‹ Sénèque et la mort d'Agrippine, étude historiqueChapitre 5 sur 53 · SÉNÈQUE · texte numérisé non relu

SÉNÈQUE

Parmi les maîtres de l'Ecole romaine Sénèque fut un des plus célèbres. Il n'a cependant pas eu la prétention d'être un novateur, ni un réformateur. Il prend soin au contraire de mettre toutes ses maximes, toutes ses doctrines sous l'autorité de noms respectés; il ne veut que la gloire d'être un éminent propagateur des idées de plus profonds penseurs.

„ Quand, dit-il'), j'entendais Attale tonner contre les vices, „je l'admirais comme un être placé au dessus de la faiblesse „humaine. Lorsqu'il faisait l'éloge de la pauvreté, montrait „que tout ce qui est hors des bornes du besoin naturel est

1) Lettre 20. Perse, sat. III. 78, 81.

2) Perse III. 53, B5.

3) Lettre 108.

„im fardeau inutile, j'aurais voulu sortir pauvre de ses leçons. „ C'est à lui que je dois d'avoir renoncé aux huîtres et aux „ champignons; c'est de lui que j'avais appris à m'abstenir de „parfums, à ne pas boire de vin, et aussi à quitter quel- „ques autres habitudes qui me sont revenues." Et parlant de Sextius le père, il s'écrie '): „Quel philosophe! et quoiqu'il „se défendît de l'être, quel stoïcien! En quelque situation „d'esprit que je me trouve, lorsque je le lis je me sens prêt „à supporter bravement tous les coups de la fortune et même „à les défier."

C'est parmi les disciples des Sextius que Sénèque aurait voulu modestement se placer. Mais cette école d'un caractère tout romain, „Sextiorum nova et romani roboris secta" était alors à peu près éteinte ainsi qu'il nous l'apprend lui-même *) ; quum magno impetu cœpisset exstinda est, nous dit-il.

Malgré l'exemple que donna Ciceron, il avait semblé longtemps encore après lui qu'on ne pouvait guère employer la langue latine à la science des idées ; on ne parlait généralement de philosophie que daus la langue de Platon et de Chrysippe ^); aussi le pubHc désignait-il les philosophes sous le nom de grecs. Les Sextius partagèrent l'opinion commune; et tout en fondant une école qui entendait être romaine, ils se crurent obligés d'enseigner en grec; Sextium grœcis verbis romanis moribus philosophantem , nous dit en effet Sénèque *). Ce fut une des principales causes de leur insuccès.

Sénèque entreprit de remettre en honneur les doctrines des Sextius,' de faire revivre l'école romaine, en exposant ses principes philosophiques dans la langue des Tusculanes.

1) Lettre 64.

2) Questions nat. VII. 32.

3) Perse, sat. V. 189. et centum grœcos curto centusse licetur.

4) Id.

L'entreprise offrait des difficultés'); mais elle répondait aux exigences de la situation que créait le développement de l'instruction en occident^). Sénèque réussit, et devint ainsi le maître le plus écouté ^) en Italie , dans les Gaules , en Espagne et en Afrique.

Sénèque avait un génie qui lui permit *) de se distinguer dans toutes les branches des sciences philosophiques. Mais, nous l'avons dit, c'était plutôt la faculté de discerner la vérité ou la probabilité, de l'assimiler, et de la vulgariser par une exposition nette et élégante, qui formait le caractère particulier de son génie.

Homme pohtique, administrateur, législateur, il devait naturellement se préoccuper avant tout du but pratique que poursuivait l'école. Aussi le philosophe, à son avis, devait être moins le savant absorbé par les recherches transcendentales que le médecin de l'âme. Il revient nombre de fois sur cette pensée. „Le malade, dit-il^), ne demande pas au mé- „decin de bien parler, mais de le guérir; philosophe , telle est „aussi votre mission." Il écrit ailleurs^): „Couché dans le „même hôpital que vous, Lucihus, je n'ai pas la prétention „d'être médecin ; je m'entretiens avec vous de nos souffrances

1) Quanta verborum nobis paupertas! Lettre 58.

2) Tacite, Ann. XI. 24. Devons-nous regretter d'avoir pris à l'Espagne ses Balbus, à la Gaule Narbonnaise tant d'hommes non moins illustres". .. Déjà par les mœurs les arts, les alliances de famille, les gaulois se confondent avec nous.

Juv. sat. XV. 108.

Sed cantaber unde Stoïcus antiqui prsesertim œtate Metelli? Nunc totus Graias nostrasquo habet orbis Athenas. Gallia caussidicos docuit facunda Britannos; De conducendo loquitur jam rhetore Thule.

