‹ Sénèque et la mort d'Agrippine, étude historiqueChapitre 45 sur 53 · H. N. XIV · texte numérisé non relu

H. N. XIV

„ac potentiœ quœ postremd nimia fuit super Ipsum, etc." Et ce n'est pas en de tels termes qu'il parlait des affranchis qui exerçaint par leurs intrigues un pouvoir occulte ').

Parmi les charges politiques qu'aurait pu lui déléguer Néron, nous ne voyons guères que celle de quœstor principis.

Il a dû être, en effet, chargé, sous divers titres ou fonctions honorifiques, d'être le mandataire, le représentant du Premier auprès du Sénat; et il est probable qu'il eut la charge de lire les messages, de les commenter, d'exprimer au nom du Premier des sentiments et des opinions qu'on savait être les siens propres. C'était dans ces conditions une délégation fort appréciée, fort importante. On vit des consuls eux mêmes la recevoir ^) ; Auguste en honora Germanicus^), et Vespasien pour rehausser*) le prestige de Titus, lui donnait mission de porter à la Curie et de lire les communications écrites qu'il adressait aux Pères.

Mais cette charge, tout aussi bien que celles du Palais que l'on tenait du bon plaisir du prince, était essentiellement révocable ; et si c'était uniquement d'elle que Sénèque tirait sa puissance, pour l'en dépouiller point n'eût été besoin de songer aux intrigues ténébreuses, et encore moins au poison.

D'autre part Sénèque avait exercé la préture sous Claude, et la préture était un des degrés du cursus honorum; elle l'avait conduit au Sénat; et l'on ne redevenait pas plus préteur qu'un général ne redevient colonel. Il ne lui restait qu'à être consul. Or s'il n'a pas été consul éponyme, il est cependant très probable qu'il a été consul substitué ^), ce qui lui donnait le haut rang dans l'état de consulaire.

1) Id. XXXIII. 47.

2) Suet. Néron 15.

3) Dion. LVI. 26

4) Suet. Titus 6.

5) Diderot, essai. Liv. I. 44.

Mais toutes les fonctions civiles étaient essentiellement temporaires, et ceux qui en avaient été revêtus rentraient au sortir de charge dans la vie privée, ne conservaient plus aucune autorité. Ce n'est donc pas l'exercice d'une magistrature qui fit de Sénèque un puissant personnage, qui lui donna un pouvoir permanent.

Sa puissance dans l'état ne pouvait évidemment être due qu'à sa valeur personnelle, à la considération dont-il jouissait , à sa qualité de chef du parti philosophique, et par suite à l'influence prépondérante qu'à ces divers titres il exerçait sur e Sénat , sur le grand corps souverain de l'empire.

C'est ainsi qu'avant lui les Caton, les Cicéron avaient acquis une puissance qui, quoique simplement morale, avait pu légitimement défier les armées des généraux ambitieux; et il est de la nature d'une telle puissance de ne pouvoir être anéantie que par la mort de celui qui la possède. Dans nos temps modernes, dans les pays où les parlements jouent un rôle presque omnipotent, n'avons-nous pas vu des hohames qui, n'étant revêtus d'aucun pouvoir officiel, étaient cependant les véritables chef de l'État par l'influence qu'ils exerçaient sur les membres des assemblées. Aussi était-ce contre eux et non contre les autorités constituées qu'étaient dirigées les attaques des partis.

Tel a été, croyons-nous, le cas de Sénèque; et c'est ainsi qu'il nous semble qu'on doive entendre le princeps eruditionis ac potentiœ de Pline , et le Iwxtùtxtoç de Dion ^).

Sénèque en effet a dû nécessairement être membre du Consilium Principis.

Le Consilium Prmcipis^) sous les Césars n'était pas , comme

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2) Suétone, Aug. ;i5. Dion. LVI.

on est généralement porté à le supposer , ce qu'on appelle de nos jours un Conseil d'État, c'est-à-dire un conseil composé de membres choisis par le Prince et n'ayant auprès de lui que voix consultative.

C'était une puissante commission sénatoriale ou mieux le comité dirigeant du Sénat. Il était chargé d'étudier avec le „ Premier" ou „ Président" toutes les questions qui devaient être présentées à la sanction des Pères dans les séances qu'ils tenaient réglementairement deux fois par mois; cette commission pouvait même , en bien des cas , prendre des décisions au nom du Sénat entier , sans recourir à la délibération de l'assemblée.

