A. XIII. 19. XIV. 22, B
A-T-IL CEAINT LA MOET
Sénèque aurait-il redouté de perdre la vie?
Au moment de la mort d'Agrippine il n'avait certainement pas à craindre que le Sénat votât sa mort sur la demande de Néron. Il pouvait dire comme Guise: il n'osera pas; et comme lui il n'aurait pu être que traîtreusement frappé. En aurait-il eu peur? et cette peur aurait-elle pu le conduire à faire abnégation de sa dignité?
En entrant dans la vie publique Sénèque n'ignorait pas les dangers qu'il aurait à courir. Mais, disait-il'), ,^celui qui fuit Jes hommes et les affaires semble un animal timide qui se „cache par peur." Aussi à son retour de l'exil, loin de redouter de nouvelles épreuves, loin de se retirer de la vie publique pour ne se livrer qu'aux spéculations scientifiques , loin de se borner à composer, à l'exemple de Pline, des traités de grammaire , il rentre aussitôt dans l'arène pour défier Narcisse.
Or la peine de mort était considérée comme une peine naturellement encourue par le vaincu; et tous les hommes politiques avaient l'habitude de la regarder sans peur; ils savaient que dans la carrière des affaires pubhques, ils risquaient leur tête, comme le soldat sur le champ de bataille. Les enseignements du Portique, ceux de l'épicurisme , l'effusion du sang dans l'amphithéâtre, les exemples journaliers de courage, avaient fait qu'il n'était pas alors un romain qui craignit la mort. Les sages tels que Thraseas, les efféminés tels que Pétrone *), les matrones telles qu'Arria % les courtisanes telles qu'Epicharis *) n'en avaient nul souci.
1) Lettre 55.
3) A. XVL 34.
N'avons-noiis pas vu dm-ant la Révolution en France, alors que la guillotine était en permanence, les hommes de tous les partis, de toutes les conditions monter successivement sur l'échafaud avec un courage qu'on n'admirait plus tant il était devenu commun?
Sénèque n'eût été alors qu'une exception; tout aussi bien parmi ses collègues du Sénat que parmi ses amis les Stoïques , il n'eût point fait meilleure figure que Thersite parmi les héros Achéens.
La crainte de la mort ne pouvait habiter dans l'âme de celui qui ne cessait de témoigner son admii'ation pourCaton, qui enseignait le mépris de la vie, qui écrivait: „ prenez „acte de ma déclaration: Je suis tout préparé à la mort, „je ne tremblerai jamais devant elle" ^). Il l'a prouvé ; il a tenu parole.
„ Sénèque, dit Tacite 2), était à table avec sa femme Pauline, lorsqu'arriva un tribun qui fit aussitôt cerner sa villa par l'escouade de soldats qui l'accompagnait; puis s'avançant dans l'atrium il lui communiqua l'objet de sa mission, les questions qu'il avait à lui adresser au sujet de son attitude et de sa conduite vis-à-vis des conjurés qui avaient tramé le meurtre de Néron. Sénèque l'écouta et lui répondit sans laisser paraître aucune émotion , aucun trouble , ni sur son visage , ni dans ses paroles , 7iulla pavoris signa , nihil triste in verbis ejus aut vultu depréhensum. C'était une vaine formalité. Sa mort était résolue dans l'entourage du prince; et malgré les réponses et les justifications que rapporta le tribun aux Jardins de Servihus, Silvanus fut chargé de lui porter l'ordre de mourir; mais celui-ci n'osa pas se présenter
1) Lettres 44, 105.
2) A. XV. 60 à 64
lui-même à la vue du philosophe; il chargea un obscur centurion de remphr sa besogne. A la réception de cette sentence, Sénèque demeura impassible, interrltus. Ses amis, ceux qui l'entouraient fondaient en larmes ; ce fut lui qui les rappela à la fermeté; il leur demandait à quoi leur auraient servi les enseignements de la philosophie, il leur témoignait son étonnement de voir que leurs âmes ne se montraient pas suffisamment préparées aux coups de la fortune. Après avoir fait ses adieux aux gens de sa maison, il embrassa sa femme, la consola, l'exhorta à modérer sa douleur, lui montra qu'elle pourrait encore trouver quelque charme dans la vie. Pauline, partageant les sentiments de son époux, n'ayant elle non plus aucune peur de la mort, ne voulut rien entendre. „Je préfère, dit-elle, l'honneur de mourir avec vous". Le même fer alors ouvrit à tous deux les veines de leurs bras. Pendant que son sang coulait, Sénèque en pleine conscience de lui-même, avec le courage et la sérénité de l'homme de bien, fit appeler ses secrétaires et leur dicta ses. adieux à la vie et à ses amis.
Ce discours immédiatement répandu partout, admii'é, commenté, ne nous est point parvenu; nous ignorons quelles furent ses dernières pensées; mais le seul fait de dicter un discours alors que la vie s'échappe, qu'on la voit fuir, dénote un homme bien trempé de caractère, fortem et tenacem propositi virum.
Or, quand un homme est mort courageusement, a-t-on le droit de supposer que la crainte lui aurait fait faillir à l'honneur ?
Nous avons ainsi cherché vainement le mobile auquel aurait pu céder Sénèque pour se laisser aller à la honteuse faiblessede couvrir de sa responsabilité un crime aussi odieux que le parricide.
D'autre part, tandis que les historiens ne nous racontent au sujet du tragique événement de Baules que des fables absurdes, la relation de Sénèque ofifre au contraire tous les caractères de la sincérité.
Nous devons donc conclure que l'illustre philosophe ne fut pas homme à écrire contre sa conscience % ni à faire servir son talent à l'excuse du crime ^).
1) Lettre 24. Turpe est aliquid loqui aliud sentire ; quanto turpius aliiul scribcre, aliud sentire.
2) Lettre 123. Non débet excusationes vitio philosophia suggère.