‹ Sénèque et la mort d'Agrippine, étude historiqueChapitre 48 sur 53 · H. N. VI. 21. IX. 78. XXIX · texte numérisé non relu

H. N. VI. 21. IX. 78. XXIX

„à la place d'un joueur de harpe un comédien; ils deman- „daient qu'on élevât au principat Sénèque, qu'ils considéraient „ comme celui que l'éclat incontesté des vertus désignait au „ choix des gens de bien quasi insojitibus daritudine virtutum ,^ad summum fastigium deledo" ').

Sénèque leur donna-t-il son adhésion , accepta-t-il d'être candidat? Il est à présumer que son expérience et sa prudence l'en ont détourné; car on ne pouvait guère compter sur le succès d'une entreprise formée par une coalition de personnages presque tous animés de vue, de sentiments, et d'intérêts opposés *).

L'esprit politique manquait à ces admirateurs de Sénèque; mais quelle droiture, quel courage vibraient dans les âmes des Subrius Flavius, des Sulpicius Aper et dos centurions qui marchaient avec eux ') ! Et ces hommes qui ne mettaient pas en doute l'austérité et la fermeté de Sénèque, qui relevaient si haut dans leur estime , professaient pourtant le plus profond mépris pour la Gr écaille, ainsi qu'ils qualifiaient habituellement les philosophes.

Ce projet d'élever Sénèque au principat nous semble toutefois avoir dû être sérieux.

Si Sénèque n'a personnellement pas joué de rôle actif, il n'en a pas été sans doute de même des Stoïciens ses amis. Il eut été étonnant qu'ils n'eussent pas songé à profiter de l'occasion et de la bonne volonté des prétoriens pour assurer le pouvoir à leur chef; et c'est là sans doute ce qui a fait naître le bruit de la connivence du philosophe avec les conspirateurs *).

4) A. XV. 65. Neque tamen igiioraute Senecâ.

L'élévation de Sénèque au principat eut été chose fort réalisable. Les fonctions de Président du Sénat, il ne faut pas le perdre de vue, n'étaient pas celles d'un général, d'un imperator. Elles étaient toutes civiles et non militaires. Auguste devenu Premier ne commanda plus en personne les armées; après lui Tibère en fit autant ; Caïus , Claude , Néron n'eurent jamais à conduire des troupes au combat.

En fut il autrement, il n'y aurait eu rien d'extraordinaire à voir Sénèque à la tête de légions? N'y verra-t-on pas Marc Aurèle? Tacite lui fait dire par Néron'): „ Votre bras „et votre épée ne m'auraient point fait défaut si j'avais eu „à faire la guerre." Nous avons vu que les prétoriens l'auraient volontiers salué imperator. Les légionnaires et leurs chefs ne rougissaient d'ailleurs pas alors d'obéir à des magistrats qui n'avaient point une pratique spéciale de la guerre. Le cédant arma togœ fut toujours la maxime de Rome; et sous Adrien Védit perpétuel consacra la subordination du pouvoir militaire au pouvoir civil.

On vous dira sans doute: comment se fait-il que la mémoire de tous les philosophes romains ait été respectée et que seule celle de Sénèque ait été décriée?

La réponse est facile. C'est que Sénèque a mis la main à la direction des affaires publiques sous Néron; et il eut été impossible qu'il ne reçût pas quelques éclaboussures par les flots d'invectives que les haines privées , la soif de vengeance des amis et parents de ses victimes et les partisans des Flaviens lancèrent contre le tyran déchu.

Le parti des Stoïques contribua lui-même, peut-être, sans le vouloir à jeter le doute sur la rectitude de la conduite de Sénèque. 11 se pourrait que dans son indignation contre Né-

ron, le croyant capable de tous les crimes, ils aient ajouté la mort d'Agrippine à tant d'autres forfaits, à tant d'autres infamies fort certaines qui eussent bien suffi à rendre sa mémoire haïssable; de la sorte, sans le vouloir, ils rendaient impossible la justification de la lettre de Sénèque, et de sa présence dans le conseil du prince. Malè cuyicta ministrat impetus est une maxime que les philosophes eux-mêmes oublient parfois.

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