‹ Sénèque et la mort d'Agrippine, étude historiqueChapitre 6 sur 53 · SES DÉTRACTEURS · texte numérisé non relu

SES DÉTRACTEURS

Cependant s'il fallait ajouter foi à certains historiens de l'empire romain, ces belles maximes de morale seraient sorties de la bouche d'un stoïcien de cour qui parlait de la vertu sans y croire, et écrivait l'éloge de la pauvreté sur des tablettes dorées. Ame vulgaire, douée d'une grande intelligence, Sénèque aurait fait de la clémence et de la justice les bases théoriques d'un gouvernement, tandis que ministre ambitieux et sans caractère, il ridicuhsait Claude empoisonné et justifiait Néron de meurtre de sa mère.

Ces accusations ne pouvaient manquer de faire naître une prévention naturelle contre ses œuvres et détourner les esprits de leur lecture. Nous mêmes, nous en convenons, nous n'aurions pas eu le désir de les méditer avec quelque soin, si les beaux livres de Mr. Havet sur le Christianisme et ses Origines ne nous avaient montré tout le fruit qu'on pouvait retker de l'étude des philosophes romains.

Quis iulerit Gracchos de seditione querentes?

Les religions ne sont pas seules à posséder des hypocrites; les écoles philosophiques en ont et en ont eu également. Point ne manquait à Eome au dire de Juvénal, et nous le

croyons, de personnages qui plaçaient avec ostentation le buste de Chrysippe dans le sanctuaire de leur atrium, honorant ostensiblement ainsi l'illustre sage comme le génie tutélaire de la maison ; on les entendait à tout propos vanter la vertu ; on les voyait prendre des airs d'Hercule pour tonner contre le vice ; et ils n'étaient que des fourbes et des débauchés ').

Comme eux Sénèque n'a-t-il été qu'un faux sage, qu'un Tartuffe de philosophie? ou les historiens n'ont-ils été que l'écho des haines et des passions politiques dont ne pouvait manquer d'être l'objet l'homme qui avait eu part à la direction des affaires de la république romaine sous le principat de Néron? C'est ce que nous proposons d'examiner.

SÉNÈQUE ET l'eGLISE CHRÉTIENNE.

Il ne pouvait que difficilement venir à l'esprit du lecteur de Sénèque, que celui qui tenait un langage qui semblait si sincère, que celui qui se montrait si passionné pour la- vertu ait pu être un malhonnête homme. Aussi sans jamais avoir été réfutées, — du moins aucune réfutation n'est parvenue jusqu'à nous — ces acusations tombèrent dans le discrédit. On ne vit en lui que l'éloquent interprète du stoïcisme romain, et ses écrits servirent de guide, de code dans les écoles et de sujet de méditations aux hommes des provinces de langue latine au milieu des événements divers qui agitèrent et troublèrent la vie dans l'empire romain.

En se développant hors du miheU Sémitique ou il avait pris naissance, le christianisme ne pouvait songer à voir les nouveaux disciples renoncer aux idées de la civilisation grécoromaine pour adopter les manières de penser et de sentir

1) Juv. sat. II.

des exorcistes ou voyants d'Israël. Ceux-ci eurent vite perdu toute influence dans les hétairies et furent supplantés par des gréco-asiatiques et des gréco-égyptiens qui imprimèrent une nouvelle direction à la secte chrétienne, direction en harmonie avec les mœurs des populations extra-palestiniennes. Aussi fut-il à un moment donné difficile de distinguer en dehors de la croyance au Christ, en quoi les sentiments d'un chrétien différaient de ceux d'un païen. „Dans l'agonie „ d'une société prête à passer, l'assimilation de langage d'idées „et de mœurs était presque complète entre les hommes su- „périeurs des deux religions, dit Chateaubriand; mêmes prin- „cipes de morale, mênies GX])rGSBionii de salut, de grâce divine; „mêmes invocations au Dieu unique , éternel , au Dieu Sauveiir. „ Quand on lit Synésius et Marinus, Fulgence et Damasius „et les autres écrivains religieux et moraux de cette époque, ,.on aurait peine à déterminer la croyance à laquelle ils ap- „partiennent , si les uns ne s'appuyaient de l'autorité homeri- „que, les autres de l'autorité biblique'^)."

