilio, prœceptis „pueritiam dein juventam meam fovisti" ; et que Sénèque l'aurait remercié „des dignités et des biens dontil avait été „comblés , tantum honorum atque opum in me cumulasti" ^).
De quelles dignités Sénèque aurait-il pu être revêtu par Néron ?
Faudrait-il entendre par là qu'il aurait occupé au Palatin des charges analogues à celles de Nacisse , de Pallas ou de Tigellin? Ce n'est pas admissible.
Pline en effet dit delui ^) : „ Annaeus Sénèque , le premiei- „ personnage de l'époque par son érudition et par sa puis- ,^sance qui finit par causer sa perte, n'était pas un amateur „de frivolités, etc. Annœi Senecœ, principe tùm eruditionis