SÉNÈQUE CONSERVA L ESTIME DE SES CONTEMPORAINS
Les grecs honorèrent du titre de sage les hommes qui avaient mérité la reconnaissance publique pour le bien qu'ils avaient fait en enseignant de bonnes et utiles maximes et en administrant habilement les affaires de l'état. A ces titres Sénèque nous semble avoir été incontestablement un des Sages de Rome; et c'est ainsi qu'on jugé ses contemporains.
S'il eût commis une seule des infamies qu'on lui impute, il serait demeuré accablé sous le mépris et l'indignation comme le furent les Tigellinus '); sa mémoire serait restée inféodée à celle de Néron. Or, on ne le considéra jamais
comme solidaire à un degré quelconque des actes infâmes , cruels, tyranniques qui caractérisèrent les dernières années de ce prince, et amenèrent sa chute et sa mort. On demeura au contraire convaincu que Sénèque tenta énergiquement, quoique envain, d'empêcher Néron de suivre les funestes conseils de ceux qui flattaient ses mauvais instincts. On le considéra avec raison comme le véritable auteur de tout ce qui s'était fait alors de bien dans la République ').
La popularité de Sénèque n'avait pas ses racines dans la multitude cosmopolite qui remplissait Rome; il était inconnu d'elle. Sénèque n'était connu et apprécié que dans le parti aristocratique, national, dans les classes élevées; là il trouvait de chauds amis, de sincères admirateurs, d'illustres garants. Novius Priscus, Serenus, Liberalis, et tant d'autres personnages dont il parle ou auxquels il dédie ses ouvrages, avaient été en parfaite communion d'idées et de sentiments avec lui. Il était également lié avec Musonius Rufus qui professait avec éclat et aux leçons duquel se formait alors Epictète. Il fut toute sa vie uni de la plus étroite amitié avec Thraséas.
Tous deux avaient pour ami commun, pour confident Demetrius ^) qui en sa qualité de Cynique mettait trop d'ostentation dans sa conduite '), mais qui ne pouvait peutêtre se dispenser de donner visiblement à tous l'exemple de la pratique des doctrines qui'l enseignait. S'il en eut été besoin, il aurait appris à Sénèque à ne pas craindre Néron; car menacé de mort un jour par le tyran, il lui répondait: „ songez que la nature vous en menace vous-mê-
2) Lettre 62. Demetrium mecum fero. De benefîciis, Vil, 8, 9, 11. A, XIV, 34. 35. Il est auprès de Thraseaa au moment de sa mort.
3) Lettre 20.
me." C'est le même homme qui, après une condamnation rencontrant Vespasien, ne daigna pas le saluer et lui lança une injure à laquelle le prince se contenta de répondre en l'appelant ,, chien" ^).
Ces personnages étaient tous ou presque tous de l'école romaine , école éclectique , large , sans dogmes , sans credo ; mais rigide sur la question du devoir, de la pratique du bien. Et voilà ceux qui accordaient à Sénèque leur estime et leur amitié.
Si nous n'avions en faveur de Sénèque que le témoignage de ses amis, on aurait quelque raison de craindre qu'ils n'aient été aveuglés par l'esprit de secte. Mais l'opinion publique tout entière témoignait ainsi de lui. „La mort de Burrhus, dit „en effet Tacite ^) , causa une grande tristesse dans Rome qui „garda la mémoire de ses vertus, et qui l'honora, de regrets „ d'autant plus profonds qu'elle prévoyait que Sénèque, allant „se trouver privé du concours du commandant de l'armée, „n'aurait plus l'autorité nécessaire pour tenir la main à l'ac- „complissement du bien".
Il demeurait même honoré des partis opposés et des hommes les plus considérables de ces partis.
Pline en témoigne. Malgré toute la haine qu'il a au cœur contre Néron et qui parfois l'aveugle, Pline qui a vu Sénèque à l'œuvre ne parle jamais qu'avec grand respect de l'illustre philosophe ^).
D y a plus. Sénèque avait d'enthousiastes et énergiques partisans dans les officiers de l'armée. Beaucoup d'entre eux , qui étaient entrés dans la conjuration de Pison, déclaraient hautement „ qu'ils n'entendaient point tuer Néron pour mettre
1) Vespasien, 13.
2) Tacite A. XIV. 62.