‹ Sénèque et la mort d'Agrippine, étude historiqueChapitre 49 sur 53 · SITUATION DES PHILOSOPHES SOUS LES SUCCESSEURS DES CÉSARS · texte numérisé non relu

SITUATION DES PHILOSOPHES SOUS LES SUCCESSEURS DES CÉSARS

Sénèque, nous l'avons vu, avait déclaré à son parti qu'il ne fallait pas continuer à rêver des utopies; qu'il fallait tenir compte de l'état de choses crée par l'immense développement de l'empire; que le retour à la constitution de la République avant Auguste était désormais impossible; que Brutus en immolant César n'avait en rien avancé la cause de la liberté ; que la liberté n'était pas attachée à une forme unique de constitutiou ; que l'on pouvait être plus libre sous un prince vertueux que dans une démocratie soumise aux violences des factions.

Les Stoïques avaient un moment pensé qu'avec leur chef au pouvoir, la philosophie allait gouverner le monde; le manifeste qui parut sous forme de traité de la Clémence fut accueilh avec enthousiasme; on crut que sous le jeune César, guidé par un illustre maître , on allait voir se réaliser le rêve de l'union de la force et du droit, du pouvoir et de la sagesse. Sénèque par suite a pu dire que son administration ne rencontrait pas de brouillons, de perturbateurs parmi les philosophes *).

Mais ce ne fut qu'une chose exceptionnelle et passagère,

1) Lettre 73 15

car aussitôt que son influence fut perdue, aussitôt que Tigellinus l'eût supplanté dans la direction des affaires , les Stoïques reformèrent un puissant parti d'opposition. „ Cette secte", s'était écrié au Sénat *) un des accusateurs de Thraseas , „a „déjà produit les Tuberon et les Favonius. . . Que sert-il d'avoir „ banni Cassius, si vous laissez vivre et multiplier les imi- „tateurs de Brutus?"

Quand, en effet, le parti philosophique se demandait quel avait été le résultat obtenu par les doctrines pohtiques de Sénèque, que pouvait-il constater? Le nourrisson de la philosophie, ce jeune César sur lequel on avait fondé de si belles espérances était devenu un abominable tji'SLU. Il avait fallu organiser contre lui des conspirations qui avaient coûté la vie à de nombreux et illustres citoyens; on n'avait pu le renverser qu'en faisant appel aux légions des frontières, et les généraux se disputant alors le rang de Premier avaient amené d'affreuses guerres civiles. Il se crut donc en droit de répudier les principes politiques de Sénèque, et il demeura plus convaincu que jamais que le principat était incompatible avec la liberté, qu'il était l'obstacle qu'on devait renverser pour établir la règne de la vertu.

Le gouvernement des princes était donc de son coté, il faut en convenir, assez fondé à ne voù' dans les philosophes que des mécontents et des factieux. Ils devaient d'autant plus les redouter que c'étaient des hommes qu'une sorte de fanatisme pour le bien rendaient, nous l'a dit Tacite*), inaccessibles à la peur, inaccessibles aux séductions.

Ce n'était pas seulement dans les écoles, à des disciples payant pour s'instruire, qu'ils s'adressaient. L'ardeur de la propagande les dévorait. Dans les thermes, sous les porti-

ques , dans les marchés et les carrefours , on était presque sur de rencontrer un Stoïcien de profession pérorant, prêchant, recommandant la pauvreté, la bienveillance, exaltant la liberté '). Ils se distinguaient par le port du paUium grec sous lequel ils ne revêtaient que la tunique des gens du peuple, Vexomis sans manches, et simplement nouée sur une épaule. Ils se plaisaient à montrer ainsi, contrairement aux habitudes romaines, leur corps hérissés de poils. Ils laissaient croître leur barbe , et portaient leurs cheveux aussi courts que leurs sourcils ^).

Leur nombre et leur influence avaient grandi dans la capitale 3); ils étaient plus entreprenants , plus remuants que jamais; ils se fourraient partout.

Ainsi nous voyons Musonius Rufus, un chevalier sans aucune qualité officielle, se faire adjoindre, ou mieux peut-être s'imposer, en qualité de philosophe à la députation qui se rendait au camp d'Antonius pour décider le camarade de Vespasien et ses troupes à entrer pacifiquement à Rome *). Tandis que les consulaires déhbéraient dans la tente du général, Rufus se mêlait aux soldats , leur donnait des conseils , leur parlait des maux de la guerre, des bienfaits de la paix. C'était évidemment peine perdue. Mais quelle confiance n'avait-on pas dans le caractère du philosophe, dans l'efficacité de ses doctrines pour l'adjoindre à une députation d'hommes pohtiques!

1) Juv., Sat. 2. Acer et indomitus libertatisque magister.

?) Sénèque , lie vitâ beatâ 25. — Tuvenal, Sat. 2.

Hispida membra riuidem et durse per bracchia secta:

promittunt atrocem animiim

atque aupercilio brevior coma.

Ce ne tut qu'après le règne de Julien que les philosophes cessèrent ou plutôt furent obligés de cesser de se distinguer de la foule par leurs habits et leurs mœurs.

3) Juvenal, Sat. 2. Quis enim non vicus abundat?

Page 1