Cependant les docteurs de l'Eghse eurent l'ambition de revendiquer comme puisées uniquement dans les livres mosaïques ou dans l'enseignement des apôtres, les idées de fraternité, de charité et la plupart des vérités morales que professèrent avant eux les écoles philosophiques, ainsi que l'ont si bien établi Messieurs Havet et Aubertin. ,,Le8 philosophes, „dit-on, écrit Tertullien, enseignent comme nous, font pro- „fession comme vous d'innocence, de justice, de patience, „de sobriété , de chasteté. . . . Quel est le poète , quel est le „ sophiste qui n'ait puisé dans les prophètes? C'est dans ces „sources sacrées que les philosophes ont essayé d'éteindre leur „soif; c'est pour cela qu'on les compare aux chrétiens."

1) Chateaubriand , Etudes historiques. 3e étude. 4e partie.

En vertu de ce principe , on affirma sans hésiter que Sénèque avait été catéchisé par Paul à Rome et que quoique n'ayant pas reçu le baptême, il n'en était pas moins devenu chrétien. On alla plus loin. De dévots faussaires imaginèrent et publièrent un certain nombre de lettres qu'ils prétendirent avoir été échangées entre l'apôtre et son frère ') le philosophe. „Au lieu ^ de dire 2): Sénèque à qui les nôtres ont tant em- „prunté, Tertullien ') dit: Sénèque qui est des nôtres*)." A l'exemple du docteur carthaginois , St. Jérôme ^) met le stoïque romain au nombre des saints et des écrivains sacrés, et St. Augustin ^) à son tour reconnaît pour authentique la correspondance de Sénèque et de Paul ; il en fait deux intimes amis.

Sénèque n'eut ainsi et ne pouvait avoir aucun détracteur dans la société chrétienne. Tout au contraire il fut au moyenâge considéré en occident comme un des docteurs de l'Eglise, on pourrait même dire comme le plus important d'entre eux. Ceux en effet qui dans le clergé s'occupaient d'études, ne lisaient pas St. Bazile ou St. Jean, la Bouche d'or de l'église grecque, dontils ne connaissaient point la langue, mais ils ne lisaient guères davantage les docteurs latins; c'étaient les œuvres du philosophe qu'ils avaient sur leur table, qu'ils méditaient, commentaient; car ils y trouvaient mieux que dans les homéhes les enseignements d'une morale simple, naturelle, pratique, humaine. Pour les mettre à la portée du

1) Lettre 1. Bene te valere, f rater , ciipio.

2) Mr. Ilavet. T. 2. p. 203.

3) De anima 19.

4) Cependant Tertullien dans l'Apologétique consent a placer Sénèque au rang des e'crivains profanes. «Plusieurs de Vos philosophes , dit-il, (60), ont écrit des traités «pour engager à souffrir la douleur et la mort comme Ciceron dans ses Tusculanes, //Siinèque, Diogène, Pyrrhon, Callinicus; mais les exemples des c/trélieiis sont plus «éloquents que tous les ouvrages des philosophes"

6) Cat. Script, eocl. ch. XIII.

f)) De civitate Dei liv. VI. cap. 10.

plus grand nombre on avait fait des résumés ou des extraits de ses traités, des recueils de ses maximes.

Au seizième siècle encore les prédicateurs français en chaire faisaient appel à l'autorité de Sénèque, ne citaient que lui et Cicéron; de Jérôme, Augustin, Cyprien ou Tertullien, il n'en était point question avant que les grands orateurs du XVIIe siècle ne les missent en honneur.

La philosophie de Sénèque était ainsi devenue la philosophie catholique, orthodoxe.

Aussi la critique eut beau démontrer que la foi la plus naïve ne saurait admettre l'authenticité des relations entre Sénèque et St. Paul, des esprits éminents à la suite De Mr. De Maistre ^) ont persisté à considérer le philosophe comme le disciple plus ou moins direct de l'apôtre ^).

Mais le siège qu'occupait Sénèque parmi les personnages vénérés de la chrétienté fut ébranlé par la main hardie que les pasteurs de l'Eglise réformée portaient sur toutes les parties de l'édifice catholique qui n'avaient pas à leurs yeux le caractère évangélique. Ils rééditèrent contre le philosophe paien toutes les accusations oubliées ou dédaignées dont il avait été l'objet; ils en firent le canevas d'un nouveau et violent réquisitoire. Ils le présentèrent comme un méchant et hypocrite personnage ; en France ils se plurent à le comparer du cardinal de Lorraine , tandis que de Charles IX , ils faisaient un Néron.

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