3) Quintilien, Inst. Or. X. 1. Suétone, Caligula. 53. — Lettre 91. — Tertullien, de anima 19. St. Jérôme Cat. 13.

4) Pline, Hist. Nat. XIV. 6. dit de lui «princcps eruditionis."

5) Lettre 75.

6) Lettre 27.

„ mutuelles, et je me borne à vous commuui(iuer les recettes „dont je me sers." Tous ses traités, toutes ses lettres ne sont que des sermons, des conciones, des exhortations à la pratique du bien.

Mais nul ne porte dans l'étude de nos devoirs une pénétration plus rare; nul mieux que lui ne stigmatise les mauvaises passions, la colère, la cruauté, l'ingratitude, l'avarice; nul ne sait mieux faire sentir la vanité et les dangers des grandes richesses , du luxe et des plaisirs '). Comme il fait apprécier l'ineffable satisfaction que cause la générosité! ^) comme il sait persuader d'être bon et bienveillant non seulement pour ses amis, mais pour tous les hommes, même pour ses ennemis! ') Il nous dispose à les secourir d'une main obligeante *) , à traiter les méchants comme des malades 5). — Il montre la fohe de l'orgueil ; il nous rappelle que tous les hommes sont égaux, qu'ils sont tous soumis aux mêmes lois de la nature ®) , qu'il n'y a pas d'esclave qui n'ait eu de roi parmi ses ancêtres et qu'il n'y a pas de roi qui ne descende d'esclave'). — Et aussi comme il réveille en nous le sentiment de la hberté et de la dignité ■ ) ! Comme il sait exalter le courage! Sans suivre ceux des stoïciens qui allaient jusqu'à prétendre que le sage pouvait, s'il le voulait, être insensible à la douleur, il nous montre que l'on peut et que l'on doit se raidir contre la souffrance '). Enfin comme

1) De vita beatâ; lettre 17.

2) De beneficiis , passim.

3) Lettre 95, De vitâ.

4) De vit5; — De Otio, 38.

5) De ira, 6.

6) Lettre 17.

7) Lettre 44e.

8) Lettre 41.

9) De Providentia. Lettres 78, 71, 107.

avec lui on reconnaît qu'il n'est nul besoin des espérances d'un autre monde pour nous engager au bien, et qu'on ne saurait en celui-ci trouver de plus vive et de plus pure joie que ce contentement intérieur qui nait en soi-même, demeure constant, et s'accroît et se fortifie jusqu'au bout de notre carrière ').

Nous croyons que nos neveux feront comme nous et nos aïeux, qu'ils liront avec intérêt Ciceron et Sénèque, tandis que dormiront dans la poussière et l'oubli, les ouvrages de philosophie transcendentale , voire même ,,-Le Fondement de la Métaphysique des Mœurs". Déjà les beaux jours de sa vogue sont passés. De bonne foi, quand on a essayé de Ike et de comprendre Kant, que retire-t-on de ce rude labeur? En devient-on meilleur? ou même de quoi demeure-t-on utilement convaincu? Sans mieux établir que lui le fondement de la morale , Schopenhauer a cependant fait toucher du doigt les pétitions de principe et le vide d'une foule de propositions qu'il était de convention d'admirer chez celui qui semblait personnifier le génie de la philosophie.

Les hommes qui ont le plus enrichi l'humanité de vérités conquises ne sont jamais occupés de savoir quelle était l'origine de nos idées, quelles étaient les différentes formes de syllogisme, et si les affirmations claires et positives de la raison pouvaient ne pas mériter leur confiance. Les plus grands poètes , les plus grands artistes , ceux dont les ouvrages captivent notre admiration, élèvent nos âmes, n'ont certainement jamais discuté sur l'essence du beau, et ceux qui éprouvent les plus saines émotions en présence de leurs chefs d 'œuvre ne l'ont pas fait non plus. Il en est également ainsi de la vertu. Kegardons ces héros modestes et sublimes que

1) Lettre 98.

l'Académie française honore chaque année de ses éloges et de ses prix: qui d'entre eux a jamais songé à se demander ce qu'était le bien en lui-même, quel était le fondement de morale? Aussi quand on a lu Sénèque on marque d'un signet nombre de pages pour les relire; et beaucoup de lecteurs ont pu dire en fermant le livre, comme Montesquieu après avoir entendu jouer l'Esope à la cour de Boursault: „Je fus si péné- „tré du désir d'être plus honnête homme que je ne sache „pas avoir formé une résolution plus forte."

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