Les membres étaient désignés par le sort. Mais beaucoup sénateurs ne demandaient qu'à jouir des honneurs et des privilèges du laticlave, et à s'affranchir de la responsabihté des affaires ^) ; par suite ils se dispensaient souvent d'assister aux séances. Le roulement de la commission se faisait donc sur un nombre restremt de Pères; et il est ainsi probable que Sénèque put en faire partie à titre permanent.

Quoiqu'il en soit, Sénèque certainement exerçait une action dh'igeante dans les déhbérations des Pères. Dans une de ses lettres, en effet, il parle du Sénat comme d'une assemblée dont il est mieux obéi que des philosophes dans les discussions. „Je voudrais, disait-iP), qu'on adoptât en philosophie „ l'usage que l'on suit à la Curie. Quand un Père fait une „proposition dont je n'accepte qu'une partie, je l'invite à dé- „ tacher cette partie du reste, et je me range alors à son avis. j^Jubeo illum dividere sententiam, et sequo?^".

Or la constitution attribuait la souveraineté de l'empire au

1) Tacite A. XVI. 22, 27.

2) Lettre 21

Sénat et au Peuple, c'est-à-dire aux Pères formant le corps sénatorial et aux citoyens inscrits sur les listes électorales de la cité; c'était quelque chose d'analogue à ce que serait le gouvernement de la France , si le pouvoir législatif et l'investiture du pouvoir exécutif appartenaient au Conseil Municipal et aux collèges électoraux de Paris. Jusqu'alors il n'y avait pas eu de prononciamento de généraux; personne ne croyait encore que les légions campées aux frontières pussent intervenir dans l'élection du Premier '). Comme sous la Convention, les émeutes populaires ou les prises d'armes des gardes nationales pesaient parfois sur les résolutions des Représentants, les suffrages des Pères Conscrits pouvaient être émis sous la pression des clameurs du peuple ou des manifestations des prétoriens. Mais tout en lui faisant violence ou reconnaissait les droits du grand corps national, et parmi ses droits incontestés était celui de choisir le Premier et de prononcer sa déchéance ^).

Au moment de la mort d'Agrippine, Sénèque et Burrhus étaient donc les vrais maîtres de l'empire ; l'un avait en mains le Sénat, l'autre l'armée. Néron n'inspirait confiance que parce qu'on le savait guidé par eux; et loin d'avoir à redouter le prince, ils auraient pu le briser comme un roseau. C'est notre conviction; et nous pensons que le lecteur sera de notre avis après l'exposé loyal que nous venons de faire de l'état des choses à Rome à cette époque.

Néron renversé, ils auraient eu soit à supprimer le principat, soit à procéder à l'élection d'un autre prince.

Dans le premier cas, quel enthousiasme dans le Sénat,

1) Tac. H. I, B. Posse principem alibi quàm Romse fieri.

2) Tac. H. I, 16. Neque erat adhùc daranati principis, exemplum. Le Sénat n'usait que d'un droit il n''avait pas eu occasion de se servir jusqu'alors.

dans les écoles, clans la haute société romaine! Quelles acclamations de reconnaissance n'auraient pas flatté leur amourpropre! La puissance de Sénèque n'aurait-elle pas grandi? Ne pouvait-il pas rêver d'être un nouveau Cicéron, le sauveur de la république, d'être ainsi que le voulait Caton

rectorque senatus *) sed regnantis.

Mais si la connaissance de l'état des esprits et des mœurs de Rome et des provinces leur eût fait une obligation de maintenir le principat, n'auraient-ils pas pu y faire élire à leur gré Cornélius Sylla ou Rubellius Plautus? La chose semblait si naturelle qu'on avait déjà accusé Burrhus d'avok voulu tenter de mettre au pouvoir Sylla , le gendre de Claude ^). Esprit faible, sans aucune énergie, il eût été l'homme qu'il fallait à des ministres ambitieux. En vrais patriotes romains, au contraire, ils auraient pu faire éhre Plautus que toutes les voix désignaient ^). Lssu des Jules par sa mère , Plautus avait adopté les mœurs antiques ; la chasteté régnait dans sa maison; son extérieur était austère; il professait les doctrines du Portique. Avec un tel prince Sénèque n'aurait pas eu à craindre de voir diminuer son influence.

Nous ne voyons donc pas ce que Sénèque et Burrhus auraient perdu à la chute de Néron.

Ainsi, ni leur intérêt personnel, ni l'intérêt de leur parti n'ont pu guider Sénèque et Burrhus dans lem' résolution d'empêcher, à la mort d'Agrippine, tout mouvement révolutionnaire de se produire soit au camp des prétoriens, soit au Sénat.

1) Pharsale, IX.

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